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Comptes rendusReviews

Éthique des rapports Nord-Sud. Regards croisés. Dirigé par † Gérard Verna et Florence Piron (Québec, 2010, Presses de l’Université Laval. Pp. 380. ISBN : 978-2-7637-8992-7).

  • Kenrick Demesvar et
  • Samuel Régulus

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  • Kenrick Demesvar
    Université Laval

  • Samuel Régulus
    Université Laval

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L’ouvrage Éthique des rapports Nord-Sud. Regards croisés est paru en 2010 aux Presses de l’Université Laval. Si le titre de l’ouvrage est déjà en lui-même très évocateur, l’image de la page de couverture est aussi significative puisqu’elle représente une foule en liesse portant des couleurs différentes et allant dans une même direction. Elle évoque l’idée que le monde est constitué de pays de tailles et de poids politiques et économiques différents, mais que tous sont appelés à collaborer de manière équitable, puisqu’ils ont tous des destins communs.

Paru sous la direction du regretté Gérard Verna, professeur titulaire au Département de management de l’Université Laval, et de Florence Piron, professeure agrégée au Département d’information et de communication, avec la collaboration de Corinne Béguerie, cet ouvrage de 362 pages se veut un manuel de réflexion sur la composante éthique des relations entre le Nord et le Sud, ou entre les riches et les moins riches. Divisé en quatre parties, cet ouvrage est constitué de seize contributions toutes plus originales les unes que les autres. Ses différents auteurs se sont intéressés à ce qu’est l’éthique et ses enjeux en économie et en politique. En passant en revue les grandes crises économiques du monde actuel, les dérives boursières, les scandales politiques, les délits d’initiés, la corruption, ainsi que diverses situations pratiques à travers le monde, ces auteurs n’ont pas hésité à pointer du doigt les inégalités entre les pays du Nord et ceux du Sud. Dans leurs propos, il est clairement établi que l’éthique est une chose complexe et qu’elle dépend fortement de notre culture et de notre histoire.

L’éthique est définie sous la plume de Florence Piron comme étant à la fois un domaine de réflexion qui suscite une prise de conscience de l’interdépendance entre les pays et les humains, mais aussi un outil de combat et de participation des acteurs (à travers la société civile organisée) pour faire pression sur les États afin que ceux-ci puissent faire des choix moraux et acceptables. Pour elle,

il ne s’agit pas de porter des jugements confortables, après coup, sur ce qui était bien ou mal ; il s’agit plutôt de proposer de réfléchir au monde actuel autrement qu’en termes purement économiques ou diplomatiques et de mettre en lumière les valeurs qui sous-tendent les choix effectués et les options possibles pour l’avenir. Plus précisément, il s’agit de rappeler, encore une fois et toujours, que les humains qui partagent actuellement la planète sont égaux en droits et en dignité et que leur vie a la même valeur infinie, qu’ils naissent dans un pays du Nord ou dans un pays du Sud, qu’ils soient millionnaires ou dans la misère, bardés de diplômes ou analphabètes, unis dans de puissants lobbys ou « sans voix » (2).

En se référant à la Déclaration universelle des droits de l’Homme, l’auteure pense qu’aucune éthique de responsabilité ne peut naître d’une « attitude d’indifférence à la souffrance d’une immense partie de l’humanité, attitude immorale entre toutes » (2). Elle évoque le concept de « capabilité » développé par l’économiste Amartya Sen pour faire comprendre qu’il peut exister un minimum de bien-être social, politique et économique, permettant à une personne d’avoir une vie digne et satisfaisante. Cette dernière peut être évaluée autrement que par le modèle de la performance mesurée à partir des indicateurs abstraits (PNB, PIB, longévité, taux d’analphabétisme, etc.) qui ne reflètent pas toujours les conditions réelles de vie et d’existence des individus. Enfin, elle rappelle le concept de « développement durable ou soutenable » proposé par le rapport Brundtland, adopté à la Conférence de Rio en 1992, qui invite les pays du Nord et du Sud à se solidariser face à des périls communs.

De son côté, Gérard Verna démontre assez clairement que les inégalités politiques et économiques résultent de pratiques et de cultures différentes selon les pays. Partant des idées du sociologue Max Weber, pour qui « la forme la plus courante la légitimité, c’est la foi dans la légalité » (11), Verna invite à établir une distinction entre les notions de « légalité » et de « légitimité ». Il propose une réflexion sur ces notions en analysant des situations de violence légale, d’informalité et de criminalité en France et dans le monde contemporain. Son analyse permet de caractériser différents types de manquement à l’éthique au sein des rapports nord-sud, lesquels sont typiques de notre époque. Il pense que « chaque nation s’est historiquement constituée en établissant le consensus de la plus large fraction possible de ses membres autour d’un ensemble de valeurs » (11) régi par la loi majoritaire. Il rappelle que tous les États ne sont pas dirigés par des démocraties dans lesquelles l’autorité légale résulte d’un compromis entre des options différentes et des valeurs partagées, et est sujette à des contrôles par un parlement. Il croit que la loi n’est pas forcément l’expression unanime de ce qui est bien. Imposer le respect de la loi avec toute la rigueur des moyens de l’État n’est dès lors plus un exercice accepté aussi passivement qu’autrefois par la population. L’auteur propose une classification originale de différentes actions possibles dans une société en fonction des notions de légalité et de légitimité comme critères de référence (des actions normales, évidemment conformes à l’éthique, et des actions partiellement ou totalement inacceptables sur le plan éthique).

Les lecteurs sont invités à consulter les résumés des différentes parties de l’ouvrage dressé par Corinne Béguerie dans lesquels elle retrace les propos des autres chercheurs qui ont participé à cette étude sur l’éthique et les actions des pays du Nord vis-à-vis du Sud. Elle reprend l’utilisation de la classification proposée par Verna qui a servi de grille d’analyse aux autres auteurs. En effet, la première partie du texte traite des enjeux éthiques liés aux inégalités politiques et économiques entre les pays du Nord et les pays du Sud avec les contributions de Marie-France Lebouc sur la complexité de l’intervention humanitaire (37-58), d’Amel Maaouia dans son bilan sur la mouvance altermondialiste (59-70), de Pierre-Sébastien Fournier, Lise Chrétien et Marie-Ève Lécine dans leurs analyses de la gestion des ressources humaines en rapport à l’éthique (71-90). La deuxième partie de l’ouvrage développe les enjeux éthiques liés aux efforts de régulation des rapports Nord-Sud avec les contributions d’Olivier Boiral sur le rapport de la normalisation et le développement durable dans les pays du Sud (93-108), de Paul Alexander Haslam sur la responsabilité sociale des entreprises dans les relations Nord-Sud (109-138), de James Crombie qui traite des biberons et des substituts industriels du lait maternel qui envahissent les pays du Sud (139-153), de Bassirou Diène et Charles Moumouni dans leurs propos sur l’aide au développement et à la démocratie en Afrique (155-170). La troisième partie de l’ouvrage discute des enjeux éthiques liés à la circulation des personnes entre le Nord et le Sud avec les communications de Jean-François Thilbault sur les interventions humanitaires armées (173-184), de Gilles Breton et Michel Lambert sur les risques du « Brain drain » (185-206), d’Eugénie Depatie-Pelletier sur les principes éthiques sous-jacents au traitement des travailleurs étrangers sous permis temporaire au Canada (207-215) et de Pascale Marcotte sur le tourisme au Sud (217-234). Enfin, la quatrième partie de l’ouvrage développe les enjeux éthiques liés à la culture et aux rapports entre les savoirs du Sud et ceux du Nord avec les contributions d’Agusti Nicolau-Coll sur les Droits humains et la diversité culturelle (237-254), de Pierre Beaucage sur le relativisme culturel (255-279), de Francine Saillant sur le rapport entre le savoir, l’éthique et le postcolonialisme à partir d’un ensemble de chroniques de la recherche ordinaire dans un pays du Sud (281-304) et de Marconi Pequeno sur la conjoncture internationale et le destin du peuple brésilien (p 305-323).

En somme, ces contributions s’appliquent à identifier les valeurs morales, légales et légitimes d’un ensemble d’actions qui permettent de jeter des regards croisés sur notre monde. Cet ouvrage invite donc à reconnaître que les inégalités politiques et économiques sont loin d’être aplanies entre les pays du Nord et les pays du Sud, et risquent fort de se maintenir, voire de croître, même si on voit quelquefois des actions en vue d’améliorer les rapports. L’initiative visant à instituer une conception multiculturelle des droits de l’Homme, basée sur les idées de respect de la différence et de la convivialité solidaire entre les peuples de la planète, est tout à fait nécessaire, mais est loin d’être suffisante pour régler le problème. En ce sens, la société civile mondiale a un rôle important à jouer pour influencer les décisions des États dans le sens d’un meilleur rapport fondé sur l’éthique entre les pays du Nord et ceux du Sud.