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Chronique

L’épopée des Éditions Marabout au Québec (1951-1973)

  • Jacques Hellemans

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  • Jacques Hellemans
    Collaborateur scientifique, Centre d’Études Nord-Américaines (CÉNA) et Centre de l’Édition et de l’Imprimé Contemporains (CÉDIC), Université Libre de Bruxelles (ULB)
    jhellema@ulb.ac.be

Couverture de Volume 59, numéro 4, octobre–décembre 2013, p. 187-232, Documentation et bibliothèques

Corps de l’article

Qui sait encore que les livres « Marabout », présentés aujourd’hui comme une simple collection de livres pratiques dans le giron des Éditions Hachette, émanaient à l’origine d’une maison d’édition créée par André Gérard au sortir de la Seconde Guerre mondiale, à Verviers, une petite ville industrielle du sud-est de la Belgique ? Si tant de jeunes Québécois des années 1950 à 1975 ont découvert les séries Géant Illustré, Marabout Université, Marabout Fantastique ou encore Marabout Flash, c’est grâce à Dimitri Kasan, un homme remarquable qui a consacré trois décennies à répandre « Marabout » dans tous les coins du Québec. Cet article est le fruit d’une recherche menée en 2006 à la suite de la découverte, à Québec, des archives de « Marabout-Amérique », déposées en 2009 à l’Université Laval [1], laquelle a organisé une exposition dont nous avons assuré le commissariat [2] (voir l’inventaire sommaire du Fonds Dimitri-Kasan en annexe).

De Dimitry Kazanovitch à Dimitri Kasan

Dimitry Kazanovitch naît le 20 mars 1921 à Ljubljana (capitale actuelle de la Slovénie), là où ses parents, fuyant la Révolution russe, trouvent un refuge provisoire. Ils se rendent ensuite en Afrique du Nord, plus précisément en Algérie. Son grand-père, ex-gouverneur de Kiev, se réfugie quant à lui à Bruxelles. Ils le rejoignent dans les années 1930. Ses études secondaires achevées, Dimitry s’inscrit à l’École des beaux-arts de Saint-Luc dans la commune de Saint-Gilles-lez Bruxelles. La Seconde Guerre mondiale déclarée, il souhaite s’engager dans l’armée belge qui décline l’offre des apatrides. En 1941, les Allemands embarquent les étudiants dans des camions, puis dans un train en direction du nord de l’Allemagne. Assigné au travail obligatoire, Dimitry se retrouve dans une usine métallurgique pour la fabrication de véhicules militaires. Profitant d’un bombardement allié, le jeune homme s’évade et fuit vers la France. À Paris, il se cache chez les parents de Geneviève — dite Ginette — Lassinat qu’il a rencontrée à Coxyde, sur la côte belge, à l’été 1937.

Pendant l’année 1942, Dimitry Kazanovitch se terre dans le bois de Chaville, près de Versailles, dans l’attente de l’obtention de faux papiers remis par un commissaire de police acquis à la cause de la Résistance. Le 11 décembre 1943, devant le notaire Houdart, il se marie à Paris dans le 8e arrondissement avec Geneviève Lassinat. À la Libération de Paris, il s’enrôle comme engagé volontaire dans le 13e bataillon du génie de la division du général Leclerc, la célèbre 2e division blindée. Il est blessé en Alsace à la fin de l’année 1944. Début 1945, le général Leclerc le nomme photographe de la division. C’est dans ces circonstances qu’il croise un jour le chemin de René Lévesque, alors correspondant de guerre attaché aux forces américaines.

À la démobilisation, la famille Kazanovitch s’installe à Bruxelles. Dimitry travaille un temps pour les Éditions de la Paix. En 1950, Paul Gagnon, responsable du bureau d’immigration du Canada à Bruxelles [3], reçoit un grand gaillard qui demande d’émigrer au Canada comme bûcheron, parce que, dit-il, il ne parle pas anglais. Il semble méconnaître le Québec ! À l’écouter, Gagnon se rend compte qu’il a déjà travaillé dans le secteur de l’édition. Dimitry Kazanovitch obtient d’André Gérard qu’il lui confie la représentation générale exclusive de Marabout pour l’Amérique du Nord. Il émigrera finalement au Canada non comme bûcheron, mais pour commencer une aventure qui deviendra un grand succès. C’est ainsi qu’un beau matin du printemps 1951, Dimitry Kazanovitch, son épouse et leur fils Serge, âgé de quatre ans, arrivent à Québec. Passant l’été dans la région du Bas-Saint-Laurent, la famille Gagnon leur prête leur appartement jusqu’à ce qu’ils trouvent un endroit où loger. Ils domicilient bientôt au 149 de l’avenue Murray. En 1955, ils s’installent au 162, avenue Moreau Nord, à Sainte-Foy. D’origine slave francophone et de nationalité française, il simplifie désormais son patronyme pour Dimitri Kasan.

Les Éditions Marabout-Kasan...

C’est dans la ville de Québec que Dimitri Kasan se donne pour mission d’implanter les collections Marabout d’André Gérard et de diffuser les premiers livres francophones en format de poche à prix démocratiques. Le 27 novembre 1951, il enregistre la déclaration de raison sociale auprès du bureau du protonotaire de la Cour supérieure de Québec dans laquelle il entend « faire commerce comme agent général pour le Canada de l’Édition Marabout sous les nom et raison sociale des Éditions Marabout-Kasan enrg. ». Sa requête, toute personnelle, a un double objectif : d’une part, contrer les éditions anglo-américaines qui déferlent sur le Québec depuis toujours, en particulier les pocket books américains ; et d’autre part, permettre à la population québécoise de pouvoir acheter des volumes en français pour un prix modique et ainsi créer un instrument de culture de masse. Il faut savoir qu’à l’époque, les livres, très coûteux, sont réservés à une classe aisée et privilégiée.

Comme Kasan le dira lui-même, « tout était à faire ici ; mais avec du travail, un système et, surtout, avec la formule des livres Marabout, nous avons réussi à monter une entreprise considérable à la portée de tout lecteur potentiel ». Dans un premier temps, il installe l’officine de Marabout en terre québécoise au 26, rue Dorchester  [4], près du boulevard Charest en face de l’actuel édifice La Fabrique. En partenariat avec Édouard Hommel  [5], il y déclare le 14 juillet 1954 la constitution d’une autre société « pour la fabrication d’objets de plastique et de tous plaquages, sous les nom et raison sociale de Galvano-Plastic enrg. (Au Petit Castor) ». En 1955, Dimitri Kasan déménage son entreprise et occupe désormais, au 226 rue Christophe-Colomb Est, une superficie de plus de 10 000 pieds carrés de plancher. Il constitue, dans cet édifice, un stock de plus d’un demi-million de volumes.

... et la censure

Fort heureusement, Dimitri Kasan se positionne favorablement vis-à-vis des instances du département de l’Instruction publique du Québec et du clergé. Sans cela, son entreprise serait rapidement devenue caduque compte tenu de l’atmosphère de l’époque. Relevons néanmoins quelques cas de censure de la maquette, donc de l’image. Ainsi, à l’automne 1951, le roman d’Henryk Sienkiewicz, Quo Vadis (Marabout Géant, n° 2), est mis à l’index en raison de sa couverture représentant une femme à demi-dévêtue ligotée sur le dos d’un taureau. Dimitri Kasan reçoit un avertissement lui demandant, à l’avenir, de communiquer préalablement les clichés des couvertures des ouvrages. Il s’agit là, en l’occurrence, de censure préalable et comme, dans ce cas, des mesures correctrices sont aussitôt prises, il n’y a pas admonition, ce qui aurait été l’étape suivante, à savoir l’interdiction formelle. Lors de la réédition du roman, Marabout ne manquera pas de représenter l’héroïne avec une tenue moins provocante…

En 1954, les autorités de la Ville de Montréal interdisent et retirent des tablettes Edgar et Sam d’Édouard Peisson, le second volume de la série Les voyages d’Edgar, illustré par Pierre Joubert (Marabout Album, n° 2), sur la couverture duquel on peut voir un adolescent de race noire dans l’eau d’une rivière jusqu’au nombril qui ne porte sur sa poitrine qu’un simple médaillon. Bien que cette page couverture soit loin d’être obscène, elle est probablement l’objet d’une réaction défavorable d’un organisme qui se donne le rôle de moraliser l’accès aux publications. Il faut dire que le cardinal Paul-Émile Léger (1904-1991) intervient à plusieurs reprises contre les « mauvaises » publications, les comic books américains qui envahissent le Québec. Aussi, bien des actions sont posées par des associations qui font du zèle avec des opérations de moralité. Ainsi, dans les années 1950, l’Association des commis-voyageurs, encadrée par les Jésuites et les Chevaliers de Colomb, se donnera un rôle de surveillance de la moralité des publications.

La page couverture du livre Edgar et Sam d’Édouard Peisson (Marabout Album, n° 2) a été censurée par les autorités de la Ville de Montréal en 1954.

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Cette petite histoire s’inscrit dans le contexte d’un sursaut de la censure des imprimés, supervisée par le clergé québécois après la Seconde Guerre mondiale. Les instances religieuses relâchent en effet la vigilance morale pendant toute la durée du conflit, période durant laquelle le gouvernement exerce la censure. Dans les années 1945-1962, on assiste à une tentative de reprise de la censure cléricale, mais ce geste intervient trop tard. La mise à l’index sera définitivement supprimée après le Concile Vatican II (1962-1965) convoqué sous le pontificat de Jean XXIII. Avec la Notification sur la suppression de l’index des livres interdits, émise le 14 juin 1966 par le pape Paul VI, l’Index librorum prohibitorum perd son caractère obligatoire et n’a plus valeur de censure, même s’il reste un guide moral [6]. Notons toutefois que, particulièrement au Québec, il est difficile, en dehors des villes importantes, de trouver des copies des ouvrages interdits. Il est en effet intéressant de noter que le clergé, encore très puissant à l’époque, joue un rôle capital dans la vente des volumes en langue française. Ainsi, les autorités de l’Église catholique posent bien souvent leur veto à la publication de certaines oeuvres ou de certains auteurs. Les oeuvres complètes d’Honoré de Balzac, d’Alexandre Dumas, de Paul Féval, de Victor Hugo et de bien d’autres, dont celles de Fedor Dostoïevski et de Léon Tolstoï, sont l’objet de la censure du clergé. Sur le phénomène de la censure au Québec, il convient de se reporter aux écrits de Pierre Hébert [7].

Cette censure qui, aujourd’hui, prête à sourire n’est pas sans créer de sérieux problèmes à Dimitri Kasan, car c’est son entreprise qui, en fin de compte, en assume financièrement les retours ou les saisies. Pour remédier à cette situation, il établit une entente avec son éditeur afin que ce dernier lui fasse parvenir par avion des épreuves des romans à paraître pour obtenir l’aval des autorités du clergé avant de les importer au Québec.

Dimitri Kasan, un stratège marketing

La publicité joue un rôle capital dans toute entreprise qui se lance en affaires. Dimitri Kasan le comprend immédiatement. Il positionne d’abord Marabout dans les médias imprimés, notamment dans Sport Revue Hockey Magazine (1955-1963). Il distribue plus de 100 volumes par mois en service de presse aux principaux journaux et revues, ainsi qu’à plusieurs commissions scolaires et autres organismes culturels et professionnels. Il s’intéresse également à ce nouveau média que représente la télévision dans les années 1950. C’est ainsi que les collections Marabout s’affichent dans des émissions aussi populaires que Le Nez de CléopâtrePoint de mire, La Poule aux oeufs d’or, Tous pour un, Pointd’interrogation, sans oublier Génies en herbe [8]. Avec Tante Lucille [9], c’est également la radio qu’il exploite. Qui, parmi les plus de 40 ans, ne se souvient pas de la célèbre émission Chez Miville [10] diffusée à Radio-Canada au début des années 1960 ? Dimitri Kasan y détiendra un contrat publicitaire exclusif pour une période de 10 ans avec des diffusions à travers tout le Canada.

Jean Béliveau et Maurice Richard faisant la promotion des Éditions Marabout. Dédicace de Jean Béliveau.

Fonds Dimitri-Kazanovitch, Université Laval

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Le hockey sur glace est le sport national des Canadiens. Dimitri Kasan, lui-même fervent amateur de sports, a l’idée d’associer Marabout à un porte-parole médiatique connu de tous. En 1952, Jean Béliveau, vedette locale, joue pour le célèbre club Les As de Québec, ancêtre des actuels Remparts. À l’époque, la future grande vedette des Canadiens de Montréal possède un contrat de promotion exclusive avec la Laiterie Laval. Ne reculant devant rien, Dimitri Kasan rencontre son propriétaire, Paul Côté. Il lui demande l’autorisation d’inviter Jean Béliveau à participer à un défilé dans les rues de Québec pour y distribuer et autographier gratuitement des ouvrages Marabout. Escortée d’agents à motocyclette, une voiture avec haut-parleur précède le défilé et scande le slogan « Marabout, livres à prix modiques » dans les rues de la capitale. Il fait halte devant chaque dépositaire Marabout. Dans une Cadillac blanche décapotable, Jean Béliveau et l’oiseau Marabout, de grandeur d’homme, saluent la foule. Le reste du défilé est constitué de 15 fiacres bondés d’étudiants de l’École des beaux-arts, en congé pour l’événement. Ils distribuent gratuitement plus de 5 000 volumes à la foule amassée le long des trottoirs. Une camionnette qui vient constamment ravitailler les étudiants ferme la marche de cortège.

Conscient de l’importance du hockey dans le coeur des Québécois, Dimitri Kasan signe en janvier 1953 un contrat de promotion avec les autorités de la Ville de Québec, propriétaire du Colisée. Ce contrat l’autorise à faire parader un marabout entre les périodes des parties de hockey. C’est ainsi que l’oiseau de Marabout se fait connaître avec ses pirouettes comiques et sa distribution (jusqu’à 500 !) de catalogues des dernières parutions Marabout entre les deux périodes. Voici comment Jean Béliveau rapporte sa première rencontre avec le diffuseur :

Il s’appelait Dimitri Kasan. C’était un géant de 6 pieds 5 pouces, 240 livres. Il venait essayer d’implanter la collection Marabout au Canada. Il était venu me voir quand je jouais encore avec les As : “Veux-tu m’aider ?”, m’avait-il demandé, se rappelle Béliveau avec un sourire amusé. De façon amicale, je lui dis ; “Envoie-moi des livres”. [11]

Et des livres, Béliveau en recevra pendant une vingtaine d’années, aussi longtemps que Dimitri Kasan sera le distributeur de Marabout en Amérique du Nord.

En 1960 paraît un ouvrage intitulé Jeunes, voulez-vous des livres ? C’est une publication qui présente un lot de 4 000 livres recommandés pour les jeunes. La Commission des écoles catholiques de Montréal, qui préside à l’élaboration de ce choix de livres conjointement avec le département de l’Institution publique, déclare dans son avant-propos : « Nous avons tenu à signaler la plupart des titres de la collection Marabout Junior et Marabout Mademoiselle, à cause de leur valeur tant éducative que culturelle. » Le 19 septembre 1960, le surintendant du département de l’Instruction publique adresse une lettre circulaire aux commissaires et aux syndicats des écoles catholiques de la province de Québec ainsi qu’aux membres des commissions scolaires, à laquelle il joint deux exemplaires de Jeunes, voulez-vous des livres ?, qui constitue la liste officielle, pour l’année 1960-1961, des livres destinés aux bibliothèques scolaires, en vertu de l’article 162d) du Règlement du Comité catholique adopté au mois de mai 1960 [12]. Une idée en attirant une autre, Marabout publie, en 1961, une brochure intitulée Comment choisir les lectures de vos enfants ? afin de répondre aux questions que se posent les parents.

Le 21 novembre 1961, à Montréal, en présence de Guy Daufresne de la Chevalerie, ambassadeur de Belgique au Canada, et d’Émile Rasson, consul général de Belgique à Montréal, Dimitri Kasan organise le lancement officiel d’une nouvelle collection, Marabout Université. Par la même occasion, Marabout célèbre la parution du 50 millionième exemplaire de ses différentes collections, ce que commentent largement les journaux, revues, magazines, radios, télévisions de Québec et de Montréal.

À l’invitation de Dimitri Kasan, l’éditeur belge André Gérard effectue sa première visite en terre québécoise à la fin de janvier 1963. La presse ne manque pas de faire remarquer l’importance de son arrivée, le présentant comme le fondateur des collections littéraires et encyclopédiques françaises en format de poche. L’ampleur du tirage, soit plus de 56 millions de volumes Marabout publiés en 12 ans, n’est pas sans attirer l’attention des médias. Dans la seule année 1962, il se vend au Québec près d’un million de titres, répartis en huit collections : Géant, Service, Junior, Mademoiselle, Flash, Université, Géant illustré et Marabout [13].

Henri Vernes, alias Bob Morane

À l’occasion de ce séjour, Dimitri Kasan recommande fortement à André Gérard de faire venir au Canada son plus célèbre écrivain, Henri Vernes, afin que ce dernier puisse créer une nouvelle aventure de Bob Morane dont l’intrigue se déroulerait au Québec, plus précisément dans la région de Manicouagan. Doté d’un indéniable sens du marketing, Dimitri Kasan voit dans les tribulations du héros d’Henri Vernes l’occasion de rendre hommage au gigantisme des chantiers hydroélectriques québécois. Michel Kazanovitch, le cousin de Dimitri, son aîné d’une quinzaine d’années et ingénieur de son état, avait émigré au Québec quelques années après lui avec sa femme et sa fille. Il avait travaillé comme manoeuvre lors de la construction du nouveau canal Lachine au début des années 1960. Il finit par obtenir la reconnaissance de son diplôme et devint technicien au barrage de la Manic, d’où la possibilité pour les Kazan d’y effectuer plusieurs visites, dont une accompagnée d’Henri Vernes.

Dimitri Kasan vise à faire découvrir à 10 millions de lecteurs — Bob Morane est traduit en plus de neuf langues — le Québec des bâtisseurs. C’est ainsi que le 1er avril 1964, il accueille Henri Vernes à l’aéroport de Dorval. La visite de l’auteur coïncide avec la tenue, au Palais du commerce de Montréal, du 6e Salon du livre, ce qui lui permet d’y dédicacer ses ouvrages. C’est la première fois que le père de Bob Morane rend visite à ses lecteurs canadiens, qui l’accueillent quasiment comme un héros national. Selon la presse de l’époque, « c’est le délire ! » Jamais aucun écrivain n’a recueilli un tel succès. Dès le lendemain de son arrivée, il accorde une entrevue aux quotidiens La Presse et Le Devoir avant de donner une conférence de presse dans l’après-midi pour ensuite se rendre à Radio-Canada et TV Canal 10, et de là au Salon du livre où il rencontre près de 5 000 jeunes lecteurs. Le reste de son séjour au Canada se poursuivra au même rythme : voyages à Ottawa et à Québec où il rencontre plus de 15 000 adolescents. Toutes les commissions scolaires de Québec, Montréal et Ottawa accordent pour l’occasion un congé aux étudiants. Notons particulièrement le passage d’Henri Vernes à Québec le jeudi 9 avril où il passe à l’émission Panorama. Le lendemain, à l’occasion du passage de l’écrivain belge, le maire Wilfrid Hamel donne une réception à l’hôtel de ville. Les jeunes Québécois peuvent à leur tour rencontrer l’auteur le samedi 11 avril à l’Institut canadien et au Collège des Jésuites. On y projette, pour l’occasion, le nouveau film Le club des longs couteaux, première aventure filmée de Bob Morane. Henri Vernes déclare être venu au Canada pour découvrir le cadre d’une nouvelle aventure de son héros : « Ça se passera aux barrages de la Manicouagan », dit-il. Quelques jours plus tard, accompagné de Dimitri Kasan et du journaliste Léon Bernard, Henri Vernes décolle à bord d’un avion de Québécair pour visiter les barrages de la Manicouagan. Un hélicoptère conduit ensuite l’écrivain belge dans le Grand Nord, où il rencontre des Amérindiens et des chasseurs de fourrures.

Un an plus tard, Henri Vernes est de retour au Québec. Il vient présenter son dernier roman, Terreur à la Manicouagan, une aventure qui se passe dans le nord du Québec ainsi qu’à Montréal. La trame du roman se résume à la conspiration d’une obscure puissance étrangère qui désire s’emparer de l’hégémonie mondiale, ce qui suppose la destruction de Manic-5, le désormais fameux barrage, et, par là même, le Québec. Les 10 millions de lecteurs du célèbre romancier découvrent alors un des barrages les plus impressionnants au monde grâce aux descriptions contenues dans le numéro 294 de la collection Marabout Junior, préfacé par l’auteur en hommage à Hydro-Québec, aux 6 000 bâtisseurs, pionniers modernes de la Manic, ainsi qu’à la province de Québec. Nul autre que Bob Morane, ce héros légendaire, ne pouvait mieux faire connaître, par-delà les océans, le gigantisme des travaux exécutés. Pour le lancement de Terreur à la Manicouagan, une conférence de presse sous la présidence d’honneur de Guy Daufresne de la Chevalerie et de René Lévesque, alors ministre des Richesses naturelles, se tient à Montréal le vendredi 2 avril 1965 au siège social d’Hydro-Québec, boulevard Dorchester [14]. Marabout lance au même moment L’Encyclopédie en couleurs de la minéralogie. C’est le président d’Hydro-Québec, Jean-Paul Lessard, qui accueille les 200 invités, dont l’ambassadeur de Belgique, des consuls, des présidents de société et des hauts membres du clergé, ce qui démontre bien l’importance que l’on attache au lancement de ces deux volumes. On peut également reconnaître des personnages très connus comme le père Ambroise Lafortune [15] et le comédien Michel Noël [16]. Immédiatement après la présentation, l’équipe de Chez Miville de Radio-Canada procède à un enregistrement pour clôturer cette réception.

Henri Vernes revient à Montréal le 4 janvier 1969. Il remet, le 10 janvier, un prix de 6 500 $ à Pierre Rouillard, un jeune adolescent gagnant d’un jeu-questionnaire sur Bob Morane dans le cadre de l’émission Tous pour un présentée à Radio-Canada au cours des trois émissions diffusées du 24 décembre 1968 au 7 janvier 1969.

En février 1973, Kasan vend son entreprise à la Société générale d’impression, de distribution et d’éditions (Sogides), qui acquiert de la sorte les droits de marketing, de publicité, de promotion, d’étude et de choix des titres et de distribution exclusive pour le marché nord-américain. En arrimant les collections Marabout aux Éditions de l’Homme, de l’Actuelle et des Presses Libres, Pierre Lespérance, président de la société, peut se targuer d’enrichir son catalogue de quelque 1 000 nouveaux titres qui prennent immédiatement le chemin de Montréal, au 955 de la rue Amherst [17].

Conclusion

Jusqu’à la vente de son entreprise à Sogides, Kasan a multiplié les actions tous azimuts pour faire connaître Marabout. Il a proposé à la population québécoise un livre francophone à bon marché, à la portée de tous les portefeuilles. Il a ainsi contrecarré le pocket book anglophone. Son travail a permis à Marabout de s’imposer devant tous les éditeurs de langue française. Lors des premiers salons du livre à Québec, Marabout occupe une place centrale. Il est significatif de constater que même si le Québec compte à l’époque moins de cinq millions de francophones, Kasan y vend, pour la seule année 1964, plus de 1 200 000 volumes. L’ouvrage Les prodigieuses victoires de la psychologie moderne a dépassé, rien qu’au Québec, les 100 000 exemplaires vendus, principalement en raison de son succès dans les milieux éducatifs.

À l’arrivée de Dimitri Kasan au Québec, la librairie canadienne est principalement religieuse et compte très peu de livres pour la jeunesse. Avec des collections variées et des couvertures attrayantes pour les filles et les garçons, Marabout dessine les nouvelles tendances du marché. À une époque où les éditeurs québécois s’intéressent peu aux jeunes lecteurs, les Éditions Marabout leur proposent déjà Marabout Junior, avec Sylvie et bien entendu Bob Morane. Comme nous l’avons relaté, Dimitri Kasan sera toujours conscient de l’importance de la promotion pour développer sa clientèle québécoise. Cet homme appartient à la mémoire collective, car tout le monde se souvient de ses livres à 75 cents chez les marchands de tabac, ingénieusement présentés à côté du présentoir à journaux et revues. Dans le souvenir de plusieurs générations, la marque « Marabout » laisse le souvenir de ces tourniquets ou de ces « carrousels » présents dans les magasins généraux. Dimitri Kasan assure ainsi un rôle culturel majeur entre 1951 et 1973 en rendant le livre populaire grâce à ses nombreuses promotions.

Parties annexes