EntretienInterviewEntrevista

Le commun face à la corruption : l’anthropologie du service public à travers le prisme de l’AfriqueEntretien avec Jean-Pierre Olivier de Sardan (Laboratoire d'études et de recherche sur les dynamiques sociales et le développement local)The Common in the Face of Corruption: Public Service Anthropology from the Lens of AfricaAn Interview with Jean-Pierre Olivier de SardanEl común frente a la corrupción : la antropología del servicio público bajo el prisma de ÁfricaEntrevista con Jean-Pierre Olivier de Sardan

  • Jean-Pierre Olivier de Sardan et
  • Ghislaine Gallenga[1]

…plus d’informations

  • Jean-Pierre Olivier de Sardan
    Laboratoire d'études et de recherche sur les dynamiques sociales et le développement local (LASDEL), BP 12901, Niamey (Niger), BP 1383, Parakou (Bénin)
    jeanpierre.olivierdesardan@ird.fr

  • Ghislaine Gallenga[1]
    IDEMEC, UMR 7307, Maison méditerranéenne des sciences de l’homme, Université de Provence, 5, rue du Château de l’Horloge, BP 647, 13094 Aix-en-Provence cedex 2, France
    ghislaine.gallenga@univ-amu.fr

L’accès aux articles des numéros courants de cette revue est réservé aux abonnés. Pour accéder aux numéros d’archives disponibles en libre accès, consultez l’historique des numéros.

Si vous détenez un abonnement individuel à cette revue, veuillez vous identifier en vous connectant.

Pour plus d’informations, veuillez communiquer avec nous à l’adresse client@erudit.org.

Seuls les 600 premiers mots du texte seront affichés.

Couverture de Services publics : l'État face au commun, Volume 43, numéro 2, 2019, p. 9-242, Anthropologie et Sociétés

En effet, la dépendance à l’aide, la redistribution de la « rente de l’aide », la création d’enclaves privilégiées (les « projets »), sont des facteurs importants de corruption. En particulier, le recrutement des meilleurs cadres africains par les projets, les agences de développement, les organisations internationales et les ONG, qui aboutit à une variété « développementiste » de la fuite des cerveaux, contraste avec le dénuement, les dysfonctionnements et parfois l’abandon qui caractérisent la situation des autres cadres (souvent les promotionnaires des premiers) restés dans la fonction publique. Par ailleurs, de plus en plus, les interventions en développement se sont imbriquées dans les administrations locales, soit sous des formes dérogatoires (unités de gestion de projet, points focaux) soit en s’appuyant sur les services de l’État eux-mêmes ou en se donnant pour objectif de les améliorer (comme dans le domaine de la santé, de la justice ou de l’éducation). D’une certaine façon, séparer les politiques dites de développement des autres formes de politiques publiques en Afrique n’a plus de sens : les institutions de développement sont simplement des producteurs de politiques publiques assez particuliers, politiques élaborées par des experts extérieurs et financées par des bailleurs de fonds extérieurs, mais validées par les gouvernements africains et de plus en plus greffées sur les politiques nationales et les administrations locales, souvent combinées avec elles, parfois coproduites. J’ai aussi beaucoup travaillé dans le domaine de la santé, qui est symptomatique de ces évolutions. Après avoir mené des enquêtes sur les représentations populaires et les guérisseurs (thème classique de l’anthropologie de la santé, mais que nous avons tenté d’aborder sans préjugés traditionalistes et culturalistes), Yannick Jaffré et moi-même nous sommes intéressés aux (mauvaises) relations soignants-soignés et à l’organisation des soins – où, bien sûr, la corruption ou le favoritisme interviennent de façon importante (Jaffré et Olivier de Sardan 2003). Puis, dans le cadre du LASDEL (Laboratoire d’études et de recherche sur les dynamiques sociales et le développement local ; voir www.lasdel.net), j’ai développé des programmes de recherche sur le système de santé nigérien, son fonctionnement quotidien, les politiques de santé (comme la gratuité des soins), la gestion des ressources humaines, la « fuite des cerveaux » vers la santé publique. En fait, on retrouve chez les médecins, les infirmiers, les sages-femmes, de nombreux points communs avec les douaniers, les instituteurs ou les greffiers (interventionnisme, échange généralisé de faveurs, absentéisme, multiredevabilité, arrangements et paiements informels, double langage, etc.). En ce qui a trait aux services publics, nous avions déjà remarqué l’existence de ces facteurs transversaux dans le programme de recherche mené avec Giorgio Blundo sur la corruption au quotidien dans trois pays (Blundo et Olivier de Sardan 2007). C’est donc assez logiquement que, petit pas après petit pas, et grâce à diverses collaborations et aux travaux menés par les chercheurs du LASDEL, j’en suis venu à une anthropologie des services publics et des bureaucraties, ce dont témoignent les ouvrages que j’ai codirigés respectivement avec Thomas Bierschenk et Tom de Herdt (Bierschenk et Olivier de Sardan 2014 ; De Herdt et Olivier de Sardan 2015). Les pratiques non observantes ne sont pas spécifiques à l’Afrique. Elles ont d’ailleurs été depuis longtemps observées dans les pays industrialisés, comme aux États-Unis, avec Lipsky, qui mettait l’accent sur le pouvoir discrétionnaire des « street-level-bureaucrats » (Lipsky 1980). Mais, en Afrique, les écarts à la norme officielle sont plus vastes, plus quotidiens et plus généralisés que dans, par exemple, les pays européens. Les nombreuses études menées au Nord sont souvent enfermées dans des genres spécialisés qui ne communiquent pas entre eux : études sur la corruption, études sur les entreprises, …

Parties annexes