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Analyse de cohérence des programmes d’intervention destinés aux adolescents-es agressés-es sexuellement

  • Audrey Tanguay

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  • Audrey Tanguay, t.s., M.s.s.

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Introduction

Le fait d’être victime d’abus sexuels peut impliquer, pour un enfant autant que pour un adolescent ou une adolescente, une diversité de conséquences telles que des troubles de comportement, de l’anxiété et de la dépression (Doherty, 2003). Le rétablissement de la victime, après le dévoilement de l’agression, dépendra d’une part du soutien et de l’aide qu’elle recevra de la part de son entourage et de différents professionnels. L’agression sexuelle, en soi, peut se définir de plusieurs façons. Par exemple, il est possible d’affirmer que c’est :

un geste à caractère sexuel, avec ou sans contact physique, commis par un individu sans le consentement de la personne visée ou, dans certains cas, notamment dans celui des enfants, par une manipulation affective ou par du chantage. Il s’agit d’un acte visant à assujettir une autre personne à ses propres désirs par un abus de pouvoir, par l’utilisation de la force ou de la contrainte, ou sous la menace implicite ou explicite. Une agression sexuelle porte atteinte aux droits fondamentaux, notamment à l’intégrité physique et psychologique et à la sécurité de la personne.

Collectif, 2001 : 22

On estime qu’environ 1500 enfants chaque année, soit un enfant québécois sur 1000, sont annuellement signalés à la Direction de la protection de la jeunesse comme ayant été agressés sexuellement (Tourigny et al., 2002). Des 1500 enfants rapportés aux centres jeunesse annuellement, les adolescents-es comptent pour environ 40 % des situations. Les agressions sexuelles envers les adolescents-es impliquent un nombre important de conséquences sur l’ensemble des sphères de vie. Les impacts peuvent survenir tant sur le plan émotif, physique, relationnel, sexuel que comportemental, et ce tant à court, moyen et long terme. Dans la majorité des études recensées, les symptômes présentés par l’adolescent-e sont de l’anxiété, des problèmes d’agressivité, des troubles de comportement ainsi que des symptômes dépressifs (Daigneault, Cyr et Tourigny, 2003).

Quant aux programmes d’intervention québécois destinés aux adolescents-es victimes d’agressions sexuelles, ils sont nombreux et leurs orientations théoriques très diversifiées. Actuellement, plusieurs modalités d’intervention ont été élaborées au Québec, que ce soit les interventions de groupe, individuelles, dyadiques et familiales. Celles-ci sont cependant peu disponibles dans certaines régions. Dans certains cas, divers modèles de pratiques peuvent être combinés, dépendamment des besoins des victimes. Cependant, certains auteurs ont écrit que l’intervention de groupe est plus adaptée aux besoins développementaux des adolescents-es (Tourigny, Boisvert et Jacq, 2008). Le groupe favorise les échanges entre les membres et a des impacts positifs sur la réduction de l’isolement social ainsi que sur la stigmatisation vécue de façon commune par les victimes d’agressions sexuelles.

C’est dans le cadre de ce questionnement général que la présente étude a été menée. Cet article vise donc à transmettre les connaissances qui ont émergé d’un mémoire en service social qui avait comme question centrale : Les programmes québécois destinés aux adolescents-es agressés-es sexuellement sont-ils en harmonie avec les paradigmes de la résilience et de l’empowerment?

Afin de bien comprendre les résultats de la recherche, chacune des composantes du projet sera synthétisée. Pour débuter, il sera question du cadre conceptuel, construit à partir d’une conception de la résilience et de l’empowerment. Nous mettrons en lumière les raisons ayant amené à choisir ces paradigmes et tenterons de les définir. Par la suite, la méthodologie sera exposée, en passant par le type de recherche, l’échantillon et les critères ayant été développés pour réaliser le projet. Puis, les résultats seront présentés sous forme de questions-réponses en faisant le lien entre les cinq programmes d’intervention destinés aux adolescents-es agressés-es sexuellement et les neuf critères choisis. Enfin, nous discuterons des recommandations qui pourraient être adressées aux programmes d’intervention destinés à la clientèle visée.

Le cadre conceptuel : la résilience et l’empowerment dans tout ça?

Les paradigmes de la résilience et de l’empowerment forment le cadre conceptuel de cette recherche. La résilience et l’empowerment ont été choisis pour de nombreuses raisons. En fait, leur fondement théorique respectif est grandement lié avec la problématique des agressions sexuelles. Par exemple, lors de toute intervention auprès des victimes d’agressions sexuelles, et ce, toutes clientèles confondues, il est essentiel de leur faire prendre conscience de leurs forces et de leurs capacités. Reprendre du pouvoir est un besoin évoqué par un certain nombre de victimes d’agressions sexuelles au cours de leur processus thérapeutique (Côté et al., 2003). Cet objectif est grandement en lien avec la résilience et l’empowerment. De plus, la recension des écrits concernant la problématique des agressions sexuelles démontre que dans le contexte des interventions auprès des adolescents-es agressés-es sexuellement, on fait couramment appel à ces deux paradigmes, et aux concepts qui s’en dégagent, pour travailler sur le sentiment d’impuissance vécu par de nombreuses victimes d’actes sexuels.

Les définitions de la résilience varient selon les divers auteurs consultés (par ex. : Cyrulnik, 1998; Guedeney, 1998). Ainsi, la résilience peut être définie comme la capacité à rebondir et à s’épanouir en réponse à de l’adversité. Pour sa part, Cyrulnik indique que la résilience est une « métaphore imageante » et qu’elle est le fait de « rester soi-même quand le milieu nous cogne et nous poursuit, malgré les coups du sort » (1998 : 9). Il est important de souligner que la résilience n’est pas une caractéristique fixe, mais plutôt un processus et un résultat. En fait, elle résulte du cheminement et du développement d’un individu. Guedeney décrit la résilience comme un « processus complexe, un résultat, l'effet d'une interaction entre l'individu et son environnement » (1998 : 17). Bartlet (1994) abonde dans le même sens en précisant l’importance de considérer la résilience comme étant une composante relationnelle. Benard (1995) ajoute que non seulement des facteurs individuels, environnementaux et de protection favorisent le développement de la résilience, mais la résilience elle-même, en retour, peut favoriser le développement de facteurs positifs chez l’individu : compétences sociales, capacité de résoudre des problèmes, sensibilité critique à l’oppression, autonomie, détermination :

[R]esilience is not only fostered by the individual, environment and protective processes but can itself foster positive attributes in individuals. […] resilience can enable people to develop social competency, skills in problem-solving, a critical consciousness in relation to oppression, autonomy, and a sense of purpose.

Benard, 1995 : 225

Bref, malgré des différences dans les définitions présentées ci-dessus, il semble que les auteurs s’accordent sur le fait que la résilience est un concept dynamique. En effet, elle doit être considérée comme un cheminement de la victime d’agressions sexuelles et non comme une caractéristique stable dans le temps. Pour favoriser la résilience, il est primordial de prendre en considération les facteurs de protection sur lesquels peut s’appuyer l’individu. Ceux-ci sont de trois formes, soit familiaux, extrafamiliaux et individuels. Par exemple, le tempérament de la victime et son sentiment d’efficacité propre relèvent des facteurs individuels. Quant à eux, les facteurs de protection familiaux peuvent se retrouver dans le soutien parental, et les facteurs extrafamiliaux, dans le cadre d’expériences de succès scolaires.

Pour sa part, le paradigme de l’empowerment fait référence aux capacités personnelles des victimes afin qu’elles reprennent du pouvoir sur leur vie. Tout comme le modèle de la résilience, l’empowerment se caractérise par le dynamisme et se définit donc comme un processus (Le Bossé, 1995). Cattaneo et Chapman affirment que le but de l’empowerment est la reprise du pouvoir, mais que par définition, il est :

an iterative process in which a person who lacks power sets a personally meaningful goal oriented toward increasing power, takes action toward that goal, and observes and reflects on the impact of this action, drawing on his or her evolving self-efficacy, knowledge, and competence related to the goal. Social context influences all six process components and the links among them.

2010, 647

Cette citation montre qu’il est possible pour l’individu d’établir ses buts et ses objectifs à l’égard de la reprise de pouvoir et de les mettre en oeuvre dans son quotidien. De plus, la personne doit effectuer une rétroaction sur ses actions afin de prendre conscience des impacts de celles-ci sur sa vie. Précisons que les buts et objectifs doivent toujours être significatifs pour la personne qui les définit afin de favoriser sa reprise de pouvoir. Par conséquent, ce processus de reprise de pouvoir influe sur le sentiment d’autodétermination et de compétence et sur les connaissances de la personne.

La méthodologie

L’approche qualitative privilégiée dans le cadre de cette recherche sur les programmes d’intervention destinés aux adolescents-es agressés-es sexuellement a été une analyse de cohérence. Ce type d’analyse s’apparente à une analyse de contenu. L’Écuyer (1990) propose un modèle d’analyse de contenu en six étapes :

  • lectures préliminaires et établissement d'une liste d'énoncés;

  • choix et définition des unités de classification, étape comprenant les types d'unités, les critères de choix et leur définition;

  • processus de catégorisation et de classification, étape cruciale qui comprend la définition d'une catégorie, les diverses sous-étapes de classification conduisant à trois modèles spécifiques;

  • quantification et traitement statistique le cas échéant;

  • description scientifique comprenant l'analyse quantitative et l'analyse qualitative et

  • interprétation des résultats.

Afin de réaliser notre étude, il a fallu identifier les programmes d’intervention psychosociaux pour lesquels les données étaient suffisantes. Les programmes retenus, au nombre de cinq, sont les suivants :

  • Le programme d’intervention de groupe de l’organisme Parents-Unis à Repentigny

  • Le programme d’intervention de groupe du CSSS de St-Hubert

  • Le programme d’évaluation et de traitement des agressions sexuelles (PETAS) du Centre jeunesse de la Mauricie et du Centre-du-Québec

  • Le programme d’intervention de groupe du Centre d’intervention en agressions sexuelles pour la famille (CIASF)

  • Le programme « Entrados, brisons le silence » de la Maison de la Famille Rive-Sud

Considérant l’accès difficile aux programmes d’intervention, l’échantillon peut être qualifié d’échantillon de convenance, que Gauthy-Sinéchal et Vandercammen définissent ainsi : « la sélection des individus est déterminée par la facilité d’accès, leur disponibilité et leur coopération » (2005 : 262). Ce choix comporte des aspects négatifs : ces auteurs indiquent que la validité des résultats est subjective et que les transférabilités envisageables peuvent être limitées.

Après avoir trouvé les cinq programmes psychosociaux, une grille d’analyse a été développée dans le cadre de ce projet de recherche. Celle-ci comprend neuf critères en lien avec le cadre conceptuel présenté précédemment. Ils proviennent d’une recension d’écrits de différents chercheurs qui s’intéressent à promouvoir la résilience et l’empowerment chez les victimes d’agressions sexuelles. Citons par exemple Brillon (2007) qui fait état du travail pouvant être fait auprès des victimes en lien avec les pensées négatives entretenues. Voici la grille :

Grille d’analyse pour l’appréciation de la cohérence des programmes d’intervention en agressions sexuelles auprès des adolescents et adolescentes

Grille d’analyse pour l’appréciation de la cohérence des programmes d’intervention en agressions sexuelles auprès des adolescents et adolescentes

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Chacun des cinq programmes d’intervention destinés aux adolescents-es agressés-es sexuellement a été analysé eu égard à chacun des neuf critères. Les choix de réponse qui devaient être sélectionnés étaient : « peut-être », « possiblement », « sûrement » et « vraisemblablement ». Il est à noter que les responsables de chacun des programmes ont été sollicités afin de fournir des informations supplémentaires sur l’adéquation de l’intervention avec les critères de la grille d’analyse. Continuons avec les résultats de la recherche.

Les résultats : La résilience et l’empowerment soulèvent des inquiétudes

Afin de faire suite à la présentation de la méthodologie, les résultats seront présentés sous forme de question en lien avec les cinq programmes d’intervention destinés aux adolescents-es agressés-es sexuellement et les neuf critères. Cependant, il s’avère impossible de faire état de l’ensemble des données une à une. Ainsi, nous tenterons de synthétiser les résultats disponibles. Débutons avec le premier critère de cohérence, soit le soutien parental.

Les cinq programmes considérés dans le cadre de cette recherche prennent-ils en considération le soutien parental (participation de la famille dans l’intervention de groupe)?

Il ressort de l’analyse des cinq programmes d’intervention destinés à un groupe très précis, soit les adolescents-es, que les parents sont très rarement inclus dans le cadre de l’intervention. Leur participation est plutôt requise avant ou après l’intervention pour des rencontres individuelles ou de groupe excluant les adolescents-es. Ces résultats semblent être corroborés par ceux d’Hébert et ses collaborateurs (2002), qui confondaient toutefois tous les groupes d’âge. En effet, ces derniers ont montré qu’aucune des 71 interventions québécoises curatives répertoriées dans une enquête auprès d’organismes communautaires et d’institutions du réseau, n’intégrait le soutien parental. Cela peut toutefois être en lien avec le fait que les services offerts aux adultes étaient confondus avec ceux destinés aux enfants et aux adolescents-es. En effet, des 81 interventions curatives et préventives, 70 étaient destinées aux adultes (86 %), alors que pour les adolescents-es, il était question de 59 interventions curatives et préventives (73 %). Il est important de souligner que bon nombre de programmes ne s’adressaient pas à un groupe d’âge particulier. Ainsi, des 71 interventions destinés aux adultes ne leur étaient pas exclusivement réservés. La somme des interventions auprès des différents groupes d’âge dépasse donc de beaucoup le nombre total des interventions à l’étude.

Les cinq programmes considérés dans le cadre de cette recherche prennent-ils en considération le milieu extérieur à la famille, le partage des sentiments vécus par l’adolescent-e, la gestion de l’anxiété et l’estime de soi de la victime?

Les programmes semblent particulièrement adhérer avec la résilience et l’empowerment en ce qui a trait au milieu extérieur à la famille, au partage des sentiments vécus par l’adolescent-e, à la gestion de l’anxiété et à l’estime de soi. En effet, le niveau d’adhésion se situe entre un « peut-être » et un « vraisemblablement ». De plus, en ce qui a trait à l’estime de soi par exemple, on peut constater dans la description écrite des documents informatifs à l’intention des chercheurs de ces cinq programmes d’intervention que ceux-ci prennent en considération ce thème dans le cadre de l’intervention de groupe. En effet, tant le programme « Entrados, brisons le silence », l’intervention de groupe du CIASF, celle du PETAS, celle du CSSS de St-Hubert et celle de Parents-Unis sont en adéquation avec ce critère de cohérence.

Pour leur part, Hébert et ses collaborateurs (2002) ont démontré que des 71 interventions québécoises qu’ils avaient répertoriées, tous groupes d’âges confondus, 28 intervenaient sur le plan de l’estime de soi, pour un ratio de 40 %. Notre recherche a toutefois été en mesure de démontrer que les cinq programmes d’intervention destinés à un groupe d’âge bien précis, soit les adolescents-es agressés-es sexuellement, prennent en considération l’estime de soi de la victime. Les différences qui existent entre nos résultats et ceux d’Hébert et ses collaborateurs (2002) peuvent provenir du fait que les clientèles visées par les programmes n’étaient visiblement pas les mêmes. Les besoins des adolescents-es ont été confondus avec ceux des adultes.

Prenons un deuxième exemple, soit celui de la gestion de l’anxiété. Selon l’analyse de ces cinq programmes d’intervention sélectionnés, quatre d’entre eux sont en adéquation avec ce critère. Il faut toutefois mentionner que le programme d’intervention de groupe du Centre jeunesse de la Mauricie et du Centre-du-Québec (PETAS) évoque la gestion de l’anxiété dans ce contexte : « la visualisation et la relaxation sont des moyens favorisant l’atteinte de la gestion de l’anxiété ». Or, selon la description écrite des documents informatifs à l’intention des chercheurs, ces activités favoriseraient davantage « un travail cognitif », ce qui remet en question l’adéquation avec ce critère de cohérence. La discussion avec la coordonnatrice du programme a toutefois permis de confirmer que la gestion de l’anxiété est prise en compte dans le cadre de l’intervention de groupe selon les besoins des participantes. Elle a aussi souligné que des rencontres individuelles peuvent être effectuées selon le niveau d’anxiété de la victime.

Pour sa part, le programme « Entrados, brisons le silence » est particulièrement exhaustif quant à la gestion de l’anxiété à l’intérieur du groupe. En effet, le programme fait référence à diverses activités telles que la discussion et les jeux de rôles. De plus, les objectifs spécifiques permettent de mieux comprendre comment l’intervention est orientée. Les objectifs du programme sont de « permettre aux jeunes de baisser leur niveau d’anxiété par rapport au dévoilement » et d’« aider les participants-es à se déculpabiliser en redonnant à l’agresseur son entière responsabilité ». Les adolescents-es sont également invités-es à « prendre la parole concernant leur secret et son dévoilement » et à participer à un jeu de rôles afin de se « libérer de leur agresseur » (Inconnu, n.d. : 65).

Ainsi, les résultats de cette recherche ont permis de démontrer que quatre programmes sur cinq prennent en considération la gestion de l’anxiété. Pour leur part, Hébert et ses collaborateurs (2002) ont démontré que seulement 5 des 71 interventions québécoises répertoriées dans leur enquête avaient pour objectif de sécuriser l’individu. Les écarts existants entre les résultats obtenus et ceux de Hébert et ses collaborateurs (2002) peuvent s’expliquer par plusieurs facteurs. En effet, les auteurs ont évalué l’objectif « sécuriser l’individu » en faisant référence aux termes suivants : retrouver une sécurité extérieure, trouver et expérimenter les mécanismes de défense et de protection adéquats, et être capable de se protéger. Pour sa part, cette recherche-ci a examiné la gestion de l’anxiété à partir des termes suivants : le niveau d’anxiété, la relaxation et la visualisation. Ainsi, il semble y avoir à nouveau une différence quant aux concepts reliés à la gestion de l’anxiété. Le développement d’un lexique définissant les termes les plus ambigus aurait été pertinent et aurait favorisé la comparaison des résultats. Ce fait est valable tant pour cette recherche que pour l’étude de Hébert et ses collaborateurs (2002). Un autre élément de la méthodologie, soit les clientèles visées par les programmes recensés par ces mêmes auteurs, offre différentes pistes d’explication. Les cinq programmes recensés dans le cadre de notre recherche visaient exclusivement les adolescents-es agressés-es sexuellement alors que ceux qui se retrouvaient dans l’étude de Hébert et ses collaborateurs visaient toutes les clientèles confondues. En effet, les adolescents-es représentaient 73 % des clientèles visées par les programmes curatifs et préventifs (59 programmes sur 81), les adultes étaient ciblés par 86 % des programmes (70 programmes curatifs et préventifs sur 81) et les enfants, par 64 % (52 programmes sur 81). Le format de l’intervention, individuel ou de groupe, peut aussi être un facteur à considérer afin de comprendre les raisons qui poussent les intervenants à prioriser certains thèmes.

Les programmes d’intervention prennent-ils en considération les compétences préventives, les stratégies adaptatives positives, l’éducation sexuelle et les pensées négatives?

Des doutes plus francs demeurent quant à l’attention accordée par les cinq programmes d’intervention aux compétences préventives, aux stratégies adaptatives, à l’éducation sexuelle et aux pensées négatives. Par exemple, en ce qui concerne les stratégies adaptatives positives, il apparaît que trois des cinq programmes d’intervention sont en adéquation avec ce critère de cohérence, soit l’intervention de groupe du CSSS de St-Hubert, celle du CIASF et celle du PETAS. Cependant, l’étude de Hébert et ses collaborateurs (2002) a montré que 17 des 71 interventions québécoises répertoriées dans une enquête auprès d’organismes communautaires et d’institutions du réseau, tous âges confondus, abordent les stratégies de protection et d’adaptation comme thème. Ce ratio représente 24 %.

Conclusion

Cette section du projet de recherche est consacrée à la formulation et la discussion de recommandations. En effet, pour faire suite à la section précédente, il importe de formuler des recommandations inspirées du paradigme de la résilience et de celui de l’empowerment quant aux cinq programmes d’intervention.

Première recommandation : intégration du soutien parental (participation de la famille dans l’intervention de groupe)

Un premier constat concerne les facteurs de protection familiaux. En effet, cette recherche a permis de conclure qu’aucun des cinq programmes d’intervention n’intègre le soutien parental (participation de la famille) dans le cadre de l’intervention de groupe. Ainsi, il pourrait être approprié d’envisager la participation du parent dans le cadre de l’intervention de groupe dans le but de favoriser la résilience des adolescents et adolescentes agressés sexuellement. Le fait de se sentir entouré-e peut encourager l’adolescent-e agressé-e sexuellement à reprendre du pouvoir sur sa vie. Cette participation des membres de la famille peut prendre différentes formes. Par exemple, les parents peuvent intervenir dans le cadre d’une ou de plusieurs séances de groupe pour démontrer leur soutien à leur adolescent-e dans son processus de rétablissement. D’autres formules pourraient aussi être élaborées en prenant en considération que ce ne seront pas tous les adolescents et adolescentes qui auront un parent soutenant, prêt à participer. Ces décisions reviennent toutefois aux organismes en question.

Deuxième recommandation : intégration du milieu extérieur à la famille

L’analyse a aussi permis de constater que les cinq programmes prennent plus ou moins en considération le milieu extérieur à la famille dans le cadre de l’intervention de groupe. Notons d’abord que les programmes d’intervention évoquent peu cet aspect dans leurs descriptions écrites des documents informatifs destinés aux chercheurs. Par conséquent, il pourrait être approprié de développer et d’expliciter cette dimension de l’intervention dans la documentation afin de permettre aux intervenants et aux chercheurs de saisir l’importance vouée au milieu extrafamilial dans l’intervention. Par exemple, dans le cadre du programme « Entrados, brisons le silence », les adolescents et adolescentes sont invités à discuter de l’importance de leurs relations avec leurs pairs. Les adolescents et adolescentes discutent de leur réseau social et de l’impact des agressions sexuelles vécues sur celui-ci. Ainsi, il est possible de croire que l’échange de différents moyens utilisés favorise la reprise du pouvoir sur la vie des adolescents et adolescentes. Plusieurs activités favorisant la résilience et l’empowerment peuvent aussi venir compléter les discussions, comme l’écriture et les jeux de rôles. En bref, il nous paraît pertinent de souligner qu’afin de favoriser le rétablissement des adolescents et adolescentes agressés sexuellement, il est approprié d’aborder la question du soutien extrafamilial qui est en soi un facteur de protection considérable.

Troisième recommandation : prise en considération des stratégies adaptatives positives de l’adolescent et des pensées négatives de la victime

Parmi les facteurs de protection individuels, les stratégies adaptatives positives de l’adolescent-e et les pensées négatives de la victime sont les deux critères sur lesquels les cinq programmes d’intervention se montrent le moins cohérents avec les paradigmes de la résilience et de l’empowerment. Ainsi, le programme d’intervention de groupe de Parents-Unis n’intervient pas spécifiquement en relation avec les pensées négatives et les stratégies adaptatives. Quant au programme « Entrados, brisons le silence », il est impossible de déterminer comment il prend en charge ces deux dimensions. Si cela s’avère véridique, même partiellement, un tel constat invite les intervenants des différents programmes à prendre davantage de temps auprès des adolescents et adolescentes pour discuter de leurs stratégies d’adaptation actuelles. Cela permet de favoriser le rétablissement et de minimiser les séquelles découlant des agressions sexuelles. Les intervenants peuvent aussi discuter avec les jeunes des objectifs à développer dans une perspective de reprise de pouvoir, pour favoriser les actions dans ce sens à l’intérieur du groupe. Il demeure que les objectifs personnels établis doivent être importants pour la victime, car dans le cas contraire, ils ne favorisent pas la reprise du pouvoir. Il peut être indiqué que les adolescents et adolescentes discutent et échangent sur les moyens qu’ils ont pris jusqu’à présent pour survivre aux agressions sexuelles.

Enfin, au terme de ce projet de recherche, on constate que les programmes d’intervention ne sont pas encore assez nombreux pour desservir tous les enfants et les adolescents et adolescentes agressés sexuellement chaque année. Les impacts d’une agression sexuelle sur les adolescents et adolescentes sont nombreux et l’importance d’une intervention adaptée aux besoins des victimes est reconnue par les chercheurs et les intervenants. Sans le développement de nouveaux programmes d’intervention accessibles, que deviendront les enfants et les adolescents et adolescentes agressés sexuellement?

Appendices