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Ecstasy et sexualité : une étude exploratoire au QuébecEcstasy and sexuality: an exploratory study in QuebecÉxtasis y sexualidad: un estudio exploratorio en Québec

  • Marie-Hélène Garceau-Brodeur

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  • Marie-Hélène Garceau-Brodeur
    Agente de planification, de programmation et de recherche, Direction de la santé publique, Montréal
    mhgarcea@santepub-mtl.qc.ca

Corps de l’article

Introduction

Dans le contexte social contemporain, la consommation des drogues récréatives illicites occupe une place de plus en plus significative (Hautefeuille et Véléa, 2002), et ce, plus particulièrement parmi la population de jeunes adultes âgés de 18 à 24 ans (CCLAT, 2005). Ceux-ci ont ainsi accès à de nombreuses substances présentant des effets psychoactifs variés et qui affectent les conduites et les fonctions sexuelles de multiples façons. Parmi ces drogues, la consommation d’ecstasy prend de plus en plus d’ampleur et plusieurs recherches surtout de type quantitatif ont été consacrées à l’étude de ses effets sur la réponse sexuelle. Afin de mieux cerner l’expérience sexuelle associée à cette substance, nous présenterons ici les résultats d’une recherche qualitative exploratoire, menée au Québec auprès de consommateurs d’ecstasy, au sujet de leurs habitudes de consommation et leur vécu psychosexuel.

La consommation d’ecstasy

Également appelée MDMA, l’ecstasy, une drogue de synthèse qui a une action sur deux neurotransmetteurs importants, la dopamine et la sérotonine, est classée parmi les perturbateurs du système nerveux central (SNC), tout comme le cannabis et ses dérivés, la kétamine, le LSD, le PCP, la mescaline, les champignons magiques, etc. Les substances perturbatrices du SNC agissent sur les fonctions psychiques, en altérant le fonctionnement cérébral, les perceptions, l’humeur et les processus cognitifs (Québec, CPLT, 2001). Les consommateurs d’ecstasy recherchent généralement l’effet psychostimulant et la modification des perceptions sensorielles qui sont associés à cette drogue (Llorens, 2004). Il importe toutefois de mentionner que, très souvent, un comprimé inclut plusieurs autres substances à des doses arbitraires. Ainsi, des analyses réalisées par la Gendarmerie royale du Canada sur des comprimés obtenus lors de différentes saisies montrent qu’uniquement 32 % contenaient de l’ecstasy à proprement parler. D’autres substances illicites telles que du PCP, de la kétamine et de la cocaïne ont été retrouvées dans ces mêmes comprimés (Llorens, 2004). De ce fait, il se peut que leurs effets sur la sexualité varient en fonction de la composition chimique des comprimés et il est alors difficile, en dehors d’études expérimentales, de s’assurer de la qualité du produit et des doses exactes. Ces contraintes, auxquelles s’ajoutent celles de l’évaluation des contextes de prise et la dynamique des relations interpersonnelles, peuvent limiter la fiabilité des conclusions des recherches portant sur la sexualité.

L’utilisation d’ecstasy

Sur le plan épidémiologique, les études canadiennes récentes indiquent une augmentation de l’usage d’ecstasy entre les années 1990 et 2001, qui passe de 0,6 % à 6 %, pour ensuite diminuer à 4 % en 2003 (Gendarmerie royale du Canada, 2005). Les données les plus à jour, obtenues auprès de 13 909 canadiens âgés de 15 ans et plus, dont 1 003 résidents du Québec, permettent d’estimer à 3,7 % la proportion de Québécois ayant consommé de l’ecstasy au moins une fois au cours de leur vie. Ce pourcentage est sensiblement moins élevé que la moyenne canadienne (4,1 %). Le Québec se retrouve toutefois au troisième rang, à égalité avec l’Ontario, mais devancé par la Colombie-Britannique (6,5 %) et l’Alberta (5,1 % ; CCLAT, 2004). Cette même étude permet de constater que la consommation d’ecstasy à vie est beaucoup plus importante chez les hommes (5,2 % versus 3,0 %), ainsi que chez les individus âgés de 20 à 24 ans (13,4 %). L’utilisation de cette drogue parmi les 15 à 19 ans est de plus non négligeable (10,1 %). Dans un même ordre d’idées, 1,1 % des répondants ont affirmé avoir consommé de l’ecstasy au cours des 12 derniers mois précédant la tenue de cette enquête. Cette proportion est évaluée à 1,5 % parmi les répondants de sexe masculin et à 0,7 % chez les femmes (CCLAT, 2005).

Ecstasy et sociabilité

Les études sur l’ecstasy suggèrent que cette drogue joue un rôle important dans la sociabilité des jeunes adultes. Entre autres, la recherche de Gauthier (2001) sur les modes de consommation, réalisée dans la ville de Montréal auprès de 210 hommes et femmes, dont l’âge se situe entre 16 et 32 ans, indique que l’ecstasy est fortement associée aux activités entourant les « raves », événements festifs où les jeunes se regroupent et conjuguent danse, drogues et musique techno, expérimentant des modes de sociabilité associés à des états de conscience modifiés. Dans ce contexte, la consommation d’ecstasy contribuerait à des états euphorisants et la sensation de proximité interpersonnelle serait amplifiée. Ainsi, comme le soulignent Lallemand et Schepens (2002), l’ecstasy « facilite le contact avec soi-même et l’extérieur […], développant l’empathie, la capacité de se mettre dans la peau de l’autre » (p. 142). Les auteurs soulignent également la contribution de l’ecstasy à « l’altération des sens, et singulièrement du toucher. Le goût, l’odorat sont aussi altérés, et de légères distorsions visuelles sont possibles » (p. 143). Cette amplification de la sociabilité peut expliquer l’intérêt pour cette drogue dans le contexte sexuel.

Ecstasy et sexualité

Les études qui se sont intéressées à la consommation d’ecstasy et à ses effets sur la sexualité ont porté sur deux grandes dimensions : les modulations des conduites sexuelles sous l’effet de l’ecstasy et la prise de risques face aux ITS et au VIH/sida. Nous ne retiendrons ici que de la première dimension.

Les études ethnographiques menées sur les usages et les effets de l’ecstasy mettent en évidence ses propriétés désinhibitrices qui contribuent à amplifier l’intensité des liens affectifs entre des inconnus et les rapprochements physiques qui ont souvent lieu, sans toutefois nécessairement impliquer une activité sexuelle (Gauthier, 2001 ; Joseph, 2001 ; Lépine et Morrissette, 1999). Comme le rapporte Gauthier (2001), « loin d’être un lieu où l’on drague […] les contacts physiques que l’on observe semblent plutôt de l’ordre de ce que l’on pourrait qualifier de “sensualité non génitale”. S’il demeure possible que les raveurs expérimentent leur sexualité en dehors des raves, l’événement lui-même demeure un lieu où l’activité sexuelle paraît déplacée et où la caresse est encouragée […] plutôt que l’attouchement » (p. 49-50). Néanmoins, plusieurs études ont cerné les dimensions plus directement sexuelles.

L’étude qualitative et quantitative de Hammersley et coll. (2001) montre des effets paradoxaux de l’ecstasy sur la sexualité. Ainsi, selon des répondants, la drogue accentue l’importance de la proximité physique ou, au contraire, intervient surtout sur l’intensité de l’expérience sexuelle, avec certaines modulations dépendantes du type et de la qualité de la substance absorbée. Les données quantitatives, quant à elles, suggèrent que l’alcool est plus fortement associé aux activités sexuelles que ne peut l’être l’ecstasy. Leurs analyses suggèrent toutefois que les répondants qui ont une consommation d’ecstasy moyenne mais stable, ainsi que ceux qui ont une forte consommation mais instable, sont plus enclins à avoir des relations sexuelles avec des partenaires occasionnels que les autres catégories d’usagers.

Les études plus fines, portant sur les différentes dimensions des conduites sexuelles, mettent en évidence des effets paradoxaux de l’ecstasy. Si la fréquence des activités sexuelles augmente sous l’effet de l’ecstasy (Solowij et coll., 1992), les autres dimensions sont plus problématiques. Ainsi, sur le plan du désir sexuel, des résultats contradictoires sont rapportés. Si certaines études rapportent une forte augmentation du désir sexuel chez des consommateurs lorsqu’ils sont sous l’effet de cette drogue (Topp et coll., 1999a ; Zemishlany et coll., 2001), d’autres constatent, au contraire, sa diminution (Topp et coll., 1999b). Dans un même ordre d’idées, plusieurs auteurs rapportent une diminution temporaire de la libido, chez 12 à 14 % des consommateurs, dans la période immédiate suivant l’ingestion de cette substance (Topp et coll., 1999a, 1999b ; Parrott et coll., 2001).

Les résultats sont aussi divergents lorsque les effets de l’ecstasy sur l’excitation sexuelle sont évalués. Ainsi, Zemishlany et coll. (2001) rapportent une augmentation de l’excitation sexuelle chez 40 % des hommes et 80 % des femmes interrogés. Topp et coll. (1999a), par contre, constatent que 45 % des répondants (30 % des hommes et 15 % des femmes) mentionnent des difficultés sur le plan de l’excitation sexuelle sous l’effet de cette substance. L’ecstasy diminuerait aussi de façon importante la capacité érectile de l’homme (Observatoire français des drogues et des toxicomanies et Institut de recherche en épidémiologie de la pharmacodépendance, 1999 ; Saunders, 1993). Quant à la capacité orgastique, l’étude de Zemishlany et coll. (2001) indique que la majorité des participants rapportait une augmentation de l’intensité des orgasmes, généralement retardés, alors que selon l’étude de Topp et coll. (1999a), 45 % des répondants constataient une diminution de leur capacité à atteindre l’orgasme, et ce, plus fréquemment chez les hommes que chez les femmes.

Néanmoins, malgré ces effets, le niveau de satisfaction sexuelle reste cependant très élevé, comme le rapportent Zemishlany et coll. (2001), pour 90 % des hommes et 93 % des femmes. Ces tendances rejoignent les données de Topp et coll. (1999a), qui indiquent que 7 % seulement des répondants mentionnaient une diminution de la satisfaction sexuelle lorsqu’ils consommaient de l’ecstasy.

En résumé, les recherches présentées mettent en évidence que la prise d’ecstasy a un effet désinhibiteur important chez la majorité des utilisateurs. Cet état favoriserait une sociabilité accrue lors des occasions de consommation. Toutefois, l’impact de cette drogue sur la réponse sexuelle diffère selon les études, montrant que cette substance contribue à des dysfonctions sexuelles même si la satisfaction reste élevée. Dans la perspective ouverte par ce type de travaux, nous avons mené une étude exploratoire au Québec afin de cerner, à partir d’une approche qualitative, les modalités du vécu sexuel d’hommes et de femmes qui consomment de l’ecstasy, ce qui permettra de nuancer les résultats quantitatifs obtenus et contribuer ainsi à ce champ d’études en développement au Canada et au Québec.

Méthodologie

Profil des répondants

Cette recherche qui s’est effectuée en deux temps, entre les mois d’octobre et novembre 2004 et en septembre 2005, a permis de collecter 27 questionnaires et narrations de 16 femmes et de 11 hommes portant sur leur évaluation de leur vécu sexuel lors de la consommation d’ecstasy. Au moment de l’étude, 29,6 % étaient âgés entre 18 et 25 ans, 59,3 % entre 26 et 35 ans et 11,1 % avaient entre 36 et 45 ans. Quant au niveau de scolarité, près de la moitié des répondants (40,7 %) avait une formation de niveau universitaire (baccalauréat), les femmes ayant un niveau d’éducation sensiblement plus élevé que celui des hommes (tableau 1).

Tableau 1

Caractéristiques sociodémographiques

Caractéristiques sociodémographiques

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Collecte des données

Afin de recueillir des témoignages sur la sexualité et la consommation d’ecstasy de même que sur le vécu psychosexuel des consommateurs, l’approche privilégiée s’est inspirée d’une méthodologie basée sur l’utilisation du courrier électronique comme mode de collecte d’entretiens ou de narrations touchant le domaine psychosocial (Olivero et Lundt, 2004). Ainsi, dans un premier temps, une lettre a été adressée par la chercheuse, via le courrier électronique, à toutes les personnes composant son carnet d’adresses. Cette lettre comprenait des informations sur le but de la recherche, ainsi que les exigences éthiques rattachées à la confidentialité et à l’anonymat. De plus, un formulaire de consentement était joint, confirmant l’acceptation de la personne répondante à l’utilisation de ses réponses par l’apposition d’un X à la fin du questionnaire complété. Les membres du réseau étaient conviés à transmettre cette information à leur propre réseau de connaissances afin d’élargir le bassin de répondants. Tous étaient invités à retourner le questionnaire à l’adresse de courrier électronique de la chercheuse. Afin de préserver l’anonymat des répondants, dès la réception du questionnaire, l’adresse de courrier électronique des répondants était éliminée. Par la suite, un code numérique était attribué au questionnaire, en tenant compte du sexe du répondant et de l’ordre de réception des questionnaires. À cause des limites dans la constitution de l’échantillon et des biais dans le taux de réponses, ces résultats ont une valeur exploratoire, d’autant que cette approche méthodologique se fonde sur l’analyse du texte fourni par les participants, sans pouvoir approfondir le contenu comme c’est le cas dans le contexte d’entrevues plus élaborées, ce qui empêche d’assurer l’atteinte d’une saturation. Par ailleurs, les modes de polyconsommation n’ont pas été évalués précisément, ce qui peut aussi intervenir sur les modulations de la sexualité.

Le questionnaire sociodémographique comprenait les questions à choix multiples suivantes : sexe, âge, niveau de scolarité, fréquence de consommation d’ecstasy depuis les six derniers mois, nombre moyen de comprimés consommés à chaque occasion et contextes de consommation. La question ouverte visant à cerner les enjeux sexuels était la suivante : « Quelle influence a l’ecstasy sur la façon de vivre votre sexualité (masculinité/féminité, relations interpersonnelles, érotisme) lorsque vous en avez consommé ? » Les participants avaient une totale liberté quant à la longueur de la longueur de leur réponse. Les données qualitatives ont été catégorisées, en fonction des thèmes saillants (influence sur la sociabilité sexuelle, états de conscience modifiés, types d’activités sexuelles, fréquence et intensité des relations, réponse orgastique, développement des compétences, malaises psychologiques et physiques) et codifiées à l’aide du logiciel Atlas.ti 5.0.

Résultats

Profil de consommation des répondants

Selon les données recueillies, 74,1 % des répondants ont consommé de l’ecstasy moins de cinq fois durant les six mois précédant l’étude. Les différences entre les hommes et les femmes sont très réduites (respectivement 75,0 % et 72,7 %). La fréquence de consommation durant cette même période laisse paraître les tendances suivantes : la consommation élevée d’ecstasy (cinq fois ou plus) est le fait d’un nombre minime de répondants. Ainsi, quatre répondants disent avoir consommé de l’ecstasy entre cinq et dix fois, deux en ont pris entre 11 et 15 fois au cours de la même période. Un seul répondant mentionne en avoir consommé plus de 20 fois durant les six derniers mois. Le nombre de comprimés ingérés à chaque occasion montre la distribution suivante : un peu plus de la moitié des répondants (51,9 %) mentionne consommer un seul comprimé chaque fois, alors que 44,4 % disent en prendre deux ou trois en moyenne. Un seul participant mentionne en prendre plus de trois comprimés à toutes les occasions. Les contextes de consommation sont multiples, les plus fréquents pour les répondants étant la participation à des raves (59,3 %) et la fréquentation des after hours (51,9 %), des discothèques généralement sans alcool, ouvertes après la fermeture des bars réguliers. Certains consomment également dans des discothèques (14,8 %), alors que 7,4 % prennent parfois de l’ecstasy à leur domicile. Une minorité en a consommé lors d’occasions spéciales, telles que la fierté gaie (6,25 %) et dans un bar thématique (3,7 %). Un répondant rapportait un usage thérapeutique pour soigner un mal de dos. La majorité des répondants (63 %) en a consommé avec leur partenaire sexuel et 51,9 %, en compagnie d’amis (tableau 2).

Tableau 2

Profil de consommation

Profil de consommation

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Les effets de l’ecstasy sur la sexualité

Les récits des répondants indiquent que cette substance influence l’expression de la sexualité. Elle semble de façon générale augmenter la conscience corporelle et les affects tels que le désir sexuel et le plaisir, mais aussi la quête de la tendresse qui devient dominante : « Tout semble être amplifié, que ce soit en ce qui a trait au désir, au plaisir et à l’envie » (Simon) ; « En tant que femme, on se sent plus chaude, plus érotique […]. [ Le] besoin de tendresse [et de] chaleur humaine [sont plus forts]. [L’ecstasy permet] d’exciter nos sens finalement... » (Julie).

L’acuité des sens ainsi que la perception des dimensions non verbales dans la communication interpersonnelle sont aussi rapportées, tout comme l’attention aux nuances du langage corporel : « Plusieurs petits détails qui sur l’ecstasy sont considérés comme des préliminaires passeraient presque complètement inaperçus à jeun. Par exemple, un regard, un effleurement additionné d’un regard. C’est un peu difficile à décrire, mais c’est comme si la personne communiquait beaucoup par des gestes simples et sans paroles » (Annie-Claude). Ces réactions semblent toutefois modulées par les relations interpersonnelles et les objectifs de la rencontre poursuivis : « L’ecstasy demeure une drogue très érotique, mais tout dépend qui sont les personnes présentes et les buts de chacun » (Amélie).

La sensualité est aussi accrue et s’accompagne d’une sensibilité épidermique qui favorise le rapprochement physique et sensuel. Plusieurs répondants, hommes et femmes, rapportent ainsi une prédilection pour les pratiques érotiques qui renvoient à la dimension tactile (toucher, caresses, massages), de façon mutuelle ou réciproque, et qui peuvent se prolonger dans le temps sans créer de satiation ou d’ennui : « En ce qui me concerne, il y avait une plus grande érotisation lors de mes rapports. En d’autres termes, l’important n’était pas le plaisir sexuel en soi, mais plus la compagnie de l’autre personne » (Julien) ; « On a envie de se faire toucher, de se sentir désirée... La tendresse est de mise, la douceur des caresses » (Julie) ; « J’aime coller, caresser, masser, et cela, sans me tanner » (Stéphane) ; « Beaucoup plus de sensualité. Même des fois, on ne baisait pas. Juste se faire caresser te donne un feeling extra. On s’huilait tout le corps. On pouvait passer des heures à se caresser » (Andrew) ; « Ce n’est pas la pénétration qui me fait vibrer, mais davantage l’exploration de toute la surface recouverte de peau » (Tina).

Cet abandon corporel où la sensibilité épidermique domine s’accompagne par ailleurs d’une réduction des inhibitions sexuelles, ce qui contribue à une liberté dans l’exploration de nouvelles expériences érotiques plus poussées : « Lors de la consommation d’ecstasy, j’ai remarqué une disparition des barrières psychologiques et des préjugés concernant la sexualité » (Julien) ; « Lors de la consommation d’ecstasy, j’ai vécu ma sexualité avec une plus grande ouverture d’esprit. J’ai essayé plusieurs trucs qui ne m’ont pas laissée indifférente » (Marie-Ève) ; « Lorsque j’ai des rapports sexuels sur l’ecstasy, on dirait que je n’ai presque plus de tabous, je suis très à l’aise et j’ai le goût de tout essayer » (Michèle).

L’ecstasy contribue ainsi à réduire les barrières physiques et les sentiments de gêne, favorisant pour certains des relations à plusieurs dans un contexte sensuel, y compris entre hommes : « [C’est] une façon pour moi de redécouvrir le charme invincible du baiser, du massage à plusieurs individus et à plusieurs mains, une avenue permettant à un couple ou à des individus consentant d’explorer l’univers inépuisable des sens » (Tina) ; « [L’ecstasy] inhibe de façon marquée ma gêne ainsi que la façon dont je pourrais normalement me sentir vis-à-vis le massage, les attouchements ou les activités sexuelles ou à caractère sexuel entre plusieurs personnes. […] Bien que n’ayant aucun effet sur mon désir sexuel en ce qui concerne les hommes, je me sens tout à fait à l’aise de masser/toucher ou de recevoir des massages d’autres hommes » (Simon).

La fréquence des relations sexuelles sous l’effet de l’ecstasy semble également augmenter, tout comme la multiplicité des partenaires, alors que de nouveaux plateaux d’intensité sexuelle peuvent être expérimentés : « Mes relations interpersonnelles ont du coup changé. Je me suis mis à fréquenter la communauté des raves, faire l’amour un peu partout, avec un peu n’importe qui » (Jean) ; « Les moments plus génitaux de la sexualité sont aussi vécus plus intensément » (Annie-Claude).

Des pratiques considérées comme déplaisantes dans des conditions normales prennent pour plusieurs répondants une importance marquée, en particulier chez les femmes qui peuvent dans certains cas expérimenter des pratiques sexuelles plus extrêmes comme le fisting : « Ordinairement, je n’aime pas le cunnilingus, mais sur l’ecstasy, j’adore ça, je ne suis plus capable de m’en passer […] Ce qui est tout le contraire de mes relations sexuelles sans drogue » (Danielle) ; « Une pratique sexuelle que je ne ferais pas à jeun est le “fisting”. Je n’ai jamais eu de fantasme là-dessus avant de l’avoir essayé par hasard dans une soirée d’E[cstasy] au début de ma relation. Je croyais qu’aucune femme ne pouvait vraiment aimer cela et que je n’étais pas une fille comme ça. J’ai été la première surprise ! Ce que j’aime c’est que c’est difficile physiquement et mentalement et que ça exige un fin équilibre entre la maîtrise de soi et le laisser-aller. J’aime aussi la durée de temps plus prolongée que le “fisting” exige » (Katy). Les expériences sexuelles sous l’effet de l’ecstasy contribuent, chez plusieurs répondantes à la découverte et à l’acquisition de nouvelles compétences personnelles sur le plan des stratégies de séduction et de l’affirmation de la féminité qui deviennent alors intégrées aux scénarios sexuels quotidiens : « Depuis ces “sexpériences”, j’ai appris à me sentir désirable, attirante, sexy et femme ! » (Tina) ; « J’ai essayé plusieurs trucs qui ne m’ont pas laissée indifférente et que je peux répéter par la suite dans ma sexualité de tous les jours » (Marie-Ève).

Pour plusieurs répondants, la réponse orgastique s’est amplifiée et les femmes rapportent vivre des orgasmes multiples et intenses : « Je dirais que les préliminaires eux-mêmes nous mènent à des orgasmes multiples » (Tina) ; « [J’ai obtenu] des orgasmes hyper intenses et à répétition » (Catherine). Dans cette perspective, l’usage de l’ecstasy semble contribuer à améliorer la vie sexuelle et la rendre plus satisfaisante : « Le Nirvana sexuel quoi ! » (Catherine) ; « Ma partenaire et moi adorons faire l’amour sous l’effet de l’E[cstasy] » (William).

À côté de ces effets positifs, d’autres plus problématiques sont relatés. Ainsi, pour certains, l’orgasme semble peu affecté, toutefois, des hommes rapportent des difficultés à l’atteindre : « Si j’avais [des relations sexuelles], j’avais beaucoup de difficulté à venir » (Andrew) ; ou font état d’une atténuation passagère de la réponse érectile attribuée à la composition du comprimé d’ecstasy ingéré.

À la suite d’activités sexuelles trop intenses, des répondants, hommes et femmes, font mention de blessures et des douleurs génitales, qui peuvent les affecter pour un temps, sans remettre cependant toujours en question leur motivation à consommer de l’ecstasy : « Ça ne me dérange pas d’avoir mal quatre-cinq jours à la suite d’une soirée de sexe extrême. Au contraire, ça me ramène à la soirée et me fait sourire de plaisir. Je donne des jours off à mon corps et commence à fantasmer à la prochaine soirée dans environ cinq mois. Je ne compte pas m’ennuyer de ce côté d’ici là non plus » (Katy) ; « Sauf au réveil. J’ai senti une irritation du pénis : Une semaine irrité donc très sensible, aucune relation possible » (Sébastien). Des malaises psychologiques à la suite d’expériences sexuelles sous l’effet de l’ecstasy peuvent aussi être expérimentés, des sentiments de vacuité pouvant succéder aux états de conscience altérés provoqués par l’ecstasy : « Cependant, au réveil, il y a toujours la même rengaine, une sensation superficielle et irréelle. C’est comme si nous avions été des imposteurs tout au long de notre relation sexuelle ou plutôt de notre relation sensuelle. Pendant le trip, on se sent les tops. Mais après, on feel un peu cheap et surtout ordinaire » (André). Des activités sexuelles excessives, comme le rapporte une répondante, peuvent finir par créer une aversion à leur endroit et contribuer à une réorientation de la vie sexuelle vers des formes jugées moins superficielles et plus intimes : « Sérieusement, des trips [sexuels] j’en ai fait en masse. Ça ne me tente plus de finir mes fins de soirée à [avoir des relations] à trois ou six, gars et filles. Ça fait au moins cinq ans que je me sens comme ça. Et depuis que j’ai rencontré l’homme de ma vie, j’ai le goût d’essayer la monogamie. J’ai essayé trois, quatre fois des trips à trois avec lui… Mais ça ne me tente plus de le partager avec toutes mes amies ou vice versa ! » (Katy).

Discussion et conclusion

Malgré les limites méthodologiques de cette recherche qui se veut exploratoire (recrutement par boule de neige et analyse de récits reçus sur Internet à partir d’une question de départ), il est possible de dégager à partir de l’analyse de ces témoignages des convergences avec les études effectuées dans d’autres contextes. La consommation d’ecstasy s’effectue ainsi dans plusieurs contextes, mais en particulier dans celui des raves où il joue un rôle de sociabilité importante (Gauthier, 2001). Pour la majorité des répondants, son usage renvoie à l’ingestion d’un comprimé à chaque occasion et dans les six mois précédant l’étude, la fréquence était de cinq prises ou moins, ce qui suggère que cette substance est consommée de façon intermittente et à des occasions plutôt ritualisées. Tout comme le rapportent Gauthier (2001), Joseph (2001), Lallemand et Schepens (2002) et Lépine et Morrissette, (1999), l’ecstasy, chez nos répondants, contribue à réduire les inhibitions interpersonnelles et sexuelles, et amplifie les composantes sensuelles de la rencontre sexuelle. La communication interpersonnelle se fonde ainsi sur des activités fondées sur le toucher, les caresses ou le massage. Les dimensions sexuelles et génitales ne sont cependant pas absentes et plusieurs répondants rapportent l’élargissement du registre de leurs pratiques sexuelles sous l’influence de l’ecstasy et la mise en place de nouveaux scénarios sexuels. Le désir et l’excitation sexuelle semblent aussi amplifiés, ce qui rejoint les conclusions de Topp et coll. (1999a) et de Zemishlany et coll. (2001). Quant à la réponse orgastique, comme le constatent ces derniers auteurs, elle semble aussi augmentée chez nos répondantes alors que quelques hommes rapportent, dans certains cas, des troubles de l’érection et de l’éjaculation. La fréquence des relations sexuelles est aussi augmentée pour quelques répondants et le niveau de satisfaction liée aux activités sexuelles et sensuelles est élevé pour plusieurs, ce qui rejoint les conclusions des travaux de Solowij et coll. (1992), Topp et coll. (1999a) et Zemishlany et coll. (2001).

Nos données font cependant apparaître des dimensions qui ne sont pas rapportées dans les recherches sur l’ecstasy. En effet, à la suite des activités sexuelles trop intenses, des répondants rapportent des inconvénients physiques touchant les zones génitales (blessures, douleurs) qui peuvent affecter leur bien-être sexuel pour des périodes plus ou moins longues. Il serait important, dans des recherches ultérieures, de mieux cerner ces répercussions à court et à long terme. Les effets d’aversion liés à une trop grande participation à des activités sexuelles demanderaient aussi à être mieux évalués. Une autre dimension à explorer de façon plus approfondie porte sur les stratégies de protection contre les infections transmissibles sexuellement et le VIH/sida. Comme le suggèrent plusieurs études, réalisées surtout auprès de populations d’hommes d’orientation homosexuelle consommant de l’ecstasy (Klitzman et coll., 2000, 2002 ; Mattison et coll., 2001), la fréquence d’utilisation de cette drogue avait une influence sur l’adoption de comportements sexuels à risque. Dans notre étude, la question de la prévention a été très peu soulevée et les rares répondants qui en font mention disent bien se protéger. Il serait aussi important de mieux cerner les effets de l’orientation sexuelle et de l’origine ethnoculturelle sur ces configurations, tout comme la durée d’utilisation de cette drogue et d’autres substances, de même que les modes de polyconsommation que quelques répondants ont mentionnés, pouvant influencer les réactions sexuelles. Ces études complémentaires permettraient de développer des interventions mieux ciblées, visant à promouvoir le maintien d’une santé sexuelle parmi la population de consommateurs d’ecstasy. La discussion des enjeux importants qui sont liés à la consommation de cette substance à court et long terme permettrait aux usagers actuels et potentiels, en particulier les adolescents et les jeunes adultes, de mieux cerner l’influence de l’ecstasy sur le vécu sexuel et d’en évaluer les risques de façon plus exacte.

Parties annexes