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Portrait du linguiste en jeune grammairien

  • Didier Samain

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  • Didier Samain
    ÉSPÉ de Paris / CNRS UMR, HTL

Cover of Le <em>Cours de linguistique générale</em> 100 ans après, Volume 34, Number 1-2-3, 2014, pp. 3-322, Recherches sémiotiques

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I. Des acquis et quelques clichés

I. 1.

Mieux documentés que par le passé, les travaux récents sur Saussure ont conduit à réviser le regard porté sur l’oeuvre de celui qui fut jadis présenté comme le père du “structuralisme”. On relèvera deux acquis. D’abord l’importance de la diachronie, que Saussure énonce en termes uniformitaristes et non évolutionnistes : le changement phonétique se produit indépendamment de tout système, une position qui le rapproche bien davantage des grammairiens de Leipzig que des thèses de l’École dite de Paris (la langue comme “système où tout se tient”, la notion de “grammaticalisation”, etc.).[1]

S’agissant du couple synchronie/diachronie, il est du reste présent et explicitement thématisé chez des auteurs de la même période. On songera à certaines formules célèbres de Baudouin de Courtenay :

Dans le langage, comme dans la nature en général, tout est vivant, tout bouge et change. Tout repos, immobilité ou stagnation n’est qu’apparent : un cas spécial du mouvement dans des conditions de changement minimal. La statique du langage n’est rien qu’un cas spécial de sa dynamique.

Adamska 2001 : 185

Mais aussi à un auteur moins connu, Ottmar Dittrich, qui, dans deux textes successifs (1903 et 1905) distingue metachronistische et synchronischeSprachwissenschaft, et qui voit dans les phénomènes linguistiques morphologiques-systématiques un système de potentialités, qui est extrait, abstrait, des réalités historiques (1905 : 12). La grammaire synchronique est donc également historique en ce qu’elle restitue la cohérence des phénomènes linguistiques dans leur liaison à un moment donné. Dittrich, qui cite la fameuse phrase de Paul Sprachwissenschaftist gleich Sprachgeschichte, montre que ce dernier n’applique pas en fait ce principe. Non seulement Paul est conduit à aborder des phénomènes de synchronie, mais il suggère l’existence d’une linguistique autre qu’historique. Je cite le texte de Dittrich qui est moins connu que celui des Prinzipien :

Dès lors qu’on a formulé avec suffisamment d’acuité la différence entre analyse historique et analyse non historique, il apparaît d’emblée très improbable qu’un objet tel que la langue puisse être uniquement l’objet de la science historique. […] Il me semble qu’on peut même faire un pas supplémentaire et affirmer carrément : il est impossible que la langue soit uniquement l’objet de la science historique.

1905 : 81-92

Le deuxième acquis est la mise en évidence d’une continuité épistémologique depuis les tout premiers textes publiés dont, naturellement, le Mémoire (cf. Saussure 1879), jusqu’aux derniers travaux, qu’il s’agisse de ceux réellement écrits par Saussure ou du Cours de linguistique générale (ci-après, CLG). Bergounioux (2013) rappelle que la démarche de Saussure s’est caractérisée dès le départ par une conception systémique et non substantielle des entités, comme en attestent du reste les nombreuses innovations, conceptuelles mais aussi terminologiques, du Mémoire, telle l’introduction de la notion de “cellule”, c’est-à-dire d’une notion fonctionnelle en lieu et place de la syllabe.[2] Ce que la vulgate exposera plus tard en langage ordinaire pour un public d’étudiants, à commencer par la notion d’identité différentielle et non substantielle, se trouvait mis en oeuvre techniquement dans le Mémoire.

Une précision toutefois. Les critiques adressées à Brugmann et Osthoff n’impliquaient aucune rupture par rapport aux thèses fondatrices des Junggrammatiker, et s’inscrivaient au contraire dans le même processus de désubstantification des entités : approche plus fonctionnelle des phonèmes (avec l’introduction de la notion de sonante), réduction de la racine indo-européenne bientôt qualifiée de “formule” par Delbrück (1901), généralisation de la notation chiffrée (Brugmann 1886). Rappelons par ailleurs que s’il est une chose qu’on peut difficilement reprocher aux comparatistes, c’est bien de pratiquer un atomisme naïf, puisque l’approche systémique, par correspondances régulières, était tout simplement constitutive de leur méthode. Induit par sa matière même, ce mouvement s’est caractérisé par une abstraction croissante, sans toutefois recourir au concept de totalité ou de structure, ainsi que nous le verrons plus bas. Sievers écrit ainsi d’emblée dans ses Grundzüge der Lautphysiologie que “ce n’est pas le son isolé qui a une valeur [Werth], mais les systèmes des sons des unités linguistiques particulières” (Sievers 1876 : 1). Pour Curtius, celui-là même qui qualifia ses cadets de Junggrammatiker, de petits jeunes, la notion de dépendance réciproque va tout autant de soi. Chaque langue écrit-il (1886 : 172) est “un tissu admirable dont tous les fils sont en relations d’interdépendance”.

En ce qui concerne le lien méthodologique entre dématérialisation des objets, synchronie, et théorie du signe, voici ce qu’écrit par exemple Osthoff (1879 : 14), en usant d’une analogie promise à postérité. La valeur conventionnelle d’une pièce, dit-il, est indépendante de l’état matériel de la frappe, et le locuteur ne se préoccupe pas de sa conservation, à la différence du grammairien qui ressemble à un spécialiste d’héraldique, car lui seul, non le locuteur, s’intéresse à la frappe formelle [formellesGepräge], y appliquant consciemment son attention. Entendons que les lois phonétiques ne peuvent opérer que parce qu’elles sont inconscientes, et que la conscience des changements est le fait du seul linguiste. Outre la distinction déjà banale à l’époque entre substance et fonction, Osthoff esquisse donc ici une distinction entre la position métalinguistique du grammairien et le savoir épilinguistique du locuteur. Ce qui, avouons-le, n’est pas si mal pour un positiviste. (Chomsky et nombre de cognitivistes ne sont pas encore parvenus jusque-là.) En revanche cette distinction se retrouve chez Saussure. Nous y reviendrons.

I. 2.

Ces quelques rappels suffiront à montrer ce que valent les clichés qui traînent encore çà et là sur la “linguistique d’avant Saussure”. Une question plus intéressante porte sur les facteurs qui ont conduit au topos de la rupture saussurienne – un topos auquel les acteurs eux-mêmes ont contribué : Saussure, dont on connaît les relations détestables qu’il entretenait avec Osthoff; les Parisiens, entre Sedan, Versailles et des élucubrations sur la “science allemande”; et les Allemands eux-mêmes.

Des travaux récents (Thilo, Knobloch, Ehlers) ont fait un sort à la prétendue réception tardive du structuralisme en Allemagne, attestant d’une lecture précoce du Cours, favorisée par la présence de traditions holistiques locales, comme la Sprachinhaltforschung. Cela toutefois ne se fit pas sans quelques malentendus, qui ont contribué à accréditer la thèse d’une discontinuité entre le courant néogrammairien et la période suivante. On entend en effet dans l’Allemagne des années 20-30 un discours récurrent sur la crise : crise du positivisme, de l’atomisme, de la psychologie, et il faut bien reconnaître qu’elle n’était pas purement scientifique. Le travail que nous faisions avant-guerre constate en substance Hermann (1931 : 145) nous apparaît désormais dépourvu de sens. Un texte de Deutschbein (1925) montre de quoi il en retournait et éclaire au passage ce malentendu. Deutschbein réclame en effet pour l’analyse linguistique

[…] un changement d’accent, de substituer à ce qui est mécaniquement nécessaire ce qui est spontanément créateur, de substituer à ce qui est matériellement concret ce qui est spirituel, de substituer à l’analyse atomistique l’aspiration à la synthèse [Drang zur Synthese]. Nous ne voulons plus la partie, nous voulons la totalité [Ganzes], dans la conviction sûre que la partie n’accède à la vie véritable que dans sa relation à la totalité.

1925 : 11

Ce “structuralisme”-là, illustré dans les années 30 par la revue Wörter und Sachen, associe volontiers au mot System ceux de Gestalt ou Ganzheit. Il y a là un biais, qui ne fut pas spécifique à l’Allemagne, induisant une association entre système et totalité, entre totalité et fermeture, entre structure de langue et Sprachgeist, voire entre Sprachgeist et Volksgeist. En bref,[3] les Allemands qui se sont emparés du “structuralisme” se situaient hors du courant néogrammairien et lui étaient même majoritairement hostiles. Le résultat fut que le courant d’amont, qui reliait Saussure aux maîtres de Leipzig s’est trouvé sous-estimé.

Ajoutons un contrepoint sur la réception germanophone de Saussure. L’une des toutes premières recensions du CLG est due à Schuchardt (1917 : 1-9), bien connu pour son pamphlet contre les néogrammairiens en 1885, qui adresse au CLG les mêmes objections nominalistes, en lui reprochant notamment une conception abstraite du langage et la séparation stricte entre synchronie et diachronie. Saussure, dit-il,

[…] n’a pas pris les choses par le bon bout, en l’occurrence par la seule idée concrète qui s’offre ici, celle de langue individuelle; la langue collective est quelque chose d’abstrait, tout comme l’esprit collectif face à l’esprit individuel. Il inverse l’ordre naturel en disant qu’“il faut se placer de prime abord sur le terrain de la langue et la prendre pour norme de toutes les autres manifestations du langage”.

Schuchardt 1917 : 3

On ne saurait être plus clair. L’argument schuchardtien est rigoureusement inverse du Drang zur Synthese de l’Allemagne des années 30, il exprime le refus de toute réification, d’office invalidée au titre d’artefact inutile et nuisible.

II. Psychologie et linguistique

II. 1.

Avant de poursuivre il est utile de souligner une caractéristique souvent négligée du vocabulaire conceptuel néogrammairien, qui fut d’être simultanément linguistiqueetpsychologique. La période était en effet tolérante à l’intégration en linguistique de notions psychologiques centrées sur le sujet parlant, avec ce gain intuitif appréciable que l’explication formelle du linguiste pourrait ainsi s’articuler sur des causalités singulières, en l’occurrence le fonctionnement cognitif du locuteur concret.

C’est le cas du concept d’analogie, ou de séries associatives, qui est adossé au mécanisme psychologique de l’association, et fonctionne donc comme une sorte de concept frontière, à la charnière entre psychologie empirique et taxinomie grammaticale. Le matériel herbartien fournissait en effet bien plus que des associations simples : de véritables relations systémiques. À contre-courant d’une tradition philosophique de l’intériorité (cf. Maigné 2007), il s’agissait pour les Herbartiens de décrire les “lois” associatives du fonctionnement psychique : “lois” d’association par similitude, simultanéité, contiguïté, successivité, ou encore par opposition, etc., à quoi il faut ajouter un mécanisme de “blocage” [Hemmung], qui détermine la délimitation réciproque des significations. “Les représentations “blanc” et “froid”, écrit ainsi Lindner (1868 : 58) ne s’inhibent pas dans la représentation globale de la neige. [En revanche] des représentations de même nature comme “blanc” et “noir” sont opposées et s’inhibent l’une l’autre, autrement dit, elles s’estompent mutuellement et disparaissent au voisinage de leur seuil.” Un peu plus tôt, Biunde (1831 : 304-305) évoquait quant à lui la loi de “reproduction des représentations d’objets faisant contraste”. Les représentations d’objets de même nature, mais opposés par leurs marques distinctives principales, écrit-il, se suscitent fréquemment”. C’est là, au 19ème siècle, la formulation psychologique du principe d’opposition.

Selon ce modèle, les notions fonctionnent par réseaux sémantiques, ce qui confère une importance centrale au concept de groupe : les représentations (ou “idées” : Vorstellungen) sont constituées d’une association de plusieurs représentations partielles, qui s’assemblent en “groupes de représentations” [Vorstellungsgruppen]. Voici un exemple de ce que cela devient chez les linguistes :

Les Vorstellungen sont introduites sous formes de groupes dans la conscience et subsistent donc sous forme de groupes dans l’inconscient. Les représentations des sons successifs s’associent en chaînes selon les mouvements qu’effectuent successivement les organes phonatoires. Les chaînes acoustiques et les chaînes de mouvements s’associent entre elles. L’une et l’autre sont associées aux représentations auxquelles elles servent de symboles, non simplement aux Vorstellungen des significations lexicales, mais aussi aux Vorstellungen des relations syntaxiques. Et ce ne sont pas simplement les mots isolés, mais aussi des chaînes acoustiques plus importantes, des phrases tout entières qui s’associent avec le contenu notionnel déposé en elles.

Paul 1880 [1920 : 26]

Ces groupes de représentations, qui fournissent des modèles analogiques au sujet parlant (Kruszweski 1884 et 1885; Brugmann 1885) forment donc le soubassement cognitif de ce qu’un autre langage appelle système, et le langage herbartien organisme des groupes de représentations.[4] Pour ces linguistes, le couple formé par le groupe de représentations et la mutation phonétique [Lautwandel] se superpose donc tout à la fois à la distinction entre système et diachronie et entre les deux faces du signe. Un changement éventuel amène une modification de l’ordre systémique entre les unités, car, après un déplacement de ce genre “l’organisme global des groupes de représentations actifs dans la conscience s’est modifié à plus d’un titre, et il est en résulte que la place [Stellung] de l’élément singulier dans cet organisme est devenu autre” (Brugmann 1885 : 22).

Il est ici question des rapports entretenus entre les Vorstellungsgruppen dans la conscience, mais tout cela semblera familier aux lecteurs de Saussure. A.-J. Pétroff (2004 : 210) reprend sans le savoir le langage herbartien, lorsqu’il estime – à juste titre – que, chez Saussure, “la valeur résulte toujours du groupement par famille et du groupement syntagmatique”. Pétroff cite les notes prises par Riedlinger lors du deuxième cours de linguistique générale, dans lesquelles on lit (je souligne) que “dans chacun des groupes nous savons ce qu’il faut faire varier pour obtenir la différence dans l’unité. Par conséquent, au moment où le syntagme se produit, le groupe d’association intervient, et ce n’est qu’à cause de lui que le syntagme peut se former” (cf. Pétroff 2004 : 210; CLG/E 2072). Tout ce qu’on voit à propos du mot cher, lit-on ailleurs dans les notes de Constantin, est “qu’il y a en français une certaine valeur “cher” circonscrite dans le système français par opposition à d’autres termes. Ce sera une certaine combinaison d’une certaine quantité de concepts avec une certaine quantité de sons. […] Les contours de l’idée elle-même, voilà ce qui nous donne la distribution des idées dans les mots d’une langue” (cf.CLG/E 1899-1900). Voilà aussi qui est de pure orthodoxie herbartienne. Et ce ne sont là que deux exemples.[5]

II. 2.

On connaît par ailleurs les rôles attribués respectivement à la conscience et à l’inconscient par Saussure, selon qui l’altération des signes linguistiques montre bien la corrélation entre arbitraire et différentiel,

[…] c’est précisément parce que les termes a et b sont radicalement incapables d’arriver comme tels jusqu’aux régimes de la conscience – laquelle n’aperçoit perpétuellement que la différence a/b – que chacun de ces termes reste libre de se modifier selon des lois étrangères à leur fonction significative.

1916 [1985 : 163]

Les changements phonétiques sont inconscients, l’analogie fait quant à elle appel à la conscience du sujet parlant. Bouquet (1997 : 163) cite ainsi une note du manuscrit Riedlinger, dans laquelle Saussure affirme que “la création analogique est d’ordre grammatical, c’est-à-dire que toute opération de ce genre suppose la conscience, la compréhension d’un rapport de formes entre elles, ce qui implique qu’on considère les formes conjointement aux idées qu’elles expriment”. Là encore, rien de bien nouveau par rapport à ce qu’écrivait Osthoff, lequel répète (1879 : 13) que “le changement phonétique [Lautwandel] s’effectue inconsciemment et de façon purement mécanique. Ces modifications phonétiques seraient totalement inconcevables, dit-il,

[…] s’il existait chez le locuteur quelque conscience que ce soit de la valeur et du rôle fonctionnel des mots, ainsi que des formes de mots et des éléments lexicaux isolés, dans l’interaction verbale ordinaire. [Elles] eussent sans aucun doute été bloquées si les sujets parlants avaient en parlant adopté à l’égard des formes verbales qu’ils utilisent la même position réflexive que nous autres grammairiens qui nous livrons à l’analyse. […] D’innombrables perturbations formelles qui se sont historiquement produites ont porté sur un matériel linguistique qui, nous apparaît à nous, grammairiens qui adoptons une position réflexive, comme quelque chose d’essentiel pour la finalité de l’expression des significations.

ibid. 1879 : 13

Et Brugmann en conclut que

[…] tous les glissements [phonétiques] s’effectuent toujours de manière totalement inconsciente, ce qui fait qu’aussi longtemps qu’une forme ne devient pas extérieurement identique à une autre forme sous l’effet de ce processus de glissement, le sentiment [Gefühl] de sa signification n’est pas gêné.

1885 : 52

Autrement dit, les linguistes de Leipzig mesuraient bien évidemment le caractère différentiel des unités, et distinguaient la perspective du linguiste de celle du locuteur, dont le point de vue n’est pas celui du grammairien. Des propos que le lecteur mettra aisément en regard avec des remarques de Saussure, lequel affirme de son côté qu’“entre l’analyse subjective des sujets parlants eux-mêmes (qui seule importe) et l’analyse objective des grammairiens, il n’y a […] aucune correspondance, si ce n’est une même méthode d’analyse des séries” (CLG/E 2759; cité par Pétroff : 218).

III. Quelques principes néogrammairiens

III. 1.

Précisons maintenant quelques principes de l’épistémologie néogrammairienne, qui découlent plus ou moins directement de la thèse de la Durchkreuzung, de l’interférence entre lois diachroniques et réarrangements synchroniques.[6] La première, évidente, est le refus, non seulement des analogies organicistes, mais aussi et surtout de ce qui leur est associé, telle la représentation d’un système fermé et de toute forme, même faible, de téléologie. On chercherait en vain chez eux quelque chose qui ressemble à un développement organisé, ou même une économie des changements phonétiques. S’il n’y a pas de sens de l’évolution, alors le “système” est le résultat fortuit des accidents phonétiques et de l’interprétation qu’en donne une communauté de locuteurs, comme on constate que les “les arbres d’un verger sont disposés en quinconce”, pour reprendre une formule du CLG (Saussure 1916 [1985 : 131]).

Cette conception du “système” est très différente de celle qu’on trouve en France chez Meillet, pour ne rien dire d’un Guillaume, qui ressemble plutôt sur ce point à un Allemand des années 30.[7] L’admiration du premier pour le Mémoire de Saussure, à qui il dédia son Introduction à l’étude comparative des langues indo-européennes, ne s’est en revanche jamais démentie. Or dans ce texte de 1903, si Meillet reprend à son compte le principe de l’Ausnahmlosigkeit, et affirme le caractère systémique de son objet (Meillet 1903 : IX), c’est pour ajouter un peu plus loin (1903 : 19) que “les possibilités de changement sont définies par le système propre de chaque langue et par les conditions générales anatomiques et psychiques du langage humain”,[8] c’est-à-dire que les changements sont conditionnés par l’état du système. Une thèse antagoniste au principe de la Durchkreuzung, et rejetée pour cette raison par Saussure et les linguistes de Leipzig, qui n’évoquent ni structure, ni totalité et dont la position est diamétralement opposée aux divers modèles évolutionnistes, qu’ils soient linéaires (comme chez Meillet) ou cycliques (comme chez Schleicher) : les changements sont toujours singuliers, et ne sont donc jamais “causés” (fût-ce à la manière d’une cause formelle) par le système.[9]

III. 2.

La deuxième caractéristique est donc le dualisme. Arrivé (2007 : 107) rappelle que Saussure reconnaît deux grands facteurs de renouvellement linguistique, le premier, phonétique et inconscient, “représente le côté physiologique et physique de la parole, tandis que le second répond au côté psychologique et mental du même acte”. Non seulement le propos reprend la partition néogrammairienne, mais il s’apparente à une paraphrase fidèle d’un texte qu’Osthoff avait rédigé au début de la querelle sur les Lautgesetzen, et qui avait précisément pour titre Das physiologische und psychologische Moment in der sprachlichen Formenbildung (“Le facteur physiologique et le facteur psychologique dans la construction des formes langagières”). Il est à tout point de vue justifié, écrit Osthoff,

[…] de délimiter strictement la part des organes physiques et des organes spirituels dans le matériel des formes langagières [et] cette délimitation […] reste l’un des moyens les plus féconds, voire le moyen le plus nécessaire à mettre en oeuvre, pour avancer de manière significative dans la solution à la question si souvent abordée de la nature de la science du langage.

1879 : 22

Des phénomènes de Durchrkreuzung se produisent sous l’effet de mécanismes psychologiques instinctifs, qui induisent des associations d’idées, lesquelles mettent en liaison inconsciente des formes linguistiques sur le point d’être prononcées avec d’autres formes linguistiques. Il en résulte une influence qui peut être “formelle” (= grammaticale) ou “matérielle” (phonétique) (ibid.). En d’autres termes, la séparation entre diachronie et synchronie se superpose chez Osthoff à celle du physique et du mental, tout en entretenant un rapport complexe à celle qui oppose inconscient et conscient : les lois phonétiques sont physiologiques, des associations inconscientes développent une sorte de réseau sémantico-formel et la conscience exerce de son côté une fonction déjà réflexive. Dans tous les cas, le point de vue du système, de la synchronie et de l’activité consciente du sujet parlant, est donc dissocié de la perspective diachronique. “Peu importe l’origine des unités pour le fonctionnement de la langue, écrit de son côté Brugmann (1885 : 22), car les éléments anciens et récents y sont indiscernables. Il n’existe pas de formes indo-européennes en latin ou en grec, mais seulement du latin et du grec, car tout ce qui a été hérité est devenu quelque chose de nouveau”. Si une forme est déviante par rapport à l’usage, “il suffit que celui qui [la produit] n’éprouve aucun sentiment de contradiction avec ce qu’il a appris ou dont il se souvient” (Brugmann 1885 : 80). Du point de vue du locuteur, la langue est dépourvue de profondeur historique.

III. 3.

La troisième caractéristique concerne le référentiel social. Non qu’on trouve chez les néogrammairiens l’ébauche d’une véritable sociolinguistique, telle qu’elle s’esquissait au même moment ailleurs.[10] Elle reste, comme chez Saussure, programmatique, se bornant à reconnaître le rôle régulateur de l’interaction sociale.[11] Son intérêt est plutôt de toucher à une question centrale en sociologie, qui porte sur la nature des objets généraux. La position des Junggrammatiker n’est pas ici substantiellement différente de celle de Schuchardt. “Ce qu’on a coutume d’appeler les formes et les significations d’une langue”, écrit Brugmann,

[…] ne sont que des abstractions vides. Il n’existe de langue nulle part ailleurs que dans les individus, dans lequel elle vit comme un organisme de groupes de représentations, et ce n’est que dans les organisations psychiques de l’être humain que gisent les conditions de leur développement historique. Ce que nous appelons la langue d’un peuple n’est que la somme des idiolectes historiquement inter-reliés.

1885 : 22

Cette conception de langue comme somme d’idiolectes dont les différences se neutralisent sous l’effet des interactions ne suprendra ni le lecteur des Écrits de linguistique générale, qui y découvre que la langue “est l’ensemble des formes concordantes que prend ce phénomène chez une collectivité d’individus et à une époque déterminée” (Saussure 2002 : 129), ni le celui du CLG qui avait appris qu’elle est

le trésor déposé par la pratique de la parole dans les sujets appartenant à une même communauté, un système grammatical existant virtuellement dans chaque cerveau, ou plus exactement dans les cerveaux d’un ensemble d’individus; car la langue n’est complète dans aucun, elle n’existe parfaitement que dans la masse.

ibid. 1916 [1985 : 30]

De Brugmann et Saussure, c’est à vrai dire le premier qui adopte une position plus explicitement sociologique, plus soucieuse d’intégrer les phénomènes d’interaction verbale. Alors même qu’il ne cesse de railler l’“absurdité” qui a consisté à donner aux langues “un corps et une existence imaginaire en dehors des individus parlants” (Saussure 2002 : 129), Saussure se risque quant à lui devant ses étudiants à adopter une position plus réaliste sur la langue, voire à une allusion un peu inattendue à la taxinomie de l’histoire naturelle.

La langue quoique complexe représente un tout séparable, un organisme en soi qu’il est possible de classer, quant à elle. La langue représente une unité satisfaisante pour l’esprit, on peut donner à cette unité la place prééminente dans l’ensemble des faits de langage.

Manuscrit Constantin; cf.CLG/E 156; cité par Pétroff 2004 : 184

Et d’affirmer un peu plus loin que

Dans la langue nous avons un objet, fait de nature concrète. Ces signes ne sont pas des abstractions, tout spirituels qu’ils soient […]; c’est un ensemble de réalités semblables aux autres réalités psychiques. Il faut ajouter que la langue est tangible, c’est-à-dire traductible en images fixes comme des images visuelles, ce qui ne serait pas possible pour les actes de parole par exemple […] Ces signes dans leur état latent sont parfaitement réels (déposés comme des images photographiques dans le cerveau). Donc cet objet est non seulement de nature concrète, mais d’une espèce qui permet l’étude directe, à peu près comme celle de papillons classés dans une boîte de collectionneurs.

cf.CLG/E 263-269; cité par Bouquet 1997 : 125

À défaut de pouvoir être levée, cette ambivalence peut sans doute être articulée sur une question coextensive à la sociologie : faut-il ou non attribuer aux phénomènes collectifs des caractéristiques distinctes de celles résultant de l’agrégation des individus? La tradition française, avec Durkheim au 19ème siècle ou Bourdieu au siècle suivant, a souvent accordé aux structures sociales une forme d’autonomie, éclipsant la figure antagoniste de Tarde, qui n’a dû sa redécouverte qu’au développement récent de la sociologie des individus. Il reste que l’alternative entre Durkheim et Tarde met surtout en évidence l’aporie à laquelle conduisait la question du statut des objets généraux dès lors qu’on cherchait à la formuler en termes, ne serait-ce que minimalement substantiels.[12] C’est ce qu’énoncent clairement les propos de Brugmann ci-dessus, qui posent que la langue ne peut être qu’un objet construit ou une somme de singularités. Tout en reposant sur les mêmes fondamentaux, la position de Saussure apparaît moins tranchée, car nous voyons que Saussure ne renonce pas à donner une existence objective à la langue, ce dont témoignent justement des notions “moyennes” comme celles de “collectivité” ou de “masse”, qui sous-entendent que les ensembles existent bel et bien, mais se constituent par accrétion, sans ce décrochage logique qu’implique la conception durkheimienne du social.

Quoiqu’il en soit, la tradition herbartienne est restée plus nominaliste, n’admettant que des agrégats d’individus plutôt que des entités collectives. Cette alternative trouva son apex chez les linguistes dans la polémique qui opposa Meillet et Schuchardt à propos de la mixité des langues : existe-t-il des langues, ou des individus qui parlent?

Or la seconde branche de l’alternative, adoptée par Schuchardt et les empiristes, n’allait pas sans difficulté compte tenu de l’outillage conceptuel disponible. Au niveau du signe par exemple, si, comme le veut l’empirisme, il n’est d’expérience de signification qu’individuelle, comment une Bedeutung, une signification, pourrait-elle en émerger? Une série de Vorstellungen, de représentations singulières, ne fournit guère qu’une classe de variantes apparentées, imposant de définir l’identité de manière appauvrie, comme valeur moyenne. La question du linguiste, qui est de méthode – comment définir une unité linguistique? – croise donc à nouveau la psychologie empirique : pour l’un comme pour l’autre, il s’agit de construire une unité abstraite à partir de la récurrence de faits singuliers – une racine indo-européenne à partir d’une classe d’éléments équivalents, une signification à partir d’une classe d’expériences singulières. Cette similitude pouvait en outre entretenir l’idée que, grâce à la psychologie empirique, ce qui s’était révélé possible pour la racine indo-européenne – la construction d’une fonction abstraite à partir d’une classe d’équivalences – le serait pour l’unité sémiologique, signe ou mot. À quoi il faut sans doute ajouter la perspective séduisante d’enraciner la signification dans du vécu concret, les notions psychologiques fournissant ici une sorte de chaînon manquant entre le dispositif symbolique (e.g. la méthode comparative) et le réel individuel et/ou social. La linguistique cognitive d’aujourd’hui affiche un optimisme assez semblable.

IV. Le problème de l’identité et la place de l’élément

IV. 1.

En bref, dans le cadre comparatiste comme dans celui de la psychologie empirique, l’élément (signe, mot ou individu) est primaire, l’unité (abstraite : langue, phrase, ou société) est construite, et la totalité n’est jamais qu’une accrétion de singularités. Ici, système ne signifie donc pas structure ou totalité, et cela affecte simultanément la notion d’“identité”. Cette difficulté est thématisée par Paul dans ses Prinzipien. L’organisme des groupes des représentations concernant le langage, écrit-il,

[…] se développe chez chaque individu de manière spécifique, et acquiert donc chez chacun une configuration spécifique. Quand bien même se constituerait-il chez différents individus à partir d’éléments semblables, ces éléments n’en seront pas moins introduits dans l’esprit dans des ordres différents, dans des groupements différents, avec une intensité différente, et il en résultera que leurs forces respectives, et leur manière de se grouper se constitueront différemment, y compris si nous ne tenons aucun compte du fait que les capacités générales et particulières varient d’un individu à l’autre.

Paul 1889 [1920, §13 : 27-28]

On voit mal à vrai dire comment cette aporie aurait pu être dénouée dans ce cadre (cf. Samain 2015b), car s’il n’existe en effet d’autres causes effectives que les interactions individuelles, alors il n’existe pas de système général, pas de structure objective, et une théorie réaliste des systèmes telle que l’imaginèrent nombre de “structuralistes” est une absurdité scientiste – celle-là même, précisément, que Saussure vitupère chez Schleicher! Il en a résulté chez les néogrammairiens une tension non résolue entre la postulation maintenue de régularités objectives, dont les Lautgesetze sont l’illustration la plus connue, et la prise en compte du caractère toujours singulier des faits de discours.

On ne s’étonnera donc pas de retrouver tout cela chez Saussure, dont plusieurs spécialistes (cf. par exemple Arrivé 2007 : 126-127) ont souligné l’obstacle épistémologique que constituait pour lui le statut de l’identité – syntagmatique (deux occurrences du mot Messieurs!) ou diachronique (selon quel critère rendre compte de l’identité entre separare et sevrer?) Suffit-il d’évoquer, d’une formule typiquement empiriste, une “moyenne des impressions acoustiques hors du temps” (ibid. : 63)? Certes non, car s’il n’y a jamais identité entre deux occurrences, ce n’est pas seulement parce qu’on ne se baigne jamais deux fois dans la même rivière mais, comme on l’a vu, parce que le réel matériel ne peut conduire par lui-même au symbolique. Ce qui avait fonctionné pour la reconstruction indo-européenne ne s’avère donc pas transposable à la théorie du signe. On peut construire une racine dématérialisée à partir d’une suite de formes attestées, mais non construire l’identité d’un signe à partir d’une suite d’occurrences de parole ou en alignant des morphèmes historiquement apparentés.

La multiplication des esquisses terminologiques de Saussure parle ici pour elle-même : image de pensée, signification, suite de sons, image de pensée, figure acoustique, image acoustique, des expressions qui semblent l’écho assourdi de concepts herbartiens, voire les reprennent plus explicitement, avec en arrière-plan cette thèse que chaque face du signe est constituée par accrétion, accrétion de sons d’un côté, accrétion de représentations de l’autre. Les éditeurs du CLG auront fait preuve en l’occurrence d’une intuition assez heureuse en retenant dans cette série peu terminologisée le seul couple qui n’héritât pas, fût-ce indirectement, de cette tradition, à savoir le couple signifiant/signifié. Une façon de trancher le noeud gordien sans devoir le dénouer, d’effacer autant que faire se pouvait l’ambivalence de la théorie du signe, à la fois conçu comme un abstrait, simple “formule” comme l’est la racine, et comme un concret, puisque la signification gardait l’héritage à demi effacé de la psychologie empirique. Nonobstant l’hostilité du dernier à tous les autres, il y a bel et bien un point commun entre Saussure, les Junggrammatiker et Schuchardt, et c’est l’élémentarisme. Une épistémologie élémentariste n’est pas incompatible avec une approche formelle ou systémique, elle implique en revanche que le socle empirique est constitué par les relations (d’apparentement, d’opposition, etc.) des unités entre elles sans référence à une totalité préétablie.

IV. 2.

Saussure, cela a été signalé, propose moins une syntaxe qu’une syntagmatique, et il est révélateur que, lorsqu’il envisage des unités supérieures au mot ou au signe, ce sont des groupes de mots – junggrammatisch gesprochen : des Wortgruppen, non des Satzglieder. Un Satz (en allemand “phrase” ou “énoncé”) est conçu comme une combinatoire d’unités; de signes pour le linguiste, de représentations pour le psychologue, dont le caractère immatériel n’empêche évidemment pas l’ordonnancement linéaire. Ce contre quoi Ries justement va s’efforcer de proposer un modèle alternatif, en arguant qu’aucune concaténation d’éléments lexicaux ne saurait conduire à l’émergence d’un Satz (cf. Samain 2015a).

Plus généralement, on a le sentiment que la méthode si magistralement exploitée par le jeune comparatiste lui aura servi ensuite tout au long de sa carrière. S’agissant des légendes germaniques, Arrivé souligne du reste à quel point l’outillage conceptuel de la grammaire comparée est consciemment transposé. Tel que l’aborde Saussure, le texte légendaire présente les traits d’une langue à la mode comparatiste, il est basé sur un lexique lui-même constitué d’une conjonction de traits (à la manière des Vorstellungsgruppen de la psychologie empirique), sans compter que certaines formules, de bonne orthodoxie néogrammairienne, utilisent explicitement le théma des Lautgesetzen comme tertium comparationis :

Entre un état de langue et celui qui lui succédera à trois ou quatre cents ans de distance, il y a à côté d’éléments incalculables en leurs modifications, une chose fixe du moins qui est la forme matérielle des signes VOCAUX, n’admettant transformation que suivant un schème fixe à travers les siècles (phonétiques). Entre un état de légende et celui qui prend sa place à trois ou quatre cents ans de distance, il n’y a au contraire aucun élément fixe ou destiné à être fixe.

Arrivé 2007 : 99. Majuscules dans le texte

Référence aux signes “vocaux”, à un “schéma fixe” de transformation en dépit d’“éléments incalculables”, soit, junggrammatisch gesprochen : Laut , Lautgesetz, Durchkreuzung.

Le jeune Saussure avait appris une méthologie, celles des correspondances et des transformations régulières, avec cette intuition immédiate que ces correspondances sont plutôt fonctionnelles que substantielles. Et il a tenté de l’étendre à d’autres objets. Que dire du reste de la recherche sur les Anagrammes, sinon qu’elle repose sur des associations assez peu différentes de celles que la psychologie empirique s’efforçait de mettre en évidence, et qu’une perturbation du séquençage d’une suite de phonèmes – une métathèse – relevait de l’expérience ordinaire des comparatistes et des dialectologues? Faire de la grammaire historique et comparée impliquait par ailleurs qu’on identifiât des “lettres”, qu’on mît en correspondance des formes avec d’autres formes, une forme sanskrite ou lithuanienne avec une forme germanique, une forme germanique avec celle de l’allemand moderne, soit des formes longues et des formes plus courtes, ce qui suppose la sélection de certains “sons-lettres” (ceux qui se maintiennent, fût-ce en se transformant) distincts de ceux qui disparaissent. Etc. Il serait certes simpliste d’identifier purement et simplement anagramme et métathèse, mais il le serait aussi d’oublier que la permutation de l’ordre des sons était tout sauf exotique aux yeux du comparatiste, au point même que Paul y voyait un, voire le mécanisme fondamental de transformation des mots, avant même les phénomènes d’assimilation.

V. Conclusion

V. 1.

L’historien des sciences ne croit par principe, ni à la génération spontanée, ni à l’immutabilité des choses. Pour éviter les apories sur la discontinuité (elles ne sont pas spécifiques au débat sur l’originalité de Saussure et/ou du CLG), j’ai proposé d’introduire dans quelques publications récentes (Samain 2011; 2014a; 2014b; 2015b) le concept de seuil terminologique, dans le but de rendre compte de l’effet (y compris sociologique) de discontinuité, en l’appuyant sur des propriétés formelles des textes qui induisent un tel effet. Le CLG entre dans cette catégorie. Mais pourquoi le CLG et non le Mémoire, dont la difficulté alléguée est un argument d’autant plus court qu’il est resté accessible à la majorité des linguistes jusqu’au milieu du 20ème siècle? Pourquoi le CLG, et non les Prinzipien de Paul, ou encore le petit livre de Brugmann dont sont tirées nombre des citations ci-dessus, qui est programmatique, d’une lecture aisée, et dont les thèses sont voisines? En fait, de l’opuscule de Brugmann au CLG, la différence n’est pas tant de contenu que de traçabilité des notions et des méthodes car le lexique néogrammairien porte les traces d’une sémantique et d’une théorie de la pertinence, qui, à la différence de ce qu’on observe dans le Cours, se fondent explicitement sur une psychologie (une théorie de la genèse matérielle des formes) et une heuristique (la méthodologie de la reconstruction en proto-indo-européen), qui nourrit notamment l’antagonisme entre système et loi phonétique.

Pour qu’un tel effet de seuil se produise, sans doute faut-il qu’un ensemble de circonstances soient réunies. D’abord une conjoncture sociologique spécifique (j’ai évoqué l’impression d’épuisement idéologique qu’a pu inspirer le modèle comparatiste dans le pays qui l’avait vu naître). Il faut aussi un texte support suffisamment programmatique pour servir de matrice disciplinaire. Mais ceci n’est pas encore suffisant. L’essai de Brugmann s’inscrivait dans une double historicité : écrit à un moment de l’histoire de la discipline, il exhibe encore son propre soubassement. Or rien de tout cela dans le CLG, où ne sont directement visibles ni le fondement heuristique du concept de synchronie, ni des hypothèses sur la genèse ontogénétique des formes. Alors, effectivement, on obtient un effet de seuil, un seuil qui se signale par une terminologie (dont le choix par les éditeurs du couple signifiant/signifié), et par l’ouverture alors possible vers une théorie purement sémiotique, restée périphérique dans les préoccupations néogrammairiennes. L’incroyable contre-sens structuraliste sur la nature et l’historicité des systèmes devenait alors possible. Cet effet de seuil se serait-il produit si les manuscrits originaux avaient été publiés en lieu et place du CLG? La question mérite d’être posée.

Il ne faudrait pas pour autant en conclure que les discontinuités ne tiendraient qu’à ce qu’on appelle parfois une fonction d’oubli. Oubli ici, par exemple, de l’étiologie comparatiste du concept de synchronie. À défaut de discontinuité stricte sur le mode kuhnien, les “paradigmes” (contentons-nous de cette étiquette dévoyée) se caractérisent en effet par des ensembles instrumentaux, c’est-à-dire par un outillage conceptuel et technologique déterminé. L’élémentarisme est l’une des caractéristiques de l’ensemble instrumental auquel appartient Saussure, car il n’y a chez Saussure et chez les néogrammairiens, ni phrase, ni représentation globale, en bref, ni structure, ni totalité. Dans cet ensemble qui inclut Schuchardt et les dialectologues, il est possible de définir des sous-ensembles, selon la définition donnée au concept de parenté, élémentaire chez Schuchardt ou Bastian, généalogique chez Saussure comme chez tous les comparatistes. Dans le cas de Schuchardt, qui n’admet que des éléments disjoints se combinant au gré des interactions aléatoires entre les individus, cet élémentarisme est absolu avec cette conséquence que la notion même de système perd toute signification. Il n’en va nullement de même chez les néogrammairiens et chez Saussure.

V. 2.

Corrélée à cet élémentarisme systémique, un autre trait de notre ensemble instrumental est probablement le principe de compositionnalité. Certaines réflexions de Gomperz croisent par exemple celles de Saussure. Elles portent entre autres sur ce qu’est une occurrence, sur l’identité et la permanence des signes. Pour Gomperz comme pour Saussure, ces signes entrent, à la mode herbartienne, en relation systémique d’association, d’opposition et délimitation réciproque et le sens dépend des constituants de l’énoncé. À cela près que chez le premier la signification globable n’est pas appréhendée dans un cadre compositionnel.[13] Or, si on se réfère aux dates, rien n’empêchait en théorie Saussure de prendre connaissance de la critique de la compositionnalité sémantique par Gomperz, pas plus que des coups de boutoir donnés par Ries à la compositionnalité en syntaxe.[14] On peut donc poursuivre la délimitation de l’ensemble instrumental comparatiste par des traits, si on veut, négatifs, en demandant ce qui ne s’y trouve pas. Ainsi, s’agissant de théorie sémantique, que cette dernière se veuille ou non incarnée dans une Vorstellung mentale, ce qui persiste est une conception binaire du signe. Or d’autres voies, d’orientation indiciaire ou énactive, étaient envisageables et furent bel et bien explorées par des contemporains, comme Wegener ou encore Gaetschenberger.[15] Saussure et les Junggrammatiker appartiennent à la branche postherbartienne qui n’a pas abandonné la représentation. Prétendre, comme il est arrivé qu’on le fasse, que la grammaire comparée aurait ignoré la sémantique et/ou la syntaxe est inepte. Comme le rappelle du reste Ries dans son ouvrage de 1894, pour les comparatistes, la sémantique et la syntaxe font partie de la Bedeutungslehre, la théorie de la signification, par opposition à la Formenlehre, la théorie des formes observables, désormais aussi appelée morphologie. Qu’il s’agisse en revanche de morphologie, de syntaxe ou de sémantique, il n’a jamais été question pour eux de totalité, il fut bien peu question d’interaction, nullement d’énaction; il aura toujours été question de la valeur des unités.

Appendices