Éditorial

La santé mentale des enfants et des jeunes aux frontières de la médicalisation du social[Record]

  • Marie-Pier Rivest and
  • Penelopia Iancu

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  • Marie-Pier Rivest, Ph.D.
    Professeure adjointe, École de travail social, Université de Moncton

  • Penelopia Iancu, Ph.D
    Professeure adjointe et directrice adjointe, École de travail social, Université de Moncton

De nos jours, la question de la santé mentale se retrouve sur toutes les lèvres. Loin de se résumer en une absence de symptômes ou de souffrance, la santé mentale est un sujet complexe qui englobe selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS, 2017) un « état de bien-être qui permet à chacun de réaliser son potentiel, de faire face aux difficultés normales de la vie, de travailler avec succès et de manière productive et d’être en mesure d’apporter une contribution à la communauté ». Cependant, cette définition semble placer un accent sur des émotions et des actions positives en éclipsant une panoplie d’émotions ne relevant pas exclusivement du bien-être — entre autres, la colère et la tristesse—, mais faisant pourtant partie des expériences humaines universelles (Galderisi, et collab., 2015). Force est de constater également que dans le langage courant, l’expression « santé mentale » est souvent utilisée comme euphémisme ou raccourci afin de parler de la maladie mentale ou des troubles de santé mentale, dont la définition est plus restreinte, se rapportant à « des altérations de la pensée, de l’humeur ou du comportement associées à un état de détresse et de dysfonctionnement marqués » (Agence de la santé publique du Canada, 2012). À travers cette ambiguïté discursive, une chose est certaine : en Occident, le modèle médical demeure prédominant dans la définition et la prise en charge des troubles de santé mentale (Morrow, 2017). Selon cette perspective, les jeunes seraient particulièrement à risque d’éprouver de la détresse psychologique. Chez les jeunes âgés de 15 à 24 ans, le taux des troubles de l’humeur est plus élevé que dans les autres tranches d’âge tandis que le taux de suicide (un phénomène étroitement lié à la détresse psychologique) est près de six fois plus élevé chez les jeunes Autochtones que dans la population générale (Lavallee et Poole, 2010). Depuis 2006, le taux des visites à l’urgence des enfants (de 5 à 17 ans) et des jeunes (de 18 à 24 ans) a presque doublé, et le nombre d’enfants et de jeunes hospitalisés en raison de troubles de santé mentale est passé de 25 055 à 38 999 entre 2006 et 2017, période durant laquelle le nombre d’enfants et de jeunes diminue pourtant (Institut canadien d’information sur la santé, 2019). Malgré cela, les jeunes sont moins susceptibles de chercher du soutien pour la détresse qu’ils éprouvent (Bouchard, Batista et Colman, 2018). Il importe de s’interroger sur la signification plus large de ces statistiques : est-ce que ces tendances témoignent d’une augmentation « réelle » de la détresse des jeunes et du nombre de diagnostics? Résultent-elles de plus grandes attention et sensibilisation portées à l’égard de la santé mentale? Sont-elles associées aux transformations dans les modalités des processus diagnostiques des troubles de santé mentale (Dubois, et collab., 2014)? Qu’en est-il du contexte social entourant cette augmentation — perçue ou réelle — des difficultés des jeunes en matière de santé mentale? À cet égard, chaque génération doit composer avec son lot de défis. Quoique les  jeunes d’aujourd’hui  aient tendance à s’impliquer socialement et à être plus « branchés » que celles et ceux des générations précédentes, elles et ils font face, entre autres, à l’exclusion sociale, à la cyberintimidation ou à des obstacles reliés à l’obtention d’emplois à temps plein (Statistique Canada, 2018). Sur le plan macrosocial, le néolibéralisme s’est imbriqué dans la société nord-américaine depuis déjà quelques décennies (Harvey, 2005). Cette idéologie a conduit à une dépolitisation et à une individualisation des interventions sociales au profit de modèles favorisant l’autonomisation et ...

Appendices