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« Petits poèmes animaux »

  • Paul-Marie Lapointe

Présentation

Les poèmes de Paul-Marie Lapointe que nous présentons proviennent d’un fonds privé appartenant à la succession de l’écrivain et ont été généreusement offerts pour publication à la revue Études françaises par madame Gisèle Verreault-Lapointe, à qui nous tenons à exprimer ici nos plus vifs remerciements. La boîte d’archive dans laquelle ils sont conservés réunit différents projets d’écriture du poète encore mal identifiés, l’ensemble des documents qui y sont regroupés n’ayant pas fait l’objet, au moment où je les ai consultés, en septembre et novembre 2011, d’un inventaire systématique. Divers textes, sous forme manuscrite et dactylographiée, appartenant à des époques différentes, s’y trouvent ainsi consignés. Ont été déposés dans cette boîte, selon les renseignements fournis par madame Verreault-Lapointe, les projets d’écriture (dont certains anciens et inachevés, d’autres « actifs » jusqu’à son décès) que Paul-Marie Lapointe avait choisi de garder auprès de lui après le legs important de ses archives à la Bibliothèque nationale du Québec. Les poèmes que nous publions ici sous le titre « Petits poèmes animaux », formés d’une suite de feuilles volantes non numérotées, sont regroupés dans un dossier bleu qui ne porte aucune mention particulière. Les collages du jeune Frédéric Lapointe, qui sont à la source de certains de ces poèmes, de même que des similitudes formelles entre ces textes, incitent à penser qu’ils ont tous été écrits à la même époque, soit durant les années 1975-1976 [1]. L’ordre de leur présentation respecte celui dans lequel ils ont été retrouvés. Plusieurs questions subsistent par ailleurs, notamment quant au titre lui-même, « Petits poèmes animaux », écrit de la main de Paul-Marie Lapointe, qui figure entre guillemets sur la boîte d’archive. Doit-il être considéré comme celui que le poète voulait attribuer à cette suite de poèmes, ou agit-il plutôt simplement comme indice mémoriel ? S’il est indéniable que ces poèmes, réunis par ce titre, formaient aux yeux de l’écrivain un ensemble, il reste toutefois difficile aujourd’hui d’établir avec exactitude leur ordonnancement ou les circonstances de leur rédaction.

GillesLapointe
Couverture de Paul-Marie Lapointe et Claude Gauvreau. Inédits,                Volume 48, numéro 1, 2012, p. 5-179, Études françaises

Corps de l’article

requin sous la mer
tu n’es rien car
grâce au soleil
je te vois

L’orignal porte en lui ses bois
ses forêts sa lune
pour peupler la nuit
pour calmer sa faim l’angoisse
qui fige le sang
l’eau noire de l’hiver

Orignal, sans date, collage, papier carbone de Frédéric Lapointe et poème de Paul-Marie Lapointe (21½ × 23½ cm)

© Succession Paul- Marie Lapointe
Orignal, sans date, collage, papier carbone de Frédéric Lapointe et poème de Paul-Marie Lapointe (21½ × 23½ cm)

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Girafe, sans date, collage, papier carbone de Frédéric Lapointe et poème de Paul-Marie Lapointe (28 × 21½ cm)

© Succession Paul-Marie Lapointe
Girafe, sans date, collage, papier carbone de Frédéric Lapointe et poème de Paul-Marie Lapointe (28 × 21½ cm)

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que faire,
se dit la girafe,
quand on est
la seule girafe
à deux pattes
sous le soleil ?

désir désir
effeuille-toi serpent
où que tu sois
auteur de mes doigts
mer nuage miroir  ?

des animaux dans la plaine
hippopotame grand singe et
le V de la chauve-souris
surgie du petit carré de la nuit

la terre à crevasses
à peau d’hippopotame sec
la terre gercée
la terre sèche
la terre d’ombre déchirée
qui est là-dessous

le jour commence toujours de la même façon avec l’apparition des
collines trouant la brume comme des soleils levants… des chiens
aboient dans le silence  les grillons grillent déjà.
quelle simplicité la vie ! Rien n’importe sinon d’assurer la survie ;
bouffe et tout puisque  les motifs s’imposent.
audacieux pèlerinage dans les grottes inférieures  les saintes se
sont abandonnées au doux agneau, douces toisons, douces toisons 
s’agitent les jolies, doigts caressants de toutes.
— je peins des cou[c]hants  touchants,
pour les madames d’ouestmont
quand elles regardent par les fenêtres
à leur pied
le monde

 
les animaux sont dans la plaine
hippopotames grands singes et
d’une chauve-souris
le V
qui serait surgie d’un petit carreau de nuit dans le ciel

la terre crevassée comme une peau d’hippopotame
la terre fendillée comme une lèvre
la terre aux nervures de ver et de sécheresse
la terre d’ombre déchirée
qui est là-dessous

Aube

vaporeuses
les collines de fruits de vapeur
avancent à peine
dans l’aube

 
abandonnant dans l’espace oublié de la nuit
l’oubli d’elles-mêmes
 
 

AUBE

vaporeuses
les collines de fruits
bougent à peine
dans l’aube
dans l’oubli d’elles-mêmes

MATIN
 
vaporeuses
les collines de fruits
avancent peu à peu
dans l’aube
dans l’oubli d’elles-mêmes

léda nocturne
oiselle aux volutes fantômes
si le vent
le mouvement de la mer
épouse l’étoffe dont
le rêve se revêt

tout le jour courir
sur une patte ou deux
ou quatre
arc ou ballon
chemin de fer
quel été nous avons
quel piano pour jeu

tombée d’un ciel de granit
et de pluie,
la giration des astres
à la façon de l’escargot
cheminant chez les hommes

 
immobile l’eau révèle que,
la masse de roc et de terre
à la plaine arrachée, un lac
y prend place, dont le lit
au profil de la montagne
correspond, le volume opaque
n’étant qu’illusion de l’eau,
matrice exacte d’une forme
à la très aérienne présence

très lourde nuit rabougrie
pied d’éléphant menaçant le fruit
si ne la dévorait bientôt
sa substance même
étoiles
miroitements d’astres sur l’étang
villes allumées

 
de sorte que l’aube soudain
s’offre aux lèvres

le vent dans le vert imagine la mer
férocité des lames
fruits noirs tombés de l’ombre
et les corps levés soudain

 
rien n’empêchera
la venue de mai

UN JOUR UN AUTRE

 
à dévorer : lourde
la poutre dans l’oeil de la lune
(en conséquence et vue d’ici une paille)
par le requin quadrupède
et l’éléphant carnassier
par l’ours solaire
le pointilleux alligator

 
mais déjà se corrode la nuit
où régnaient les fantômes
figurations diverses du cauchemar géomètre

 
ronge-moi aube de rouille
acide matinal
qui rend au blanc l’image
et la chair
à la poussière originelle

sorciers de l’île. à travers champs des paumes de peau tenant une dague. où
est le diable ? alors
par les blessures mortelles du spectre, loup-garou se consumant dans
la pierre, feu follet qui ferait l’ange déchu parmi les ailes, apparais-
sent les trouées dans les corps
coulées de lave dans l’iceberg, explosions solaires, abysses de la soif,
archipels de cendre et de tisons

par où pénètre le soleil
en l’abri vulnérable ?
par la faiblesse de l’oeil
la bouche rieuse

 
mise au monde
cela surgit avec un cri
dans le sang la vie
(dans l’eau de naître
poisson en terre
déjà faut-il mourir ?)

par où pénètre le soleil ?
avec lui la ville l’espèce
les armures de la neige
la poussière et les chaînes

 
dans les parois de l’âme
se brisent les glaces
« qui est la plus belle ?
chère âme
princesse éclatée ? »

 linéaire l’eau frêle
 qui porte les continents la pierre
et l’Éternité bouche obscure

 un friselis de l’espace solaire
 où les points d’ombre dans le désert
 bercent leurs palmes

 (à peine posés là oasis
 d’où contempler la déchirure terrestre)

 
 soulèvement minutieux de l’onde
 entre les corps
 ce qui lie la jonque et la mère
 et les arrache l’une de l’autre

 cri blanc

midi soir et matin

 
la plus haute tour
se penche tant
qu’elle invente trois fois l’horizon

l’eau de l’amante est une estampe de pluie qui
 me ronge le sang
coque fragile ainsi que la pierre d’éternité
s’érodant planète rongée d’un pôle à l’autre
entre le soleil et nous l’équatoriale césure
 franchie par les champs
 les cordillères
 les typhons sur la mer
depuis le ciel ouvert le pointillé de la crête
 à ce point-ci du jour et de l’année jusque
 dans l’abîme nocturne où s’immobiliserait
 l’astre sans doute s’il allait cesser de
 chavirer
coeur éteint lave poreuse aux flancs des cratères
forêts emportées peuples détruits
la cendre la cendre toujours

 
puis les veines commencent à bruire
ruisselets sous la peau
dans les creux tendres du joli corps mouillé
ce matin

ardoise déchirée où je m’inscris
maya
quel est mon nom
à dresser dans la pierre entre les fleurs vives
et les terres séchées
tête borgne
avec un seul oeil désabusé sur l’empire

 
grande moue blanche
lèvre amère aux bandelettes poreuses

 
une lame d’acier vertical
à l’écart
une lame d’obsidienne
la nuit mangée déjà par la peau
par le satiné matin rosissant
se rogne

tôt ou tard m’atteindra la gueule
le discours assassin

un peu d’air s’il vous plaît
mon dernier souffle

lune oiseau poisson
caraïbes passé l’hiver passé le fiel
fille corail palmier
tout le miel une seule abeille

———————————————

bouche pour aspirer le ciel
bouche pour crier peu à peu
bouche pour bouche

 
bouche dans la pierre rousse
bouche parée de dentelles
bouche sous regard doux
bouche au collier de jade
bouche à l’oreille tendue

 
bouche petit puits où palpite l’eau douce
bouche tendre abîme où je m’abîme
bouche solaire bouche de nuit
bouche pour effarer les ombres
bouche en larmes
bouche au beau rire
bouche où je m’assoiffe
bouche où je péris corps et biens
bouche

L’OEUF

 
Que tient la main (ce qu’on aperçoit de profil
 entre l’index et le pouce)  ?

 
rose
aux veines fragiles
— sédiments sans doute et très secrets bien que par
 les apparences trahis —
parallèlement posés à la surface polie de la forme
ainsi prisonnière (mais avec tendresse tenue
 sans passion hormis l’insistance qu’il faut
 pour ne point laisser tomber la proie
 l’animale
 sinon pour l’émoi de part et d’autre
 que provoquerait le geste
 s’il advenait que)

or
immobile est le destin

oeuf que du marbre tira l’activité de l’artisan
ainsi que d’une poule
 l’oeuvre

Parties annexes