La circulation de l’imprimé entre France et États-Unis à l’ère des révolutionsFranco-American Networks of Print in the Age of Revolutions[Record]

  • Michaël Roy

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  • Michaël Roy
    Université Paris Nanterre

En 1848 paraît la première traduction française de Narrative of the Life of Frederick Douglass, an American Slave, récit autobiographique du militant antiesclavagiste Frederick Douglass et texte emblématique du mouvement abolitionniste américain, d’abord paru à Boston trois ans plus tôt. Publié à Paris pendant l’épisode révolutionnaire de février, qui précipite l’abdication du roi Louis-Philippe et l’établissement de la Deuxième République, Vie de Frédéric Douglass, esclave américain ne parvient pas à trouver son public. La situation politique et les conditions de publication de l’ouvrage sont telles que le récit de Douglass échappe même à l’attention des membres du gouvernement provisoire qui succède à la monarchie de Juillet; il y a pourtant parmi eux des abolitionnistes de longue date, lesquels décrètent bientôt l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises. Ainsi l’année 1848 voit-elle à la fois la fin de l’esclavage colonial français et l’échec du récit de Douglass en France. L’histoire de cette traduction est pour ainsi dire celle d’une « rencontre manquée » entre le mouvement abolitionniste français et le corpus des récits d’esclaves africains-américains. Alors qu’elle aurait pu être vecteur de diffusion du récit de Douglass en France, la révolution de 1848 y fait obstacle. C’est à l’étude de tels phénomènes de circulation de l’imprimé entre la France et les États-Unis – et de leurs limites – qu’est consacré le présent numéro de Mémoires du livre / Studies in Book Culture. Le cadre chronologique est celui du demi-siècle qu’il est convenu d’appeler, après Eric Hobsbawm, l’ère des révolutions, période d’incessants bouleversements politiques durant laquelle s’intensifient aussi les circulations d’idées, d’écrits et de personnes de part et d’autre de l’Atlantique, à la faveur d’avancées technologiques concernant tant les transports que les techniques de reproduction de l’imprimé. La plupart des textes dont il est ici question – ceux de Volney, Barruel ou Béranger, de Mably, Delille ou Sanderson – sont eux-mêmes le produit de cette ère révolutionnaire : certains sont publiés sur fond de révolutions atlantiques (de la Révolution américaine à la révolution de 1848, en passant par la Révolution française et la révolution de 1830), d’autres évoquent ces épisodes historiques sous l’angle documentaire, polémique ou littéraire, d’autres encore portent en eux un potentiel révolutionnaire. Il s’agit pour les contributeurs et contributrices au numéro de mettre en lumière les conditions de publication, de circulation et de réception de ces écrits, souvent d’un pays et d’une langue à l’autre, et d’examiner le cas échéant les effets induits par ces transferts culturels : comment la traduction des Ruines de Volney par Thomas Jefferson et Joel Barlow contribue-t-elle à la diffusion des Lumières radicales dans la culture américaine? Par quels mécanismes une théorie du complot sur les origines de la Révolution française, exposée par Barruel dans Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme et sa traduction Memoirs Illustrating the History of Jacobinism, se trouve-t-elle légitimée aux États-Unis? En quoi la réception américaine de Béranger, le « poète français de la liberté » selon Walt Whitman, est-elle guidée par les choix éditoriaux de ses éditeurs aux États-Unis? Nombreux sont les historiens – R. R. Palmer, Patrice Higonnet, ou encore François Furstenberg – à avoir mis en regard France et États-Unis et analysé, sous l’angle politique, les relations franco-américaines depuis l’ère des révolutions, et au-delà. Dans le champ des études littéraires, Courtney Chatellier, Larry Reynolds et J. Michelle Coghlan ont montré comment la (plus ou moins jeune) littérature américaine se constitue et se transforme non pas seulement dans un ...

Appendices