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Introduction

Les études scientifiques modernes sur les PME, comme celles sur l’entrepreneuriat ou la création d’entreprises, ont un peu plus de 30 ans. Par exemple, la London Business School, dans une première évaluation des travaux sur les PME, ne relevait avant 1970 que 2 592 articles sur le sujet alors qu’elle en dénombrait 4 356 après 1980 ; en 1989, elle évaluait ce nombre à plus de 13 000. Ajoutons que Curran et Blackburn (2001), qui citent les analyses de cette université, considèrent que la plupart des recherches avant 1990 étaient de piètre qualité, compte tenu de la complexité du domaine d’étude. Bygraves expliquait en 1989 (p. 7 ; traduction libre) que « l’entrepreneuriat est un des plus jeunes paradigmes dans les sciences de gestion », et Low (2001) voyait toujours les études des dix dernières années sur le sujet comme un pot-pourri qui allait dans toutes les directions sans théorie encore solide.

Pourtant, en mettant de côté les analyses sur l’entrepreneur qui remontent à plus de 200 ans[1], il existe plusieurs défricheurs qui se sont arrêtés aux caractéristiques des PME. Par exemple, Veblen, dans son ouvrage Theory of Business Enterprise de 1904, critique la séparation croissante entre les entrepreneurs de petites entreprises (les « capitaines d’industrie », comme il les appelle, à la suite d’autres chercheurs[2]) et les capitalistes de la grande entreprise ; pour lui, cette séparation mène nécessairement « à une perversion des intérêts de la firme » du fait que ces « pseudo-propriétaires » recherchent avant tout des positions monopolistiques afin de maximiser les rendements de court terme. Veblen parle de propriétaires « in abstentia » qui font peu de cas des consommateurs et ainsi de l’intérêt collectif, pratiquant ainsi une « sorte de sabotage » de long terme de l’entreprise[3]. Pour sa part, Commons, dans son Industrial Government de 1921, discute du rôle de la classe moyenne reliée aux petites entreprises dans le développement économique. Plus près de nous, Ansiaux, dans son Traité d’économie politique de 1926, explique qu’il y aura toujours des PME du fait qu’il existe des productions à faible demande, notamment celles très personnalisées, ou dans des services requérant de la proximité[4]. Nous sommes ici en plein dans la future théorie des interstices de Tilton Penrose (1959), dont nous parlerons plus bas et qui justifie l’existence de très nombreuses PME. Ansiaux ajoutait qu’un des avantages des PME sur les grandes entreprises, malgré l’absence d’économie d’échelle, est que les coûts de contrôle sont à peu près absents, ce dont nous reparlerons aussi. Encore plus près de nous, des chercheurs américains comme Kaplan (1948), Steindl (1947) ou Churchill (1955), ou français comme Gross (1958), concluaient déjà il y a plus de 40 ans que les PME se distinguent des grandes entreprises tant dans leurs comportements que du point de vue de la survie et de leur développement par rapport à la concurrence internationale.

Les PME existent depuis plusieurs milliers d’années[5] et représentent toujours la très grande majorité des entreprises (près de 99 % dans probablement tous les pays), même si les formes ont pu varier avec le temps, que ce soit avec les artisans et les petits commerçants, comme l’explique Fernand Braudel (1979) dans sa grande fresque de l’évolution du capitalisme du xve au xviiie siècle, ou avec l’industrie à domicile et le marchand apportant la matière première et reprenant le produit fini contre rémunération à la pièce ou au temps de travail[6]. Rappelons aussi que, dans son ouvrage de 1776, Adam Smith avait dans l’esprit la petite entreprise, puisqu’à son époque la grande entreprise n’existait que dans le commerce international, notamment avec les colonies.

Il faut probablement reconnaître aux Italiens les premières analyses modernes et systématiques sur les PME, en particulier avec leurs travaux sur les districts industriels comprenant des centaines, sinon des milliers de petites entreprises (Bagnasco, 1977 ; Beccatini, 1979 ; Garofoli, 1981 ; Trigilia, 1986)[7]. Notons que leurs analyses ont soulevé une grande controverse, bon nombre d’économistes voyant plutôt dans cette importance des petites entreprises de la Terza Italia, malgré la tendance séculaire à la concentration des entreprises, une proto-industrialisation, soit un reliquat de la première révolution industrielle qui devait finir par disparaître au profit des très grandes entreprises en vertu de la théorie des économies d’échelle (Didier, 1980 ; Sengenberger, Loveman et Piore, 1990). Pourtant, les travaux italiens s’appuyaient sur les remarques d’Alfred Marshall de 1890, l’un des pères de l’économie moderne, sur l’importance de ce qu’il appelait l’atmosphère industrielle (ou les économies de sphère) pouvant compenser ces économies d’échelle (Forte, 1971 ; Beccatini, 1989).

Cette controverse, sans conclusion, puisque les districts industriels existent toujours même s’ils évoluent (Carbonara, 2002), a finalement été relancée par l’analyse de Birch (1981) sur la primauté des petites entreprises dans la création d’emplois aux États-Unis. Cette analyse a été aussi critiquée (entre autres, par Leonard [1986], Storey et Johnson [1986] ou Davis, Haltiwanger et Schuh [1996]), critiques reprises et élargies par Harrisson (1994). Mais plusieurs études ont montré que ces blâmes étaient mal fondés (Evans et Leignton, 1989 ; Loveman, 1989 ; Baldwin et Picot, 1995 ; Kirchhoff, 1996) ou ont été contredites par les données de long terme de l’OCDE pour la plupart des pays industrialisés (OCDE, 2005).

Bref, dans ces analyses sur les PME des 30 dernières années qui ont finalement confirmé ces dernières comme un domaine d’étude à part, on peut distinguer trois grandes phases que l’on peut dénommer ainsi : l’ère des économistes, celle des spécialistes en sciences de gestion et, finalement, celle d’une ouverture de plus en plus grande à d’autres disciplines comme la sociologie et l’anthropologie. Nous appellerons la première phase : « De la grande entreprise aux PME » ; la deuxième : « Les PME à l’encontre de la grande entreprise » ; et la troisième : « De la PME et le reste ».

1. De la grande entreprise aux PME. La pensée des économistes sur les PME

Dans le cas des économistes, on peut discerner deux groupes, soit ceux qui mettent en doute l’importance des PME dans l’économie et ceux qui leur sont beaucoup plus favorables.

1.1. Les économistes critiques

Les économistes purs ont porté peu d’attention à la taille des entreprises, puisque ces dernières ne sont que des agents économiques, quelle que soit cette taille, ou encore un des facteurs de production, important il est vrai, mais non discriminant ; puisque toute entreprise n’agit qu’en vue de maximiser le profit[8] et ainsi de favoriser le développement économique selon le principe de la main invisible. Ainsi, pour plusieurs économistes, tel Marchlup (1967), nul besoin d’aller plus loin : l’entreprise est une boîte noire qu’on n’a pas intérêt à étudier plus attentivement.

Ce n’est qu’avec les économistes de la concurrence imparfaite que ce problème de la taille s’est posé. Robinson (1969), entre autres, montre que le pouvoir financier et l’aversion aux risques poussent les firmes à grandir et à acquérir des positions monopolistiques, ou du moins oligopolistiques si la guerre des prix devient trop dangereuse. Cette théorie remet en question la préséance de la demande, comme l’expliquait la théorie classique, en rappelant le pouvoir de manipulation des grandes firmes sur celle-ci. La question revient aussi avec le problème de la taille optimale. Pigou (1920) avait déjà montré qu’après une certaine taille, les coûts de management (ou de bureaucratie) montent plus rapidement que les autres coûts en entraînant des rendements décroissants[9]. Malgré ces critiques, pour un grand nombre de chercheurs, cette taille optimale ne peut être que grande et ainsi les PME ne peuvent être vues que comme une phase transitoire, soit pour disparaître (ce qu’illustrent des taux de mortalité de près de 70 % dans les dix premières années : Philipps et Kirchhoff, 1989 ; Baldwin et Gorecky, 1991), soit pour grandir et devenir efficaces (Pratten, 1971)[10], soit encore pour être au service des grandes entreprises en attendant d’être absorbées par elles (Harrisson, 1994). Seules quelques-unes d’entre elles, moins de 1 %, réussissent à devenir grandes et à régner sur le marché. Ce faible taux relèverait entre autres de l’incapacité de la plus grande partie des gestionnaires à diriger une grande entreprise, incapacité que l’on peut mesurer par une simple dispersion stochastique (Simon et Bonini, 1958 ; Lucas, 1978 ; Oi, 1983).

Pourtant, on connaît un bon nombre de petites entreprises ayant 25, 50 ou même 100 ans et qui se débrouillent très bien malgré le passage des générations, alors que des grandes entreprises disparaissent ou ne réussissent à passer à travers des crises qu’avec une aide massive de l’État, comme on le voit dans l’industrie automobile américaine depuis 1980. Plusieurs chercheurs ont démontré que la plupart des petites entreprises ne recherchent pas la croissance (Davidsson, 1991 ; Arcy et Guissani, 1996). D’autres finissent par fermer tout simplement parce qu’elles ont atteint les objectifs multiples de leurs dirigeants, en particulier un emploi suffisamment lucratif pour leurs besoins et ceux de leur famille (Walker et Brown, 2004).

De même, plusieurs chercheurs ont critiqué la théorie des économies d’échelle et ainsi la loi des deux tiers qui n’a été vérifiée que dans les industries à produit simple (Gould, 1969 ; Ijiri et Simon, 1977 ; Gold, 1981 ; Aoki, 1986). Walsh (1970) expliquait que si les économies d’échelle existaient sans contraintes, elles entraîneraient à long terme la fin de toute concurrence avec quelques immenses entreprises contrôlant chaque marché, comme le prédisait d’ailleurs Marx du point de vue politique. En d’autres mots, si cette théorie valait, d’une part, il serait à peu près impossible de créer de nouvelles entreprises, sinon dans des secteurs complètement nouveaux où l’on ne trouve encore aucune grande entreprise, ou encore toute nouvelle entreprise ne passerait pas le cap de trois à quatre ans, à moins de grandir extrêmement vite pour atteindre ces économies d’échelle et bloquer ensuite l’entrée d’autres entreprises (Beckenstein, 1976 ; Brocard et Gaudois, 1978). D’autant plus qu’en incluant tous les coûts réels comme ceux touchant l’écologie, toute taille optimale tend à diminuer (Julien et Lafrance, 1983). D’autre part, il serait impensable que les grandes entreprises fassent affaire avec des sous-traitants de petite taille puisque, par définition, il serait toujours plus avantageux d’internaliser ces parts de production, comme ce fut le cas de 1920 à 1970 avec les énormes conglomérats tant à l’Ouest qu’à l’Est. Enfin, on n’a jamais réussi à spécifier des tailles optimales, quels que soient les marchés ou les conditions institutionnelles d’opération (Reboud, 1966 ; Narver et Preston, 1976).

Quant aux capacités limitées de gestion de la plupart des entrepreneurs, cette analyse est tout simplement tautologique. Sinon, il n’y aurait que le hasard (stochastique) pour expliquer pourquoi, par exemple, tant d’enfants, aux talents souvent bien inférieurs à d’autres cadres ou à des administrateurs extérieurs, succèdent à leurs parents dans les grandes ou les petites entreprises. De même, on retrouverait à la longue la même dispersion dans les tailles des entreprises, quels que soient les pays, alors que c’est loin d’être le cas, comme dans le cas des boulangeries ou de l’industrie hôtelière et de la restauration dans plusieurs pays européens comparés aux États-Unis.

Cela ne veut pas dire que les PME sont la panacée, quelles que soient les économies et les secteurs. Le slogan du « small is beautiful » a aidé à faire mieux connaître les PME, mais ne peut être généralisé.

1.2. Les économistes favorables

L’une des théories qui a permis de justifier la présence d’un bon nombre de PME et même leur permanence dans diverses régions ou divers secteurs, malgré l’absence d’économies d’échelle, est celle des interstices dont nous avons parlé plus haut et qu’a reprise Penrose. En effet, il existe toutes sortes de petits marchés inintéressants pour les grandes entreprises, du moins pour un temps. Ces interstices s’expliquent par l’éloignement géographique ou par des raisons socioculturelles, ou encore par des productions nouvelles dans des marchés encore insuffisamment développés. Et l’augmentation des revenus permet de multiplier ces interstices avec la segmentation de très nombreux marchés, tels ceux liés à la mode[11] (vêtement, médias, etc.) ou au mode de vie (décoration domiciliaire, restauration et tourisme), à l’encontre de l’économie de masse à base de produits standards particulièrement présents après la Seconde Guerre mondiale.

Mais d’autres changements dans l’économie ont accéléré la montée des PME, notamment ceux liés au baby-boom qui, notamment dans les années 1980, ont poussé un grand nombre de jeunes à créer leur propre emploi faute de débouchés sur le marché du travail, ou encore ceux de la révolution féminine qui a soutenu un entrepreneuriat féminin toujours vigoureux. Mais ce sont surtout les changements technologiques qui, en miniaturisant un bon nombre d’équipements ou en remettant en question le taylorisme comme seule bonne méthode de gestion, en particulier à cause de travailleurs de plus en plus instruits n’acceptant plus un travail débilitant, ont augmenté la productivité comparée des petites séries et ainsi la compétitivité des petites entreprises par rapport aux grandes[12]. De même, le besoin accru de flexibilité opérationnelle (Engwall, 1976 ; Evaraere, 1997) provenant du changement accéléré et de la pression de la concurrence internationale explique ce recours de plus en plus fréquent des grandes entreprises à l’externalisation ou la sous-traitance et donc la multiplication d’un grand nombre de PME.

Le besoin croissant de flexibilité suppose une forte capacité à obtenir, à trier et à traiter l’information, en particulier l’information tacite, et à transformer celle-ci en innovation. Or, ce traitement requiert non seulement un réseautage complexe (Johannisson et al., 1994 ; Baumard, 1996 ; Lang, Catalonne et Gudmundson, 1997), mais aussi de la proximité (Watts, 1999)[13] facilitant le développement de cette information tacite et donc des petites organisations et créant des effets de débordements[14] propices à la multiplication de l’innovation dans les PME (Audretsch et Feldman, 1996).

Évidemment, les économistes ont fini par discerner différentes tailles et formes de PME, séparant celles très petites (les plus nombreuses, comprenant les travailleurs autonomes), des petites et des moyennes. De même, ils ont distingué les PME banales répondant aux besoins plus immédiats de la population[15], des petites entreprises plus technologiques, notamment celles dans les nouveaux secteurs comme la biotechnologie, les communications ou la médecine douce. Certaines vivotent alors que d’autres croissent rapidement, les gazelles, pour les différencier des souris et des éléphants[16], sans toutefois aller plus loin dans l’étude de leurs formes organisationnelles.

2. Les PME différentes des grandes entreprises. L’arrivée des sciences de gestion dans le monde des PME

Ce sont les sciences de gestion qui se sont le plus penchées sur les différences au point de vue de l’organisation selon les tailles. Il est vrai que, là aussi, on peut trouver quelques précurseurs, comme Olivier de Serres, qui énonçait déjà en 1600 diverses règles stratégiques pour bien gérer une petite exploitation agricole malgré les aléas de la température, ou Adam Smith, qui soulignait les avantages de la division du travail dans la petite entreprise associée à des équipements de plus en plus complexes comme nouvelles formes de production. Mais ces efforts ont été peu suivis alors que, notamment, l’analyse de Berle et Mean[17] (1934) montrait que seules les très grandes entreprises, symboles de la concentration du pouvoir économique privé et du divorce entre propriété et contrôle, valaient la peine d’être étudiées. À cette époque, l’actif des 200 plus grandes sociétés américaines, valant plus de 100 millions de dollars chacune et regroupant à leur tête environ 2 000 individus, représentait la moitié de la richesse totale des entreprises aux États-Unis, et cette part devait passer, d’après eux, à 70 % vers 1950. On peut comprendre pourquoi Joseph Schumpeter, après son arrivée aux États-Unis, changea graduellement son fusil d’épaule pour ne plus voir l’entrepreneur isolé comme source première de l’innovation.

On peut également trouver quelques études éparses sur la gestion des PME dans les années 1950. Par exemple, le Conference Board (1951) américain analysait la question de la bonne gestion des ressources humaines dans ces entreprises. Mais ce n’est qu’avec les données sur le retournement de la tendance des années 1970 que graduellement on se mit à étudier plus souvent et plus attentivement les petites entreprises pour finalement comprendre que celles-ci jouaient un rôle important et particulier tant dans le renouvellement de l’économie[18] que dans le dynamisme de nombreuses régions tout en étant différentes des grandes entreprises.

Dans cette remise en question, le cas de la planification stratégique joua un rôle primordial alors qu’on tentait de démontrer que les PME qui pratiquaient une stratégie formelle et explicite, comme dans le cas des grandes entreprises, étaient nécessairement plus performantes que les autres (Montebello, Saias et Greffeuille, 1975 ; Saporta, 1986). Après plusieurs tentatives, et en tenant compte de la turbulence du secteur dans lequel les petites entreprises oeuvraient, du type d’entrepreneur et d’organisation et surtout de leur taille (entre très petites, petites et moyennes), on s’est aperçu que ce postulat était fort discutable dans les petites (Robinson et Pearce, 1983, 1984 ; Calori, Véry et Arrègle, 1997) et même dans les grandes entreprises (Mintzberg, 1994). De même, pour l’innovation, de nombreuses études ont démontré que les petites entreprises étaient la source d’autant sinon de plus d’innovation que les grandes, ou que du moins il en coûtait moins cher dans les premières pour innover (Nooteboom, 2000).

D’autres travaux suivirent, en particulier en finance (Ang, 1992 ; BOE, 1996), en gestion des ressources humaines (Mahé de Boislandelle, 1988 ; Bacon et al., 1996 : Fabi et Garand, 2005) ou en marketing (Coviello, Brodie et Munro, 2000), montrant bien que les concepts et outils de la grande entreprise s’appliquaient peu ou mal ou devaient tout simplement être remplacés par des outils propres tant pour les très petites que les petites et les moyennes entreprises. Des chercheurs trouvaient ainsi que certaines caractéristiques telles qu’une proximité particulière avec le personnel de l’entreprise et la clientèle différenciaient les petites entreprises des moyennes et surtout des grandes et affectaient ainsi fortement leurs comportements et leur capacité à innover et à s’adapter finalement à chaque client (Torrès, 2003 ; Pacitto et Julien, 2006).

Bref, les PME sont différentes en raison non seulement du caractère holistique de leur fonctionnement, mais aussi de leur hétérogénéité ; par conséquent, il est difficile de parler de la même façon des petites et des moyennes entreprises, des entreprises manufacturières et de services, ou encore des entreprises banales et des firmes très technologiques.

3. Les PME et le reste. L’ouverture aux autres sciences

Dans les 10 ou 20 dernières années, à la suite des travaux par exemple de Durkheim (1893), rappelant que les individus sont des êtres sociaux aux comportements influencés systématiquement par leur milieu et les institutions qui les entourent, ou encore de James (1908) critiquant le simplisme de l’homo oeconomicus qui n’agirait que pour son intérêt personnel[19], des chercheurs d’autres disciplines se sont arrêtés sur les comportements sociaux ou collectifs des entrepreneurs et des PME. Signalons que des précurseurs, tel John Maurice Clark (1926), avaient déjà intégré ces vues dans leur analyse économique ; mais ces enseignements avaient été vite oubliés étant donné l’influence des économistes théoriciens et l’importance qu’ils accordaient à l’agent isolé, en concurrence avec tous les autres.

Par exemple, plusieurs anthropologues se sont penchés sur des entrepreneurs particuliers, tels les immigrants, et leurs entreprises, fortement influencés par leurs traditions d’origine et leurs contacts avec leur groupe social (Steward, 1991 ; Basu, 1998). Pour leur part, les psychologues ont analysé les comportements créatifs des petites organisations, notamment la capacité particulière de leur personnel à penser latéralement[20] pour innover comme les grandes entreprises, sinon mieux (Scherer, 1984 ; Amabile, 1997). Ils ont aussi montré que ces comportements évoluent avec l’expérience et la qualité de l’organisation (Nadram, Born et Samson, 2007). C’est ce qui a amené à remettre en question la théorie des traits (Kets de Vries, 1977 ; Chell, 2001), pourtant toujours en vogue chez des chercheurs comme certains cognitivistes (Mitchell, Buseniyh et al., 2007) constamment en quête de critères sûrs pour discriminer les entreprises à succès des autres afin de répondre aux besoins des investisseurs ou des intervenants gouvernementaux. De même, certains sociologues ont démontré l’influence majeure de l’environnement ou du milieu pour expliquer la constance ou le succès des PME, notamment durant les phases de création des entreprises (Shaver et Scott, 1991 ; Larson et Starr, 1993 ; Greve et Salaff, 2003 ; Watson, 2006)[21]. Cette approche plus sociale a été soutenue par la dure critique d’Habermas (1987) envers le rationalisme individuel tiré des enseignements de Max Weber et, encore plus, de ses disciples comme Sombart et Offenbacher, alors que tout rationalisme est influencé par les origines, l’environnement familial et de travail, par les objectifs de chacun dans son milieu de vie et par l’époque.

Un apport intéressant des sociologues peut être vu dans l’idée d’insertion ou d’encastrement de l’entrepreneur et de son personnel dans leur milieu (Uzzi, 1996). En particulier, ces derniers ont mis en exergue le rôle des réseaux pour répondre à leurs besoins croissants d’information (Johannisson et al., 1994 ; Daft et Lengel, 1986), notamment cette information tacite réclamant de la proximité et, donc, un milieu propice au développement de l’économie de la connaissance. Par exemple, Aldrich et Zimmer (1986) ou Veltz (2002), à la suite notamment des travaux de Granovetter (1973, 1985) ont montré que la création d’une entreprise était grandement facilitée par la participation à des réseaux efficaces (Davidson et Honig, 2003). Les travaux qui suivirent sur le capital social et son importance équivalente sinon supérieure au capital financier (Bourdieu, 1980 ; Lin, 1999 ; Adler et Kwon, 2002) ont aussi révélé que la création et le développement des PME dans de nombreuses régions étaient stimulés par cette présence d’un milieu dynamique et facilitant. Qui plus est, comme on sait que l’innovation relève de la multiplication d’information riche (Callon, 1999 ; Nooteboom, 2001), les réseaux, notamment ceux à signaux faibles, jouent un rôle majeur pour soutenir cette innovation (Rueff, 2002 ; Julien, Andriambeloson et Ramangalahy, 2004). On passe donc des économies d’échelle reliées à chaque entreprise aux économies de sphères[22] fondées sur des relations de confiance plus ou moins fortes (Karpik, 1996 ; Nooteboom, 2006) basées sur des alliances ou de la coopération systématique et facilitant cet échange d’information riche et sa transformation en connaissance et en information (Lang, Catalonne et Gudmundson, 1997). Ces réseaux permettent de passer au concept de milieu innovateur (Aydalot, 1976 ; Maillat, Quévit et Senn, 1993) offrant des facilités localisées de toutes sortes pour soutenir la création et le développement des PME. Finalement, les géographes, à la suite de von Thünen en 1826[23], ajoutent l’élément de l’espace tant géographique que social et soulignent donc à nouveau l’importance de la proximité dans cette analyse de la complexité pour mieux comprendre les PME.

4. Vers la complexité

On peut ainsi constater que la théorie touchant les PME est passée d’une vision relativement simple, sinon simpliste, se limitant souvent aux seuls comportements des entrepreneurs, à une approche de plus en plus complexe multipliant les acteurs voués au développement des PME et insérés dans leur milieu. Ainsi, du côté économique, en 30 ans à peu près, on est passé de la grande entreprise centralisée, en considérant peu son organisation sauf pour mieux encadrer le personnel selon les leçons tirées du taylorisme, à des liens nouveaux entre les grandes et les petites entreprises et avec d’autres acteurs territoriaux qui soutiennent le développement. On a ainsi pu élaborer en sciences de gestion des concepts et des pratiques particulières pour les PME ; d’autant plus que même les outils bâtis spécialement pour les grandes entreprises sont critiqués en regard du changement accéléré de l’économie et de la mondialisation. Finalement, les autres sciences sociales, comme l’anthropologie, la psychologie, la sociologie et même la philosophie, ont apporté de nouveaux concepts indiquant que le développement de chaque PME ne peut être compris sans tenir compte des autres entreprises et acteurs dans le milieu et même des normes ou conventions offertes par l’environnement ou des institutions formelles et informelles, comme le rappelle North (1991) et comme l’ont bien démontré les conventionnalistes français (Gomez, 1997). Ainsi, pour Anderson et Miller (2003), l’entrepreneur et la petite entreprise sont devenus « des produits de leur environnement social »[24], ce qui nous ramène à l’analyse institutionnelle de Veblen et Commons d’il y a près de 100 ans.

On peut donc tirer une théorie intégrative de ces réflexions sur l’évolution de la compréhension des PME par les chercheurs, évolution toujours en cours, mais nécessaire, comme le rappellent Vankataraman (1997) ou Welsch et Liao (2003). Pour ce faire, nous allons partir de deux concepts clés en économique, soit le concept environnemental de l’incertitude, plus ou moins importante, sur un premier axe, et le concept comportemental de la rationalité (substantive ou procédurale) sur un second axe, comme on peut le voir au graphique suivant.

Figure 1

Graphique montrant l’évolution des théories touchant les PME

Graphique montrant l’évolution des théories touchant les PME

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Commençons par le quadrant nord-ouest de ce graphique, soit en situation de faible incertitude et de rationalité substantive forte, ou dans un environnement bien décrit par les économistes classiques et néoclassiques. Ces derniers, suivant les enseignements de Jérémy Bentham ou de Max Weber et de leur approche positiviste, ont toujours considéré l’économie comme une réalité fournissant suffisamment d’information pour que chaque acteur puisse agir rationnellement selon ses intérêts égoïstes tout en favorisant ainsi la meilleure situation pour tous et finalement l’équilibre économique. Ce qui explique la position de ces économistes à propos de la boîte noire, puisqu’il n’était pas nécessaire de se pencher plus attentivement sur la firme, celle-ci agissant toujours en vue de maximiser le profit, quelle que soit sa situation ; elle était tout simplement condamnée si elle ne le faisait pas.

Simon (1979), à la suite d’autres économistes comme Arrow (1962), a soutenu que les entreprises ne pouvaient agir qu’en situation d’information limitée, ce qui ne permettait qu’une position satisfaisante, quelle que soit leur taille. Il fallait donc trouver la meilleure combinaison des facteurs de production pour faire face à l’incertitude et satisfaire les besoins changeants du marché. Cette limitation exigeait une planification et donc une stratégie anticipatrice pour prévoir le changement sinon mettre des ressources de côté pour s’y adapter ; ce qui explique les diverses analyses sur la meilleure stratégie telles que le modèle SWOT de Harvard[25]. Mais tout cela n’était finalement accessible que pour les grandes entreprises, selon la théorie ou le mythe des économies d’échelle, s’entendant plus ou moins entre eux dans des alliances, voire des cartels et des trusts. On passait ainsi à une situation où la rationalité devait être élargie, soit une situation intermédiaire entre les quadrants nord-ouest et nord-est.

On s’est toutefois aperçu que de nombreux acteurs, tant actionnaires que parties prenantes[26], pouvaient contrecarrer la stratégie puisque leurs intérêts ne coïncidaient pas toujours avec les besoins de la firme, compte tenu de l’asymétrie informationnelle (certains acteurs en sachant plus que d’autres). Pour minimiser les comportements opportunistes, il fallait élaborer des contrats pour offrir divers avantages contrecarrant ces intérêts divergents et entraîner l’adhésion aux objectifs de la firme (Jensen et Meckling, 1976). Ainsi, cette dernière était vue comme un noeud de contrats favorisant la convergence d’intérêts, y compris ceux qui étaient signés avec les firmes en amont et en aval pour compenser la rationalité beaucoup plus faible. En outre, comme la théorie des contrats était insuffisante, compte tenu de leur incomplétude justement à cause de l’opacité des marchés et ainsi de l’asymétrie de l’information, on a dû revenir aux principes d’autorité imposée par les dirigeants et s’ajoutant aux contrats (quadrant nord-est).

Or, les vingt glorieuses[27], 1970-1990, ont mis en exergue le dynamisme des PME, alors que les grandes entreprises étaient empêtrées par la remise en question des formes traditionnelles de gestion et du taylorisme et que les gouvernements n’avaient plus les moyens de les soutenir systématiquement, ce qu’on a appelé la crise du fordisme (Billaudot, 2001). En d’autres mots, les PME devaient soutenir le développement en attendant que les grandes entreprises reprennent de la vigueur. Mais l’accélération du changement, avec entre autres la mondialisation de l’économie, augmentait fortement l’incertitude et obligeait les grandes entreprises à devenir plus flexibles, notamment, en externalisant une partie de leur production, ce qui remettait fortement en question ces économies d’échelle et amenait ces firmes à partager de l’information pour que les réseaux hiérarchiques ou non (le toyotisme) mis en place avec l’aide des PME fonctionnent ; on en arrivait ainsi à une rationalité encore plus faible qui ne pouvait fonctionner qu’avec des réseaux et de la coopération, soit de la rationalité partagée (quadrant sud-est).

Finalement, les apports des anthropologues, des psychologues et des économistes et géographes régionaux permettent de découvrir de nouvelles formes de développement. Ces formes multiplient les acteurs dans des milieux plus ou moins dynamiques avec du capital social facilitant ou non la création et le développement des PME par l’accroissement de l’information riche et par des effets de gouvernance à base de règles ou de conventions orientant les efforts. On se trouve dans un environnement très incertain, mais dont la rationalité procédurale partagée soutient et oriente les efforts (quadrant sud-ouest) : autrement dit, les entreprises agissent parce que les partenaires pensent relativement comme elles[28], faisant tout en leur pouvoir pour que cela réussisse, quels que soient les aléas dans l’environnement national et international. Cette rationalité est subjective et provient de l’inné, de l’acquis et du construit en société, comme l’a montré Habermas (1987). Elle relève d’un apprentissage collectif, par des relations personnalisées et ainsi de la proximité, générant ces conventions qui permettent de diminuer l’incertitude et de faciliter la résolution de l’ambiguïté, d’encourager l’adhésion et de soutenir l’action et l’innovation[29]. En somme, le succès de l’action de chaque entreprise est tributaire des actions des autres (la coopération) et de l’échange de l’information dans des réseaux à base de confiance[30]. Nous en arrivons donc à une analyse constructiviste où la rationalité est inscrite dans l’action. Ce qui devrait nous permettre de développer une théorie plus englobante afin de mieux comprendre les PME.

Mais cette dernière étape est encore mal comprise et demande plus d’approfondissement tant dans ses parties (par exemple, les effets de débordement de l’apprentissage collectif) que dans ses mécanismes. Qu’est-ce qui démarre le dynamisme et pourquoi certains milieux particulièrement entrepreneuriaux finissent par ralentir ? Quels sont les processus de développement des petites et moyennes entreprises compte tenu de leur hétérogénéité et de leur dynamisme différencié ?