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Présentation

Un siècle de physiognomonie

  • Valérie Stiénon et
  • Érika Wicky
Couverture de La physiognomonie au <span class="petitecap">xix</span><sup>e</sup> si&#232;cle&#160;: transpositions esth&#233;tiques et m&#233;diatiques,                Volume 49, numéro 3, 2013, p. 5-166, Études françaises

Corps de l’article

Dès les premières traductions françaises des traités de Lavater à la fin du xviiie siècle, la physiognomonie prend une place prépondérante dans la pensée et les arts en France. Appuyées par la diffusion des études phrénologiques de Gall, cette théorie paramédicale et la conviction qui la soutient, selon laquelle il est possible d’atteindre les profondeurs de l’intériorité humaine par l’observation d’éléments extérieurs, connaissent un retentissement considérable au xixe siècle. Ce succès est à l’origine de nombreuses ramifications parmi lesquelles figurent, notamment, une physiognomonie ethnologique et une physiognomonie zoologique. C’est aussi dans cette théorie que la morphopsychologie et l’anthropométrie trouveront une partie de leur fondement. Loin de se limiter au champ des sciences, l’intérêt suscité par la physiognomonie et ses postulats infiltre, à divers degrés, toutes les modalités de l’expression et de la représentation qui caractérisent cette époque.

Marquant durablement l’histoire des représentations de la figure humaine, ces conceptions paramédicales ont, en effet, offert de riches moyens cognitifs et esthétiques au peintre, à l’illustrateur, à l’homme de lettres ou à l’historien. Elles ont animé l’ambition de saisir les manifestations les plus évanescentes et intrinsèques de la physionomie et de les individualiser, faisant de la voix, du mouvement, de l’odeur corporelle et de l’empreinte graphique autant de marques identitaires. Elles ont permis de penser les multiples rapports possibles entre la morphologie et l’expression d’une intériorité, contribuant, dans le contexte de l’émergence des sciences humaines et sociales, à la traversée de nombreuses frontières dans la compréhension de l’être humain : le latent et le manifeste, le corps et l’âme, l’être et le paraître, décelant ce qui fait signe pour trouver, en quelque sorte, la figure dans le visage [1].

Produit syncrétique et protéiforme d’une très longue histoire, la physiognomonie remonte au moins au Pseudo-Aristote (ive-iiie siècle av. J.-C.). Très tôt, l’essentiel est déjà posé : il s’agit de considérer les manifestations physiques de l’âme. À la faveur des xvie et xviie siècles, cette étude se précise avec l’association de telle détermination somatique à telle spécificité de caractère, fondant l’explication des moeurs des hommes par des traits corporels considérés comme autant de signes à interpréter. Une distinction vient ensuite faire le départ entre les caractéristiques fixes du corps et du caractère, et leurs aspects mutables. À la fin du xviiie siècle, sous l’influence du sensualisme et après l’étude des passions qui avait occupé le siècle classique, cette distinction fonde la séparation entre une physiognomonie au sens restreint et une pathognomonie consacrée à l’étude des signes physiques traduisant le caractère en mouvement et les signes fugitifs de l’expression humaine.

La suite de cette histoire, au xixe siècle, fait l’objet du présent numéro d’Études françaises, qui remet en perspective les formes et les influences de la physiognomonie à ce moment stratégique de son développement. Le bouleversement des hiérarchies socio-culturelles et l’industrialisation des objets socialement distinctifs (vêtements, bijoux, cannes, ombrelles, etc.) ont certainement contribué à accentuer l’intérêt pour la physiognomonie en rendant indispensable la maîtrise d’un certain savoir social. Mais l’engouement qu’elle suscite se caractérise surtout, à ce moment, par la création de foyers institutionnels spécifiques qui la dotent d’un ancrage dans des associations scientifiques, des cercles intellectuels et des organes de presse. Il s’agira donc, indissociablement, de comprendre les raisons d’un succès et d’examiner les reconfigurations d’un héritage.

La physiognomonie attire dans le champ de l’empiriquement observable des phénomènes relevant du jugement subjectif, mais aussi des états qui peuvent être cachés ou feints. Bien que ses partisans se soient employés à lui donner les caractères d’une science, leur prétention disciplinaire n’en repose pas moins sur un important substrat de croyances socioculturelles. L’engouement pour cette « pseudo-science [2] » n’est pas étranger au fait qu’elle dote d’allures systématiques et objectives une ancienne conviction populaire consistant à lier intuitivement la forme d’une chose à son essence. La réitération de ce principe à travers une multitude de supports a souvent atteint des formes caricaturales — raccourcis, amalgames et autres hyperboles — dont témoigne l’exemple de ce manuel de vulgarisation :

Tout homme dont la figure, dont la bouche, dont la démarche, dont l’écriture est de travers aura dans sa façon de penser, dans son caractère, dans ses procédés, du louche, de l’inconséquence, de l’impartialité, du sophistique, de la fausseté, de la ruse, du caprice, des contradictions, de la fourberie, une imbécillité dure et froide [3].

S’autoriser à déduire des qualités humaines des traits d’un visage implique d’adhérer à une règle analogique éminemment transposable conférant durablement une valeur paradigmatique à la physiognomonie, qui gagne différentes sphères du social à mesure que se multiplient ses objets d’observation susceptibles d’indiquer le tempérament d’un sujet à sa voix, son odeur, son écriture, voire son nom. Les postulats physiognomoniques se répandent ainsi comme un modèle aisément modulable, à travers une circulation géographique, disciplinaire et médiatique.

Sa diffusion dans des pratiques variées, les contestations dont elle est tôt la cible et les aspects fuyants qu’elle ambitionne de prendre en charge expliquent que la physiognomonie est moins souvent abordée pour elle-même qu’à partir de certains de ses objets fétiches ou à travers les disciplines connexes qui l’ont épisodiquement convoquée. Ce numéro thématique choisit de le rappeler, avec des études qui privilégient une approche oblique allant de la photographie à l’onomastique, en passant par la caricature, autant de perspectives révélatrices de la mutabilité de l’objet protéiforme ici à l’étude.

Cette mutabilité a été favorisée par l’absence de véritable méthode inhérente à un champ de pratiques spécifique. Significativement, Lavater a formulé l’exigence selon laquelle, pour mener au mieux « l’art de connaître les hommes », le physiognomoniste doit lui-même être exempt de difformités corporelles et de défauts moraux. Un tel transfert de l’ambition analytique à la posture d’analyste censée l’incarner est le lot d’une pratique qui, par compensation méthodologique, se montre encline à chercher ses propres fondements dans une honnêteté morale garante de sérieux et de sagacité. Certes, la palpation crânienne assurait à la phrénologie l’apparence d’un protocole et l’illusion de la rigueur scientifique, mais il faut se garder d’assimiler les idées respectives de Lavater et de Gall, trop souvent confondues par l’effet d’une vulgarisation conjointe. Gall limite son étude localisatrice à la voûte crânienne, alors que Lavater, considérant les phénomènes d’ensemble, s’intéresse à toutes les parties du corps, incluant les gestes, les attitudes, la voix et l’écriture. En outre, Lavater observe, tandis que Gall touche [4], ce qui implique deux articulations différentes de la perception sensorielle à l’élaboration du savoir.

Le paradigme de la physiognomonie, qu’il faut comprendre dans un sens plus historique que kuhnien, a véritablement dominé le savoir social d’un public non spécialiste au cours du xixe siècle. Il entre toutefois en concurrence avec un autre paradigme, identifié à celui de l’indice par Carlo Ginzburg [5], qui concerne les éléments témoignant de l’existence d’une cause opérante qui n’apparaît pas immédiatement. Situable autour de 1870, l’instauration de ce modèle de compréhension hérité de l’instinct du chasseur aurait fondé la démarche des sciences humaines. Dans cette perspective, la compréhension du monde repose sur l’observation de traces qu’il s’agit de situer dans un enchaînement de causes et d’effets. Cette conception relève du raisonnement par induction qui a notamment connu, dans la fiction littéraire, la forme spécifique d’une recherche d’indices et influencé, dans les disciplines médicales, la méthode diagnostique. Si la physiognomonie a diversement participé à tout cela, il convient toutefois de nuancer ses interactions avec le paradigme indiciaire, dans la mesure où le rapport qu’elle établit entre l’objet observé et son interprétation relève moins du lien causal que de l’équivalence analogique. Indécis à cet égard, Lavater tend d’ailleurs le plus souvent à nier le rapport de causalité, quand il ne l’annule pas tout simplement :

Un nez voûté (en supposant pour un moment qu’il soit l’indice de l’esprit, et que le nez camus soit l’indice du contraire) est-il le simple signe extérieur de l’esprit dont les causes internes nous sont inconnues, ou bien le nez est-il lui même la cause de l’esprit ?

Je réponds qu’il est à la fois le signe, la cause et l’effet [6].

Propice aux reconfigurations, la physiognomonie a encouragé le développement d’une formation idéologique [7] à la faveur d’un présupposé qui tend à fonder en nature la distinction sociale. Ce présupposé a conduit à l’établissement de nombreux classements et typologies, tantôt selon les physionomies, tantôt selon les passions, tantôt encore selon les climats. Il a surtout motivé l’application répétée de ces taxinomies à la vie sociale : dès l’Antiquité, la physiognomonie constitue un moyen de recruter des employés, d’acheter des esclaves et de sélectionner ses fréquentations. Au xixe siècle, l’amalgame du biologique et du social réapparaît lorsque, remotivant un essentialisme en vigueur, la physiognomonie rencontre la typification des caractères nationaux. Significativement, la polémique qui éclate à la fin du siècle entre Gabriel Tarde et Cesare Lombroso ne remet pas fondamentalement en question l’idée d’une fondation en nature de l’essence du criminel. De telles conceptions justifient alors une pratique juridique engageant une responsabilité de l’homme ramenée à des prédispositions : le malfrat n’est pas considéré comme le responsable de son acte, mais comme l’individu habité par le penchant à l’origine de ce même acte. Outre la caution apportée à un certain déterminisme, rappelons encore la traque de la duplicité, celle d’une éventuelle discordance entre le paraître et l’intériorité, qui fait naître le soupçon et conforte la légitimité du contrôle social. En codifiant les manières de l’homme expressif, la physiognomonie a plus d’une fois contribué à composer un guide de conduite dans la vie civile.

L’étude de cette pseudo-science renseigne donc moins sur la production d’une connaissance scientifique que sur les modes de validation d’un savoir sociétal. Envisager son influence sous l’angle de la diffusion d’un paradigme doit permettre de saisir les enjeux de sa transposition d’un médium à un autre et de considérer les modalités de sa circulation entre différents champs et aires sociales. Autant dire qu’il s’agira, avec les contributions réunies dans ce numéro d’Études françaises, d’observer un objet polymorphe qui a connu un double rayonnement disciplinaire et médiatique. Agissant en révélateur des imaginaires, la physiognomonie est susceptible d’éclairer des aspects fondamentaux de la production et des projets d’artistes [8], de penseurs et d’écrivains influencés par ces doctrines en tant que vecteurs de réflexion, ce dont témoignent bon nombre d’esquisses préparatoires et d’écrits programmatiques. C’est à la lumière de ce potentiel réflexif qu’il convient de revoir la diversité des transpositions esthétiques dans les domaines de la peinture, de la sculpture et de la littérature. Quels cadres de réflexion et quels schèmes de pensée la physiognomonie offre-t-elle à ces pratiques ?

Chaque secteur semble avoir façonné le paradigme dans une orientation propre à son épistémologie et selon des moyens d’expression qui sont à la fois matériels (livre, brochure, gravure) et formels (ressources génériques, textuelles et visuelles), ce qui encourage à reconduire le questionnement dans chacun des domaines considérés. Est-il vrai que, comme le déclarait Lavater, « Le dessin est la langue naturelle de la physiognomonie, sa première et sa plus sûre expression ; c’est un puissant secours pour l’imagination, et l’unique moyen d’établir avec certitude, de désigner, de rendre sensibles une infinité de signes, d’expressions et de nuances, qui ne sauraient être décrits par les mots, ni d’aucune autre manière que par le dessin [9] » ? On pourrait être tenté de répondre avec l’Essai de physiognomonie (1845) de Rodolphe Töpffer, initiateur de la BD, qui livre une satire du dessin par le dessin à partir des représentations des visages telles que ces pseudo-théories en produisaient spécifiquement. C’est à travers l’exercice même du graphisme que s’exprime l’argumentaire défendu : la valeur de tel critère observé comme signe d’expression n’a rien d’absolu ; la partie à elle seule ne peut conduire à une conclusion sur l’ensemble ; il faut considérer le signe négatif qui vaut par son absence ; l’adéquation du beau physique avec le beau moral est une conception faussée.

Cet opuscule plein d’esprit rappelle que, si elle connaît l’engouement le plus vif, la physiognomonie est aussi concernée par la critique la plus radicale, et ce, dès les réticences formulées par ses premiers praticiens. De nombreux discours et toute une iconographie, tantôt humoristiques, tantôt sérieux, visent en effet à réfuter les apports controversés de ces théories dépourvues de méthode ou à déformer par l’excès leurs principes d’application. On connaît les caricatures (Daumier, Gandville, Dantan Jeune, Cham et les autres), les pamphlets (plaidoyer de Flourens contre les thèses phrénologiques, satires de Lichtenberg adressées à Lavater), les parodies littéraires (Bouvard et Pécuchet de Flaubert). S’y ajoutent encore les critiques philosophiques. Hegel, dans sa Phénoménologie de l’esprit, rejette le principe de corrélation entre l’intérieur et l’extérieur. Les révisions kantiennes critiquent une « connaissance sans concept » qui relèverait du jugement de goût. Maine de Biran s’en prend à l’hétérogénéité des phénomènes que la phrénologie prétend penser ensemble et récuse la prééminence accordée à l’observation psychologique sur la physiologie. Schopenhauer insiste sur le fait que la volonté, distincte de l’intellect, n’est pas liée directement au cerveau ni aux contingences cérébrales.

Répliques et diatribes sont d’autant plus nombreuses qu’il faut compter avec les modulations médiologiques et médiatiques de la physiognomonie. Les opinions lavatériennes touchent d’abord une élite mondaine, salonnière et intellectuelle, composée d’érudits et de philosophes, avant de s’étendre à travers une correspondance européenne prolifique et assidue, bénéficiant par ailleurs de l’extraordinaire développement des sciences humaines. C’est même tout un rôle social et éthique du médecin qui se redéfinit avec l’ostensible palpation crânienne et l’engouement populaire pour l’indiscrétion des penchants révélés du vivant ou post-mortem — impitoyable principe de révision de la réputation dont certains croient se prémunir par une clause empressée à leur testament. Un tel rayonnement gagne une extension au-delà des sociabilités lettrées confinées, comme y invitait déjà un Gall [10] visitant hospices, prisons et asiles en quête de biographies exceptionnelles et suscitant le récit des patients pour déceler, dans le comportement et le parcours de vie, telle manifestation la plus pure possible de telle faculté. La physiognomonie anime les conversations, cristallise les fantasmes, suscite les potins. D’une spécialité réservée à une classe sociale particulière, elle fait l’objet d’une forme de démocratisation, phénomène encore accéléré par le rôle de l’imprimé illustré dans la circulation internationale de ces principes à travers livres, journaux et traductions, en particulier depuis la langue allemande. Les acceptions françaises des termes Physiognomik, Phrenologie et Charakterologie résultent de l’influence accrue des éditions abrégées, au format de poche, de traités tels que le Lavater portatif de 1808, auxquelles s’ajoutent force éditions pirates, compilations, dictionnaires et autres manuels de civilité à l’image du Lavater des Dames. Mais au-delà du support imprimé, le paradigme s’accommode aisément d’autres médiums, aussi étonnants soient-ils. Pour preuve de sa longévité à l’âge du numérique, on pourra encore en trouver quelques traces, un siècle plus tard, sur les blogues, ces lieux d’expression de la culture pop qui manifestent le rayonnement d’une certaine physiognomonie à travers ce qui relève cette fois, plus généralement, des dispositifs communicationnels, visuels et techniques de l’ère médiatique.

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Issues de champs de spécialisation aussi divers que l’histoire littéraire, l’histoire de l’art, la muséographie, l’étude des imaginaires, la poétique romanesque et l’analyse des interactions entre texte et image, les contributions rassemblées dans ce numéro croisent les regards pour inviter à réfléchir aux particularités disciplinaires des reprises de la physiognomonie et aux principes fédérateurs de ses nombreuses transpositions dix-neuviémistes. À l’ordonnancement thématique des études se superpose une progression chronologique destinée à mettre en évidence la circulation de la physiognomonie depuis une réflexion et une application localisées, en particulier dans le roman de Maupassant qui fait jouer tout à la fois l’efficacité et la contestation du paradigme, jusqu’à une ouverture sur l’histoire culturelle du corps humain et des signes identitaires de distinction sociale qui le caractérisent.

La physiognomonie a, de longue date, partie liée avec des conceptions idéologiques et des présupposés raciaux. L’article liminaire de Martial Guédron aborde le sujet sous l’angle de la construction des altérités, en observant l’implication de ces théories dans la confirmation de certaines normes et, corollairement, dans la production de formes de stigmatisation. En contexte de bouleversements sociaux nécessitant de nouvelles mesures d’identification, le succès de la physiognomonie contribue en effet à rejeter les contre-modèles qui s’éloignent du Beau académique et, ce faisant, rencontre la problématique de la déviance et de la discrimination, préparant de la sorte le passage d’une lutte des races à une lutte des classes. Véronique Cnockaert est aussi attentive à la construction d’une altérité : celle de l’ennemi prussien en contexte de guerre franco-prussienne et jusqu’au seuil de la Première Guerre mondiale. À partir de la lecture de deux nouvelles de Guy de Maupassant, Boule de suif et Saint-Antoine, elle fait affleurer, dans ses caractéristiques littéraires, une critique des usages politiques du discours médical, convoqué notamment dans une insistance sur la corporéité prépondérante et à travers le développement de procédés d’animalisation et de naturalisation des personnages, procédés qui invitent à une salutaire réflexion sur les formes de la barbarie.

La contribution de Thierry Laugée permet de saisir un aspect important de la postérité de la physiognomonie : son institutionnalisation au xixe siècle. C’est en effet le moment où lui sont consacrés des lieux spécifiques de pratique et de diffusion, en particulier à travers des sociabilités visibles sous la forme d’associations (la Société phrénologique de Paris est fondée en 1831, tient assemblée chaque mois et décerne des prix), elles-mêmes soutenues par des organes de presse (le Journal de cette même société est lancé en 1832) et de librairie (Jean-Baptiste Baillière). L’article se centre sur les circonstances de la fondation du Musée de la Société phrénologique de Paris, musée sans oeuvre qui a bénéficié d’une véritable chasse aux têtes et bouleversé les critères éthiques et esthétiques.

Les transpositions intermédiales — dramatiques, iconographiques et littéraires — intervenant dans la représentation d’un type social mettent en lumière la dynamique du rayonnement de la physiognomonie à travers le support imprimé et l’estampe lithographique qui font le commerce des dépôts de pittoresques. Peggy Davis aborde les transpositions relatives au type social du Calicot, archétype et stéréotype du jeune commis prétentieux apparu sous la Restauration, qui est révélateur de la formation des identités masculines et se trouve promis à un succès indissociablement critique et populaire dans la culture visuelle et la chronique journalistique. Situant lui aussi ses recherches dans le domaine de la représentation, Andrea Schincariol fait apparaître les conceptions lavatériennes de l’identité qui accompagnent l’invention photographique du portrait composite. Si la photographie a profondément renouvelé les modalités de la représentation dans la seconde moitié du xixe siècle, les anciens postulats de la physiognomonie persistent et trouvent même à se réactualiser sous la forme d’une aspiration à la scientificité dans l’identification photomécanique et anthropométrique des profils sociaux. Prenant acte de ce contexte, l’article étudie l’imaginaire de la chambre noire inscrit dans la nouvelle de Guy de Maupassant « Le Horla ». Il met en évidence la complexité de l’imaginaire réflexif du médium qui se mêle, au gré des scènes d’hypnose et de miroir, aux registres fantastique et onirique, opérant à travers eux le basculement du registre discursif au dispositif iconique.

Le déplacement cognitif et esthétique souligné par les deux dernières contributions concerne cette fois l’objet même de l’observation. Ada Smaniotto étudie comment Honoré de Balzac exploite le potentiel littéraire de la cognomologie, cette pseudo-science du nom propre reposant sur l’analogie de la forme graphique et phonique du nom avec le caractère du personnage qui le porte. L’article montre que cette application balzacienne aux inflexions démiurgiques, susceptible de renouveler l’art du portrait, est aussi l’occasion de porter à ses limites romanesques et cognitives le principal postulat lavatérien. Enfin, à partir du projet physiognomonique attentif à inclure dans l’investigation des manifestations aussi évanescentes et pourtant cruciales que les odeurs corporelles, Jean-Alexandre Perras et Érika Wicky abordent la question de l’identité olfactive au xixe siècle en l’inscrivant dans un parcours allant du médical au social.

Parties annexes