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Lire entre les lignes : le commentaire de Philargyrius aux Bucoliques de Virgile

  • Cécile Paret-Parras

Corps de l’article

L’histoire d’un texte n’est jamais coupée de celle de son ou de ses supports. Comme le rappelle Louis Holtz :

L’écriture a de loin précédé le livre, mais cet objet est depuis si longtemps familier aux peuples du bassin méditerranéen et de l’Europe qu’il s’identifie presque à leur culture. Il est même l’objet culturel par excellence, porteur de la mémoire de l’humanité, lien entre les civilisations, dont il véhicule toutes les formes de pensée, les codes et les rêves [1]

Cette remarque souligne le lien prégnant entre mémoire, livre et forme selon une dynamique diachronique. Dans cette perspective, le livre et sa forme sont soumis à des évolutions et mutations profondes, dont la plus importante demeure celle du codex. Dès le ier siècle, le rouleau [2] (uolumen) cède progressivement la place à de nouvelles techniques de fabrication [3]. Ces évolutions ont entraîné des remaniements éditoriaux importants dans les copies manuscrites, qui modifièrent les pratiques de lecture. Les avantages sont notés dès l’Antiquité, Martial fournissant le premier témoignage dont nous disposons. Celui-ci vante les mérites du codex, qui, allié au parchemin, remporte la palme de la solidité, de la maniabilité et surtout de la rentabilité : un seul codex peut contenir l’intégralité de l’oeuvre virgilienne ou encore celle des Métamorphoses ovidiennes [4]. L’avènement du codex constitue un phénomène sans précédent [5]. Or, cette innovation en appelle d’autres, initiées par le christianisme et les besoins de l’enseignement. La diffusion de la religion du Livre, soutenue par l’apprentissage de la langue latine et l’étude des auteurs classiques, est à l’initiative de constantes améliorations de la mise en page manuscrite. L’expression « mise en page », désignant une pratique d’imprimeurs, est alors opérante dans le cadre de la production manuscrite. Elle renvoie à ce que Jacques Monfrin appelle un « travail préparatoire à la communication écrite [6] ». Le dispositif de la mise en page devient un enjeu majeur de l’enseignement, puisqu’il implique des phénomènes mémoriels et témoigne des intérêts pédagogiques. Des variations et évolutions apparaissent dans les copies, passant d’une scriptio continua à des copies par blocs de mots, voire à des transcriptions avec séparation de tous les termes [7]. Ce changement permet d’alléger le travail du lecteur pour qui le latin n’est pas inné, puisqu’il ne nécessite plus qu’une seule opération cognitive. Le traitement de la mise en page revêt encore de nombreux aspects, influant sur les conditions de lecture, que nous ne pouvons développer ici [8]. L’étude de cas que nous proposons de mener sur le commentaire antique du grammairien Philargyrius est centrée sur la variation de la mise en page des éléments textuels, dans le cadre d’une pratique d’enseignement. Le traitement de cette question est particulièrement pertinent pour le commentaire antique et se justifie, en premier lieu, par l’abondance des documents dont nous avons hérité [9].

Du reste, il convient de définir le genre du commentaire, qui, répondant souvent à des objectifs littéraires et grammaticaux [10], nécessite un dispositif textuel complexe. L’essence du commentaire consiste en la relation de subordination qu’il entretient avec un texte qu’il commente. Dans le cas de Philargyrius, le commentaire est subordonné aux Bucoliques de Virgile. Or, cette définition suppose une mise en page particulière et une réflexion préalable sur le support et son architecture, puisqu’il faut que, d’un seul coup d’oeil, un lecteur embrasse conjointement un double discours, en interaction permanente. L’équilibre du dispositif est un point crucial, car il est garant du sens du commentaire. Il s’agit en effet de représenter une entité discursive double, disposant de caractéristiques propres : module d’écriture, encre et même langue [11], justifiant l’usage d’une formule plurielle pour l’histoire textuelle. Des réflexions sur la mise en page ont été menées très tôt dans l’Antiquité, dès l’époque hellénistique, où fleurissent différents types de mise en page, relatifs à deux modalités : les copies marginale et continue. De nombreux manuscrits sont dotés de scholies marginales, encadrant le texte commenté et constituant le premier type, également dit « scholiographique ». Or, cette mise en page, aussi fréquente soit-elle, pose des difficultés de lecture, comme le remarque Burger Munk Olsen au sujet de manuscrits virgiliens :

Presque tous les manuscrits sont abondamment glosés, et un bon nombre sont pourvus de Vitae et de différentes notes explicatives […]. En général, les gloses sont tirées de Servius, parfois en partie du Servius auctus, ou correspondent plus ou moins pour les Bucoliques et les Géorgiques, aux Scholia Bernensia […] et dans quatre manuscrits de Virgile ils [les commentaires continus de Servius] ont été transcrits intégralement dans les marges, malgré les difficultés qu’il y avait à faire coïncider les explications de Servius avec les passages correspondants du texte [12].

Malgré les dispositions prises par les copistes du commentaire, la mise en page souffre d’un manque d’espace marginal, dont les conséquences sont dommageables pour le commentaire, comme nous le verrons dans le cas de Philargyrius [13]. L’articulation des deux discours, dont on a souligné les problèmes de décalage, peut être tant bien que mal assurée par trois stratagèmes. Le premier consiste en la juxtaposition de la scholie au texte commenté. Seule la proximité de la scholie suggère une correspondance avec le passage concerné du texte commenté. L’illustration suivante confirme l’absence de lien explicite :

Paris, BnF, lat. 11308, f.5v.

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Un deuxième système consiste à utiliser des signes de renvoi, dont l’aspect évolue au gré de l’invention des copistes [14], mettant à mal une lecture conventionnelle. Ces deux premiers systèmes sont fragiles, car ils ne fixent le commentaire que de manière ténue. Le lien entre les deux discours étant très lâche, le commentaire n’est pas univoque. Le lecteur ne peut pas déterminer avec certitude la portion de texte commenté par le morceau de scholie. Un troisième système articulatoire résout en partie ces hésitations, en dotant les scholies d’extraits du texte commenté, les lemmes. Ce système efficace résulte d’un dispositif hybride, issu de facteurs de transmission. L’application de lemmes relève des hypomnemata, qui étymologiquement [15] traduisent leur statut secondaire par rapport au texte commenté. Ces hypomnemata ou commentaires accompagnés de lemmes peuvent être présentés selon les deux modalités évoquées précédemment : mis bout à bout, ils forment un commentaire unique; c’est le cas des Explanationes de Philargyrius. Ou alors, disposés dans les marges d’un texte de référence, ils résultent de notes de lecture et d’extraits choisis [16]. Ce processus de refonte successive met à mal l’idée d’un texte et d’une mise en page authentiques, puisque si l’on parvient à reconstituer une mise en page marginale, rien n’empêche de penser qu’elle est elle-même héritée d’un commentaire lemmatisé, et ainsi de suite en amont [17]. Cette situation, aussi complexe soit-elle, ne constitue pas un cas éditorial désespéré, mais nécessite d’adapter notre regard à ces textes, en prenant en compte leur histoire et l’évolution de leurs formes. Revenons aux systèmes articulatoires : il faut noter le grand avantage du commentaire lemmatisé dans une mise en page continue. Il bénéficie d’une plus grande autonomie et clarté, même si son statut demeure tout de même secondaire. Le commentaire dispose de plus d’espace, tandis que le relevé des scholies est stabilisé par l’affectation d’un lemme. Cette forme est la plus anciennement connue du commentaire de Philargyrius, celle des Explanationes, n’étant pas indubitablement la mise en forme originelle. S’il existe, pour un même commentaire, différentes mises en page, celles-ci, loin d’être aléatoires, sont avant tout des choix motivés. La réflexion préalable du copiste procédant à la mise en place de la réglure consiste à envisager à la fois la représentation des textes, en prenant en compte les limites du support, mais aussi les modalités de la lecture et son usage. La mise en page est inhérente à la notion de choix, puisqu’elle est amenée à subir des modifications ancrées dans le texte et son histoire. La forme lemmatisée du commentaire de Philargyrius relève, au moment de sa production – qui doit être distinguée du moment de l’écriture du commentaire antique – d’une problématique de la représentation, qui joue un rôle essentiel dans la transmission du texte. En procédant à une observation minutieuse, nous pourrons mesurer, à travers une coupe synchronique des Explanationes lemmatisées, les interactions antérieures du support et ses conséquences sur le texte actuel. Ce bref aperçu du commentaire nous permettra également de mener une réflexion de fond sur le statut du copiste et son rapport à l’auctorialité, à l’édition et à la réception.

La dynamique éditoriale de la production manuscrite

L’exemple du commentaire de Philargyrius pose de nombreux problèmes à l’éditeur moderne, puisque la tradition manuscrite rend compte de l’oeuvre du grammairien sous différentes formes. Le commentaire se présente de manière fragmentaire, disséminé à la fois dans les marges de manuscrits virgiliens et orosiens, dans le débat des compilations de Berne, mais aussi dans la forme lemmatisée des Explanationes. Dès lors, on constate une variété formelle, correspondant aux formes marginale et lemmatisée. Chacune d’elles répond à des besoins spécifiques, liés à l’enseignement et au milieu culturel d’une époque. Elles constituent également des branches de la tradition du commentaire antique. L’étude de cas sera centrée sur la branche des Explanationes, fournissant le plus de matière pour le commentaire. Cette tradition est transmise par trois manuscrits : Paris, BnF, lat. 11308, intitulé P; Paris, BnF, lat. 7960, intitulé N et Florence, Bibl. Laurenziana, lat. XLV, 14, intitulé L. Ces trois témoins manuscrits présentent le commentaire des Explanationes dans une forme assez inédite, puisqu’ils proposent deux versions du commentaire [18], de longueur différente, intitulées A pour la version la plus longue et B pour la plus courte [19]. Bien loin de proposer des copies rigoureusement identiques, ils n’adoptent pas le même ordre. Alors que les manuscrits N et L reproduisent d’abord la version longue [20] puis copient la courte, le témoin P présente l’ordre inverse. Il dispose d’abord la version la plus courte, qui reçoit dans les marges et interlignes une série de corrections majoritairement latines mais aussi des notes tironiennes [21], tandis que la distinction des Bucoliques est réalisée par une main postérieure, comme le montre l’échantillon ci-dessous :

Paris, BnF, lat. 11308, f. 6v

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Cette disposition contraste fortement avec la version longue, qui présente une série de majuscules pour signaler une nouvelle Bucolique, ainsi que des interlignes et marges dégagées de toutes marques de correction. L’ordre des deux recensions pourrait correspondre à un parcours pédagogique progressif, partant d’une forme du commentaire moins élaborée que la suivante. La coloration pédagogique est d’ailleurs fortement ancrée dans le manuscrit, rare témoin à disposer de la lettre de Donat à Munatius, pièce importante de la tradition philologique du commentaire virgilien. Cet ensemble figurant un corpus de textes [22], ou plutôt un manuel scolaire, propose un dossier pédagogique dans le domaine de l’heuristique virgilienne. D’autres indices codicologiques et paléographiques, que nous ne détaillerons pas, confirment cette hypothèse. La production manuscrite n’est pas un acte itératif, soumis à des aléas externes, tributaires de l’inattention du copiste, mais un renouvellement de formes intrinsèquement lié au contexte de production et au besoin des copistes. L’exemple des Explanationes de Philargyrius montre combien les témoins disposent d’une grande souplesse dans l’édition des textes [23]. Ainsi, même si les copistes reproduisent des textes apparemment fixés, l’agencement de la copie leur revient pleinement. Ils disposent de leurs modèles, dont ils représentent le contenu discursif, comme d’un support de création, justifiant l’expression « témoin manuscrit ». Le copiste ne réalise pas un ouvrage strictement identique à un modèle, mais produit un ou plusieurs discours dans une actualisation formelle. Cela implique que le travail de copie déborde le seul cadre de la production sérielle. Les trois témoins des Explanationes ne sont ni de « pâles copies », ni des reproductions fidèles, mais plutôt des témoins, des regards sur le texte, qu’ils actualisent dans des formes adaptées au lecteur. Cette perspective oblige nécessairement à redéfinir les termes appliqués à la production manuscrite, comme le souligne Adolfo Tura :

Tout manuscrit est, durant sa confection, l’espace ambiant de nombreux choix de la part du copiste ou de celui qui, en lui confiant la transcription, lui en prescrit les modalités. De ces choix relève la répartition en divers rangs des textes qu’on décide de juxtaposer. […] chacun [chaque manuscrit] est la source d’une nouvelle organisation, de sorte qu’on peut dire que cette organisation est, pour tout manuscrit, entièrement endogène [24].

Chaque manuscrit plonge le texte dans une nouvelle expérience formelle, qui invite à se pencher sur l’histoire du texte et sa transmission. Concernant le commentaire de Philargyrius, cette remarque est absolument essentielle, car chaque manuscrit réactive la notion d’édition, conférant au copiste le statut d’auteur [25].

Le manuscrit, milieu de production d’un texte

Ces considérations ont permis de valider une terminologie éditoriale dans le domaine de la production manuscrite. Un manuscrit en tant qu’entité unique est un maillon de la chaîne éditoriale du texte. Le cas des Explanationes nous permet de pousser plus loin le raisonnement. En effet, les trois témoins présentent deux versions lemmatisées, composées antérieurement, et qui ont été, à un moment donné de la transmission du commentaire, des éditions. Cette remarque suppose que les deux versions descendent d’une source commune, ce que confirment l’étude de Joan Jeanette Brewer [26], ou encore la mise en page de l’édition de Thilo Hagen [27]. Les deux versions relèvent tantôt les mêmes scholies, tantôt des variantes dans les modalités d’expression, ou encore des scholies inédites, constituant un argument majeur pour l’hypothèse d’une source commune. Les auteurs-copistes ont disposé du commentaire à leur gré, en proposant des versions remaniées de leur source ou modèle, mais ce dernier terme n’est finalement guère approprié [28]. Toutefois, il existe des différences assez singulières entre ces deux versions [29], qui furent favorisées par une mise en page antérieure non contraignante. La source des deux versions a certainement dû disposer du commentaire dans une mise en page différente, probablement marginale, s’opposant radicalement à la mise en page des Explanationes héritées dans les manuscrits. Le nombre assez peu élevé d’indices nous invite à adopter une méthode minutieuse, reposant sur l’observation des caractéristiques des deux versions. Chacune propose des scholies identiques, respectant le déroulement des vers virgiliens. Paradoxalement, ce ne sont pas ces passages, mais les irrégularités et la fragmentation de scholies [30] sur un même lemme, qui constituent une base de travail riche et complexe. La comparaison des deux versions sur ces zones dévoile le reflet fébrile de la source commune et de sa mise en page. Nous prendrons comme support illustratif un exemple du commentaire de la Bucolique 6, extrait des scholies 68 à 78 et présenté en Annexe 1.

Même si nous avons fourni une traduction des scholies, l’extrait présente plusieurs zones d’ombre. La traduction est difficile, notamment pour les termes vieil-irlandais : liubserb (68 A), herena (68 A et B), darchac (A), melen (75 A). D’autre part, le relevé des scholies est perturbé dans les deux versions : A présente au moins trois fois le lemme 74 et deux fois une scholie sur ce même lemme, ainsi que deux scholies sur le lemme 76. La version B présente quant à elle un retour sur le lemme 70 et une série 70-72 à la suite de la scholie 74. Ces perturbations ne peuvent pas s’expliquer par une inattention du copiste et encore moins par un problème de cahiers, étant donné leur fréquence. Cette situation handicape la cohérence du commentaire, mais une solution peut être envisagée, si l’on garde à l’esprit l’implication éditoriale du copiste, qu’illustre le relevé des scholies 68 et 70 dans les deux versions. A et B disposent de quatre termes communs : idest herena olus est pour commenter apio (l’ache). La version A présente un surplus de scholie : liubserb […] iuxta aquam haec sunt amariora qui peut avoir été ajouté par le rédacteur de A ou retranché par le rédacteur de B, illustrant le choix du copiste, qui compose à partir de sa source. La scholie 70 confirme ce principe. Alors que A relève une glose sur le pronom relatif quos en rétablissant le verbe de la subordonnée : dederant, B ajoute le complément d’objet calamos et modifie le temps du verbe en dederunt. De même, la fin de la scholie en A et B sur Hésiode pose plus concrètement la question du support. Les cas sont différents, puisque A relève le nominatif Hesiodus et B le datif Hesiodo. Ces variantes ne sont pas des mélectures des témoins, puisqu’ils sont unanimes. De plus, le choix des cas correspond au lemme relevé, qui est différent chez A et B. A assigne la scholie Hesiodus au nominatif ille, en fin de vers, tandis que B relève le datif seni au milieu du vers pour la scholie Hesiodo. Deux hypothèses peuvent être suggérées : la première relève encore une fois du choix des copistes, ce qui suppose que le commentaire répétait à peu d’intervalle la même scholie. Cette répétition paraît étrange, mais néanmoins possible. Une seconde hypothèse, plus séduisante, prend en compte à la fois le choix des copistes mais aussi le support. L’affectation libre d’une scholie à un lemme – dans le cas présent idest Hesiod(us/o) est assigné à ille ou seni – pourrait indiquer que la source des recensions ne comportait pas de lemmes prédéterminés. Ce sont les rédacteurs des versions qui les composent. La source des deux versions disposait d’une mise en page avec scholies marginales, majoritairement non lemmatisées, orchestrées autour du poème virgilien. Cette hypothèse permet d’éclairer le sens de la scholie 70, qui, à contenu identique dans les deux versions, n’est pas relevée pour le même lemme. La recension A note Ascraeo seni, commenté par la scholie, tandis que B ne propose que ante, qui joue certainement le rôle de point de repère, représentant le vers entier, car la suite de la scholie porte bien sur la mention de seni. Ces fluctuations dans les lemmes indiquent que les scholies n’étaient pas clairement reliées au texte, puisqu’elles ne sont finalement pas intégrées dans une structure linéaire. L’articulation relève du premier type cité précédemment.

Le copiste comme compositeur

Afin de cerner complètement les enjeux, il faut préciser le phénomène de la fragmentation des scholies. Un exemple majeur se situe au niveau de la scholie 74. Le vers virgilien présente la figure de Scylla, référence à deux personnages distincts de la mythologie. Le poète s’amuse à les confondre, ce qui complique la tâche des commentateurs et des lecteurs. La difficulté est perceptible dans le relevé hésitant de la recension A. Le rédacteur note le lemme aut Scyllam, sans faire suivre de scholie. Il la laisse de côté, avant de procéder à un second relevé sur le vers 74, portant un lemme plus long. La scholie dispose alors d’une citation de l’Énéide, afin d’illustrer le sens inhabituel de fama. Deux remarques découlent de cette observation. Tout d’abord, cette scholie n’est pas isolée, mais constitue une série continue avec les scholies suivantes 75, 76, 77, suggérant qu’elles devaient former un tout visuellement [31]. D’autre part, la scholie se concentre sur un point bien précis, la fama et son illustration par une citation, qui se distingue nettement du commentaire mythologique sur Scylla. Le commentaire du vers 74 se répartissait certainement en plusieurs scholies, orchestrées selon leur contenu autour des Bucoliques. Cet émiettement des éléments sur la page pose une question d’ordre pratique : Quel sens de lecture et quelle logique adopter? Le schéma hypothétique [32] réalisé [33] permet de mesurer la difficulté des rédacteurs. Dans la version A, le rédacteur propose une dernière scholie pour le vers 74, qu’il avait laissée jusqu’à présent. Cette scholie tente de synthétiser les notices mythologiques sur les personnages homonymes de Scylla. Les scholies devaient se trouver dans des zones différentes, ce qui laisse supposer que la dimension littéraire du passage n’est pas prise en compte. Or, non seulement le rédacteur de A entreprend de normaliser le commentaire, mais il souhaite respecter l’écriture virgilienne. La scholie qu’il propose épouse le sens poétique, issu de la fusion des deux personnages. Deux parties se distinguent nettement dans la scholie. La première partie, allant de idest Nisus à in nauem regiam est consacrée à Nisus et sa fille Scylla, auteure d’un crime commis par amour pour Minos. Cette Scylla, changée en oiseau, in auem, n’est pas accueillie dans le navire royal, innauem, car elle se jette dans la mer d’où elle ressort métamorphosée en rocher. C’est à la faveur de ce jeu phonique [34] que le rédacteur de A parvient à retranscrire la scholie. La fin de la scholie correspond au second personnage de Scylla, rencontrant les compagnons d’Ulysse. Le troisième lemme : uel Scyllam renforce cette idée d’alternative. Le coordonnant uel (ou bien) est déterminant et ne remplace pas aut (ou bien) du vers virgilien, comme le suggère l’édition Thilo-Hagen, car la démarche du rédacteur de A est la suivante. En revenant sur nos pas, on constate que le rédacteur de A laisse de côté la scholie sur la fille de Nisus, préférant relever dans un premier temps des unités cohérentes : scholies 75, 76 et 77, même si elles ne suivent pas tout à fait l’ordre des vers virgiliens. Puis, il compose un duo assemblant la scholie sur la Scylla d’Ulysse et celle, en amont, de la Scylla de Nisus. La portion idest Nisus […] in nauem regiam a pu être déplacée et réinjectée dans la scholie proposant une alternative introduite par uel à l’identification de Scyllam [35]. Cette alternative est celle du personnage de l’Odyssée : mutata est in monstrum etc. La version B propose quant à elle une scholie beaucoup plus claire, car elle reste plus neutre du point de vue du texte. Elle dissocie nettement les deux personnages, signalant dès le début de la scholie : Virgilius duas Scyllas dicit esse, unam Nisi filiam, alteram Phorci. Cette différence de traitement de la scholie suggère qu’elle intervient au moment de la rédaction de la version, ou bien que les éléments étaient déjà présents dans la source. Un indice assez troublant joue en faveur de la première hypothèse, puisqu’on relève des similitudes importantes avec le contenu de la scholie servienne. Cette dernière dissocie parfaitement les deux personnages : Scyllae duae fuerunt, una Phorci et Creteidos nymphae filia, uirgo pulcherrima [36]. Cependant, ce rapprochement pose la question de l’authenticité, ou du moins, s’il en est, de la source d’inspiration. On ne peut pas déterminer avec certitude si le rédacteur de B recomposa une scholie à la lumière du commentaire servien, d’autant que les deux personnages sont traités dans l’ordre inverse. Ce qui est sûr en revanche, c’est que les rédacteurs des versions ont disposé de leur source pour l’améliorer en fonction de leurs besoins. A adapte la scholie au contexte virgilien en superposant les deux figures, suggérant un traitement inédit de la scholie par le copiste. Les scholies indépendantes sont unies par le regard du rédacteur de A, tandis que celui de B dissocie les deux figures. La source commune peut alors être qualifiée d’oeuvre ouverte, autorisant pour les lecteurs et rédacteurs successifs des parcours de lecture différents. Elle porte vraisemblablement le commentaire antique sous forme de scholies marginales, ce qui confirme le statut d’auteur pour les copistes, qui modifient les termes du discours et se l’approprient. Les rédacteurs, également lecteurs du commentaire, se font commentateurs et nouveaux auteurs, dès qu’ils créent une nouvelle mise en page, une nouvelle forme du commentaire, impliquant la création de lemmes. Ils stabilisent alors un état du texte.

Impact des dispositifs dans la transmission et la lecture

La pérennité du commentaire dépend des stratégies de mise en page antérieures, qui assurent ou non la facilité des modalités de lecture. À l’état de scholies marginales, le commentaire implique une lecture aléatoire, non dirigée, plus difficile à prendre en main pour un lecteur débutant. Le commentaire sous une forme aussi éclatée fournit des alternatives disséminées dans les marges et les interlignes. À cet égard, la problématique des espaces interlinéaires soulève d’intéressants questionnements sur les limites du commentaire, du texte et de la place de l’auteur. L’interligne est un espace particulier dans la mise en page du commentaire, recevant souvent un type de scholies spécifiques, clandestines, car elles ne font assurément pas partie de la réglure initiale [37]. Elles trahissent l’intérêt d’un lecteur, spécialiste ou non, ayant à coeur de clarifier le sens du texte. Ces scholies brèves et inscrites dans un module d’écriture plus réduit fournissent une exégèse rapide au poème. Elles glosent le texte de façon littérale, en proposant une unité linguistique équivalente. On comprend pourquoi elles sont aussi fréquentes bien qu’elles surchargent la page manuscrite. Le dispositif interlinéaire de la source est perceptible dans les Explanationes de Philargyrius, à travers le relevé de scholies courtes, dans la recension B au vers 69 : tibi idest Gallo. mvsae idest deae, traduction linéaire d’un dispositif interlinéaire sans lemme, qu’on peut hypothétiquement représenter comme suit [38]:

Image de l’équation

Cette hypothèse envisage la souplesse et la fragilité réelle de ces éléments, que les rédacteurs sont libres de représenter ou non [39]. D’autre part, rejoignant notre remarque précédente, ces gloses peuvent avoir été ajoutées lors d’une lecture postérieure. Leur paternité n’est pas assurée, et rien n’indique avec certitude qu’elles proviennent de la main de Philargyrius, de la source des deux versions [40], de l’auteur de la version B, ou bien d’un des témoins P, L ou N. Cette question se pose plus nettement au niveau des termes vieil-irlandais dans les scholies. Leur brièveté et la fonction qu’ils occupent invitent à penser qu’ils étaient disposés dans les interlignes. Mais, la transition linéaire a obscurci leur véritable fonction, en procédant à un phénomène de subduction. La scholie 75 de la version A fournit un exemple de ce type. ingvina idest nomen loci, in quo canes Scyllae latrabant uel melen, traduite de la façon suivante : « ingvina : nom de lieu, où les chiens de Scylla aboyaient ou bien melen. » Le terme vieil-irlandais melen est une mélecture de A [41] – les trois témoins fournissant la même leçon – pour le terme mell, signifiant « sphère, rondeur, protubérance », c’est-à-dire la traduction du latin ingvina (l’aine). La linéarité de la phrase ne met pas en évidence le lien linguistique du lemme et du vieil-irlandais. On a l’impression que mell est une alternative résumant ce qui précède, mais il faut déplier la scholie [42], comme le suggère le prototype élaboré. Le schéma ne peut être qu’hypothétique, puisqu’il est difficile de déterminer la place du segment idest nomen loci in quo canes Scyllae latrabant. Il existe entre cette glose et le terme melen/mell une différence de longueur mais aussi de statut. Le terme vieil-irlandais est une traduction terme à terme du mot virgilien, tandis que le groupe propose une explication détaillée, renvoyant à un triple point de vue : grammatical : nomen loci; géographique : in quo; mythologique : Scyllae latrabant. Il n’est pas surprenant que cette différence fonctionnelle en détermine la place, d’autant que l’équivalent linguistique nécessite une grande proximité avec le terme qu’il traduit.

De la même manière, la scholie du lemme 68 se clarifie. Le terme herena, présent dans les deux cas, est difficile à traduire dans une disposition linéaire. Ce terme vieil-irlandais est absent de l’édition des gloses vieil-irlandaises de Pierre-Yves Lambert [43]. La difficulté sémantique est doublée d’un problème paléographique, mais, avant tout, il faut comprendre l’ensemble du dispositif. La scholie du lemme 68 porte dans les deux versions sur l’identification de la plante apium (l’ache). La version A propose une périphrase explicative, en associant la plante à un terme générique olus (le légume). Le terme pourrait également être choisi en raison de sa référence virgilienne, dans les Géorgiques [44]. De plus, la scholie fournit l’occasion d’un apprentissage, même succinct, dans le domaine botanique. Au contraire, le rédacteur de B ne retient que l’application générique de la scholie, livrant un sens direct, sans détail, mais suffisant pour la lecture des Bucoliques. Voici les traductions suivantes possibles : « apio : les légumes et l’ache poussant près de l’eau sont très amers. (A) / apio : c’est un légume. (B) » Ces scholies latines répondent pour chaque version à des besoins et des conceptions différentes du commentaire, ce que traduit également la sélection des gloses vieil-irlandaises. La source disposait d’une glose assez complète, proposant non pas une traduction directe mais plutôt une périphrase, complétant le sens du commentaire. Le vieil-irlandais liubserb est constitué de deux termes liub et sreb [45], signifiant respectivement « plante » et « rivière » ou « cours d’eau ». Le premier terme fournit donc un générique, répondant au latin olus. Le terme sreb, dont il existe une variante en srebh, fournit une indication sur le milieu naturel de la plante, mais il manque de précision. La plante identifiée comme apium inundatum, ache inondée, pousse dans des eaux stagnantes et peu profondes. Le terme herena est l’élément manquant de la périphrase, puisqu’il s’agit d’une mélecture des copistes continentaux du terme fertas, signifiant « rivage, bord ». La glose vieil-irlandaise complète la scholie latine et semble traduire l’expression iuxta aquam « près de l’eau », en indiquant que l’apium pousse aux bords des rivières. La glose interlinéaire surplombe visuellement la scholie latine, et ce, dans un sens très concret. Le groupe vieil-irlandais formait un ensemble surmontant le début de la scholie olus apiumque iuxta aquam, ce qui explique pourquoi le relevé des deux versions dispose le vieil-irlandais avant le reste de la scholie latine [46]. Par ailleurs, le rédacteur de B ne retient qu’un seul terme vieil-irlandais, en l’occurrence ce terme herena, complétant le latin olus est. Le rédacteur allant à l’économie relève une précision essentielle, qui lui permet d’affiner quelque peu le générique olus. Le mélange de latin et de langue vernaculaire est assez singulier, mais la scholie reste compréhensible. L’apium est un légume qui pousse sur les rives, sous-entendant des rives de cours d’eau. Les deux autres termes luib et srebh ne sont donc plus indispensables et sont économisés par le rédacteur de B. Cette observation sous-entend par ailleurs que la version B procède à des remaniements de la source plus importants que la version A, ce qui reste cependant à démontrer à l’échelle des Explanationes. C’est pourquoi nous faisons apparaître dans le prototype de mise en page le texte de A, qui, s’il n’est pas exactement identique à la source, retient un plus grand nombre d’éléments. En définitive, les deux versions conservent les traces d’une architecture textuelle antérieure, celle de leur source commune. La forme ouverte de cette source laisse à la disposition des lecteurs et futurs rédacteurs le soin de procéder à des parcours de lecture adaptés en fonction de leurs besoins et compétences. Les rédacteurs ont été amenés à associer en un seul discours des matériaux qui prenaient place dans une mise en page marginale, ce qui explique pourquoi, de prime abord, de nombreux éléments du commentaire paraissent incongrus, voire illisibles pour le lecteur moderne. Particulièrement représentatif, cet échantillon du commentaire de Philargyrius témoigne de la difficulté pour les rédacteurs à respecter le déroulement logique des unités. Leur lecture est perturbée par l’éclatement des scholies sous forme de gloses interlinéaires ou marginales. Cependant, ce sont ces éléments discordants qui, invitant le lecteur moderne à se pencher sur un discours en apparence linéaire, signalent les reliefs d’une ligne complexe et riche de l’histoire du texte.

La voix interlinéaire du lecteur

Au terme de cette étude, l’exemple de la préface de la version B invite à prendre en considération les aspects matériels, mais non moins secondaires de la mise en page du commentaire. Cette version présente un accessus virgilien épuré, où affleurent soudainement des notes de type métatextuelles. Ces notes commentent la structure traditionnelle de l’accessus, sous la forme de gloses : titulus, causa, intentio, numerus, ordo, explanatio [47]. Les scholies encadrantes bénéficient de phrases syntaxiquement plus élaborées, ce qui permet de dire que les éléments isolés : titulus, causa, etc., devaient être présents dans la source sous forme de gloses interlinéaires ou marginales. Ces éléments proviennent certainement d’un ajout postérieur, qui n’est certainement pas issu du commentaire antique. Cette succession de gloses est à rapprocher du commentaire de Servius : In exponendis auctoribus haec consideranda sunt : poetae uita, titulus operis, qualitas carminis, scribentis intentio, numerus librorum, ordo librorum, explanatio [48]. La grande proximité du commentaire servien et des gloses laisse envisager qu’une main postérieure, ou du moins différente de la source commune des Explanationes, a ajouté ces gloses. Un lecteur aurait tiré parti de Servius, afin de compléter ou d’éclaircir la source de Philargyrius. Cette main remplit les interlignes ou les marges, dans un discours surplombant le commentaire de Philargyrius. Le rédacteur de B, trouvant ces gloses fort à propos, choisit de les glisser dans le fil continu du discours. Dans cette idée, le passage sur les trois styles se comprend d’autant mieux qu’il est directement relié à ce qui précède, c’est-à-dire la citation du texte commenté : Parthenope cecini pascua rura duces. Chacun des éléments représente l’une des trois oeuvres virgiliennes et appelle toutes sortes de trilogies, évoquant la rota Vergilii. Ces notes ont pu être disposées de manière secondaire autour du commentaire, formant deux couches textuelles distinctes, que la lemmatisation du commentaire tend à effacer. Or, ce point constitue l’enjeu éditorial des Explanationes, car adopter une lecture linéaire, coupée de l’histoire des formes du commentaire, conduirait immanquablement à se méprendre sur l’objet véritable du commentaire. Ce serait croire que Philargyrius fut irlandais ou chrétien, ou encore qu’il ne composa que de médiocres commentaires.

Ces exemples tirés du commentaire de Philargyrius illustrent l’importance de l’interaction du support et des variantes de celui-ci dans la transmission et la compréhension des textes. Pour cela, il faut insister sur l’influence de terminologies contraignantes, notamment au niveau du statut du copiste. Ce dernier souvent déconsidéré constitue un maillon indispensable de la transmission des textes, puisqu’il est le premier lecteur, l’autorité garante, et enfin l’auteur de la production d’un témoin inédit dans l’histoire du texte. Son rôle n’est pas simplement celui d’un bras mécanique, puisque lui est confiée la tâche difficile de représenter un regard sur le texte, et c’est en cela que se justifie l’appellation de « témoin manuscrit ». L’édition qu’il produit renouvelle les données de la mise en page et inscrit dans la composition de ces lignes la marque de sa lecture et son interprétation personnelle du texte. Dans le cadre de la pratique du commentaire, un changement de mise en page n’est pas anodin, car il modifie l’état du texte, qui, se renouvelant dans sa forme, se régénère également dans son contenu. Ainsi, l’extrait de Philargyrius dans ses deux versions trahit une mobilité, un changement dans l’architecture textuelle. Chacune des versions laisse percevoir, dans l’expression libre du discours qu’elle tient sur le commentaire, sa technique de composition ou de représentation. L’observation comparative des deux versions invite dans un premier temps à déplier la scholie, afin de mieux cerner les différents éléments qui la composent : gloses, scholies, interlinéaires, marginales orchestrées autour du texte virgilien, dont disposait la source commune des deux versions. Ces éléments extrêmement fragiles sont suffisamment souples pour recevoir différentes strates et couches textuelles de diverses origines : vieil-irlandaise, chrétienne [49], ou encore issues d’autres commentateurs comme Servius. Les deux versions donnent à lire des variations du commentaire, qui posent finalement la question de l’identité de l’auteur. Philargyrius n’est d’ailleurs pas le seul auteur dans ce cas : Donat, grammairien de grande renommée, subit un sort équivalent, peut-être même plus délicat. À ce sujet, le titre de l’article de Vivien Law semble tout à fait significatif : « When is Donatus not Donatus? Versions, Variants and New Texts [50]. » Les remaniements du texte sont si importants qu’il est impossible d’authentifier le commentaire du grammairien. Mais au final, est–il bien nécessaire de reconnaître avec certitude l’empreinte du grammairien, alors que nous ne possédons pas d’écrits autographes des auteurs anciens [51]? Il faut modifier l’appréhension des textes, notamment anciens, pour lesquels la réflexion sur le support et la mise en page influent nettement sur le contenu du texte et sur son rapport à l’auctorialité. Dès lors, leur lecture ne peut être comprise qu’au sein d’une démarche diachronique, associée à une étude du support, qui n’est pas limitée à l’enveloppe du texte, mais comprend la matérialisation du discours de celui-ci. Le commentaire de Philargyrius plonge le lecteur moderne dans des lignes tortueuses, révélant la densité d’une transmission multiple [52]. L’histoire du texte nécessite souvent un usage pluriel, car la réception, la lecture, l’appropriation d’un discours au sein d’une production manuscrite sont fortement dépendantes d’une histoire des formes, que Henri-Jean Martin souligne ainsi : « au total, le manuscrit apparaît plus encore que l’imprimé, comme un objet hautement symbolique, un ensemble où les formes jouent un rôle essentiel […] [53] ».

Parties annexes