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Recensions

Guard Timothy, Chivalry, kingship and crusade: the English experience in the fourteenth century, Woodbridge, The Boydell Press, 2013, p. 280

  • Cornel Bontea

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  • Cornel Bontea
    Candidat au doctorat, Université de Montréal

Couverture de De Gênes à Fukushima, Volume 33, numéro 1, hiver 2014, p. 7-202, Cahiers d'histoire

Corps de l’article

Malgré la multiplication des ouvrages consacrés à la croisade, la question de l’implication des croisés anglais au XIVe siècle a rarement été abordée avec précision. Rédigé par l’historien anglais Timothy Guard, ce livre est une synthèse s’adressant à un public large.

Les objectifs visés par l’auteur sont clairement énoncés dans l’introduction. Premièrement, celui-ci veut évaluer l’impact contemporain de la croisade qui est un phénomène militaire mais également culturel, fermement enraciné dans la culture chevaleresque du siècle, sur la société anglaise. Par conséquent, le rôle de la chevalerie dans la guerre contre les ennemis du Christ est plus accentué qu’on le suppose généralement. Ainsi, parmi les individus élevés au rang de comte, la participation à diverses campagnes militaires est de 40.4 % pour la période 1337-1399, tandis que pour la période 1215-1300, le taux de participation est seulement de 22.4 %. D’autre part, l’auteur examine le rôle de l’idée de croisade dans la sphère politique anglaise du XIVe siècle. Au coeur de son argumentation figure la thèse selon laquelle les monarques anglais, loin de considérer la croisade comme une distraction ou une futilité, l’ont vu comme un outil essentiel pour la construction de leur propre image et jouant un rôle important dans la définition des fonctions de la cour.

Les deux objectifs de l’auteur déterminent l’organisation générale du livre qui est divisé en deux parties. La première section (comprenant les chapitres 1 à 5) se compose d’éléments hétérogènes, tout en étant dédiée à l’analyse de l’implication des croisés anglais sur les différents fronts d’actions. Par conséquent, nous pouvons voir les chevaliers anglais combattre les ennemis de la foi en Terre sainte, dans la Méditerranée orientale, en Espagne, en Afrique, dans les régions baltes, mais aussi à Constantinople et en Europe orientale. Dans la deuxième section (comprenant les chapitres 6 à 9), l’auteur analyse les motivations personnelles des croisés qui partent en campagne, la politique de l’Église vis-à-vis de la prédication de la croisade et les difficultés auxquelles sont confrontés les futurs chevaliers croisés. Le livre finit avec une annexe contenant les noms des participants anglais aux différentes campagnes du XIVe siècle.

Les arguments de Timothy Guard apportent une contribution majeure à l’école pluraliste, d’après laquelle la croisade du XIVe siècle n’aurait pas été un déclin ou une déviation de l’idée originelle, mais plutôt un mouvement diversifié et décentralisé s’étant adapté aux nouvelles réalités politiques séculaires. Ainsi, des campagnes plus ciblées d’envergure restreinte, souvent déclenchées par la cour et non par le pouvoir pontifical, remplacent les expéditions à grande échelle. L’auteur apporte un nouveau souffle à la thèse pluraliste, en faisant valoir que les longues périodes de la guerre anglo-française, si souvent perçues comme des obstacles majeurs à l’élan de croisade, ont en fait nourri le mouvement en favorisant les contacts internationaux, qui l’ont rendu possible.

Si l’ouvrage d’Anthony Guard constitue une référence indispensable pour apprécier dans ses grandes lignes l’évolution de la croisade dans la société anglaise au XIVe siècle, il nous semble nécessaire de mentionner deux faiblesses de la thèse de l’auteur. L’analyse de Guard remet en cause les racines du mouvement de croisade en Angleterre au XIVe siècle, soulève des questions importantes sur ses fondements, sur sa viabilité à long terme et sur le rôle des monarques dans sa promotion ainsi que sa prédication. Il rejette le point de vue selon lequel la croisade est discréditée, à la fin du XIVe siècle, quand la chevalerie est sévèrement critiquée par les chroniqueurs et les poètes. La fin du XIVe siècle est une période où la vocation de la classe chevaleresque est contestée dans son ensemble. Toutefois, il n’a pas mis en contexte la conduite des croisés durant les campagnes, alors qu’il s’agit là de la principale critique des intellectuels de l’époque.

Deuxièmement, selon Guard il n’y avait peu, voire pas de tensions entre la croisade, une entreprise internationaliste, et l’émergence croissante de la chevalerie nationale à la fin du Moyen Âge. Ainsi, la croisade garde sa vigueur tout au long du XIVe siècle, son déclin n’intervenant qu’au début du XIVe siècle sous l’influence de la politique des Lancaster. Toutefois, l’auteur n’explique pas clairement son raisonnement et on comprend mal pourquoi les Lancaster sont considérés comme les responsables de ce déclin, surtout qu’Henri de Lancaster ainsi que plusieurs de ses sujets ont participé à de nombreuses campagnes.

Dans l’ensemble, l’ouvrage de Timothy Guard constitue une base solide à partir de laquelle il est possible d’entreprendre de nombreuses autres études portant sur le rôle de la croisade dans la société anglaise au XIVe siècle. L’argumentation qui y est développée est très audacieuse et elle a le mérite d’établir certaines balises dont il est impossible de ne pas tenir compte. On peut penser qu’il sera tout particulièrement apprécié par des chercheurs désireux de trouver en un seul ouvrage un panorama assez complet des principales facettes du mouvement de croisade en Angleterre au XIVe siècle.