Chroniques

Nouvelles voix romanesques[Record]

  • Pascal Riendeau

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  • Pascal Riendeau
    Université de Toronto

Au cours des dernières années, beaucoup de jeunes auteurs ont publié leur premier ouvrage de fiction dans l’une de ces nombreuses petites maisons d’édition dynamiques fondées depuis le début du xxie siècle. C’est notamment le cas de quatre des cinq auteurs dont les oeuvres sont recensées ici. Toutes mes solitudes ! de Marie-Christine Lemieux-Couture, Charlotte before Christ d’Alexandre Soublière, Et au pire, on se mariera de Sophie Bienvenu, Kuessipan. À toi de Naomi Fontaine, ainsi qu’Histoires sans Dieu de Karine Rosso donnent à entendre des voix nouvelles et originales. On peut parier que quelques-uns de ces textes n’auraient pas paru sans une certaine audace de la part des éditeurs. Premier roman de Marie-Christine Lemieux-Couture, Toutes mes solitudes ! raconte un voyage à deux fait « sur le pouce », de Montréal jusqu’en Colombie-Britannique. Chri, la narratrice, et son amoureux, Jean, qu’elle surnomme son « Couillon », veulent aller planter des arbres dans l’Ouest canadien. L’idée de départ de ce « roman de la route » ne brille pas par son originalité, mais son intérêt se manifeste ailleurs : d’abord dans l’accumulation d’éléments rocambolesques — ceux qui acceptent de les conduire sont tous étranges ou obsédés — tout au long du périple de plus de quatre mille kilomètres, puis dans les commentaires de Chri portant sur la politique, la langue ou la morale. L’exploration géographique se limite surtout à ce que l’on voit le long de l’autoroute transcanadienne. Chri affirme sa méfiance envers de nombreuses choses, dont les convictions, et elle en profite pour se moquer de Jean, qui a des convictions, mais souhaite que personne ne sache qu’il s’est empiffré chez Mc Do. À ce moment-là, elle précise : À sa question simple, Jean n’a pas obtenu de réponse, c’est-à-dire que le passage cité — même s’il relève plutôt du registre oral — n’est pas donné en discours direct. D’ailleurs, dans ce conflit aussi long que le voyage, la narratrice partage peu ses pensées avec son compagnon, comme s’il n’était pas son égal sur le plan intellectuel. Chri est davantage portée vers un conflit intérieur, une sorte de débat existentiel avec elle-même. Elle dit ne faire la morale à personne en particulier — ce qui n’est pas tout à fait exact —, mais elle développe une série de petites réflexions morales tout au long de son voyage. Justement, dans un épisode où un automobiliste chrétien les menace, elle se sert de la Bible pour le convaincre de ne pas les abandonner au bord de la route. Le roman contient de nombreux passages dans lesquels la narratrice donne son opinion sur différents sujets. Du début à la fin du récit apparaissent de petits textes en retrait, d’une typographie différente, probablement des extraits du journal intime de Chri, même s’ils ne sont pas datés. En revanche, ils contribuent à la fragmentation d’un récit autrement très linéaire. En voiture, son échange avec le fanatique religieux lui donne l’occasion de réfléchir à la bonté humaine, mais sa méditation improvisée ne la satisfait pas. Elle en ajoute donc une plus abstraite qui n’a aucune incidence directe sur les événements : « Corrections. On ne dit pas : “l’homme est fondamentalement mauvais”, ni “l’homme est fondamentalement bon” ; ce qu’on peut dire de l’homme, c’est qu’il est pris au dépourvu dans une nuit perpétuelle où il avance nu et aveugle en proie au déchaînement de ses pulsions. Autrement dit, il est à la fois son propre Mal et son propre Bien. » (191) L’automobiliste suivante, une femme que ...

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