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Le dossier : Recherches participatives

Une rencontre panquébécoise sur la recherche-action participative francophone en santé et services sociauxOrigines, déroulement et principaux apprentissages

  • Lucie Gélineau,
  • Sophie Dupéré,
  • Lucie Fradet,
  • Élise Landry,
  • Marianne Beaulieu and
  • Michel O’Neill

…more information

  • Lucie Gélineau
    Chercheuse autonome

  • Sophie Dupéré
    Faculté des sciences infirmières, Université Laval

  • Lucie Fradet
    Étudiante de 3e cycle, Faculté des sciences infirmières, Département de médecine sociale et préventive, Université Laval

  • Élise Landry
    Étudiante de 2e cycle, Faculté des sciences infirmières, Département de médecine sociale et préventive, Université Laval

  • Marianne Beaulieu
    Étudiante de 3e cycle, École de santé publique, Université de Montréal

  • Michel O’Neill
    Faculté des sciences infirmières, Université Laval

Cover of Recherches participatives, Volume 25, Number 2, Spring 2013, pp. 1-279, Nouvelles pratiques sociales

Article body

Il est reconnu que la coproduction de connaissances par des équipes composées de divers types de chercheurs (citoyens, décideurs, intervenants, universitaires) constitue une stratégie gagnante pour favoriser l’appropriation et l’application des connaissances (Denis, Lehoux et Champagne, 2004). De même, il existe plusieurs recommandations récentes pour la mise en oeuvre de démarches participatives en recherche quant aux enjeux de pauvreté, d’exclusion sociale et d’adaptation des services sociaux et de santé (par exemple IRSC, 2010; CEPE, 2009; CSTQ, 2007). Malgré tout, le statut de la recherche-action participative (RAP) demeure très marginal en milieu universitaire. Son développement rencontre également des difficultés de taille hors de l’université, notamment en raison de la fragilisation financière des Centres affiliés universitaires (CAU) des Centres de santé et de services sociaux (CSSS) ainsi que du manque de soutien et de reconnaissance envers les chercheurs d’établissement, les chercheurs autonomes et les acteurs des milieux citoyens et d’intervention désireux de conduire de tels projets. Au Québec francophone, on remarque par ailleurs l’absence de lieux pour échanger autour de ces pratiques et établir des liens entre praticiens.

C’est à la suite de cette série de constats que les initiateurs[1] de la rencontre dont il est question dans le présent article ont obtenu le soutien financier du Réseau de recherche en santé des populations du Québec pour organiser un colloque sur invitation. Une trentaine d’acteurs, investis dans des RAP dans le domaine de la santé et des services sociaux (SSS), ont ainsi pu se donner rendez-vous à Québec les 4, 5 et 6 mai 2011 afin d’échanger sur leurs pratiques. Le présent texte relate d’abord les origines de la rencontre de même que les processus mis en place pour son organisation et son déroulement, en cohérence avec l’esprit de la RAP. Dans un second temps, il fait état de trois constats centraux ayant émergé des discussions. Finalement, il conclut sur les principaux apprentissages que l’équipe organisatrice a retirés de l’activité et sur les perspectives d’avenir qu’elle a ouvertes.

Origines de la rencontre et processus mis en place pour son organisation et son déroulement

Ancrages historiques, épistémologiques, théoriques et pratiques de la rencontre

Historiquement, il semblait d’abord opportun de faire le point sur l’état des démarches de RAP au Québec francophone. À la différence d’autres domaines – notamment en éducation (Guillemette et Gauthier, 2009) ou en environnement et développement des territoires (Añadon, 2007) – dans le milieu francophone de SSS, ces pratiques n’avaient fait l’objet d’aucune réflexion critique d’ensemble depuis les travaux de Simard et al. (1997) et ceux, publiés longtemps auparavant, de la Revue internationale d’action communautaire (1981).

Dès les débuts des travaux pour la mise sur pied de la rencontre, des questions sur la nature et la définition de la RAP se sont posées. Du point de vue épistémologique, les ancrages des membres de l’équipe différaient. Les postures allaient des critiques de la production des savoirs s’inspirant d’auteurs tels Fals-Borda et Rahman (1991), Freire (1973), Hall (2005) ou Tandon (2002) à celles développées dans les milieux de santé publique, inspirées par les Minkler et Wallerstein (2008), Israël et al. (1998) ou Denzin et Lincoln (2011), et qui prennent leur distance par rapport aux pratiques courantes. D’autres s’inscrivaient dans la mouvance du Collectif pour un Québec sans pauvreté (s. d.) qui, dans la perspective originellement développée par ATD Quart Monde (Ferrand, 1999; Wresinski, 2007), travaille depuis des années à faire se croiser les savoirs de divers groupes, en particulier ceux provenant des personnes en situation de pauvreté.

Du point de vue théorique et conceptuel, la définition donnée à la RAP variait aussi dans l’équipe. Pour certains, elle était essentiellement une démarche scientifique où des « non-experts scientifiques » produisent rigoureusement des connaissances et s’appuient dessus pour agir sur les structures et les attitudes dans une perspective de droit et de justice sociale (Amiot, 2012). Pour d’autres, on convenait tout simplement, en accord avec les travaux de Green et al. (1995) ou de Gendron (2001), que toute démarche systématique de collecte et d’analyse d’informations comportant un processus de collaboration entre des chercheurs et des populations concernées, et où les trois dimensions de la production de connaissances, de la formation et de l’action sont prises en compte, peut être qualifiée de RAP.

Finalement, les milieux de pratique et les intérêts de recherche des membres de l’équipe initiatrice étaient très diversifiés. Nous présumions que cette diversité reproduisait fort probablement celle qui était présente partout au Québec. Dans ce contexte, l’équipe a ainsi résolu de ne pas imposer a priori de posture ou de définition et, en conformité avec les valeurs de base de la RAP, d’élargir, d’approfondir et de coconstruire la réflexion sur ces dimensions avec une palette aussi diversifiée que possible de participants à la rencontre.

Objectifs du colloque

Cette rencontre visait d’abord à créer des espaces d’échanges et de réseautage afin d’explorer des enjeux et de partager des solutions. Elle visait aussi à dégager des dénominateurs communs aux pratiques québécoises francophones dans le milieu des SSS et à voir en quoi celles-ci convergeaient ou non avec celles liées aux traditions anglo-saxonnes et latino-américaines de la RAP. Finalement, elle se voulait le premier pas d’une démarche plus vaste, une occasion de réfléchir sur les suites possibles à envisager.

Recrutement des participants

Pour des raisons financières et de fonctionnement, il avait été résolu de limiter à une trentaine le nombre de personnes invitées à participer. Il apparaissait néanmoins important d’avoir des acteurs provenant de milieux diversifiés, tant géographiquement que du point de vue des rattachements (universitaire, institutionnel ou communautaire) et des pratiques, afin que l’événement bénéficie de regards aussi pluriels que possible.

Pour y parvenir, un sondage a d’abord été réalisé au Québec, à l’automne 2010, dans lequel l’équipe organisatrice demandait à chaque personne sollicitée d’identifier un maximum de 10 équipes ou projets de recherche « exemplaires » qui, à leur avis et en justifiant pourquoi, se démarquaient dans leur pratique de la RAP en SSS au Québec francophone. Trente-neuf équipes de recherche, milieux de pratiques ou chercheurs autonomes, choisis à partir des réseaux de l’équipe organisatrice en visant à maximiser au possible l’hétérogénéité, ont ainsi reçu ce sondage qui a permis d’identifier 31 milieux reconnus par leurs pairs comme se démarquant dans leur pratique de la RAP.

Treize de ces milieux furent invités, sur la base de la fréquence de leur mention dans le sondage et du maintien d’une diversité géographique, de type de milieu et de contenu. Neuf ont finalement été en mesure de participer. L’équipe organisatrice a demandé aux milieux invités d’être représentés si possible par des binômes : un citoyen ou praticien actif comme cochercheur et un chercheur professionnel. Cela a été possible pour cinq des neuf milieux représentés, dont un a fait le choix de venir en trinôme, pour un total de 16 personnes. Le tableau 1 décrit les milieux présents selon certaines caractéristiques.

Tableau 1

Les milieux représentés lors de la rencontre sur la RAP en SSS de mai 2011 à Québec

Les milieux représentés lors de la rencontre sur la RAP en SSS de mai 2011 à Québec

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En plus de ces 16 personnes, deux « grands témoins » représentant les courants anglo-québécois et latino-américain de la RAP ont été invités à participer. L’hypothèse que nous émettions était que l’apport du regard de personnes issues de traditions s’étant développées différemment – bien qu’en proximité significative avec la RAP québécoise francophone – permettrait de mieux tracer les contours de cette dernière.

Finalement, se sont joints à la rencontre les membres de l’équipe organisatrice ainsi qu’une dizaine de bénévoles des milieux universitaire et communautaire, pour un total de 31 participants.

Stratégies d’animation

L’équipe avait un souci aigu de créer une rencontre où il y aurait cohérence entre la forme et le message, c’est-à-dire qui favoriserait au maximum la participation de l’ensemble des personnes présentes en tenant compte des enjeux de pouvoir. Pour y parvenir, 14 stratégies d’animation ont été planifiées, dont 12 ont finalement été déployées, afin de recueillir de manière aussi efficace, exhaustive et participative que possible les contributions des différents participants. Le tableau 2 les présente selon certaines de leurs caractéristiques. Il est à noter que l’ensemble du déroulement a aussi été documenté visuellement à l’aide de photographies et de vidéos.

Tableau 2

Les 12 stratégies d’animation déployées lors de la rencontre

Les 12 stratégies d’animation déployées lors de la rencontre

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Trois constats centraux du séminaire : une tectonique des plaques

Des divers matériaux recueillis par les activités mentionnées au tableau 2, trois zones centrales de débats et de prises de position ont émergé, illustrant la diversité des perspectives en matière de pratique de la RAP au Québec. Les positions énoncées nous sont apparues à certains égards irréconciliables, vu l’ancrage dans des postures épistémologiques divergentes et fortement campées. Il nous a semblé important de ne pas chercher à les niveler ici, car elles nous apparaissent riches pour l’évolution des pratiques québécoises francophones de RAP en SSS, en ceci qu’elles agissent comme une tectonique des plaques : elles ouvrent à la fois à une potentialité de dialogues comme de fractures. Elles ont généré, de fait, plus de questions que de réponses.

Quels rôles pour quels acteurs dans la production de connaissances par la RAP?

La légitimité et les compétences dans la production de connaissances ont été au coeur de plusieurs échanges. La place que doivent occuper les chercheurs « certifiés » et leur rôle dans la production de connaissances ont particulièrement retenu l’attention. Pour plusieurs, ces chercheurs jouent essentiellement dans la RAP un rôle de maillage, de traduction et de médiation. Si certains parlent de leur rôle comme étant d’accompagner les milieux dans la production de connaissances et d’assurer la production de connaissances scientifiques rigoureuses, d’autres abordent le maillage comme le fait d’allier les forces et les lacunes de chacun dans leurs champs respectifs d’expertise : la recherche, l’intervention et le vécu. La force de la RAP réside alors dans la coconstruction de connaissances. Certains vont toutefois jusqu’à mettre un bémol sur leur statut de chercheur, allant même jusqu’à s’excuser ou encore jusqu’à nier l’être, bien qu’ayant toutes les compétences universitaires requises : une véritable RAP devrait alors impliquer la disparition du chercheur universitaire, au profit de la reprise de pouvoir dans la production même de la connaissance par les milieux. Pour d’autres, toutefois, les chercheurs « certifiés » demeurent des partenaires essentiels, forts, incontournables même, devant assumer un leadership important au sein du projet et constituant le moteur de la production des connaissances.

En ce qui concerne les praticiens, certains ont mentionné leur sentiment de se voir trop souvent relégués au seul rôle d’entremetteur, utile uniquement pour trouver des « sujets » de recherche ou « faciliter » le transfert des connaissances. Plusieurs ont souligné le rôle actif qu’ils peuvent jouer, au-delà de l’exercice de penser ensemble le projet de recherche, dans l’analyse collective. Ils peuvent y mettre à profit leur expertise pratique, mais également soutenir la démarche en accompagnant et en outillant les personnes en situation de pauvreté et d’exclusion dans la (re)prise de pouvoir sur leur expertise de vécu, un élément clé de la RAP à leurs yeux.

C’est néanmoins le rôle à jouer par les citoyens qui a généré au cours de ce séminaire le plus d’émotivité : la seule participante présente en tant que citoyenne a pris à un certain moment un post-it où il était écrit « citoyen » et l’a apposé sur son coeur, affirmant que le regard du chercheur sur le citoyen diffère de la perception que le citoyen a de lui-même, et suscitant ainsi de vifs échanges, sur l’ambiguïté de l’appellation même d’abord : tous les experts universitaires, de la pratique et du vécu, ne sont-ils pas citoyens? Le grand témoin de tradition latino a souligné à ce sujet un danger : celui de gommer les inégalités et les enjeux de pouvoir, tous les citoyens n’étant pas des citoyens égaux. Pour d’autres, le terme « citoyen » référait essentiellement aux personnes en situation de pauvreté ou d’exclusion sociale, ou encore, aux personnes qui, sans être ni praticiennes ni chercheuses diplômées, sont interpellées par un enjeu particulier; et, dans cette optique, il ne pouvait être question de RAP en l’absence de ces experts de vécu.

À la suite des débats suscités par la rencontre, des questions persistent donc. Qui doit produire les connaissances et qui est apte à le faire : les chercheurs? Les milieux d’intervention avec le soutien des chercheurs? Les milieux seuls? Les citoyens sont-ils vraiment indispensables? Le choix reposerait alors sur les réponses données aux questions suivantes : qui sera affecté par les résultats de recherche? Qui va agir? Qui a le pouvoir d’agir? La RAP se démarquerait ainsi, pour une majorité de participants, du courant dominant faisant la promotion des données probantes, où le citoyen en tant qu’expert disparaît.

Production de connaissances, action et/ou empowerment : quelles finalités pour la recherche-action participative?

De multiples échanges ont porté sur la rigueur de la RAP et sa capacité à générer des théories ou à produire des connaissances approfondies sur les phénomènes, soulevant à nouveau bien des enjeux : quelle est la teneur des connaissances ainsi produites? Une connaissance issue de réflexions disciplinaires? Ancrée dans la réflexivité liée à la pratique et à l’expérience de vie? La valeur des connaissances doit-elle nécessairement être légitimée par le sceau de l’institution universitaire? La rigueur scientifique est-elle liée à la distance prise avec les données ou plutôt à la connaissance intime d’une réalité favorisant l’émergence d’un contenu riche, authentique et modulé? Si elle s’inscrit dans une démarche d’éducation populaire, cela a-t-il un impact sur la rigueur des résultats produits? Qu’en est-il des devis quantitatifs en RAP? Trop souvent, on semble confondre recherche qualitative et RAP.

La question de savoir « au service de quoi » doit se faire la RAP résume bien un autre ensemble d’idées débattues : pour certains, la production de connaissances liées à la RAP ne devrait pas tant venir consolider la science que soutenir et alimenter l’action d’abord, pour résoudre des problèmes précis ou même pour transformer la société dans une perspective de plus grande justice sociale. Le rôle essentiel de la RAP serait alors d’alimenter la réflexion entourant les efforts de changement dans une perspective de respect des droits et de réduction des inégalités. Elle devrait alimenter les décisions publiques. À la fin des échanges, il semblait y avoir consensus autour du fait que « toute RAP vise le changement social… à divers degrés ».

En filigrane s’est constamment manifesté un autre élément de débat, celui du rôle joué en matière d’empowerment collectif et individuel. La RAP « au service de qui ou de quoi » est en effet demeuré un des leitmotive des plénières et des ateliers : doit-elle servir à soutenir les CV et l’image des chercheurs académiques? Les institutions publiques? Les populations? Doit-elle être faite pour que tous les acteurs y trouvent leur compte? Pour le changement collectif? Pour le changement individuel? Doit-elle nécessairement s’inscrire dans un paradigme d’éducation populaire? Les RAP visant la transformation des pratiques professionnelles sont-elles aussi légitimes que celles visant les populations marginalisées? Y a-t-il alors danger d’instrumentaliser la RAP? Pour la majorité des participants, la volonté de faire entendre une parole qui n’est pas individuelle, mais bien collective, semblait centrale. La réflexion sur les rapports de pouvoir liés à la production de connaissances est donc une fois de plus revenue à l’avant-scène.

Quelles conditions pour la pratique de la RAP?

Enfin, un ensemble de discussions franches sur les conditions de pratiques liées à la RAP et les défis qu’elles comportent ont eu lieu. Tous convenaient que ces enjeux demeurent énormes et varient selon les univers de pratique.

D’un côté, les résistances perçues par les chercheurs oeuvrant dans les milieux institutionnels de type académique (universités, instituts et centres affiliés) demeurent très présentes. Certains ont même comparé leur action à celle des soldats du cheval de Troie : investir et changer une culture de recherche en oeuvrant de l’intérieur et « devenir le grain de sable qui fera grincer le mécanisme institutionnel, mais deviendra une perle avec le temps ».

D’un autre se retrouvent les praticiens de la RAP qui oeuvrent en institution, à la marge des milieux universitaires. Leur principal défi est d’assurer la pérennité et la viabilité de leurs entreprises compte tenu des conditions de financement décrétées notamment par les principaux organismes subventionnaires. À cet effet, plusieurs ont souligné l’impossibilité, déterminée par la majorité des programmes de subventions, de gérer hors des milieux universitaires les financements accordés; cela entraîne l’obligation, pas toujours nécessaire ni souhaitable, de travailler en partenariat avec des chercheurs de ces milieux. Pour plusieurs, la mise en place d’une culture de recherche dans les milieux institutionnels hors université et la capacité à y développer des connaissances « scientifiques rigoureuses » doit être encouragée.

Finalement, si elle demeure difficile dans les institutions académiques ou autres, la pratique de la RAP hors de celles-ci reste quant à elle encore plus périlleuse. Des enjeux financiers ont été soulevés bien sûr, en particulier le soutien des experts du vécu et de la pratique en tenant compte des conditions actuelles de financement. Des équipes du milieu communautaire à l’expertise reconnue ont ainsi décliné l’invitation à notre rencontre non pas par manque d’intérêt, mais en raison d’enjeux de viabilité menaçant la survie même de leur organisation qui accaparaient toute leur énergie. Et parmi les milieux représentés à notre rencontre, même si leurs dépenses étaient remboursées, les praticiens et surtout les citoyens sont demeurés fortement sous-représentés. Tous semblaient ainsi convenir que les difficultés de faire de la RAP sont si nombreuses hors des milieux institutionnels que persévérer dans cette pratique s’apparente à un acte militant.

Ces constats mettaient à nouveau en relief la nécessité de débattre des fondements mêmes de la RAP, soit ceux liés aux rapports de pouvoir à l’oeuvre dans la production de la connaissance. Une réelle production de connaissances s’appuyant sur le croisement des expertises peut-elle se faire uniquement par l’intermédiaire des institutions en place? Être fidèle à la RAP suggérait pour plusieurs participants à la rencontre une réponse négative à cette dernière question.

En conclusion : les principaux apprentissages réalisés par l’équipe à la suite de la rencontre

Dans une perspective réflexive, nous souhaitons relever quelques uns des apprentissages réalisés par l’équipe au cours de cette aventure. Si l’on revient aux trois objectifs de départ, la rencontre a porté ses fruits tant par la création d’un espace d’échanges et de réseautage qu’en favorisant notre compréhension de ce qui caractérise la pratique de la RAP francophone dans l’univers des SSS et sa mise en perspective avec les traditions anglophones et latino-américaines. Des processus porteurs permettant la réflexion collective et plusieurs pistes de travail pour favoriser son déploiement dans l’avenir nous semblent également se dessiner.

La création d’espaces d’échanges et de réseautage cohérents avec l’esprit de la RAP

Nos discussions post-rencontre ont permis de dégager un certain nombre de façons de faire particulièrement fructueuses quant à la création d’espaces d’échanges stimulants et productifs. Notons particulièrement :

  • Le souci que la forme de la rencontre soit cohérente avec l’esprit des démarches participatives, en favorisant l’échange, les mises en débat, les croisements des expertises et le développement d’une analyse commune. La mise en dialogue des participants à l’aide d’une série de stratégies d’animation, plutôt qu’en reproduisant une structure classique de présentations à sens unique, a été très féconde même si elle a entraîné un programme plus complexe à gérer et un horaire très chargé. Les ateliers croisés ont été particulièrement appréciés à cet égard.

  • L’intérêt de soutenir la participation en binôme ou triade. Malgré tous nos efforts, les mécanismes usuels d’exclusion ont néanmoins joué significativement, la participation n’ayant pas été, comme nous l’avons mentionné, la même pour les acteurs académiques et institutionnels que pour les autres.

  • L’intérêt de recourir aux grands témoins pour apprécier les spécificités des pratiques francophones d’ici et faire clairement ressortir que plusieurs courants traversent la RAP. Celle-ci ne génère pas automatiquement un mouvement fédérateur, malgré plusieurs éléments communs et la bonne volonté de ceux qui la pratiquent.

Tout cela se répercute donc sur les façons de concevoir le réseautage. D’un côté est ressortie l’importance de se rencontrer tous ensemble, entre praticiens de la RAP oeuvrant en milieux institutionnels et en marge de ceux-ci, pour porter des revendications en faveur de la reconnaissance et du soutien de la RAP perçue dans son sens élargi et convergent. Toutefois, un besoin est également apparu de nourrir la diversité, en créant des sous-espaces de réflexion et de partage plus homogènes notamment pour les acteurs non institutionnels et les citoyens, afin que tous puissent aussi poursuivre, chacun de son côté, réflexions et discussions. La participation active de plusieurs étudiants bénévoles à la rencontre a également fait ressortir l’absence de lieux de réflexion et d’échanges sur la RAP au sein même de l’institution universitaire.

Caractériser la RAP francophone en SSS au Québec en regard des traditions latino-américaines et anglophones

Force est de constater que les représentations émergeant de la rencontre ne sont pas homogènes, qu’il y a place au dialogue et volonté de le faire, mais que le risque de fracture est aussi réel.

Pour les participants, il semble y avoir eu, sinon consensus, du moins reconnaissance du fait que trois principes clés caractérisent la RAP dans l’univers québécois francophone du domaine des SSS : 1) une prise de décision partagée, impliquant tous les acteurs engagés dans le projet, qu’ils soient experts académiques, de la pratique ou du vécu, lors du déploiement du projet, notamment en matière de choix méthodologiques; 2) la prise en compte d’une diversité de savoirs dans les connaissances produites; 3) la prise en compte, ce faisant, des enjeux éthiques liés aux rapports de pouvoir dans la production de ces connaissances. De même, il semble y avoir eu reconnaissance dans le groupe de deux finalités : 1) que toute RAP vise à faire entendre une parole collective; 2) qu’elle vise, à divers degrés, un changement social.

On a toutefois noté de fortes zones de tensions, qui ne peuvent être passées sous silence. Pour certains, seules les recherches mettant au coeur de leur processus les personnes en situation de pauvreté ou d’exclusion peuvent être considérées comme des RAP, alors que pour d’autres, ce n’est pas nécessairement le cas, des recherches sur leurs pratiques avec des groupes de professionnels ou de travailleurs étant des RAP tout à fait légitimes. Qui plus est, la réappropriation du processus de production de la connaissance par des acteurs non institutionnels et leur participation à l’analyse est centrale pour certains, alors que pour d’autres, c’est la coconstruction, à laquelle participent tous les types d’acteurs, qui doit être privilégiée. Des débats importants ont aussi tourné autour des finalités : la RAP doit-elle en premier lieu viser l’enrichissement des connaissances en croisant les expertises? Favoriser le développement d’interventions efficientes? Le changement social seulement ou le changement individuel aussi? La participation à la vie citoyenne?

Le grand témoin issu de l’univers des pratiques latino-américaines a souligné la tentation de chercher, lors de la rencontre, à définir au Québec de « bonnes pratiques » de RAP, à les institutionnaliser, à les amalgamer à l’intervention. Ce faisant, le risque semblait réel d’atomiser la praxis sociale, même si la volonté émancipatrice et de changement social présente chez plusieurs acteurs québécois était reconnue par ce grand témoin. Par contraste, plutôt que de tenter de définir la « bonne » RAP, plusieurs pratiques latino-américaines cherchent à mobiliser des noyaux d’acteurs et à renforcer les liens qui les unissent afin de créer une synergie propice aux changements politiques, moteurs du changement social.

Quant au grand témoin de la mouvance anglophone, il a d’abord fait ressortir que tant du côté francophone qu’anglophone, la RAP québécoise faisait davantage référence, à son avis, à l’intervention sociale. Il ne reconnaissait pas de tradition spécifiquement anglophone, distincte de la francophone, à cet effet. Comme chez plusieurs francophones, la façon de faire de la RAP dans son milieu s’ancrait dans la définition de Green et al. (1995). Il était par ailleurs étonné de ne pas être au courant de la plupart des travaux présentés lors de la rencontre et a dénoncé le manque de liens entre les univers anglophone et francophone de la RAP québécoise, en faisant aussi ressortir le manque de ponts entre les différents milieux où elle s’exerce (universitaires et communautaires notamment).

Des pistes de travail pour la suite du développement de la RAP

Plusieurs pistes de travail ont émergé du séminaire, et la possibilité de les mettre en place sera comme toujours reliée à la disponibilité des ressources humaines, matérielles et financières. Par exemple, une quantité importante d’informations sur la pratique de la RAP ont été générées par la rencontre, mais il demeure difficile de les prendre en compte. Cet article et la production de ce dossier thématique de Nouvelles pratiques sociales sur la RAP sont des efforts explicites dans cette direction.

L’intérêt de systématiser les connaissances déjà existantes a notamment été évoqué comme autre possibilité, par exemple en créant une revue sur la RAP francophone, en rédigeant des manuels francophones, en créant un site Internet Wiki et un site de veille, et en se penchant sur les enjeux de la théorie et des critères de scientificité. Il fut noté que l’absence de structures-parapluies francophones ou d’une association professionnelle en soutien au rayonnement de la recherche participative rend toutefois très difficiles de telles entreprises.

L’importance de développer et de nourrir des alliances s’avère donc plus cruciale que jamais, afin de favoriser le déploiement et le pouvoir d’influence de la RAP francophone québécoise en SSS : avec les praticiens d’autres pays; avec des secteurs où la pratique de la RAP est bien établie, tels ceux du VIH-SIDA ou de la recherche en milieu autochtone; avec des décideurs, gestionnaires et représentants d’organismes subventionnaires; par la reconduction de l’expérience de la rencontre de mai 2011 avec les mêmes participants ou d’autres; par la mise en place d’un colloque francophone international.

Finalement, en vue de développer les pratiques, la formation doit être encouragée en créant des espaces et des outils d’autoréflexivité, en créant des cours et des séminaires en milieu universitaire, de même que des espaces de formation hors des universités pour les experts de la pratique et du vécu.

Et la suite?

Considérant les fruits de la rencontre en regard de ses objectifs, notre équipe souhaite encore davantage favoriser les dialogues pour que puissent se soutenir mutuellement les pratiques des uns et des autres, en dépit des différences. La multiplicité des voix, malgré les difficultés qu’elle comporte, nous semble à la longue plus fructueuse que le serait une voix unique, « monoculturelle ». Deux avenues complémentaires nous paraissent potentiellement prometteuses à court terme.

D’une part, il y a un besoin certain de représentation plus systématique auprès des concepteurs des politiques de développement de la recherche et des bailleurs de fonds, afin que les praticiens de la RAP puissent disposer des bases propices au déploiement de leurs travaux, à la marge comme dans l’institution. Dans la seule période de l’organisation de la rencontre de mai 2011, des choix institutionnels et des contraintes financières ont fragilisé la participation des membres des CAU et des milieux communautaires à l’équipe organisatrice, que plusieurs ont été forcés de délaisser. Mener de telles représentations serait certainement une des fonctions importantes de la structure-parapluie francophone ou de l’éventuelle association professionnelle évoquées plus haut, bien que mettre en place et faire vivre ces structures demande des énergies considérables ainsi que des ressources dont l’absence est justement déplorée.

D’autre part, c’est aussi en continuant à travailler résolument, chacun dans son milieu, que la réflexion sur la pratique de la RAP avancera. Tenant compte du contexte de fragilité et de précarité déjà mentionné, les membres restants de l’équipe organisatrice ont choisi de se concentrer sur le développement de rencontres mensuelles sur la RAP à visée d’émancipation collective dans la région de Québec ainsi que sur la création d’un site Web d’échanges régionaux : <https://sites.google.com/site/rappratique/home>. Ces véhicules, mis en place depuis janvier 2012, ont déjà commencé à porter leurs fruits et à servir de pierres d’assise à une communauté de pratique dans la région de la Capitale-Nationale. La participation significative et très enthousiaste à ces activités nous conforte quant à leur pertinence et montre l’efficacité de la stratégie des petits pas locaux qui, bien mis en réseau par la suite, pourront venir consolider la mise en place de la pratique de la RAP dans le milieu de la santé et des services sociaux au Québec francophone.

Appendices