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Introduction

Cet article porte sur l’ampleur et la dynamique des transferts linguistiques chez les personnes de langue maternelle tierce (appelées ici allophones) issues de l’immigration et résidant dans la région métropolitaine de recensement (RMR) de Montréal. Un transfert ou une substitution linguistique désigne le fait de parler le plus souvent à la maison une autre langue que sa langue maternelle.

Bien que les transferts linguistiques des personnes de langue maternelle tierce n’aient pas d’incidence directe sur l’effectif et la croissance des groupes francophones et anglophones définis selon la langue maternelle, ils influent sur ceux des locuteurs du français ou de l’anglais à la maison. Étant donné que la langue parlée le plus souvent à la maison sera d’ordinaire celle qui sera transmise aux enfants en tant que langue maternelle, ces transferts sont donc susceptibles d’avoir une influence sur la taille future des groupes de langue maternelle française ou anglaise[1].

Au cours des derniers recensements de la population et de l’Enquête nationale auprès des ménages (ENM) de 2011, on a constaté que parmi les immigrants de langue maternelle tierce du Québec arrivés au Canada au cours des 5 ans précédant le recensement (ou l’ENM) et qui déclaraient utiliser le français ou l’anglais le plus souvent à la maison, les trois quarts avaient fait un transfert linguistique vers le français. Bien qu’il soit très probable que la grande majorité de ces transferts se soient produits avant l’arrivée au Canada, nous ne disposions d’aucune information sur le moment auquel s’était produit ce transfert.

De plus, la quasi-totalité des enquêtes et des recensements qui permettent de mesurer l’incidence des transferts linguistiques ne contiennent aucune donnée sur l’âge auquel se produit le transfert. Comme l’indique Termote (2008b, 2011), l’information dont nous disposons généralement porte sur les transferts dits de durée de vie. En ce sens, bien que nous puissions estimer, à partir des données du recensement canadien, le taux d’incidence des transferts linguistiques au cours d’une période quelconque de 5 ans en suivant, par exemple, une cohorte d’individus d’un recensement à l’autre (Castonguay, 1992 ; Lachapelle et Henripin, 1980 ; Termote, 2008b et 2011), l’information obtenue n’en demeure pas moins approximative. Faute d’information directe, nous n’avons donc d’autre choix que de recourir à des estimations.

Notre article présente une approche novatrice pour l’étude des transferts linguistiques chez les personnes de langue maternelle tierce vivant dans la grande région métropolitaine de recensement de Montréal, grâce à l’analyse des données recueillies dans le cadre de l’Enquête sur la vitalité des minorités de langue officielle (EVMLO) menée par Statistique Canada à l’automne 2006, peu après le recensement. L’EVMLO permet d’adopter une approche tenant compte de la dimension temporelle plutôt que simplement statique du phénomène des transferts linguistiques, donnant par le fait même une valeur ajoutée aux analyses portant sur le sujet.

Cette enquête a permis de recueillir de l’information rétrospective sur le moment (l’âge) et le lieu (au Canada, hors du Canada) où a eu lieu l’adoption du français ou de l’anglais comme principale langue d’usage à la maison. Cependant, malgré l’information pertinente et novatrice que présente cette enquête par rapport aux estimations réalisées à partir du recensement, elle n’échappe toutefois pas à un biais qui touche aussi cette source de données : celui introduit par l’émigration des immigrants de langue maternelle tierce qui ont adopté l’anglais comme principale langue d’usage (Castonguay, 1992 ; Termote, 2008b et 2011). En effet, étant donné que ceux qui ont adopté l’anglais sont généralement plus susceptibles de quitter le Québec que ceux ayant adopté le français, l’information recueillie de façon rétrospective auprès des répondants qui résidaient dans la RMR de Montréal au moment de l’EVMLO de 2006 sous-estime fort probablement le pourcentage des transferts vers l’anglais.

Après une première section sur la source de nos données et les méthodes employées, nous présentons dans une deuxième section les résultats descriptifs sur l’ampleur des transferts linguistiques, puis nous situons dans une troisième section le phénomène des transferts linguistiques (leur incidence) dans le vécu et l’espace temporel et migratoire des individus. En effet, l’âge au moment du transfert linguistique vers le français ou vers l’anglais et le moment où il se produit dans la trajectoire de vie des individus (par exemple, dans le cas des immigrants, avant ou après leur migration) est susceptible d’avoir une influence sur l’utilisation de l’une ou l’autre des langues d’usage public au Québec, ou de leur être associé. Enfin, dans une quatrième section, nous présentons une modélisation de la probabilité d’effectuer un transfert linguistique vers le français ou l’anglais.

Source de données et méthodes

Comme nous l’avons mentionné, les résultats présentés dans cette étude sont tirés de l’analyse de données de l’EVMLO menée par Statistique Canada en 2006. L’EVMLO est une enquête transversale par échantillon. Les répondants à cette enquête, dite postcensitaire, ont été sélectionnés à partir de la liste des personnes ayant rempli le questionnaire détaillé du recensement de 2006.

Bien que l’EVMLO, menée dans les dix provinces et les trois territoires[2], porte essentiellement sur les minorités de langue officielle du Canada, soit les personnes de langue française à l’extérieur du Québec et celles de langue anglaise au Québec, l’échantillon québécois a été élaboré de manière à ce qu’il soit représentatif non seulement de la population de langue maternelle anglaise et de celle dont l’anglais est la première langue officielle parlée[3], mais également, dans la RMR de Montréal, de l’ensemble de la population adulte de langue maternelle tierce (allophone). La population visée par notre analyse est celle des adultes âgés de 18 ans ou plus résidant sur le territoire de la RMR de Montréal au moment de l’enquête. Le rapport sur les premiers résultats de l’EVMLO (Corbeil et collab., 2007) fournit de l’information détaillée sur la composition de l’échantillon[4], sur la définition des groupes linguistiques ainsi que sur les éléments d’ordre historique à l’origine de l’enquête.

Dans cette étude, la population d’adultes allophones est composée de deux sous-groupes : des immigrants, soit des personnes nées à l’étranger, et des enfants d’immigrants, soit des personnes nées au Canada dont les deux parents sont nés à l’étranger. Deux variables ont été utilisées pour définir le groupe allophone. La première est la langue maternelle. Est ainsi considérée comme allophone toute personne dont la langue maternelle est une langue autre que l’anglais ou le français. La deuxième variable utilisée est celle de la génération. Cette variable est dérivée de l’information sur le pays de naissance de la mère et du père. Nous avons considéré qu’un répondant est issu de l’immigration lorsqu’il est lui-même immigrant ou lorsque ses deux parents sont immigrants. Dans le vocabulaire consacré, on parle de première génération, c’est-à-dire des immigrants eux-mêmes, et de deuxième génération, c’est-à-dire des enfants des immigrants nés dans le pays d’accueil. Il n’existe cependant pas de réel consensus sur la façon de définir exactement qui doit être considéré comme étant de première ou de deuxième génération, et certains auteurs utilisent des critères différents, en distinguant notamment pour la seconde génération les cas où les deux parents sont nés à l’étranger des cas où un seul parent est né à l’étranger.

Des 2 336 répondants allophones qui composent notre échantillon, 1 889 (81 %) sont immigrants et 447 (19 %) sont de deuxième génération, donc nés au Canada. En effectifs pondérés, ces 2 336 répondants représentent 573 500 allophones vivant au sein de la RMR de Montréal en 2006.

Malgré la taille relativement modeste de l’échantillon d’allophones résidant dans la RMR de Montréal, en particulier pour ce qui est des personnes de deuxième génération, toutes les précautions ont été prises afin que les résultats présentés dans notre étude soient conformes aux plus hauts standards de qualité de Statistique Canada en matière de diffusion des données. Entre autres, tous les résultats ont été pondérés de façon à ce que ceux-ci soient représentatifs de la population visée et tiennent compte, dans la mesure du possible, de la sur- ou de la sous-représentation de certains groupes dans le fichier non pondéré. Ensuite, les proportions et les autres indicateurs calculés l’ont été sur la base d’un nombre minimal de dix enregistrements (tant au numérateur qu’au dénominateur). En troisième lieu, pour chaque estimation, des coefficients de variation et des intervalles de confiance ont été calculés pour évaluer la qualité de l’estimation. Suivant en cela les lignes directrices de Statistique Canada concernant la variabilité d’échantillonnage, nous n’avons fourni que des estimations ayant un coefficient de variation égal ou inférieur à 16,5 %[5] (Statistique Canada, 2006 et 2009).

L’EVMLO de 2006 comprend quatre questions sur les transferts linguistiques : deux au sujet des transferts vers le français et deux autres sur les transferts vers l’anglais. Deux questions se rapportent à l’âge auquel le répondant a effectué le transfert vers l’une ou l’autre de ces deux langues, et il n’est d’ailleurs pas exclu qu’un même individu ait fait l’expérience des deux transferts. Deux autres questions ont pour objectif de saisir la principale raison du transfert. L’analyse que nous présentons ici va permettre de savoir dans quelle mesure ces transferts se sont effectués, dans le cas des immigrants, avant ou après l’arrivée au Canada (puisqu’on connaît l’âge à l’immigration et l’âge au moment du transfert linguistique). Cette distinction est fondamentale, puisqu’on peut présumer que les transferts linguistiques résultent de contextes forts différents selon qu’ils se produisent au Canada ou en dehors.

Par ailleurs, nous examinons également l’ampleur et certaines caractéristiques clés des transferts vers l’anglais et vers le français. Nous abordons la question des transferts linguistiques sous deux angles. Nous décrivons d’abord les transferts linguistiques, tant ceux vers l’anglais que ceux vers le français, en tant qu’événements dépendant de trois caractéristiques individuelles. Nous considérons d’abord le statut migratoire au moment du transfert. Les différences de comportement linguistique sont importantes selon qu’on est un allophone né à l’étranger ou un allophone né au Canada. Parmi les immigrants, nous distinguons également les transferts qui ont eu lieu avant l’arrivée au Canada de ceux ayant eu lieu après[6]. Encore une fois, il s’agit d’une distinction importante, qui renvoie en partie à la question de la sélection des immigrants au Canada et, en particulier, au Québec. Enfin, l’examen de l’âge au moment du transfert permet de constater qu’il s’agit d’une caractéristique aussi cruciale que le statut migratoire pour la compréhension de la dynamique des transferts linguistiques.

Nous procédons ensuite à une analyse dite de survie. Nous considérons la probabilité (ou risque) d’occurrence du transfert à partir d’un moment initial. L’événement étudié est le même que dans la première partie, sauf que l’analyse tient compte de l’effet du temps écoulé sur la propension que l’événement se réalise (temps analytique). Ce temps analytique est, pour les natifs de deuxième génération comme pour les immigrants qui ont déjà fait un transfert linguistique au moment de leur arrivée au Canada, celui de l’âge. Pour ceux qui n’ont pas fait de transfert vers le français ou vers l’anglais avant leur arrivée, le temps analytique correspond à la durée écoulée entre leur arrivée au Canada et le moment du transfert. Les individus ne peuvent faire l’expérience du phénomène qu’une seule fois au cours de la période d’observation. Autrement dit, pour être « à risque » ou susceptible de connaître l’événement, l’individu ne doit pas en avoir fait l’expérience antérieurement.

Notons que le transfert vers le français et le transfert vers l’anglais ont été traités comme des phénomènes concurrents, c’est-à-dire qu’on a cessé d’ « observer » l’individu à partir du moment où il a effectué un transfert, que ce soit vers le français ou vers l’anglais (ou, plus exceptionnellement, vers les deux langues en même temps, c’est-à-dire la même année). Un certain nombre d’individus ont effectué un transfert vers l’anglais après en avoir effectué un vers le français ou vice versa, mais ces situations sont très rares et, par souci de simplification, nous avons choisi de ne pas en tenir compte ici[7].

Les tables de survie et les indicateurs dérivés ont été produits au moyen de la méthode actuarielle généralement utilisée dans la construction des tables de mortalité. Nous présentons ici plusieurs séries de graphiques. Une première série décrit le processus de transfert linguistique en fonction du temps analytique — l’âge des individus et la durée depuis l’arrivée au Canada — pour trois sous-populations : les immigrants ayant effectué un transfert avant leur arrivée au Canada, les immigrants l’ayant fait après leur arrivée au Canada et les allophones de deuxième génération. Dans le cas des immigrants ayant effectué un transfert après leur arrivée, nous proposons un graphique décrivant l’effet de l’âge à l’arrivée au Canada sur l’ampleur des transferts linguistiques.

Une deuxième série de graphiques examine l’effet de la période historique sur l’ampleur des transferts linguistiques vers le français et vers l’anglais, et se limite aux immigrants après leur arrivée au Canada ainsi qu’aux allophones de deuxième génération. Une troisième et dernière série, qui se limite également aux mêmes deux sous-populations, présente l’effet de la cohorte de naissance (deuxième génération) et de la période d’arrivée au Canada (immigrants après leur arrivée) sur l’ampleur des transferts linguistiques vers le français et vers l’anglais.

Afin de valider les résultats issus de l’analyse descriptive des tables de survie, nous avons ensuite effectué des régressions sur les risques en temps discret (régressions logistiques multinomiales). Les détails de cette méthode sont présentés dans la section correspondante.

Portrait général des transferts linguistiques

Le tableau 1 présente la distribution des transferts vers le français et vers l’anglais selon le statut migratoire[8]. Pour la population allophone adulte dans son ensemble, les données de l’EVMLO révèlent une différence minime entre le taux global de transfert vers le français et celui vers l’anglais, soit 24 % et 22 % respectivement[9], un résultat qui traduit l’écart relativement faible entre le nombre de transferts vers le français (129 000) et celui vers l’anglais (139 000). Toutefois, les deux distributions se distinguent nettement l’une de l’autre selon le statut migratoire. Pour ce qui est des transferts vers l’anglais, près des trois quarts d’entre eux ont eu lieu au Canada, et ils sont le fait soit des immigrants ayant effectué ce transfert après leur arrivée au Canada, soit des allophones de deuxième génération. En fait, 44 % de ces transferts vers l’anglais sont attribuables à ce dernier groupe, soit les allophones natifs. Quant aux transferts vers le français, la majorité d’entre eux ont eu lieu avant l’arrivée au Canada, soit 53 %, ce qui pourrait bien traduire l’incidence d’un double effet de sélection. D’une part, les immigrants dont le français est la principale langue d’usage à la maison sont informés des possibilités d’immigrer au Québec, où la langue officielle est le français, ce qui exerce un effet d’attraction sur eux. D’autre part, l’administration québécoise applique ses propres critères de sélection en matière d’immigration, notamment celui de la connaissance du français, ce qui a pour effet de favoriser les immigrants francophones (selon le critère de la langue parlée à la maison).

Tableau 1

Distribution des transferts linguistiques chez les personnes de langue maternelle tierce (allophones) issues de l’immigration selon le statut migratoire et la direction du transfert (vers le français ou vers l’anglais), population de 18 ans et plus au moment de l’enquête

Distribution des transferts linguistiques chez les personnes de langue maternelle tierce (allophones) issues de l’immigration selon le statut migratoire et la direction du transfert (vers le français ou vers l’anglais), population de 18 ans et plus au moment de l’enquête
Source : Enquête sur la vitalité des minorités de langue officielle, 2006

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La dynamique des transferts linguistiques

Les trois premiers couples de graphiques présentés dans cette section portent sur les taux de transfert et la proportion cumulée (inverse de la fonction de survie) des répondants à l’enquête ayant effectué un transfert en fonction du temps écoulé et par type de transfert (vers l’anglais ou vers le français). Les résultats présentés dans cette section sont tous issus de la méthode d’analyse de survie et doivent donc être interprétés comme des propensions à effectuer un transfert linguistique sur la base des taux de transfert calculés en fonction du temps, soit l’âge dans le cas des natifs et des immigrants ayant effectué un transfert avant leur arrivée au Canada et la durée de résidence au Canada dans le cas des immigrants n’ayant pas effectué de transfert avant leur arrivée au Canada.

Le premier couple de graphiques porte sur les immigrants ayant effectué un transfert avant leur arrivée au Canada (graphiques 1a et 1b). On peut d’abord y observer que, dans l’ensemble, la proportion des immigrants ayant effectué un transfert linguistique vers le français avant leur arrivée au Canada est plus élevée que celle des immigrants l’ayant fait vers l’anglais. Le graphique 1b présente le cumul des taux (risque théorique) correspondant à chaque âge. Ainsi, pour une cohorte d’immigrants qu’on aurait suivie entre le moment de leur naissance et l’âge de 35 ans, 21 % auraient effectué un transfert vers le français et 12 % vers l’anglais avant d’arriver au Canada[10]. Les taux présentés au graphique 1a et ayant servi à construire le graphique 1b doivent être interprétés de la façon suivante : sur 1 000 immigrants de langue maternelle tierce de ce sous-groupe, la propension annuelle de faire un transfert linguistique entre par exemple l’âge de 5 ans et l’âge de 9 ans est de 10 (soit 1 %) vers le français, alors qu’elle est d’environ 4 (soit 0,4 %) vers l’anglais.

En outre, le graphique 1a révèle que si les taux de transfert vers l’anglais oscillent autour de 4 pour 1 000 tout le long de l’axe des âges, ceux correspondant aux transferts vers le français sont beaucoup plus importants pour le groupe des 5 à 9 ans et celui des 25 ans ou plus, atteignant du reste près du double de ceux vers l’anglais aux plus jeunes âges. Ces derniers correspondent au début de la scolarité, ce qui, dans le cas des transferts vers le français, donne à penser que l’entrée dans le système d’éducation joue un rôle important dans les trajectoires linguistiques individuelles et familiales[11].

Graphique 1

Taux de transfert et proportion cumulée des immigrants allophones ayant effectué un transfert avant leur arrivée au Canada, selon l’âge et le type de transfert

1a

Taux annuels

Taux annuels
Source : Enquête sur la vitalité des minorités de langue officielle, 2006

1b

Proportion cumulée (%)

Proportion cumulée (%)
Source : Enquête sur la vitalité des minorités de langue officielle, 2006

forme: forme pleine grandeur Anglais forme: forme pleine grandeur Français

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Les graphiques 2a et 2b rendent compte du fait que les transferts sont à peu près aussi fréquents après qu’avant l’immigration au Canada[12]. Ainsi, la proportion de transferts vers le français chez les immigrants ayant séjourné 30 ans au Canada et n’ayant pas effectué de transfert avant leur arrivée est similaire à celle des transferts vers l’anglais, soit environ 14 %[13]. Les courbes de taux indiquent que les transferts surviennent rapidement après l’arrivée : après cinq ans de résidence au Canada, la proportion cumulée de répondants ayant effectué un transfert vers le français ou vers l’anglais se situe à 8 %, ce qui représente un peu plus de la moitié de l’ensemble des transferts effectués vers le français ou vers l’anglais (15 %) après l’arrivée. Ce résultat n’est guère surprenant, étant donné que l’âge moyen des immigrants à l’arrivée au Canada est d’environ 30 ans et que très peu de transferts linguistiques ont lieu après l’âge de 35 ans.

Graphique 2

Taux de transfert et proportion cumulée des immigrants allophones ayant effectué un transfert après leur arrivée, selon la durée de résidence au Canada (en années) et le type de transfert

2a

Taux annuels

Taux annuels
Source : Enquête sur la vitalité des minorités de langue officielle, 2006

2b

Proportion cumulée (%)

Proportion cumulée (%)
Source : Enquête sur la vitalité des minorités de langue officielle, 2006

forme: forme pleine grandeur Anglais forme: forme pleine grandeur Français

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Bien qu’il y ait moins de jeunes que d’adultes parmi les immigrants, la propension des plus jeunes à effectuer un transfert linguistique reste plus élevée que celle des adultes, ce dont rendent compte les proportions cumulées de personnes ayant fait un transfert selon leur groupe d’âge à leur arrivée au Canada (graphiques 3a et 3b). La différence entre les personnes arrivées avant l’âge de 13 ans et celles des deux autres groupes d’âge est particulièrement importante dans le cas des transferts vers l’anglais. En outre, plus l’âge à l’arrivée est élevé, moins on observe de transferts linguistiques, tant vers l’anglais que vers le français. Ces deux graphiques révèlent, entre autres choses, que parmi les personnes ayant fait un transfert vers l’anglais après être arrivées au Canada (graphique 3b), 30 % de celles arrivées avant l’âge de 13 ans ont effectué ce transfert dix ans après leur arrivée, contre environ 5 % de celles arrivées à l’âge adulte (20 ans ou plus). En ce qui a trait aux transferts vers le français (graphique 3a), ces proportions sont de 20 % et 10 %, respectivement. On notera également que, dans le cas des taux de transfert vers le français, les personnes arrivées au Canada entre les âges de 13 et de 19 ans affichent des taux très proches de ceux de leurs cadettes, les deux courbes étant presque parfaitement parallèles au fil des années de résidence.

Graphique 3

Proportion cumulée des immigrants allophones ayant effectué un transfert après leur arrivée, selon la durée de résidence au Canada, l’âge à l’arrivée et le type de transfert

3a

Transferts vers le français

Transferts vers le français
Source : Enquête sur la vitalité des minorités de langue officielle, 2006

3b

Transferts vers l’anglais

Transferts vers l’anglais
Source : Enquête sur la vitalité des minorités de langue officielle, 2006

forme: forme pleine grandeur 0-12 ans forme: forme pleine grandeur 13-19 ans forme: forme pleine grandeur 20-34 ans

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Nous avons vu que l’Enquête sur la vitalité des minorités de langue officielle (EVMLO) permet également de suivre les allophones dits de deuxième génération (définis ici comme ceux nés au Canada de deux parents immigrants) depuis leur naissance jusqu’au moment de l’enquête. Ce suivi permet de brosser un tableau plus complet du phénomène des transferts linguistiques sans qu’interfère l’influence de la migration internationale. C’est ce que présentent les graphiques 4a et 4b.

Graphique 4

Taux de transfert et proportion cumulée des adultes allophones de deuxième génération ayant effectué un transfert, selon l’âge et le type de transfert

4a

Taux annuels

Taux annuels
Source : Enquête sur la vitalité des minorités de langue officielle, 2006

4b

Proportion cumulée (%)

Proportion cumulée (%)
Source : Enquête sur la vitalité des minorités de langue officielle, 2006

forme: forme pleine grandeur Anglais forme: forme pleine grandeur Français

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La première constatation que permettent ces deux graphiques est que, contrairement à ce qu’on a pu observer en ce qui a trait aux transferts linguistiques des immigrants — et que ce transfert ait lieu avant ou après la migration —, l’ampleur du phénomène des transferts linguistiques vers l’anglais parmi les allophones de deuxième génération est beaucoup plus importante que celle des transferts vers le français. Ainsi, sur une cohorte de personnes de langue maternelle tierce ayant effectué un transfert linguistique — phénomène qui touche 44 %[14] de cette sous-population au moment de l’enquête — et qu’on aurait suivi entre la naissance et l’âge de 35 ans, près des trois quarts (73 %) auront effectué un transfert vers l’anglais, contre 27 % vers le français.

Alors que l’ampleur des transferts linguistiques observés chez les immigrants peut s’expliquer en partie par le double processus d’autosélection et de sélection auquel sont soumis ces immigrants, s’ajoutent chez les allophones de deuxième génération des éléments propres au contexte historique. Il faut en effet tenir compte du fait que les parents de ces allophones sont généralement issus de vagues migratoires antérieures à celles des immigrants actuels et par conséquent, et en raison des dynamiques linguistiques qui prévalaient au Québec avant l’avènement de la loi 101, ces parents sont davantage susceptibles d’avoir intégré le secteur institutionnel anglophone que francophone au moment de leur établissement au Canada. L’effet de sélection se fera donc éventuellement sentir également chez ce groupe, mais plus tard que chez les immigrants, en raison du décalage générationnel.

L’effet de l’âge sur les transferts linguistiques est important, tout semblant se jouer durant l’enfance. Les statistiques de l’EVMLO portant sur les transferts linguistiques des allophones de deuxième génération révèlent en effet que la part des transferts ayant lieu avant l’âge de 10 ans représente 82 % de l’ensemble des transferts vers l’anglais et 73 % des transferts vers le français. Des statistiques non présentées ici indiquent que le taux de transfert linguistique atteint un sommet à l’âge de 6 ans, tant du côté anglais que du côté français, ce qui illustre encore l’effet probable du début de la scolarisation sur les transferts linguistiques[15]. En comparant ces pourcentages avec ceux correspondant aux immigrants après leur arrivée au Canada (graphique 1b), on constate que, dans le cas des transferts vers l’anglais, 26 % surviennent avant l’âge de 10 ans, 32 % entre 10 et 19 ans et 42 % à l’âge de 20 ans ou plus.

En ce qui a trait aux transferts vers le français, la distribution des transferts se fait plus tard, soit 13 % avant l’âge de 10 ans, 27 % entre 10 et 19 ans et 60 % à 20 ans ou plus. Il se pourrait qu’une partie non négligeable des transferts vers le français chez les immigrants dont le transfert a eu lieu après l’arrivée au Canada soit reliée au mariage ou au fait de vivre en union exogame, une hypothèse qui reste à vérifier, mais qui semble être conséquente avec les résultats présentés au graphique 3a : en effet, le fait que les taux de transferts linguistiques demeurent élevés chez les personnes arrivées entre l’âge de 13 et de 19 ans (par rapport à ceux arrivés avant l’âge de 13 ans) pendant plusieurs années suivant l’arrivée peut difficilement n’être attribuable qu’à la fréquentation scolaire. En outre, il se pourrait également que le milieu de travail puisse avoir une influence sur les pratiques linguistiques au foyer.

Les statistiques présentées jusqu’à maintenant tenaient compte de l’âge et de la durée de résidence depuis l’arrivée au Canada. Nous avons pu constater que les transferts se produisent tôt, tant en ce qui a trait à l’âge qu’à la durée de résidence. Nous avons vu qu’un autre facteur entrait cependant probablement en jeu : le « temps historique ». Le Québec a en effet été le théâtre d’une transformation rapide sur le plan linguistique depuis les années 1970, et ce, dans plusieurs domaines, dont ceux de l’éducation et de l’immigration. Les effets de ces transformations sur les transferts linguistiques peuvent être examinés en détail grâce aux données de l’EVMLO. Deux approches sont possibles pour ce faire. La première est l’approche transversale : on examine l’ampleur du phénomène des transferts linguistiques d’une période historique à l’autre. Une deuxième approche est longitudinale : on observe l’évolution en fonction de cohortes, c’est-à-dire d’un regroupement de personnes qui partagent un même événement initial. C’est le cas des personnes nées au cours d’une même période et que l’on suit au fur et à mesure qu’elles avancent en âge, ou des immigrants arrivés au Canada au cours d’une même période et que l’on suit au fur et à mesure que s’accroît leur durée de résidence au Canada. Dans un cas comme dans l’autre, les résultats obtenus à partir de ces deux approches mènent à des conclusions similaires.

Mentionnons d’entrée de jeu que, selon les données de l’EVMLO, sur l’ensemble des transferts ayant été effectués au Canada, 21 % ont eu lieu entre 1990 et 2006, soit une moyenne de près de 2 000 transferts par année. Le nombre de transferts ayant eu lieu entre 1990 et 1995 ayant été un peu plus élevé, le nombre annuel moyen de transferts pour la période 1995-2006 se situe à 1 650 (résultats non présentés)[16].

Les graphiques 5a, 5b, 6a et 6b présentent l’effet de ce « temps historique » sur les taux de transfert linguistique. Ce temps historique a été divisé en trois périodes : avant 1975, 1975-1989 et 1990-2006[17]. Cette notion de « temps historique » ne doit pas être confondue avec celle de la période d’immigration. Elle couvre toutes les personnes de langue maternelle tierce ayant répondu à l’EVMLO en 2006 et qui, selon les données recueillies, étaient présentes au Canada au cours de chacune de ces trois périodes. Par exemple, la période 1975-1989 comprend toutes les personnes qui, avant ou au cours de cette période, sont nées au Canada ou y ont immigré et qui habitaient la RMR de Montréal au moment de l’enquête. Les résultats sont présentés pour les immigrants qui n’avaient pas effectué de transfert avant leur arrivée (graphiques 5a et 5b) ainsi que pour les allophones de deuxième génération (graphiques 6a et 6b).

Graphique 5

Proportion cumulée des immigrants allophones ayant effectué un transfert après leur arrivée, selon la durée de résidence au Canada, la période historique et le type de transfert

5a

Transferts vers le français

Transferts vers le français
Source : Enquête sur la vitalité des minorités de langue officielle, 2006

5b

Transferts vers l’anglais

Transferts vers l’anglais
Source : Enquête sur la vitalité des minorités de langue officielle, 2006

Période forme: forme pleine grandeur 1974 ou avant forme: forme pleine grandeur 1975-1989 forme: forme pleine grandeur 1990-2006

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Graphique 6

Proportion cumulée des allophones de deuxième génération ayant effectué un transfert, selon l’âge, la période historique et le type de transfert

6a

Transferts vers le français

Transferts vers le français
Source : Enquête sur la vitalité des minorités de langue officielle, 2006

6b

Transferts vers l’anglais

Transferts vers l’anglais
Source : Enquête sur la vitalité des minorités de langue officielle, 2006

Période forme: forme pleine grandeur 1974 ou avant forme: forme pleine grandeur 1975-1989 forme: forme pleine grandeur 1990-2006

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Une fois les immigrants arrivés au Canada, l’effet de période sur les transferts vers l’anglais est sans équivoque : alors que pour la période d’avant 1975 la proportion cumulée de personnes ayant effectué un transfert vers l’anglais se situait à 30 % après 20 ans de vie au Canada, cette proportion diminuait à 13 % pour la période 1975-1989 et à 5 % pour la période 1990-2006. En d’autres termes, parmi tous les immigrants présents au pays en 1975 et arrivés au cours des 20 années précédentes, 30 % avaient effectué un transfert vers l’anglais, alors que cette proportion était de 5 % chez tous les immigrants présents au pays au cours de la période 1990-2006, qui n’avaient pas déjà fait de transfert auparavant et qui résidaient au Canada depuis 20 ans ou moins.

Cette diminution ne s’est pas nécessairement traduite par une augmentation proportionnelle des transferts vers le français. On semble en effet assister à la conjonction de deux dynamiques distinctes. D’une part, pour les périodes d’avant 1975 et 1975-1989, la diminution des transferts vers l’anglais s’est produite parallèlement à une hausse des transferts vers le français. Pour la période 1975-1989, la proportion cumulée de transferts vers le français chez les immigrants s’étant établis au cours des 20 années précédentes se situait à 21 %, contre 13 % pour les transferts vers l’anglais. Pour la troisième période, de 1990 à 2006, la proportion cumulée d’immigrants ayant effectué un transfert vers le français était de 12 %, contre 5 % dans le cas des transferts vers l’anglais. D’autre part, cette évolution particulière pourrait avoir été induite par un changement survenu dans la composition de la population immigrante qui s’établit à Montréal. Les nouveaux immigrants viennent en effet de régions où les langues nationales sont beaucoup moins proches du français et de l’anglais que par le passé, une proportion importante des nouveaux immigrants de l’époque étant alors originaires d’Europe.

L’évolution des transferts linguistiques en fonction de l’âge chez les allophones de deuxième génération affiche une tendance plus nette (graphiques 6a et 6b) : on observe une baisse dans la proportion d’allophones de deuxième génération ayant effectué un transfert vers l’anglais d’une période à l’autre et une hausse constante dans la proportion des personnes ayant effectué un transfert vers le français. Dans le cas particulier des transferts vers l’anglais, on constate un écart important entre les périodes antérieures à 1990 et la période 1990-2006. Ainsi, de 80 % avant 1990, la proportion cumulée de personnes de langue maternelle tierce ayant effectué un transfert vers l’anglais se situait à environ 30 % pour la période 1990-2006[18].

Malgré une hausse des taux de transfert vers le français au cours de chacune des trois périodes, ceux-ci dépassent à peine les taux de transfert vers l’anglais observés pour la période 1990-2006, la proportion cumulée se situant autour de 35 % (pour 31 % dans le cas des transferts vers l’anglais). Cette estimation est d’ailleurs optimiste. Si l’on examine la situation d’un point de vue longitudinal (graphiques 7a et 7b), en comparant les cohortes (les personnes sont regroupées selon la période au cours de laquelle elles sont nées) plutôt que les périodes historiques, on constate que, pour la cohorte la plus récente (personnes nées entre 1975 et 1989), les taux de transfert vers l’anglais demeurent plus importants que ceux vers le français. Ainsi, à l’âge de 15 ans, 37 % des allophones de deuxième génération ont effectué un transfert vers l’anglais, contre 31 % vers le français.

Graphique 7

Proportion cumulée des répondants allophones de deuxième génération ayant effectué un transfert, selon l’âge, la cohorte de naissances et le type de transfert

7a

Transferts vers le français

Transferts vers le français
Source : Enquête sur la vitalité des minorités de langue officielle, 2006

7b

Transferts vers l’anglais

Transferts vers l’anglais
Source : Enquête sur la vitalité des minorités de langue officielle, 2006

Période forme: forme pleine grandeur Avant 1960 forme: forme pleine grandeur 1960-1974 forme: forme pleine grandeur 1975-1989

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Chez les immigrants, l’effet de la période d’arrivée au Canada sur le taux de transfert joue de façon très différente selon s’il s’agit de transfert vers l’anglais ou vers le français (graphiques 8a et 8b). Dans le premier cas, la tendance est nettement à la baisse. Parmi les immigrants arrivés avant 1965, plus de 30 % avaient effectué un transfert vers l’anglais au bout de 25 ans de résidence au Canada. Pour les immigrants arrivés depuis 1980, moins de 5 % avaient fait un transfert vers l’anglais après 15 ans de résidence au Canada. Quant aux transferts vers le français, le taux est demeuré stable au fil des cohortes. Ainsi, après 15 ans de vie au Canada, entre 12 % et 15 % des immigrants allophones ont effectué un transfert linguistique vers le français, quelle que soit la période d’arrivée au Canada. On notera par ailleurs que les taux de transfert vers le français sont supérieurs à ceux vers l’anglais parmi les immigrants les plus récents.

Graphique 8

Proportion cumulée des immigrants allophones ayant effectué un transfert après leur arrivée, selon leur durée de résidence au Canada, la période d’arrivée et le type de transfert

8a

Transferts vers le français

Transferts vers le français
Source : Enquête sur la vitalité des minorités de langue officielle, 2006

8b

Transferts vers l’anglais

Transferts vers l’anglais
Source : Enquête sur la vitalité des minorités de langue officielle, 2006

Période forme: forme pleine grandeur Avant 1965 forme: forme pleine grandeur 1965-1979 forme: forme pleine grandeur 1980-2006

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Modélisation de la probabilité d’effectuer un transfert linguistique

Pour compléter les analyses descriptives précédentes, nous proposons une modélisation de la probabilité (ou risque) d’effectuer un transfert linguistique vers le français ou vers l’anglais. La modélisation a une portée limitée en termes de nombre de variables qu’il nous est possible d’inclure dans les régressions. La raison tient au fait que le début de l’exposition au risque d’effectuer un tel transfert se produit tôt chez les individus, soit dès la première année de vie, dans le cas des natifs, et dès la première année au Canada dans le cas des immigrants. C’est pourquoi nous n’avons pas inclus des variables telles que le niveau d’éducation ou l’état matrimonial, par exemple. À partir des données de l’EVMLO, il n’est pas possible de reconstituer le parcours matrimonial ou scolaire des répondants faute d’ information sur l’âge auquel se sont produits les différents événements composant le vécu des individus. Les variables incluses se limitent donc au sexe, à l’origine géolinguistique et, selon le modèle considéré, à la période historique, à la cohorte de naissance et à l’âge à l’arrivée au Canada. Dans le modèle des natifs (de deuxième génération), la fonction de base (de risque) est l’âge, tandis que dans le modèle des immigrants, la fonction de base est le nombre d’années écoulées depuis l’arrivée au Canada.

L’un des facteurs dont nous avons voulu tenir compte dans les modèles est la propension des immigrants et de leurs enfants à s’orienter davantage vers le français ou davantage vers l’anglais en raison du statut du français ou de l’anglais dans le pays d’origine ou de la « proximité linguistique » de leur langue maternelle avec le français ou l’anglais (Béland, 1999 et 2008 ; Carpentier, 2004 ; Castonguay, 1997 ; Houle et collab., 2012).

Pour ce faire, nous avons dérivé l’origine géolinguistique des individus à partir de l’information sur le pays de naissance des répondants et de leur mère d’une part, et de la langue maternelle du répondant d’autre part. Nous avons créé trois catégories pour cette variable. D’abord, les immigrants nés dans un pays dont la langue officielle ou nationale est le français et, dans le cas des natifs, ceux dont la mère est née dans un pays dont la langue officielle ou nationale est le français, ont été classifiés comme d’origine géolinguistique française. À ce groupe, nous avons ajouté les personnes dont la langue maternelle est une langue romane (essentiellement l’espagnol, l’italien, le portugais et le roumain). Le deuxième groupe est celui des immigrants nés dans un pays dont la langue officielle ou nationale est l’anglais et, dans le cas des natifs, ceux dont la mère est née dans un pays dont la langue officielle ou nationale est l’anglais. Il s’agit du groupe d’origine géolinguistique anglaise[19]. Les répondants ne faisant pas partie des deux premiers groupes ont été regroupés dans la catégorie géolinguistique « autre ». L’inclusion de cette variable à nos modèles permet de tenir compte de l’évolution dans le temps de la composition de la population immigrante.

Les transferts linguistiques des allophones de Montréal s’opèrent soit vers le français, soit vers l’anglais : il s’agit, comme nous l’avons mentionné, d’événements concurrents. Pour cette raison, nous avons utilisé la méthode de survie en temps discret (Allison, 1987 ; Blossfeld et Rohwer, 1995) au moyen d’une régression logistique multinomiale. Un autre avantage de la régression en temps discret est que la méthode dite du bootstrapping peut aisément être appliquée. Cette méthode permet d’obtenir une approximation de la variance des estimations. On utilise souvent la variance d’échantillonnage pour quantifier l’erreur d’échantillonnage. Elle est fondée sur les différences observées entre tous les échantillons possibles tirés de la population cible. En pratique, il est impossible d’obtenir l’ensemble de tous les échantillons permettant de calculer la variance d’une estimation, mais on peut obtenir une approximation de la variance d’une estimation en fonction d’un seul échantillon. L’utilisation de méthodes de rééchantillonnage ou, plus précisément, de la méthode d’auto-amorçage, dite bootstrap, est une façon efficace d’obtenir cette approximation. Cette méthode consiste à sélectionner un certain nombre de sous-échantillons indépendants de l’échantillon initial, avec remise, et de produire des estimations pour chacun des sous-échantillons. Dans le cas de l’EVMLO, on a sélectionné 1000 échantillons pour produire les poids d’auto-amorçage[20]. Nous avons utilisé la méthode d’auto-amorçage pour obtenir une estimation valide de la variance et, par extension, des coefficients de variation (CV) et des intervalles de confiance de toutes les estimations découlant des modèles de régression.

Les résultats des régressions sont présentés dans les tableaux 2, 3 et 4. On y présente les rapports de cotes (odds-ratio) et le niveau de signification des coefficients. Nous avons indiqué en gras les rapports de cotes dont le niveau de signification est égal ou inférieur à 0,1. Le tableau 2 porte sur les allophones de deuxième génération. Les deux modèles se distinguent du fait que le premier inclut la période historique tandis que le second tient compte de la cohorte de naissance. Les données portant sur la période et celles portant sur la cohorte ne sont pas introduites au même moment dans le même modèle en raison de la taille réduite de l’échantillon. Le tableau 3 porte sur les immigrants allophones suivis après leur arrivée au Canada. Le modèle 1 inclut la période historique, le modèle 2, l’âge à l’arrivée, et le modèle 3, la période à l’arrivée. Enfin, le tableau 4 porte également sur les immigrants après leur arrivée au pays, en incluant à la fois la période historique et l’âge à l’arrivée au Canada.

Notre analyse porte d’abord sur les allophones de deuxième génération (tableau 2). Le nombre de coefficients significatifs au niveau de 0,1 indique déjà que le nombre de cas de transfert vers le français est nettement moindre que le nombre de cas de transfert vers l’anglais. Pour les deux types de transfert, la probabilité de faire un transfert est beaucoup plus élevée entre 5 et 9 ans qu’aux autres groupes d’âge. Ce résultat est particulièrement net dans le cas des transferts vers l’anglais, ce qui confirme le résultat obtenu à partir de la table de survie (voir les graphiques 4a et 4b). Chez les allophones de deuxième génération, le lieu de naissance de la mère, duquel est dérivée l’origine géolinguistique, n’a pas d’effet sur les taux de transfert, que celui-ci ait lieu vers l’anglais ou vers le français. Par contre, le fait d’être une femme réduit la probabilité d’effectuer un transfert vers le français, mais pas vers l’anglais. La différence est importante : les femmes ont une propension à effectuer un transfert vers le français d’environ 60 % inférieure à celle des hommes. Comme on pourra le constater plus loin, la même tendance s’observe dans le cas des immigrants suivis après leur arrivée au Canada[21].

L’effet de la période historique tend également à confirmer les résultats des tables de survie (voir les graphiques 6a et 6b). De la plus ancienne période (avant 1975) à la plus récente (1990-2006), on observe une hausse du taux de transfert vers le français et une baisse du taux de transfert vers l’anglais. Dans ce dernier cas, la baisse survient essentiellement durant la dernière période. Dans le cas des transferts vers le français, la hausse se produit à partir de la période 1975-1989 et se maintient élevée durant la dernière période, bien que le coefficient ne soit pas significatif au niveau alpha de 0,1 (à 0,13, il en est cependant très proche).

L’effet de la cohorte de naissance (ou génération) s’apparente à celle de la période historique. Pour les transferts vers le français, les coefficients ne sont pas significatifs, bien qu’ils indiquent une augmentation des taux de transfert à partir de la génération des allophones de deuxième génération nés entre 1960 et 1974. Les taux de transferts vers l’anglais se sont accrus entre les deux premières cohortes et ont diminué de façon notable au sein de la génération 1975-1989, en deçà du niveau de la génération d’avant 1960.

Les tableaux 3 et 4 portent sur les immigrants allophones suivis après leur arrivée au Canada. En isolant l’influence du nombre d’années passées au Canada (soit les risques de base), du sexe et de l’origine géolinguistique, l’effet de la période historique se révèle semblable à ce qui a été observé pour l’effet de la période historique chez les allophones de deuxième génération (tableau 3, modèle 1). Le taux de transfert vers le français atteint son apogée au cours de la période 1975-1989, tandis que le taux vers l’anglais diminue de façon soutenue entre la période antérieure à 1975 et la plus récente (1990-2006). L’effet de l’âge à l’arrivée au Canada est encore plus net (tableau 3, modèle 2). Tant dans le cas des transferts vers le français que ceux vers l’anglais, le taux diminue au fur et à mesure que s’élève l’âge à l’arrivée. Les coefficients associés aux rapports de cote présentés sont d’ailleurs tous significatifs au niveau alpha de 0,001. Finalement, la période au moment de l’arrivée au Canada (tableau 3, modèle 3) n’a pas d’effet sur les taux de transfert vers le français, mais ceux vers l’anglais tendent à diminuer au fur et à mesure que la période à l’arrivée est plus récente.

Ces trois modèles sont également instructifs en ce qui a trait à l’effet du sexe et de l’origine géolinguistique. L’effet du sexe, tout particulièrement, indique que le fait d’être une femme réduit le taux de transfert vers le français dans les trois modèles présentés au tableau 3, bien que le niveau de signification des coefficients se situe tout juste en deçà du niveau de signification statistique de 0,1. Néanmoins, l’effet semble consistant dans les trois modèles du tableau 3 tout comme dans les modèles du tableau 2 portant sur les natifs. Aucun effet n’est observé dans le cas des taux de transfert vers l’anglais.

Les modèles confirment que les immigrants allophones dont l’origine géolinguistique est française ont davantage tendance à effectuer un transfert linguistique vers le français que les deux autres groupes, et une tendance moindre à effectuer un transfert vers l’anglais. L’influence de l’origine géolinguistique anglaise n’est significative dans aucun des trois modèles, bien que dans deux d’entre eux le sens de l’effet soit celui attendu.

Finalement, l’effet du nombre d’années passées au Canada sur les taux de transfert indique que ces derniers sont plus élevés dans les premières années de séjour au Canada et qu’ils tendent à s’amenuiser au fur et à mesure qu’augmente la durée de résidence.

Le tableau 4 présente les résultats d’un modèle dans lequel nous avons introduit, en plus de la fonction de risque de base, du sexe et de l’origine géolinguistique, la période historique et l’âge à l’arrivée. La période historique et l’âge à l’arrivée au Canada semblent avoir les mêmes effets sur les taux de transfert vers le français et vers l’anglais que dans les modèles 1 et 3 du tableau 3. L’âge à l’arrivée demeure toutefois la variable dont l’effet sur les taux de transfert est le plus net, effet qui demeure même en tenant compte de la période historique.

Le fait d’être une femme est encore une fois associé à une diminution du risque d’effectuer un transfert vers le français et n’a toujours pas d’effet significatif sur la probabilité de faire de transfert vers l’anglais. Quant à l’origine géolinguistique, son effet s’apparente aux résultats déjà présentés.

Tableau 2

Résultats de modèles de survie en temps discret par régression logistique multinomiale prédisant la probabilité d’effectuer un transfert linguistique vers le français et vers l’anglais des allophones de deuxième génération, Région métropolitaine de Montréal, 2006

Résultats de modèles de survie en temps discret par régression logistique multinomiale prédisant la probabilité d’effectuer un transfert linguistique vers le français et vers l’anglais des allophones de deuxième génération, Région métropolitaine de Montréal, 2006

Remarque : sont indiqués en gras les rapports de cotes dont le niveau de signification est égal ou inférieur à 0,1.

Source : Enquête sur la vitalité des minorités de langue officielle, 2006

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Tableau 3

Modèles de survie en temps discret par régression logistique multinomiale prédisant la probabilité d’effectuer un transfert linguistique vers le français et vers l’anglais des immigrants allophones suivis après leur arrivée au Canada, Région métropolitaine de Montréal, 2006

Modèles de survie en temps discret par régression logistique multinomiale prédisant la probabilité d’effectuer un transfert linguistique vers le français et vers l’anglais des immigrants allophones suivis après leur arrivée au Canada, Région métropolitaine de Montréal, 2006

Remarque : sont indiqués en gras les rapports de cotes dont le niveau de signification est égal ou inférieur à 0,1.

Source : Enquête sur la vitalité des minorités de langue officielle, 2006

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Conclusion

Cette étude nous a permis de présenter les transferts linguistiques non comme des phénomènes statiques ou « en-soi », mais plutôt comme des processus dynamiques s’inscrivant dans les trajectoires de vie des individus, tant dans le temps que dans l’espace. avons pu spécifier le moment à partir duquel les personnes de langue maternelle tierce (allophones) ont commencé à parler le français ou l’anglais le plus souvent à la maison. Par exemple, chez les immigrants, cette pratique linguistique a pu avoir lieu avant ou après l’arrivée au Canada et, chez ces derniers, au bout d’un nombre variable d’années. En outre, chez les immigrants comme chez les natifs de deuxième génération, l’EVMLO a permis de déterminer l’âge au moment du transfert[22].

Tableau 4

Modèle de survie en temps discret par régression logistique multinomiale prédisant la probabilité d’effectuer un transfert linguistique vers le français et vers l’anglais des immigrants allophones suivis après leur arrivée au Canada, Région métropolitaine de Montréal, 2006 : modèle incluant la période historique et l’âge à l’arrivée

Modèle de survie en temps discret par régression logistique multinomiale prédisant la probabilité d’effectuer un transfert linguistique vers le français et vers l’anglais des immigrants allophones suivis après leur arrivée au Canada, Région métropolitaine de Montréal, 2006 : modèle incluant la période historique et l’âge à l’arrivée

Remarque : sont indiqués en gras les rapports de cotes dont le niveau de signification est égal ou inférieur à 0,1.

Source : Enquête sur la vitalité des minorités de langue officielle, 2006

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Nous avons montré que la propension à effectuer un transfert linguistique avant l’arrivée au Canada est plus importante pour les transferts vers le français que pour ceux vers l’anglais. Ainsi, entre la naissance et l’âge de 35 ans, 21 % des allophones avaient effectué un transfert linguistique vers le français avant leur arrivée au pays, contre 12 % vers l’anglais. De plus, parmi les immigrants allophones ayant fait un transfert linguistique, environ 62 % de ceux ayant adopté le français l’ont fait avant leur arrivée au Canada, contre 47 % de ceux ayant adopté l’anglais. Chez les immigrants ayant effectué un transfert après leur arrivée au Canada, nous avons constaté que ces transferts surviennent rapidement après l’arrivée, la moitié ayant lieu au cours des cinq premières années de résidence. Nous avons également pu observer que plus l’âge à l’arrivée est élevé, moins on observe de cas de transfert linguistique.

Les adultes de langue maternelle tierce de deuxième génération (c’est-à-dire nés au pays de parents immigrants) qui ont effectué un transfert linguistique sont beaucoup plus susceptibles de l’avoir fait vers l’anglais (73 %) que vers le français (27 %), une situation qui découle notamment du fait que ceux-ci ainsi que leurs parents ont été davantage scolarisés en anglais, notamment au cours de la période précédant l’adoption de la Charte de la langue française. De plus, chez ces natifs, la majorité des transferts linguistiques ont lieu avant l’âge de 10 ans.

L’évolution historique récente des transferts linguistiques indique que les transferts vers l’anglais sont en baisse, alors que ceux vers le français sont stables ou légèrement en hausse. La baisse des transferts vers l’anglais est très marquée : elle a d’abord affecté la population allophone immigrante n’ayant pas déjà fait de transfert avant d’arriver au Canada, cette baisse s’étant déjà manifestée entre la période d’avant 1975 et la période 1975-1989, puis a touché la population allophone de deuxième génération dont la baisse des transferts vers l’anglais a été observée entre 1975-1989 et 1990-2006. Cette évolution est confirmée par l’analyse en fonction de la cohorte de naissance (pour la deuxième génération) ou de la cohorte d’arrivée au pays (pour les immigrants). Les effets de période et de cohorte, testés par l’entremise d’analyses statistiques multivariées (régression sur les risques en temps discret), ont permis de vérifier que la tendance d’une réduction des transferts vers l’anglais dans le temps est statistiquement valide. Quant aux transferts vers le français, les résultats montrent que l’évolution dans le temps a été stable, les taux de transfert vers le français ne s’étant pas accrus parallèlement à la diminution des taux de transfert vers l’anglais. Au total, nos résultats donnent donc à penser que l’évolution récente tend à favoriser un accroissement de la rétention des langues maternelles tierces. De fait, Houle (2011) a montré que le taux de transmission intergénérationnelle s’est accru au fil des dernières décennies, et ce phénomène ne serait pas particulier au Québec, mais toucherait l’ensemble du Canada.