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Sabina Stan, L’agriculture roumaine en mutation. La construction sociale du marché. Paris, CNRS Éditions, 2005, 224 p., bibliogr.

  • Sabrina Doyon

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  • Sabrina Doyon
    Département d’anthropologie
    Université Laval

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Cet ouvrage examine comment, dans le contexte roumain postsocialiste, les marchés se mettent en place et se transforment dans le secteur agricole associatif. L’auteure explore les transformations économiques liées à la période postsocialiste, en Roumanie et en Europe de l’Est en général, à travers la perspective des changements qui ont affecté le secteur agricole coopératif roumain. Stan adopte dans son livre une perspective originale par rapport aux analyses des systèmes économiques des pays en « transition ». En effet, elle s’oppose aux approches qui considèrent l’économie de marché, définie en termes occidentaux, comme étant la planche de salut, l’idéal à atteindre, et la seule voie par laquelle les pays comme la Roumanie peuvent atteindre le développement capitaliste prescrit par la Banque Mondiale et l’Union Européenne. À ces analyses économiques abordant le marché comme un objet indépendant et impersonnel, elle propose une vision renouvelée. Dans cette dernière, les marchés sont constitués de rapports sociaux et culturels prenant place dans des espaces insérés dans des contextes nationaux et globaux. Ainsi, l’auteure ne cherche pas ici à définir les termes de l’économie de marché roumaine, à identifier ses problèmes et à trouver les moyens de la rendre fonctionnelle. Elle pose plutôt un regard minutieux et critique sur les différentes configurations que prennent les marchés concrets. Ils se concrétisent dans les rapports sociaux et les représentations culturelles qui traversent les activités et les institutions économiques de l’agriculture associative postsocialiste.

L’auteure propose que les changements de l’agriculture coopérative articulent divers processus et relations sociales, impliquant les stratégies des acteurs locaux et les liens tissés entre le marché et l’État. Les transformations de ce secteur ont amené des changements importants pour ce que l’auteur appelle la « grande agriculture », soit les grandes exploitations agricoles, et la « petite agriculture », constituée de petites exploitations familiales. À l’aide d’une approche qui analyse les trajectoires des acteurs et les changements structurels, Stan retrace l’évolution de l’agriculture coopérative socialiste et les trajectoires postsocialistes des deux principales catégories d’acteurs qui agissent dans le secteur agraire, soit les cadres dirigeant les associations agricoles et les propriétaires terriens à la tête de petites exploitations familiales. L’ouvrage explore les relations entre les acteurs ainsi que leur positionnement dans les circuits économiques.

Le livre de Stan est basé sur des recherches anthropologiques l’ayant menée à faire une cinquantaine d’entretiens avec les divers acteurs du secteur agricole roumain (chefs d’association, entrepreneurs, petits propriétaires, représentants du gouvernement, etc.) se trouvant aux niveaux national, régional (département de Dâmbovita) et local (village de Buna). L’auteure expose dans un premier temps les transformations qui ont marqué le secteur associatif après les années 1990 à partir du point de vue des cadres des associations agricoles. Elle nous présente comment ils tentent de maintenir leur position de pouvoir dans un système où l’appui de l’État sur lequel ils comptaient depuis la période socialiste, et ensuite pendant la transition jusqu’en 1997, s’effrite au profit de nouvelles structures et d’unités de production privatisées . Les entrepreneurs agricoles contrôlent les secteurs de services mécanisés et imposent de nouveaux rapports économiques et sociaux dans les villages. Face à cette nouvelle organisation, les cadres tentent par divers moyens de maintenir des liens de patron-client avec leurs membres afin de garder leur statut. À travers les différentes stratégies déployées par les acteurs, qui négocient localement les nouvelles lois du marché, l’auteure montre bien les subtilités de ce nouveau système où s’articulent des éléments du régime socialiste et des nouvelles organisations capitalistes, et où l’État et le marché ne sont pas incompatibles.

Dans un deuxième temps, Stan présente comment les transformations dans l’agriculture associative sont liées aux dynamiques des petites exploitations familiales en nous révélant la perspective de leurs propriétaires. L’auteure nous montre en détail comment l’exploitation agraire familiale dépend encore plus que par le passé des autres sources de revenus et d’emplois de la famille. Elle montre aussi que la décollectivisation n’a pas entraîné plus de justice et d’équité dans les villages roumains, alors que les pratiques agricoles sont encore soumises aux rapports de pouvoir et aux manipulations des cadres. De même, dans cette nouvelle configuration, tant les travailleurs journaliers que les petits propriétaires se voient exclus des marchés locaux et de la circulation des biens, devenant de plus en plus inaccessibles. Ce processus mène ces acteurs à lutter en faveur de leurs valeurs locales afin de délégitimer les nouveaux acteurs du capitalisme et leurs réseaux économiques qui les marginalisent.

L’ouvrage de Stan offre une contribution originale et intéressante sur les processus de transition, et leurs pendants économiques, en cours en Europe de l’Est. Elle présente une vision nuancée et complexe de processus qui sont trop souvent caractérisés de manière monolithique, homogène et linéaire. Ce livre est accessible à un lectorat intéressé par l’anthropologie économique et captivera plus particulièrement l’attention de ceux qui sont préoccupés par les questions liées aux contextes socialistes et postsocialistes.