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Disputatio

Commentaire sur l’ouvrage de David W. Smith, Husserl

  • Eduard Marbach

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  • Eduard Marbach
    Université de Berne

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Je voudrais soumettre quelques remarques relatives au chapitre VI, « Phenomenology II. Intentionality, method, and theory », 236-314, et en particulier sur quelques passages dédiés à la notion de noème dans la discussion de la structure de l’intentionnalité. Je suis conscient du fait qu’en choisissant la problématique du noème je n’ai guère quelque chose d’original à offrir. Mais vu que cette problématique occupe une place centrale dans l’ouvrage si riche de DWS ici commenté, il peut être utile de s’y arrêter un peu et d’essayer de susciter de la part de l’auteur une réponse supplémentaire à la présentation de la matière offerte dans l’étude. Car, je l’avoue, je ne suis pas convaincu que l’interprétation proposée par DWS, qu’il appelle « the mediating-sense model », rende justice à la conception husserlienne du noème. Avant de me lancer dans mon argumentation en faveur d’une autre lecture des textes, je voudrais toutefois souligner combien, à beaucoup d’égards, je suis fort impressionné par le grand ouvrage de DWS qui réussit à présenter une idée approfondie de nombreux aspects de la vaste oeuvre de Husserl, suscitant ainsi l’intérêt d’y pénétrer davantage.

La discussion de la structure de l’intentionnalité « via un noème » me fait pourtant problème. Il faut cependant tout de suite se rappeler que le concept de noème est parmi les plus controversés dans la littérature, et l’un des mérites de l’ouvrage de DWS est justement qu’il discute aussi des modèles alternatifs du noème afin de mieux mettre en relief sa propre approche qui forme la clé du modèle souvent dit « frégéen » de l’intentionnalité, ou plutôt, comme DWS l’exprime de manière frappante, de ce que l’on pourrait appeler « the “Husserlian” interpretation of Frege’s theory of reference » (263). Il est sans doute aussi sage de reconnaître avec Denis Fisette (1994) dont le traité, Lecture frégéenne de la phénoménologie, m’a beaucoup éclairé, « l’existence de contradictions dans l’oeuvre de Husserl » (p. 67). Après la lecture de DWS (2007), hélas, je continue à me rallier à l’analyse fort détaillée de la problématique concernant le concept du noème telle que l’ont proposée il y a longtemps déjà Robert Sokolowski (par ex., 1984) et, particulièrement, John J. Drummond (1990, 1992). Dans ce commentaire, je propose, non pas un résumé de cette interprétation parallèle, mais plutôt d’esquisser comment moi-même, lecteur de Husserl et relativement familiarisé avec le développement de sa pensée à la suite des Recherches logiques de 1900-1901, évalue l’introduction dans le champ phénoménologique de ce que Husserl appellera « noème » et qui lui permettra d’étudier systématiquement les « structures noético-noématiques » ainsi que « le sens noématique et la relation à l’objet » dans la « phénoménologie pure » des Ideen I de 1913. Pour le dire tout de suite, je finirai par soutenir une lecture selon laquelle le noème est en quelque manière (à préciser) lui-même l’objet visé dans tel ou tel acte intentionnel.

Par contre, dans la section « Intentionality via Meaning : The Doctrine of the Noema » (257ff.), DWS décrit ce qu’il appelle « Husserl’s basic story of intentionality » comme suit :

Meaning is the medium of intentionality, the medium in or through which we are conscious of something. Formally, ontologically, the intentional relation of act to object is mediated by a noema or noematic sense, the ideal content of the act of consciousness, which presents or prescribes the intended object in a certain way. But experientially, phenomenologically, our consciousness is propagated through meaning toward the object, so that I am visually conscious of that tree across the street, without being in any way aware of the meaning through which my consciousness is so directed.

257

Et quand DWS discute « la constitution des objets dans le monde », il fait naturellement usage de sa présentation de la « structure of intentionality via noema (cum horizon) » (300ff.). Ainsi il écrit :

Simply put : an object is constituted in an act of consciousness insofar as the object is intended as such-and-such, where the structure of the act’s noematic sense is correlated systematically with the structure of the intended object and its essence, that is, the structure of “the object as intended”. If you will, the meaning content of the act projects a certain structure in the projected object, and so the object-as-intended is constituted with the projected structure. Briefly, the structural correlation is that mapped in our prior discussion […]

act — noematic sense <object X with properties P> [object X with properties P]

where this intentional relation is conditioned by a horizon of further possible experiences of the same object. […] In short, “constitution” is just structured intentionality.

300

Pour ma part, je ne vois pas pourquoi on aurait besoin d’introduire un « medium » de l’intentionnalité afin de comprendre comment Husserl entend élucider l’expression « conscience de quelque chose » et, partant, comment il entend traiter des « problèmes fonctionnels portant sur la « constitution des objectivités de conscience » (Ideen I, § 86). On le sait, Husserl procède par description sur la base de la réflexion phénoménologique sur la conscience elle-même, laquelle, dans des formes bien diverses, établit une référence intentionnelle à quelque chose et ainsi constitue ce dont elle est conscience d’une manière ou d’une autre. Dans ses Leçons : « Einleitung in die Logik und Erkenntnistheorie » de 1906-1907, Husserl déclarait déjà par rapport au champ phénoménologique après la réduction que « la recherche eidétique » (wesensgesetzliche Untersuchung) du phénoménologue

s’étend à proprement parler à absolument tout, donc aussi à tout ce qui est transcendant : sauf que nous ne devons effectuer aucune position à l’égard d’une « existence ». […] Il faut donc de prime abord prendre en considération qu’à la sphère d’immanence appartient non seulement une perception ou quelque autre acte objectivant, mais aussi en une certaine manière chaque objet, en dépit de sa transcendance. […] De manière évidente il appartient à l’essence de la perception qu’elle perçoit quelque chose, un objet, et je peux alors poser la question, comme quoi elle prend l’objet pour vrai (als was nimmt sie den Gegenstand für wahr). Elle est une visée (Vermeinen) qu’un objet soit présent lui-même ; comme quoi vise-t-elle l’objet à cette occasion, comme qualifié comment (als wie beschaffen) est-il devant l’oeil percevant ou est-il visé dans la visée de perception ?

Hua XXIV, §38, p. 230f.

Il me semble que, du fait de l’inclusion explicite de ce qui est transcendant parmi ce qui est donné dans la sphère d’immanence des cogitationes pures, Husserl expose dans ces Leçons de 1906-1907 — probablement pour la première fois — déjà assez clairement le problème de la « constitution » tel qu’il le comprendra désormais, à savoir, et de façon générale, comme problème universel de corrélations entre conscience et objet de conscience, à élucider dans une investigation eidétique basée sur la réduction phénoménologique (cf. le texte de tout le § 38). Depuis environ 1908, Husserl qualifie de « problème spécifiquement transcendantal » ce problème du rapport entre immanence et transcendance, et il désigne son entreprise depuis ce temps-là comme une « phénoménologie transcendantale », la caractérisant ainsi dans un texte de 1908 :

La phénoménologie transcendantale est phénoménologie de la conscience constituante. […] L’intérêt transcendantal, l’intérêt de la phénoménologie transcendantale, porte […] sur la conscience en tant que conscience d’objets […]. Et ceci de manière transcendantale, à l’exclusion de toutes positions empiriques [1].

Quelques années plus tard, dans le § 88 des Ideen I, « Composantes réelles et intentionnelles du vécu. Le noème », Husserl introduit définitivement la terminologie du « noème » ; après avoir expliqué que toutes ces composantes ou moments sont à trouver dans les vécus, et en particulier ceci : que les vécus intentionnels recèlent quelque chose comme un « sens » en eux-mêmes et que parmi les moments noétiques il y a, par exemple, des conversions du regard du Je pur sur l’objet « visé » (gemeinten » Gegenstand) par lui grâce à la donation de sens. Relativement à cet objet « visé » par un Je, Husserl ajoute l’expression « “im Sinne liegt” » (entre guillemets) que je comprends métaphoriquement comme voulant dire qu’un Je, un sujet de conscience, a en tournant son regard ici ou là tel ou tel objet dans sa visée, ou encore que son regard est tourné sur tel ou tel objet, précisément celui qui est alors « envisagé » par lui. De même, l’expression de « recéler en soi quelque chose comme un “sens” » (so etwas wie einen “Sinn” [] in sich zu bergen) (§ 88), moyennant laquelle Husserl caractérise généralement ce qu’il entend par « noétique » quand il dit qu’un vécu intentionnel « grâce à ses moments noétiques, est précisément un vécu noétique » (§ 88), me semble encore une fois vouloir indiquer que tel vécu a par essence quelque chose « en vue », à savoir tel ou tel objet ou état de choses, etc., comme « corrélat intentionnel » — au fond, tout comme il l’avait déjà esquissé quelques années auparavant.

Quoi qu’il en soit, Husserl ajoute ainsi dans le § 88 des Ideen I que, sous le titre de sens (Sinn), les exemples relatifs aux « moments noétiques », telles les conversions du regard et autres fonctions, dans la mesure où ils renvoient « à des composantes réelles », renvoient aussi « à des composantes non réelles », c’est-à-dire aux données d’un « “contenu noématique” corrélatif, ou, plus brièvement, du “noème” », qui correspond partout aux données du contenu réel, noétique. Ce que Husserl propose ici, me semble-t-il, est encore éclairci par les exemples de vécus intentionnels qu’il mentionne immédiatement après en expliquant ceci :

La perception par exemple a son noème, tout en bas son sens de perception (« Wahrnehmungssinn »), c’est-à-dire le perçu comme tel (« das Wahrgenommene als solches »). De même, le souvenir dans un cas donné a son souvenu comme tel précisément en tant que le sien, exactement comme il est « du visé » (« Gemeintes ») en lui, « du conscient » (« Bewusstes ») ; de même encore l<’acte de> juger le jugé en tant que tel (« das Geurteilte als solches »), le plaisir ce qui plaît en tant que tel, etc. Partout le corrélat noématique, lequel ici (en une signification Bedeutung] très élargi) veut dire « sens » (“Sinn”), est à prendre exactement tel qu’il se trouve dans le vécu de la perception, du jugement, du plaisir, etc., à titre « immanent » (wie es [] “immanent” liegt), c’est-à-dire tel que, si nous interrogeons purement ce vécu lui-même, il nous est offert par lui.

§ 88

Tout cela est bien entendu tout à fait conforme à ce que Husserl avance au début du même § 88 quand il écrit par rapport « aux distinctions les plus générales que l’on peut saisir pour ainsi dire au seuil de la phénoménologie et qui déterminent tout développement ultérieur de la méthode » :

[N]ous rencontrons d’abord une distinction fondamentale qui concerne l’intentionnalité : la distinction entre les « composantes proprement dites » (eigentlichen Komponenten) des vécus intentionnels et « leurs corrélats intentionnels », ou les composantes de ces corrélats.

Ce qui me semble se confirmer dans de tels passages, c’est une conception des vécus intentionnels mettant en relief que, considérés purement en eux-mêmes, à part les composantes réelles — qui les constituent à proprement parler en tant qu’expériences vécues et donc temporelles, passagères — , ils ont toujours aussi un corrélat intentionnel parce qu’ils ont quelque chose « en vue », « en visée ». Variant un peu sa manière de parler par rapport au § 88 — et encore une fois il n’est pas facile de rendre ses expressions de manière vraiment équivalente en français — Husserl dit, au début du § 90 relatif à ce qui constitue l’élément fondamental de l’intentionnalité : « avoir un sens, ou “viser à quelque sens” » (trad. Ricoeur) (Sinn zu haben, bzw. etwas im Sinne zu haben) est le caractère fondamental de toute conscience qui pour cette raison n’est pas seulement un vécu en général (überhaupt Erlebnis), mais <vécu> ayant sens (sinnhabendes), <vécu> “noétique” ». Et il y annonce que ce qui jusqu’à présent s’était détaché comme « sens » n’épuisait pas le noème complet (das volle Noema) mais ne correspondait « comme corrélat » qu’au moment de la « donation de sens » proprement dite du côté noétique (j’y reviendrai).

Dans les textes que je viens de citer jusqu’à présent, je ne vois nulle part l’expression de l’idée d’une médiation préconisée par Husserl quant à la tâche de la phénoménologie de l’intentionnalité. Au contraire, j’y vois l’expression d’une position qui soutiendra de plus en plus clairement qu’en phénoménologie de la conscience intentionnelle nous n’avons pas à faire à des actes ou des vécus de conscience et leurs structures sans considération ultérieure pour ce dont nous sommes conscients, comme une conception unilatéralement noétique de la phénoménologie — telle qu’elle était à l’oeuvre du temps des Recherches logiques — le laisserait soupçonner. La phénoménologie transcendantale par contre — celle, donc, qui inclut dans son domaine de recherche ce qui est transcendant par rapport à la conscience, de manière exemplaire les choses spatio-temporelles dans un monde causal, mais tout aussi bien des objets abstraits tels les nombres, et des objets fictifs, tels les personnages mythologiques, etc., a bel et bien affaire à des objets, mais non pas à ces objets — de quel genre que ce soit — tels qu’ils sont là purement et simplement (« schlechthin » ou « geradehin » dans la terminologie de Husserl) dans la nature ou dans le monde mathématique ou mythologique, etc., quand nous ne pratiquons pas de la phénoménologie.

Comparez à ce sujet, par exemple, le § 133 des Ideen I de 1913. Parlant de la phénoménologie de la perception et d’autres actes intuitifs, Husserl remarque qu’une telle phénoménologie « n’a pas affaire à des objets purs et simples (nicht mit Gegenständen schlechthin), en un sens non modifié, mais à des noèmes en tant que corrélats de noèses » (mit Noemen als Korrelaten der Noesen). Je comprends cet énoncé succinct tout à fait dans la ligne de ce que je viens de dire par rapport aux passages cités plus haut comme disant plus explicitement encore qu’en phénoménologie nous devons nous abstenir de traiter des objets purs et simples afin d’étudier ces objets dans le sens modifié de « noèmes », c’est-à-dire « comme corrélats de noèses ». Cette interprétation me semble confirmée par ce que Husserl dit dans le § 15 des Ideen III (écrit au temps des Ideen I, publié en 1952) :

Constamment […], dans l’investigation phénoménologique des actes les deux choses (beiderlei) entrent en considération : la conscience elle-même et le corrélat de la conscience, noèse et noème. […] Une « chose » (« “Ding” ») en tant que corrélat n’est pas une chose, voilà la raison les guillemets. Le thème est donc totalement différent, bien que des relations essentielles puissent s’étendre ça et là.

84f.

Sans pouvoir entrer ici dans les détails, on peut dire que d’un côté le thème de la recherche appartient à l’ontologie, qui s’occupe des choses en tant que telles (Dinge als solche), et que de l’autre côté le thème appartient à la phénoménologie, qui s’occupe des « choses », c’est-à-dire non plus des choses en tant que telles (dans la nature, etc.), mais de ces choses en tant que noèmes ou corrélats (§ 16, p. 85) d’actes de conscience. Dans ce contexte, Husserl explique en outre que :

En tant que phénoménologues nous effectuons aussi des positions, des prises de position théoriques actuelles, mais elles sont exclusivement dirigées sur des vécus et des corrélats de vécus. En ontologie nous effectuons, par contre, des positions actuelles, lesquelles au lieu [d’être dirigées] sur les corrélats et objets entre guillemets, sont dirigées sur les objets purs et simples. […] Ce sont là des différences cardinales qui ne sont que des généralisations de la différence simple [consistant en ceci] que poser des significations et poser des objets sont deux choses différentes : le noème en général (überhaupt) n’est cependant rien d’autre que la généralisation de l’idée de la signification (Idee der Bedeutung) au domaine total des actes.

88f.

Qu’est-ce que cela implique, en ce qui concerne le statut du noème, que de le concevoir comme généralisation de l’idée de signification au domaine total des actes ? Comme Fisette (1994), et avant lui Bernet (1990), je pense que l’idée de signification ici en jeu correspond au concept phénoménologique de signification que Husserl a élaboré au cours de ses Leçons sur la « Bedeutungslehre » de 1908. Quel est ce concept ? [2] En essayant de répondre à cette question, j’essaye de maintenir ma compréhension du noème présentée jusqu’ici, selon laquelle je ne prends pas le noème comme étant une entité de médiation entre des actes et leurs objets, mais bien comme l’objet de tel acte considéré en tant que corrélat de cet acte, et ainsi mis entre guillemets et posé théoriquement dans l’attitude phénoménologique, indépendamment de l’être ou du non-être de l’objet « correspondant » dans l’attitude ontologique. Comme le dit Husserl dans le § 16 des Ideen III, il est bon de tirer au clair le fait que

poser un noème comme existant (seiend) ne veut pas dire poser l’objectivité « correspondant » au noème, quoiqu’elle soit objectivité signifiée dans le noème. […] Il faut en plus tenir compte de ce que cette objectivité dans le noème se présente comme un moment d’unité (diese Gegenständlichkeit im Noema auftritt als ein Einheitsmoment) que des noèmes différents peuvent avoir comme « identique ».

p. 85

Le concept phénoménologique ou ontique de signification (Bedeutung), développé par Husserl en 1908, me semble pouvoir éclairer la notion de noème plus amplement comme suit. La signification ainsi comprise — à la différence du concept phénologique ou noétique de la signification (cf. Hua XXVI, p. 38 et passim) — concerne en effet quelque chose de corrélatif à l’acte de signifier (Bedeuten) lui faisant face du côté objectif (p. 35). Husserl précise cette idée ainsi :

Si nous parlons en opposition à l’objet pur et simple (gegenüber dem Gegenstand schlechthin), de l’objet pris de la manière dans laquelle il est signifié ou pensé (von dem Gegenstand, genommen in der Weise, wie er bedeutet oder gedacht ist), alors <ce n’est> pas seulement la manière de penser <qui> fait la différence, mais dans la différente manière de penser nous « voyons », nous avons comme thème, une manière différente du pensé comme tel (« eine verschiedene Weise des Gedachten als solchen). Et justement par là résulte donc de fait un nouveau concept de signification dont nous tenons compte par l’expression parallèle « objectivité catégoriale » de l’énoncé correspondant […] à la différence de l’objectivité signifiée pure et simple (ein neuer Begriff von Bedeutung, dem wir Rechnung tragen durch den parallelen Ausdruck kategoriale Gegenständlichkeit der betreffenden Aussage <…> im Unterschied von der bedeuteten Gegenständlichkeit schlechthin).

p. 38

Si je comprends bien, il y a ici selon Husserl une correspondance de structure avec celle qui appartient selon lui au noème en général ou au domaine total des actes : l’objectivité pure et simple signifiée catégorialement tantôt comme ceci, tantôt comme cela, correspond généralement à l’objectivité qui, dans un noème quelconque, fonctionne comme moment d’unité entre guillemets et qui peut être l’« identique » de plusieurs noèmes (au sens plus étroit de « sens noématiques ») ; partout il y aurait une objectivité pure et simple qu’on perçoit dans telle ou telle perspective ou dont on pense quelque chose d’une manière ou d’une autre, ou à laquelle on se réfère dans un énoncé ou un autre. Dans le cas de la signification phénoménologique, plus particulièrement, nous avons une « objectivité signifiée pure et simple » (bedeutete Gegenständlichkeit schlechthin [Hua XXVI, p. 38]), conçue catégorialement de telle ou telle manière, et, par généralisation de cette idée de signification, nous avons, dans le noème de n’importe quel acte, « le pur X, abstraction faite de tous les prédicats », « un pur quelque chose objectif comme point d’unification » (ein pures Gegenstandsetwas als Einheitspunkt), « l’objectivité noématique pure et simple » (noematischer Gegenstand schlechthin , Ideen I, § 131) avec son « fonds noématique » (noematischer Bestand) se révélant dans une « description de “l’objectivité visée telle qu’elle est visée” » (Beschreibung des « vermeinten Gegenständlichen, so wie es vermeint ist » [§ 130]), correspondant justement à la distinction entre l’objectivité signifiée pure et simple et la signification phénoménologique en tant qu’objectivité catégoriale.

Pour corroborer le parallélisme de structure tel que je le vois en jeu dans l’idée de signification et le concept du noème, il est instructif de retourner encore une fois aux Leçons de 1908. Dans la section où Husserl développe la notion de la signification comme objectivité catégoriale à la différence de l’objectivité signifiée pure et simple, il dit :

On parle bien sûr souvent de l’objet intentionnel comme tel ou de l’objet signifié comme tel. Et ce « comme tel » (« als solchem ») ne concerne ici non seulement une insensibilité envers être et non-être qui vaut déjà pour l’objet nommé ou signifié pur et simple ; mais <ce « comme tel »> vise aussi le comment de la conception catégoriale, le comment de l’être déterminé, de l’être signifié en général. Nous-mêmes nous parlons bien sûr de l’objet tel qu’il est signifié à la différence de l’objet pur et simple.

Hua, XXVI, 35f.

Pour clarifier cela, Husserl propose — comme souvent ailleurs dans ses écrits — une réflexion tournant autour des énoncés « le vainqueur de Jena » et « le vaincu de Waterloo ». Ce à quoi il veut arriver ici concerne la constatation que, des deux côtés, le thème qui est à la conscience devant nos yeux est chaque fois un autre, et qu’il est quelque chose qui, à la manière du thème, comprend différentes choses, tantôt une relation à une ville, tantôt à l’autre, tantôt l’être-vainqueur, tantôt l’être-vaincu, etc., et il met en évidence que

<ce n’est> pas l’objet pur et simple <qui> est le thème. <L’objet pur et simple> lui-même ne nous vient jamais et nulle part lui-même devant les yeux. Un thème nous vient devant les yeux, et tantôt celui-ci, tantôt celui-là. Mais des thèmes divers peuvent être reliés entre eux de façon à ce que nous disons que c’est le même, la même personne qui y est visée, qui est signifiée, conceptuellement prise tantôt ainsi et tantôt autrement, la signification est donc ce qui est devant nos yeux (Bedeutung sei also dieses uns vor Augen Stehende), cet objet pris ou pensé de telle ou telle « manière » en tant que tel (dieser in der und der “Weise” gefasste oder gedachte Gegenstand als solcher), où cependant l’expression ne doit pas séduire, comme si une fois l’objet était devant les yeux et puis s’ajouterait une manière de le penser, et comme si l’objet se rapportait à la pensée, mais simplement tel que, vivant dans la compréhension de l’expression, nous en avons justement conscience : le vainqueur de Jena. Et c’est cela que l’on voulait bien désigner sous le titre « objet intentionnel comme tel », et de plus près « l’objet signifié comme tel dans la manière comment (“der bedeutete Gegenstand als solcher in der Weise, wie”).

36f.

Dans Ideen I, § 131 et passim, il est évident que ce que Husserl appelait « sens » correspond justement à « cet “objet dans le comment” noématique » (« DerSinn’ <…> ist dieser noematische Gegenstand im Wie », Hua III/1, 303 ; voir également § 134, p. 307), à savoir dans le « comment de ses déterminations <objectives> » (« Wie seiner [objektiven] Bestimmtheiten », Ideen I, § 131). Pour rendre complet la description phénoménologique du noème dans sa concrétion, il faudrait ajouter bien sûr « un deuxième concept de “l’objet dans le comment” — dans le comment de ses modes [subjectifs] » (§ 132 et passim), lequel est spécifié par une série de « caractérisations noématiques de “l’objet” noématique (et de ses “prédicats”) » (§ 98 et passim). Ces caractérisations — par exemple : « de façon perceptive », « à la manière d’un souvenir », « clairement intuitif », « dans le mode de penser », « donné », etc. — n’appartiennent pas à l’objet qui est conscient, mais à la manière ou façon dont il est conscient (« zu der Weise, wie es bewusst ist », §130). Et bien entendu, les descriptions phénoménologiques des structures noético-noématiques sont à élaborer en tenant également compte des structures noétiques d’actes dont les « caractérisations » se reflètent dans celles du noème (cf. § 98).

Il me faut pourtant conclure. J’ai voulu tant bien que mal avancer une lecture de quelques textes de Husserl concernant la problématique du noème — problématique bien plus complexe que ne laisse entendre ce que je viens d’esquisser — qui se passe de l’idée de « medium » d’intentionnalité fourni par le concept de noème. Pour autant que j’y aie réussi, j’aimerais inviter DWS à reconsidérer sa position et à s’adresser une nouvelle fois au problème que pose la terminologie de Husserl dans son interprétation de « noematic Sinn », telle que lui-même et Ronald McIntyre (1984) l’avaient bien entrevue dans le chapitre IV, section 1.2., « What is the “Intended as Such” ? » de leur grand ouvrage Husserl and Intentionality. A Study of Mind, Meaning, and Language, quand ils constataient que parfois le langage de Husserl « seems to suggest that the Sinn of an act is something intended in that act » (157), à l’encontre de leur propre position selon laquelle « the Sinn is in no way a part or aspect of the object intended » (159). Eh bien, comme d’autres interprètes de Husserl, John Drummond (1990) en particulier, je dirais aussi que

Husserl’s distinction between the object which is intended and the object as it is intended is not clearly an ontological distinction. If it is not, [this] allows for the alternate view that the meaning of an act is now to be identified with the object as meant and only abstractly distinguished from the meant object itself.

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Appendices