You are on Érudit's new platform. Enjoy! Switch to classic view

Comptes rendus

Marie-Joseph Bertini, Ni d’Ève ni d’Adam. Défaire la différence des sexes. Paris, Éditions Max Milo, 2009, 288 p.

  • Chantal Maillé

…more information

  • Chantal Maillé
    Université Concordia

Article body

Cet ouvrage de Marie-Joseph Bertini tire son origine d’une réflexion sur les conditions de l’échec de la première candidature d’une femme aux élections présidentielles françaises : « quelque chose de la relation intime, du ressort subtil et secret qui lie les femmes au pouvoir s’est joué dans cette non-élection-là, dans ce renversement de valeurs qui n’a pas eu lieu, qui ne pouvait pas avoir lieu au sens où il n’y avait pas de topos, d’espace anthropologique où se produire » (p. 11). Bertini propose une piste, celle de l’ordre symbolique, pour appréhender la question de la différence des sexes, qui n’est ni naturelle, ni universelle, mais historicisée et culturelle, écrit-elle (p. 168). Par « ordre symbolique », l’auteure entend l’ensemble des lois, règles, normes, interdits et tabous gouvernant et codifiant les stratégies de sociabilité censées exprimer par extension les fondamentaux universels de l’espèce humaine. Ce qu’il faut tenter de comprendre, selon Bertini, c’est le mécanisme de l’ordre symbolique et les objectifs autoritaires qu’il sert (p. 12).

La démonstration des mécanismes par lesquels opère cet ordre symbolique amène l’auteure à emprunter des chemins quelque peu tortueux, mais néanmoins fascinants. Bertini décortique les jalons de cet ordre symbolique tels qu’ils ont été énoncés par les écoles françaises d’anthropologie, de philosophie, de psychanalyse et de sociologie, ce qui l’amène à poser un jugement fort critique à l’endroit de la société française, « souffrant d’un retard pénalisant pour les femmes et pour la société entière » (p. 183), qu’elle met en rapport avec l’influence de certaines approches théoriques : « Il faut ici attirer l’attention sur la responsabilité considérable des théories de Lévi-Strauss quant aux difficultés profondes d’évolution de notre société française vers des formes inédites de sociabilité. Nulle part ailleurs dans le monde développé en effet, l’évolution culturelle ne souffrira autant de crispations et de mises en garde comminatoires. Le rôle des psychanalystes d’obédience lacanienne demeure lui aussi considérable » (p. 155), même si l’on peut attribuer à l’ensemble des courants psychanalytiques un discours sur l’ordre symbolique qui présume mais aussi construit la différence et l’inégalité des sexes.

Bertini se livre tout au long des cinq chapitres de son ouvrage à une analyse des modes de construction et de déconstruction de la technologie de l’ordre symbolique et de ses enjeux cachés. Dans cette entreprise d’appréhension de l’ordre symbolique, la doxa constitue la matrice des procédés de renaturalisation du culturel, elle est le centre nerveux à partir duquel rayonnent les modes d’organisation de la réalité. Deux modes spécifiques d’expression de la doxa fonctionnent de manière complémentaire : il s’agit de la folie et des rapports sociaux de sexe (p.  55). Le féminin occupe une place comparable à celle de la folie et complémentaire : ce sont les deux faces d’un même principe fondateur de l’ordre social. L’exclusion, qu’elle soit symbolique, rituelle ou pratique, permet l’équilibre des sociétés, ce qui explique que celles-ci dépensent une grande énergie dans des opérations de contention, d’éviction et de marginalisation (p. 60). Le genre se construit également à travers les jeux de reflets dans les médias, alors que se forme ce que Bertini appelle un « sens commun médiatique » où les médias « sont sommés de séparer le vrai du faux, de rétablir les vérités cachées » (p. 65).

Des discours critiques de cette orthodoxie de l’ordre symbolique ont émergé à travers certaines approches comme les études de genre et les études sur la diversité sexuelle (queer studies), virage que la France a bien raté (p. 155). Pour Bertini, les études de genre, dont les travaux de Judith Butler sur le genre performatif et la fabrication du genre, permettent d’examiner et de bien mettre en lumière le travail de la doxa (p. 67). L’auteure voit dans la transition des études sur les femmes aux études de genre un passage qui permet de dépasser la perspective unique subordination/oppression pour lui substituer une matière plus riche, soit l’étude conjuguée des femmes et des hommes. Bertini s’inscrit dans la mouvance de cette approche et déclare que le genre n’existe pas, mais qu’il est policé par une police du genre. Les études de genre, en plaçant sous étroite surveillance les mécanismes de la fabrique du genre, contribuent à redéfinir les contours des identités féminines et masculines, écrit-elle (p. 126). Les théories sur la diversité sexuelle apportent elles aussi des outils permettant de mieux déconstruire l’ordre symbolique, alors qu’elles constituent un laboratoire des identités qu’elles détournent et réinterprètent (p. 81).

Cette ingénierie de la transgression au centre de la démarche de Bertini s’appuie sur les travaux de Michel Foucault sur le pouvoir et le genre et permet de l’appréhender comme performativité. Le grand récit renvoie à la pragmatique du genre, c’est-à-dire à sa performativité (p. 124). Les stratégies narratives auxquelles il donne lieu nourrissent un imaginaire social qui définit le genre comme la condition même de l’humanité, au même titre que l’ordre symbolique qui le sous-tend. Toute tentative d’évolution des représentations qu’il détermine rencontre des résistances farouches fondées sur l’idée selon laquelle l’altération du genre fait courir un péril à l’humanité (p. 125). Ici, les actrices et les acteurs du champ psychanalytique et les juristes sont identifiés comme les personnes qui transmettront cet ordre symbolique. Le genre est l’ordre symbolique en acte, il est un pouvoir soutenu par le savoir qu’est l’ordre symbolique (p. 129). Tout cela permet d’expliquer l’éloignement des femmes de l’espace public, observable dans l’histoire et dans les cultures contemporaines, lequel s’appuie sur le dispositif genre/contrôle du discours de l’ordre symbolique. Bertini écrit à ce propos : « genre et ordre symbolique apparaissent donc comme les plus puissants limitateurs de l’évolution de nos sociétés, attentifs qu’ils sont à freiner toute velléité de transformation réelle » (p. 134).

Au-delà de l’ordre symbolique, qu’est-ce qui est aujourd’hui susceptible de définir ce qui fait sens? La réponse de Bertini est la suivante : rien. L’auteure se réjouit de ce qui peut en résulter, soit l’éparpillement du vrai et la possibilité que la capacité à produire du sens soit maintenant ouverte à tous et à toutes. Pour les systèmes politiques, cela peut conduire à inventer de nouvelles règles. Il faut s’affranchir de l’imposture de l’ordre symbolique, « discours tout entier préoccupé par la sauvegarde du père, de la famille naturelle, de la fabrique du genre comme outil de l’inégalité des sexes, de l’exclusion des femmes de l’espace politique et public » (p. 238-239).

L’ouvrage Ni d’Ève ni d’Adam. Défaire la différence des sexes s’appuie sur une analyse étoffée, l’auteure faisant référence à bon nombre de textes fondateurs des sciences sociales françaises contemporaines pour appuyer son entreprise de mise à jour des mécanismes par lesquels opère l’ordre symbolique qui permet de maintenir l’exclusion des femmes. Malgré l’aridité de la matière, Bertini est bonne pédagogue et peut en deux phrases montrer en quoi les oeuvres constitutives de ce grand récit vont à l’encontre du projet d’égalité des sexes. On prendra plaisir à se laisser guider dans son entreprise critique, pour mieux comprendre comment les sciences sociales françaises contemporaines ont contribué à rigidifier le discours de la différence et de l’inégalité des sexes sous le couvert de libérer l’humanité. On pourra au détour s’étonner de l’enthousiasme de l’auteure pour le projet des études de genre, qui se révèle souvent décevant et conservateur. On aurait souhaité qu’elle approfondisse davantage les conditions de passage à un ordre symbolique affranchi de la domination des genres, plus particulièrement dans le champ des institutions politiques. Quelle lecture doit-on faire des débats sur la parité politique en France à la lumière de ce qu’écrit Bertini? S’agit-il d’un projet qui cristallise les rapports produits par l’ordre symbolique ou d’une possibilité de dépasser cet ordre? Souhaitons que l’auteure poursuive la réflexion qu’elle a entreprise sur sexe et genre.