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Les Hussards à la revue de La Table Ronde (1948-1952). Une jeune écriture périodique

  • Jean-Philippe Martel
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Corps de l’article

En décembre 1952, un jeune critique et écrivain du nom de Bernard Frank fait paraître dans Les Temps modernes un article intitulé « Grognards et Hussards », dans lequel il circonscrit une famille littéraire qu’il situe dans la lignée de Barrès et qui comprend à la fois Marcel Aymé et François Mauriac, et un groupe de jeunes écrivains qu’il qualifie « par commodité » de fasciste. Rappelant une tradition critique représentée par les travaux de Thibaudet — qu’il cite par ailleurs —, Frank procède dans cet article à un découpage générationnel désinvolte et provocateur, qui tend à nier la modernité et, par là, la jeunesse même des « Hussards », sur la base de critères valorisés aux Temps Modernes. Plus précisément, il disqualifie les jeunes « Hussards » que seraient selon lui Antoine Blondin, Jacques Laurent et Roger Nimier, en les associant à une arrière-garde de « Grognards » bourgeois, et donc à un passé dont il faudrait faire table rase.

Avant la publication de ce « contre-feu [1] » allumé par Frank contre les écrivains s’en prenant à l’engagement et à l’existentialisme dans leurs livres et périodiques, un autre critique avait rapproché Blondin, Laurent et Nimier. Dès le 28 juillet 1949, en effet, Michel Braspart (pseudonyme de Roland Laudenbach, jeune directeur de la maison d’édition de La Table Ronde) faisait paraître à la revue maurrassienne Aspects de la France une « Réponse à l’enquête littéraire » demandée par Mauriac dans Le Figaro du 30 mai 1949. C’est là que, pour la première fois, étaient réunis les trois jeunes écrivains, autour de leur commun « regard insolent [2] ». Mais, en donnant un article de François Mauriac paru dans La Table Ronde quelques mois plus tôt en exemple de la vieille critique et de la fausse jeunesse [3], Frank ne faisait pas que former un vocable devant faire école; il désignait aussi le lieu de la mise en oeuvre de cette école — celui où se rencontraient les signatures de Mauriac, qui parrainait la revue, et des Hussards qui y collaboraient.

Considérant donc que La Table Ronde constitue le premier lieu où les Hussards ont « écrit ensemble », je me pencherai d’abord sur les conditions qui ont rendu cette collaboration possible. Puis, j’examinerai comment, par les points de vue critiques, par les postures ou procédés d’écriture qu’ils ont développés dans leurs contributions à la revue, Antoine Blondin, Jacques Laurent et Roger Nimier se sont inscrits dans ses sommaires. Enfin, j’y considèrerai leur présence en fonction de leur trajectoire respective, en m’intéressant aux luttes et aux tensions internes qui ont pu survenir entre eux et les principaux collaborateurs de La Table Ronde, et qui peuvent, sinon expliquer leur départ de la revue, du moins passer pour caractéristiques de l’hétérogénéité de leur groupe. De même, il ne s’agit pas tant de revenir sur le découpage générationnel opéré par Bernard Frank dans sa critique des Temps Modernes, que d’analyser une certaine écriture collective, dont on connaît déjà les lieux privilégiés de publication et les principales caractéristiques formelles [4], mais dont la sociopoétique [5] reste largement à faire. À cet effet, je me baserai essentiellement sur les articles des trois Hussards parus à La Table Ronde, comme sur leur correspondance, sur les divers documents biographiques les concernant et sur les archives de la maison du même nom.

« Grognards et Hussards » : quelle Table Ronde?

Parue pour la première fois en janvier 1948, la revue de La Table Ronde poursuit, dans une forme plus accessible, l’aventure éditoriale commencée en décembre 1944 avec les précieux Cahiers de La Table Ronde. Dans la note « Au lecteur » de son tout premier numéro, la revue se présente comme la gardienne de la « liberté de l’esprit » contre l’esprit de parti, faisant de son non-alignement « une forme d’engagement aussi honorable que l’adhésion passive ou prudente à une faction militante [6] ». Par là, La Table Ronde semble surtout vouloir rejouer la position de La Nouvelle Revue française (NRF), qui occupait, au cours de l’entre-deux-guerres, le devant de la scène littéraire, en prônant l’autonomie du littéraire par rapport au politique. Cependant, elle se pose aussi comme l’interlocutrice privilégiée des Temps Modernes, dans laquelle Sartre a défini ce qu’il entendait par engagement et par modernité, liés dans son esprit à une même lutte « pour changer à la fois la condition sociale de l’homme et la conception qu’il a de lui-même [7] ». Le sommaire du premier numéro de La Table Ronde — où les noms de Mauriac et de Maulnier côtoient ceux de Paulhan, de Camus, de Raymond Aron, de Jules Roy et de Jouhandeau — donne à penser que cette ambition n’était pas seulement théorique. Toutefois, le départ de Camus, comme la disparition du nom de Malraux, qui figurait au comité de lecture du premier numéro, contribue à faire de La Table Ronde le vecteur d’une manoeuvre collective destinée à contrer l’influence du discours résistantialiste [8] véhiculé par des périodiques comme Les Temps Modernes et Les Lettres françaises, qui s’en disputaient l’orthodoxie.

C’est dans ce climat mouvementé que les Hussards sont mobilisés et qu’ils se joignent au groupe d’aînés que Bernard Frank a appelés, en référence à l’époque napoléonienne que ces antimodernes auraient particulièrement prisée, les « Grognards ». La stratégie est donc (au moins) double, et sert autant les principaux membres du comité directeur de la revue — Thierry Maulnier, Jean Le Marchand et François Mauriac (avec Roland Laudenbach qui dirige la maison d’édition du même nom) —, que Blondin, Laurent et Nimier, qui trouvent chez eux à la fois des cartes de visite leur permettant de s’insérer dans un réseau bénéficiant d’appuis solides, et des aïeux soucieux de se ménager des soutiens dans la génération montante.

Le premier de ces jeunes écrivains à paraître au sommaire de La Table Ronde est aussi le mieux intégré à son comité directeur. Comme je l’ai montré ailleurs [9], Jacques Laurent peut être compté parmi les membres tardifs de la « Jeune Droite » des années 1930. Né en 1919, il a collaboré à de nombreux périodiques de la mouvance maurrassienne, tant avant-guerre que sous Vichy. Lorsqu’en février 1948 il est invité par Jean Le Marchand à joindre les rangs de La Table Ronde  [10], Laurent a déjà rencontré la plupart des membres de sa direction, qui l’ont introduit dans leurs milieux. Il est par ailleurs sur le point de jouir d’une grande célébrité, sous le pseudonyme de Cecil Saint-Laurent qu’il adopte pour faire paraître Caroline chérie.

Entre le moment de sa cooptation à La Table Ronde et la publication de l’article de Bernard Frank sur les « Grognards et Hussards », en décembre 1952, Jacques Laurent donne 22 textes à la revue, dont non moins de 10, de genres et de propos variés, dans la première partie de son sommaire. Si cet éparpillement ne surprend pas de la part de Laurent, qui distribue son oeuvre d’écrivain sous une quantité effarante de genres et de pseudonymes, il étonne autrement de la revue, qui réserve habituellement la tête de son sommaire aux « auteurs renommés [11] ».

Roger Nimier, quant à lui, ne publie son premier texte à La Table Ronde qu’en février 1949, soit exactement un an après Jacques Laurent. Lorsque son nom paraît dans les pages de la revue, il n’a derrière lui que 23 années, l’habitude des cocktails du jeudi donnés par Gallimard, et le roman Les Épées, publié quelques mois plus tôt. Ce livre suffit toutefois à le recommander à ses pairs : Claude Mauriac, fils de François Mauriac et directeur du mensuel gaulliste Liberté de l’esprit, l’invite à joindre son équipe, de même que Jean Le Marchand, secrétaire de rédaction de La Table Ronde. Largement réservée à la rubrique « Lectures », puis, à compter de février 1950, aux « Romans », la contribution de Roger Nimier à La Table Ronde est, jusqu’à sa dernière chronique en octobre 1951, l’une des plus régulières à la revue. Elle signale en outre une volonté d’ouverture et d’accueil vis-à-vis de la jeune génération — celle des « Vingt ans en 45 [12] » —, également représentée dans les pages de la revue par des auteurs comme Guy Dumur (1921-1991) et Bernard Pingaud (1923-), entre autres.

Enfin, Antoine Blondin, qui est né en 1923, n’a donné qu’un seul texte à La Table Ronde. Il s’agit de « Morte Avenue de Ségur », une nouvelle qu’il remaniera pour en faire l’incipit de son roman Les Enfants du bon Dieu (Éd. La Table Ronde, 1952). Bien que Blondin ne soit pas aussi présent que Nimier et Laurent dans les sommaires de la revue, il n’en connaît pas moins la plupart des collaborateurs (et notamment Roland Laudenbach, dont il restera toujours très proche), qu’il a rencontrés sous l’Occupation alors qu’il collaborait à différents périodiques associés à la Révolution nationale. Sa correspondance et sa prédilection pour une presse marginale souvent très à droite (Paroles françaises, La Dernière Lanterne, Rivarol...) attestent son attachement à ces premières amitiés, et renseigne sur son aversion pour les grandes figures de la légitimité, tant politique que littéraire.

Ainsi, avant même de publier à La Table Ronde, les trois premiers Hussards [13] ont en commun de se recruter vers la droite, même si, comme l’indique justement Alain Cresciucci,

[l]e droitisme de Nimier et de Blondin, ne peut avoir le même sens que celui de Laurent [...] car ils n’ont pas réellement vécu l’avant-guerre; ils ont des références communes mais leur rapport à l’histoire est différent. En parodiant Sartre, on peut dire qu’ils choisissent de se poser en s’opposant tandis que Laurent [a] partagé une idéologie sinon dominante du moins en position de force, dont [il] mesur[e] la faillite. [...] C’est pourquoi, aussi, ils ne partagent pas tout à fait la même culture, ni toujours les mêmes maîtres [...] Par contre, leur manière d’être, leur habitus, et leur situation dans le champ culturel où ils ambitionnent une place, les disposent à se rencontrer en s’affichant dans les mêmes lieux et les mêmes milieux [14].

En résumé, la revue La Table Ronde est le premier et principal lieu où la rencontre de Blondin, de Laurent et de Nimier se donne à voir [15]. Cependant, leur intégration à ses sommaires, qui constituent aussi un réseau de liens sociaux concrets, ne repose pas sur les mêmes bases. Leur bagage culturel et politique respectif diffère, comme leur capital symbolique et social; et leurs aspirations ne concordent pas exactement non plus. Et, de fait, aucun d’eux n’y connaîtra tout à fait la même carrière.

Les Hussards à La Table Ronde : quelle écriture collective?

Dans son article sur « Le romanesque comme enjeu esthétique et politique (1945-1953) », Bruno Curatolo indique quels sont les principaux points d’achoppement romanesques dans la guerre des revues que se livrent Les Temps Modernes, Esprit, La Table Ronde, puis La Parisienne et La Nouvelle Nouvelle Revue française. Parmi les plus importants, il retient le principe du recours à la littérature pour illustrer des théories, le fait divers, le témoignage et, en contrepartie, l’imagination et le merveilleux [16] . Selon lui, la position de La Table Ronde se fonde sur certaines « “valeurs” humaines » et « le dénigrement du témoignage », contre l’esthétique des Temps Modernes dont elle « repren[-drait] à son compte la notion d’engagement », en faisant de l’inventivité le garant du seul « engagement réel de l’artiste [17] ».

Sans grande surprise, les contributions des Hussards à La Table Ronde rejouent la position mise en avant dans la « Présentation » de la revue, et dessinent les contours d’une école critique à contre-courant de l’histoire, voulant que « les mots conservent leur valeur », à une époque où ils ne semblent « plus que les moyens dont se sert un bateleur politique pour attirer l’attention des badauds dont un complice fouille les poches [18] ». Là où la revue Les Temps Modernes évalue la modernité des textes à l’aune des intentions de leurs auteurs et tient une rubrique « témoignages » qui les prolongent en quelque sorte, les chroniques de Laurent et de Nimier manifestent un parti pris pour une littérature d’aventure et d’imagination, qui s’observe dans un ensemble de références et jusque dans la forme de leurs chroniques.

L’une des références essentielles des Hussards est celle qui est faite à Stendhal, sous le signe duquel on peut non seulement placer leur critique, mais une bonne partie de leur oeuvre — ainsi que Bernard Frank n’a pas manqué de le faire dans son article « Grognards et Hussards » (dont le titre est à cet égard assez éloquent). Pour Nimier, Stendhal, c’est le maître de l’école romanesque de l’anecdote, dans le sillage duquel il faut placer Montherlant et Malraux [19]; celui dont les romans sont surtout informés par la recherche du bonheur — qui est un quête proprement romanesque en ce qu’elle suppose de nombreuses péripéties et qu’elle n’a que peu à voir avec la morale ou la politique. Chez Laurent, Stendhal est moins cité, notamment parce que le jeune chroniqueur traite moins souvent de romans dans la revue (plutôt de théâtre ou d’actualité). Cependant, dès qu’il rend compte d’un roman, c’est par rapport à l’oeuvre de Stendhal qu’il le situe [20].

Quant aux modèles contemporains que désignent les chroniques de Laurent et de Nimier, ils se trouvent surtout dans la génération de 1925. Morand, Larbaud, Giraudoux, Chardonne, Cocteau, Jouhandeau, Montherlant et Fraigneau font chez eux l’unanimité; Giono et Aymé sont également cités, pour leurs qualités de conteurs. Plus éclectique, Nimier cite aussi Proust, Céline, Michaux et Drieu parmi ses références. En contrepartie, les influences de Kafka et de Sartre sont absolument déplorées, comme l’est, d’ailleurs, la littérature américaine, dont se réclame souvent le groupe des Temps modernes [21]. Pour Nimier, par exemple, « [l]e roman américain c’est de la préhistoire (chansons de gestes, aventures de nobles boxeurs qui ont le bout du nez cassé mais le coeur grand, héritières enlevées, méchants nains inscrits au parti nazi). Nous le lirons avec intérêt et amusement dans mille ans [22] ». Plus radical, Laurent conspue tout ce qui provient des États-Unis d’Amérique, et l’associe en bloc au discours aseptisant des articles du Reader’s Digest  [23] et à l’apparition de la culture « cino-jazz » d’une génération sans morale ni passé  [24].

Cette attitude face à la production culturelle américaine s’explique en partie par le durcissement des positions entre le camp occidental et celui des pays socialistes, et plus précisément par la signature (le 3 avril 1948) et la mise en oeuvre du plan Marshall, comme par la ratification du Pacte Atlantique (le 4 avril 1949), qui contribuent à faire de la France un rempart contre le communisme dans la doctrine d’« endiguement » (containment) du Président H. Truman. Pour les communistes français, par exemple, « [e]n acceptant les crédits américains, la France a [...] renoncé à son indépendance au profit de l’impérialisme yankee [25] ». Ainsi, certains auteurs de La Table Ronde rencontrent ceux de L’Humanité ou des Éditions sociales sur la question de la souveraineté française, et conçoivent un antiaméricanisme volontiers virulent, qui en découle. Les plus modérés, comme Roger Nimier, se contentent de jeter sur les États-Unis littéraires un regard moqueur et condescendant; les plus radicaux, comme Jacques Laurent, les rejettent violemment, refusent leur politique et critiquent leurs défenseurs [26]. Un découpage semblable s’observe dans l’espace de la revue dévolu à la chronique « Lettres américaines », créée en juillet 1950 et comptant 20 entrées entre ce moment et celui où Bernard Frank fait paraître « Grognards et Hussards » dans Les Temps Modernes (sur 30 numéros). Dans cet espace, la critique devient aussi le lieu d’une saisie plus générale de la culture et de l’âme américaines, qui nous sont restituées par l’étude de leurs lettres. Ainsi, Gilbert Sigaux, qui suppose ses référents connus et acceptés de ses lecteurs, oppose américanité et latinité [27]; Michel Mohrt s’interroge quant à lui sur le sens, mais aussi sur les manoeuvres politiques ayant contribué au « romantisme des années vingt » qu’il observe aux États-Unis où il réside alors [28]; et Pierre Mazars ironise sur la simplicité des intrigues américaines [29] et sur la soi-disant modernité de Faulkner (polémiquant en cela directement avec J.-P. Sartre, dont il cite un article paru dans Les Temps Modernes[30]. Enfin, le choix des livres dont La Table Ronde rend compte dans ses pages renseigne aussi sur la vision de la littérature, comme des États-Unis d’Amérique, qu’elle met en avant : Herman Melville y est célébré comme le modèle achevé du romancier américain, et chez les contemporains, les écrivains les plus discutés se recrutent parmi ceux dont la légitimité paraît la mieux établie (comme Malcolm Lowry, Robert Penn Warren, William Faulkner ou Vladimir Nabokov); seule la référence à Chester Himes manifeste un intérêt pour une littérature en voie de légitimation (les romans policiers de C. Himes feront quelques années plus tard les beaux jours de la collection « Série noire » de Gallimard), tout en soulignant l’hypocrisie sur laquelle repose le modèle américain. Ainsi, La croisade de Lee Gordon, dont il est question dans la chronique de Félicien Marceau de juin 1952, raconte l’histoire de l’engagement finalement vain du héros dans les mouvements progressistes de son pays, afin de lutter contre la ségrégation raciale. Pour Marceau, « [l’Amérique littéraire] apparaît [désormais] comme un grand corps traversé de cauchemars, de complexes, d’obsessions; prise entre sa doctrine et des faits, des réalités qu’elle n’a pas encore réussi à y faire entrer [31] ».

Par ailleurs, les articles que Laurent et Nimier se consacrent l’un à l’autre, comme ceux qu’ils écrivent sur Antoine Blondin ou Roland Laudenbach, leur jeune éditeur (qui publie des livres et chronique dans différentes revues, dont La Table Ronde, sous le nom de Michel Braspart), tendent à constituer une légitimité autour de certaines topiques importantes. Le rattachement à « l’éblouissante époque littéraire de 1920 » dans le cas de Nimier [32], l’année 1926 dans le cas de Laurent, apparaissent ainsi comme les mots de passe d’une écriture où « l’imagination, la liberté, la langue enfin réconciliées servent une histoire et se servent de l’histoire aux dépens d’une époque qui est la nôtre », contre la tradition a-romanesque inaugurée par Jean-Paul Sartre, où les écrivains ne font que courir « après leur temps avec la crainte d’être dépassés [33] ».

De même, les références dont se dotent Laurent et Nimier s’insèrent sans heurt dans le projet de La Table Ronde, et contribuent à produire un effet d’école intergénérationnelle, qui rattache les Hussards aux écrivains de la génération 1920-1926 et qui autorise, en fin de compte, un article comme celui de Frank sur les Grognards et les Hussards. Chez Laurent et Nimier, comme chez la plupart des collaborateurs de la revue, le plaidoyer pour un « engagement réel de l’artiste [34] » (notamment porté par la valorisation d’une tradition franco-française d’ascendance stendhalienne) comporte une dimension ouvertement polémique, où les représentants de l’autre camp (écrivains membres du Parti communiste français, tenants du roman américain, collaborateurs des Temps Modernes, etc.) sont souvent pris à partie, et ce, de manière parfois très virulente. Mais, si par leur propos Laurent et Nimier ne se distinguent pas beaucoup de leurs confrères plus âgés dans cette « campagne défensive de la littérature [35] », ils le font par le regard amusé et amusant qu’ils posent sur l’engagement sartrien. Ramenant la « Terreur dans les lettres » (pour reprendre le sous-titre d’un ouvrage de Jean Paulhan, lui aussi collaborateur à La Table Ronde) exercée par le groupe de Jean-Paul Sartre au niveau d’une « culture » particulière — celle de la jeunesse existentialiste, résistante par opportunisme, révoltée par désoeuvrement —, les deux jeunes critiques réduisent l’oeuvre, l’audience et le succès de leurs adversaires à un simple effet de mode. Or, écrit Nimier, « [d]ans une mode littéraire, il y a surtout un grand nombre de personnes qui détestent la littérature. Elles s’accrochent à quelque chose : la disposition des mots, la guerre d’Espagne, la résistance, (la milice)  [36]». Évaluée à l’aune de véritables critères littéraires, la production existentialiste se voit par eux vidée de toute valeur. « J’entends bien que Sartre détermine peut-être le style de France-Soir, écrit encore Nimier, mais je suis de ces esprits attardés qui considèrent France-Soir comme un mauvais poète [37]». Restreinte à la notion d’engagement et ainsi ravalée à sa seule fonction sociale, la modernité des Temps modernes ne paraît plus traduire qu’une lecture partisane de l’histoire et une conception superficielle de la littérature.

Sur le plan des idées, l’écriture hussardienne à La Table Ronde semble ainsi avoir pour principale visée de lever le voile sur certaines fausses vérités. Même si la chronique des romans — soit l’espace habituellement réservé à Nimier [38] et ne faisant guère que trois ou quatre pages en moyenne — laisse peu de place au jeune auteur pour développer sa pensée, elle apparaît néanmoins comme un lieu où, globalement, les masques tombent. À cet égard, il est révélateur que, dès lors que Nimier sort du cadre contraignant de la chronique (comme c’est le cas dans « Vingt ans en 45 [39] »), il consacre l’espace dont il dispose à la dénonciation du caractère faussement révolutionnaire de ce qu’il considère comme un nouveau conformisme, en fustigeant l’« académie de la révolte » et le « conseil supérieur du désordre » instaurés à la Libération, par les zélateurs de l’engagement [40]. Une position analogue s’observe chez Jacques Laurent, qui n’est pas astreint comme Nimier à une chronique précise, et dont l’expérience d’écriture en revue est à inscrire dans la tradition polémique « jeune droitière », encore chère à une partie importante de la rédaction. Par exemple, dans « Pour une stèle au docteur Petiot », Laurent fait valoir que, si les anciens collaborateurs sont effectivement coupables des crimes qu’on leur reproche, les intellectuels qui justifient l’emploi de la violence à leur encontre ne sont pas moins compromis par le nouveau crime dont ils se montrent, ce faisant, solidaires. Pour lui, « [i]l s’agit de savoir si le rôle des intellectuels consiste à apporter leur talent pour mieux déguiser ces tares (cela s’appelle s’engager) ou s’ils doivent refuser de sacrifier la moindre parcelle de leur intégrité aux mensonges inhérents à la lutte politique, si pieux soient-ils  [41]». Un peu comme l’avait fait Jacques Rivière dans la NRF de l’autre après-guerre, Laurent appelle à la « démilitantisation » du littéraire. Mise en relation avec son passé et ses sympathies, son argumentation ne paraît toutefois pas tant fondée sur une ouverture à la nouveauté ou sur un véritable désir de neutralité, que sur un refus de l’histoire, pouvant aussi se comprendre comme le dernier refuge d’une droite ne pouvant pas dire son nom [42].

Un tel discours, de tels procès ne font pas rupture dans les pages de La Table Ronde. Bien au contraire, ils s’inscrivent harmonieusement entre les contributions de Thierry Maulnier, qui donne entre autres un article intitulé « Jean-Paul Sartre et le suicide de la littérature » (dès février 1948); de Marcel Aymé, qui y fait paraître « Le confort intellectuel » (de janvier à avril 1949); de Claude Elsen, qui traite du « Mythe de l’engagement » (en décembre 1949); de Jean Paulhan, qui règle ses comptes dans « Jean-Paul Sartre n’est pas en bons termes avec les mots » (novembre 1950) [43] et même de François Mauriac, qui écrit qu’à La Table Ronde, les écrivains, « à l’abri des philosophes professionnels [trouvent] un lieu sûr où la valeur du langage [n’est] pas mise en discussion  [44]». Toutefois, les textes de Nimier et de Laurent se distinguent des autres contributions à la revue par leur insolente désinvolture, ainsi que par le travail qu’ils opèrent sur la forme de la chronique.

Les chroniques de Nimier, surtout, mettent en place un dispositif particulier, dans lequel le chroniqueur s’exhibe en tant que chroniqueur d’une revue nommée La Table Ronde, cite l’avis de son « ami Claude Mauriac » qui y travaille aussi [45], et feint de ne pas être assez compétent pour occuper le poste qu’on lui a confié : « Habitant la rive droite, on se doute bien que je n’ouvre pas souvent un livre. On me trouve plutôt occupé de gin, de ouisqui, de chevaux de bois et autres distractions futiles où la nouvelle génération perd son âme [46]. » Ironique, il tourne en dérision ses propres romans, en plus de faire référence à sa position dans la maison qui les édite, quand il se plaint de ce que Gallimard vient d’éditer des romanciers plus jeunes que lui, « ce qui [l]e ramène automatiquement parmi les auteurs démodés [47] ». Cette posture de critique en tant qu’être mondain, délaissant volontiers la lecture pour la compagnie d’une amie (« Journées de lecture », mai 1949) et s’amusant de son propre rôle, rejoue esthétiquement l’anti-intellectualisme affiché de Nimier, comme l’ensemble de ses partis pris critiques. Elle marque en outre une « liberté d’allure et [un] recul par rapport à l’actualité » annoncés par le titre donné à ses premières chroniques (alors que la revue n’est pas encore divisée en rubriques), tous deux empruntés à « l’intitulé de la section finale de Pastiches et Mélanges [de Marcel Proust], “Journées de lecture” », comme l’a noté Marc Dambre [48].

Comparativement à la chronique nimiérienne, les critiques de Laurent revêtent un aspect plus attendu. Si les prétextes à ses « Promenades » sont souvent ludiques (un déplacement en métro, une journée passée chez un libraire de la rive gauche, un retour sur ses lectures d’enfance, une réflexion sur l’usage du sérum de vérité), et leur traitement généralement inventif et décontracté (Laurent donne par exemple un faux compte rendu sous la forme d’un journal personnel), la plupart se présentent aussi comme l’occasion de stipendier un travers littéraire ou culturel, voire une politique ou une oeuvre précises. Plus tard, il donnera ce qu’il appelle des « instructions », c’est-à-dire des pastiches (de Giraudoux, de Montherlant et d’Anouilh), et des textes plus atypiques encore, relevant de l’écriture intime, dans lesquels il commence son « histoire égoïste de la littérature [49] ». Un texte toutefois se démarque dans sa collaboration à La Table Ronde. Il s’agit du pamphlet « Paul & Jean-Paul », dans lequel Laurent mène une charge en ordre contre la littérature engagée, en rapprochant le projet sartrien du roman à thèse de Paul Bourget. Ce faisant, Laurent disqualifie doublement la démarche sartrienne : d’abord, en regard de la mode, quand il met les rieurs de son côté; ensuite, en regard de l’idée de modernité défendue par Les Temps Modernes, dont les codes seraient finalement les mêmes que ceux d’un auteur bourgeois et nationaliste comme l’était Paul Bourget. La forme même de l’article participe de cet éreintement, en surjouant les codes habituellement réservés aux précis d’histoire littéraire, fondés sur un esprit de sérieux et de synthèse confinant aux analyses superficielles et aux rapprochements schématiques, de manière à souligner aussi bien la grossièreté de tout découpage historique que l’évidence du parallèle Sartre-Bourget. Comme chez Nimier, l’humour est ici également essentiel pour une autre raison, à savoir qu’il constitue en lui-même un plaidoyer en faveur du jeu et de la polysémie [50].

Plus rare que Nimier et Laurent, Blondin a néanmoins donné une nouvelle à La Table Ronde. Sur un mode mi-badin, mi-nostalgique, celle-ci raconte la visite d’un prêtre appelé au chevet d’une mourante dans une maison de l’Avenue de Ségur. Bien que, de toute évidence, cet hapax ne puisse être mis sur le même pied que les contributions de Nimier et de Laurent, on notera tout de même que sa légèreté de ton, ses jeux sur la langue, l’aspect domestique de la quête qui, à la fin, tourne court (puisque le prêtre ne trouve pas la porte qu’il cherche) prolongent le plaidoyer hussardien pour une littérature d’invention, loin des débats du siècle.

Ainsi se dégage des textes de Laurent, de Nimier et de Blondin parus à La Table Ronde une pratique de l’écriture en périodique à contre-courant de la mode, du romantisme résistancialiste et révolté, et qui, à la modernité antibourgeoise des Temps Modernes, oppose un idéal de perfection formelle, d’inventivité narrative et de jeu. Un examen attentif des contributions individuelles de ces auteurs, considérées en fonction de leur trajectoire respective, révèle cependant des divergences importantes, qui renseignent sur l’état de cette jeune droite littéraire au tournant des années 1950.

Des trajectoires divergentes

En mars 1949, lorsque paraît « Morte Avenue de Ségur » dans La Table Ronde, Antoine Blondin s’apprête à publier son premier roman, L’Europe buissonnière. S’il connaît déjà les principaux acteurs du réseau de La Table Ronde, dont Jacques Laurent, il n’a pas encore rencontré Nimier, et son nom n’a pas non plus été rapproché de ceux de Nimier ou de Laurent dans la presse [51]. Fidèle à ce que son biographe Alain Cresciucci appelle ses « camaraderies extrême-droitières semi-clandestines », Blondin s’intègre mal à l’« opposition libérale [52]» de La Table Ronde. Il préfère les feuilles nationalistes, parfois monarchistes, moins connues mais plus radicales, comme Ici France, La Fronde, Paroles françaises et, bientôt, Rivarol et Nation française. L’antagonisme avec Mauriac, que Blondin « n’a jamais cessé [d’]accabler de ses sarcasmes  [53]», paraît bien significatif d’un malaise vis-à-vis de l’establishment représenté par le prix Nobel de littérature 1952. Blondin, en effet, est toujours demeuré en marge des sociabilités littéraires légitimes, plutôt écumeur de bistrots, écrivain rare et viveur irrégulier au tempérament bagarreur, dont la seule véritable assiduité de chroniqueur semble résider dans sa collaboration à l’hebdomadaire sportif L’Équipe. La nouvelle « Morte Avenue de Ségur », par la légèreté de son traitement, son rejet ostentatoire de l’engagement, la banalité de ses repères et la modestie de son narrateur, signale en tout cas une manière d’être écrivain en mode mineur, qui fait rupture dans les pages de La Table Ronde.

Les contributions de Jacques Laurent, quant à elles, désignent un rapport différent à l’écriture et au monde. Son appartenance, à la fin des années 1930, à un groupe aspirant à une meilleure position, et la fin des espoirs que la Libération a signifiée pour la plupart de ses membres, impliquent une relation particulière à l’histoire, vécue sur le mode de la faillite personnelle. Dans ce contexte, La Table Ronde a pu apparaître comme l’occasion de reconstituer un réseau et de poursuivre, ensemble, une lutte de principes partiellement compromise au cours de l’Occupation. Cet héritage se lit dans de nombreux textes de Laurent parus à La Table Ronde, et notamment dans « Pour une stèle au docteur Petiot » dont il a déjà été question.

Toutefois, si Laurent affirme dans ses mémoires qu’il n’a pas admiré très vivement l’oeuvre de François Mauriac avant de le rencontrer [54], cela ne l’a pas empêché de se ranger ostensiblement de son côté, avec son pamphlet « Paul & Jean-Paul ». En effet, en y retournant l’attaque que Jean-Paul Sartre avait fait subir à Mauriac dans la NRF de février 1939 (attaque qui venait d’être reprise dans le volume Situations I, publié chez Gallimard en 1947) sans rien changer aux arguments invoqués par Sartre [55], Laurent vengeait en quelque sorte Mauriac d’un affront passé, et marquait son intégration dans un vaste réseau, comprenant aussi bien les membres de la Jeune Droite qu’il connaissait déjà, comme Maulnier et Le Marchand, qu’une figure de la résistance catholique comme Mauriac. D’autres textes de Laurent parus à La Table Ronde renvoient à sa position ambivalente dans le champ et contribuent à poser son « mode d’être écrivain [56] ». Je pense notamment à « Étrennes noires », où se lit en creux une « défense et illustration » de la littérature populaire, traitée à l’égale des grands classiques de la littérature, ainsi qu’à « Histoire et roman », une critique du roman d’aventures historiques Le sac et la cendre, d’Henri Troyat, que Laurent signe du pseudonyme d’Albéric Varenne  [57].

Comme je l’ai montré ailleurs [58], au-delà de leur objet particulier, ce que ces critiques affirment obliquement, c’est la légitimité d’une démarche qui consiste à s’inscrire de plusieurs manières et sous différents noms dans le champ littéraire, en négociant à chaque fois une identité et une façon de s’approprier des codes spécifiques. Autrement dit, et pour s’en tenir à ces deux critiques, ce que Laurent pose ici (mais c’est aussi le cas ailleurs), c’est un système de légitimation à géométrie variable, voulant que chaque modèle soit évalué à l’aune de critères distinctifs et en quelque sorte imperméables d’une sphère de production à l’autre, permettant de considérer les romans de la Comtesse de Ségur et ceux qu’il a écrits sous le pseudonyme de Cecil Saint-Laurent comme des réussites équivalentes, mais évidemment incomparables aux grands textes de la Littérature.

Or, cette hétérogénéité valorisée par Laurent va justement contribuer à la révélation des dissensions qui existaient dans le réseau de La Table Ronde. Ces divisions sont portées au jour en janvier 1953, lorsque Laurent fonde une nouvelle revue, La Parisienne, qui fait directement concurrence à La Table Ronde de Mauriac, Maulnier, Le Marchand et Laudenbach. Le désordre de ses sommaires [59], comme ses numéros consacrés à des thèmes auxquels un catholique tel que Mauriac ne peut souscrire (par exemple, sur les maisons closes, en mars 1953), loin de servir l’union des Grognards et des Hussards, souligne au contraire les divergences de vues entre eux, en plus de révéler certaines rivalités au sein même du groupe des Hussards, comme celle qui oppose Laurent et Nimier [60].

Enfin, le parcours de Roger Nimier, le plus jeune des Hussards, n’est pas informé par le même rapport à l’histoire : comme Blondin, il n’a pas pris de part active à l’avant-guerre littéraire et n’a jamais connu le maurrassisme que de manière indirecte [61]. Il n’a pas, non plus, vécu le décalage d’un retour du Service de Travail Obligatoire après-guerre, comme Antoine Blondin a pu le faire. Pour le dire avec les mots de Cresciucci, à la Libération, « il n’était pas dans le camp des vaincus [62] ». Et sa stratégie en porte la marque. Fondée sur « une volonté de coup d’éclat [63] », elle se mesure notamment à sa prédilection pour les publications prestigieuses. De même, à La Table Ronde, Nimier se donne les moyens d’intervenir dans des débats très chargés symboliquement, tout en mettant en scène (souvent de manière ironique) sa propre position à la revue et, plus largement, dans le champ littéraire. Les préférences qu’il y exprime, comme ses désaffections, posent les balises d’un horizon faisant écho à son oeuvre, et dont celle-ci se nourrit en partie. La grande liberté d’allure de ses chroniques éclaire et même annonce, en quelque sorte, sa trajectoire d’écrivain à proprement parler.

Distingué dès juillet 1949 en première page du Figaro par François Mauriac qui cherche à l’y attirer, le jeune chroniqueur et romancier acquiert rapidement une position avantageuse à la revue, mais aussi dans certaines sphères du milieu littéraire — position qui laisse néanmoins entrevoir le moment d’une rupture entre le comité directeur de La Table Ronde et lui. Proche de Maurice Bourdel, propriétaire de Plon et bientôt seul administrateur de la revue (à partir de 1950), comme de Charles Orengo (directeur littéraire de Plon, que François Mauriac surnommait le Vautrin de la rue Garancière, et également appelé à régner sur le comité de lecture de la revue) et de Gwenn-Aël Bolloré (copropriétaire d’Opéra avec Orengo et futur président de la maison d’édition de La Table Ronde), Nimier est bien placé pour se faire entendre en haut lieu. L’aspect même de la revue porte la marque de l’amélioration de la position de Nimier à La Table Ronde, puisque le nouveau découpage de son sommaire en rubriques régulières, mis en oeuvre au mois de janvier 1950, est en partie imputable à son intervention [64]. Dès juin 1949, une première lézarde dans ses relations avec François Mauriac apparaît dans la « Journée de lecture » que Nimier dédie « [à] Mme Georges Bernanos, respectueusement » et dans laquelle il évoque « le front moral de l’hypocrisie », qui chercherait selon lui à se servir de l’image de Bernanos, en lui offrant un fauteuil d’académicien. Mauriac, qui a des raisons de se sentir visé, lui répond dans Le Figaro : « Qu’eussiez-vous dit si le nom de Bernanos n’avait pas figuré sur la liste [65]? » Le retrait progressif du jeune écrivain de Liberté de l’esprit, comme sa participation à la revue royaliste Aspects de la France, à partir d’octobre 1949, témoignent également d’une distance croissante entre les Mauriac et lui. Ainsi, quand, en février 1951, François Mauriac relaie l’article « Paul & Jean-Paul » en une du Figaro, et affirme que Jacques Laurent est l’un des écrivains les plus intéressants de sa génération, cela peut être vu, tel que l’a justement noté Marc Dambre, comme une façon de jouer Laurent contre Nimier [66]. La suite, d’ailleurs, donnera raison à Mauriac, qui essuiera de nombreux autres affronts du jeune écrivain [67].

Ainsi, en intégrant les sommaires de La Table Ronde, Jacques Laurent, Roger Nimier et, dans une moindre mesure, Antoine Blondin se joignent à un réseau d’acteurs malmenés par les nouveaux leaders du champ, pour la plupart membres de la génération issue de la Résistance [68]. Ils se trouvent par la même occasion à prendre parti dans une lutte de positions, qui est aussi une « guerre de revues » et un conflit politique. Dans la perspective de Bernard Frank, la cooptation des Hussards à La Table Ronde témoigne d’une alliance stratégique entre deux générations aux idées semblables et aux objectifs immédiats complémentaires, soit recouvrer un prestige littéraire écorché par les notions de responsabilité et d’engagement mises en avant par la génération montante et poser les conditions de leur propre légitimité dans le champ, par la défense et l’illustration de l’autonomie du littéraire. Toutefois, l’article de Frank est réducteur en ce qu’il laisse dans l’ombre la présence déterminante d’acteurs issus de la même génération que Jean-Paul Sartre, mais liés à la nébuleuse de la « Jeune Droite » des années 1930 (comme Thierry Maulnier), dans cette association entre « Grognards et Hussards ». De plus, ni Frank ni, de manière plus générale, l’histoire littéraire ne tiennent véritablement compte de la volonté d’ouverture que manifestent à la fois les premiers sommaires de la revue, et l’intégration de membres issus des nouvelles générations dans ses pages. Un examen même superficiel des conditions dans lesquelles celle-ci s’opère permet cependant de nuancer la représentation frankienne, par ailleurs aujourd’hui communément admise, tendant à identifier la génération de 1905 à la seule figure de Jean-Paul Sartre, comme de restituer cette ouverture de la droite à l’extérieur de ses circuits les plus restreints.

On l’a vu, les textes de Blondin, de Laurent et de Nimier parus à La Table Ronde sont généralement conformes à la position de la revue dans le champ. Jacques Laurent et Roger Nimier défendent la gratuité de la littérature contre son invasion par les préoccupations sociales et politiques, contre les Américains qui chercheraient à l’annexer et contre les intellectuels — nécessairement de (la rive) gauche —, qui voudraient en faire l’objet de leur spécialité. Si, donc, les Hussards s’y distinguent de leurs aînés et développent une véritable écriture périodique, c’est plutôt dans le jeu sur les codes qu’ils y donnent à lire qu’il faudrait la chercher. L’autodérision de Nimier, l’insolence amusée de Laurent comme leur recours à l’humour et à certains procédés proches de la fiction esquissent les linéaments d’une posture collective en marge des discours, mais aussi des contre-discours habituels sur l’engagement et la valeur sociale de la littérature. Eux-mêmes impliqués à divers degrés dans ce qu’ils ont à dire de la littérature et du monde littéraire, Laurent et Nimier donnent à La Table Ronde une critique équivoque, où le sujet écrivant détermine autant l’objet dont il traite que sa manière de le traiter détermine ce qu’il est ou ce qu’il voudrait qu’on le croie : à la fois chroniqueur et écrivain.

Enfin, la mise en contexte des contributions de Blondin, de Nimier et de Laurent à La Table Ronde permet de faire ressortir, par le détour de leur trajectoire respective, l’hétérogénéité de leur écriture périodique. Très structurante sur ce plan, leur relation à François Mauriac semble bien renvoyer à la place qu’ils occupent à la revue, et à quel type de reconnaissance ils aspirent. Car, si leur collaboration à La Table Ronde participe à la base d’une entreprise collective, elle concourt aussi à l’élaboration, pour chacun des Hussards, d’une écriture de soi, dépassant le cadre de la revue et contribuant à la réalisation d’une manière d’être — et, donc, de donner à voir — leur appartenance au monde des lettres : en marge et sur le mode mineur pour Blondin, avec style et panache pour Nimier, en porte-voix de l’opposition pour Laurent... et sans doute un peu de tout ça pour Bernard Frank.

Parties annexes