Comptes rendus

Le piège de la liberté : les peuples autochtones dans l’engrenage des régimes coloniaux, Denys Delâge et Jean-Philippe Warren. Boréal, Montréal, 2017, 440 p.

  • Brian Gettler

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  • Brian Gettler
    Department of History, University of Toronto

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Cover of Enjeux, lieux et langues, Volume 49, Number 1, 2019, pp. 3-103, Recherches amérindiennes au Québec

Au début du texte, Delâge et Warren évoquent la nécessité de produire « une anthropologie comparée du pouvoir afin de décrire comment s’est traduit, de part et d’autre, le choc des cultures » afin de dépasser l’analyse avant tout matérialiste qui insiste sur l’affrontement entre « des peuples à l’âge de pierre et des peuples à l’âge de fer » (p. 9). S’ils ne nient pas les écarts technologiques séparant des sociétés autochtones et européennes, ni l’effet destructeur du choc microbien et de la violence déployée par les colonisateurs, Delâge et Warren mettent l’accent sur la culture, et ce dans son sens large, soutenant que les Autochtones y « ont également été brisés » (p. 11). Ils avancent ainsi la thèse que la liberté promise par les Européens et leurs descendants en Amérique était, en fait, un piège pour les Autochtones, servant avant tout à les opprimer et à les marginaliser. Afin de démontrer cette thèse, Delâge et Warren organisent le livre en sept chapitres, précédés d’une introduction et suivis par une conclusion. Au-delà des chapitres, Le piège de la liberté se divise de manière implicite en deux parties. La première, qui inclut l’introduction et les trois premiers chapitres, se concentre surtout sur la Nouvelle-France et le concept de liberté, cherchant à jeter les bases de l’anthropologie comparée que le livre vise. La deuxième, quant à elle, comprend le reste de l’ouvrage et poursuit l’analyse entreprise par les chapitres précédents dans le temps (se concentrant sur la période allant de la Conquête jusqu’au tournant du xxe siècle) et à travers des thèmes ayant marqué les relations colonisateur-colonisé (le commerce, la propriété, le travail et la réforme morale et politique). Ensemble, ces deux sections dépeignent des relations complexes liant colonisateurs et colonisés, relations qui s’articulent sur plusieurs plans (économique, politique, social, culturel et religieux). S’ils exagèrent peut-être l’étanchéité des distinctions alors faites par les Européens et les Euro-Américains entre ces domaines, les auteurs réussissent néanmoins à démontrer les conséquences multidimensionnelles qu’ont eues ces diverses activités chez les Autochtones. Delâge et Warren rendent ainsi un grand service, faisant une analyse moins désencastrée que celles offertes par bon nombre d’études scientifiques. Cela est particulièrement bien illustré par le traitement que réservent les auteurs aux différences spirituelles ou religieuses et aux effets que celles-ci ont sur divers aspects du choc des cultures. Si le christianisme se prétend universaliste, sa notion du péché permet aux Européens d’exclure certains individus de la collectivité, et sa définition de l’humanité proscrit l’attribution d’un esprit ou d’une volonté à la flore, la faune, les phénomènes naturels et les ancêtres. Pour Delâge et Warren, cela est en parfaite contradiction avec la vision qu’ont les Autochtones. Suivant à la trace les travaux anthropologiques classiques signés Clastres, Lévi-Strauss, Mauss et d’autres, les auteurs attribuent aux Autochtones une vision de la société à la fois plus inclusive et plus exclusive que celle importée d’Europe. Si les Autochtones décèlent l’humanité dans des choses autres qu’humaines et s’ils travaillent sans cesse afin de garantir le lien social entre les membres de la communauté, ils ne reconnaissent pas forcément l’humanité des étrangers. La dette et le don/contre-don y jouent un rôle absolument primordial. Au lieu de l’exclusion qu’opère le péché chez les Européens, les Autochtones tiennent pour acquis que chacun est endetté envers ses parents, sa communauté et des êtres autres qu’humains, et ce dès le plus jeune âge. De plus, ces comptes ne peuvent ...

Appendices