En raison des circonstances exceptionnelles dues à la COVID-19, Érudit souhaite assurer à ses utilisateurs et partenaires que l'ensemble de ses services demeurent opérationnels. Cependant, afin de respecter les directives gouvernementales, l’équipe d’Érudit est désormais en mode télétravail, et certaines opérations pourraient en être ralenties. Merci de votre compréhension. Plus de détails

Articles

Quand un blog devient une oeuvre : L’Autofictif d’Éric Chevillard

  • David Vrydaghs
Couverture de La littérature sauvage, Volume 8, numéro 1, automne 2016, Mémoires du livre

Corps de l’article

Le 18 septembre 2007, l’écrivain français Éric Chevillard ouvre un blog, L’Autofictif[1], « sans autre intention au départ que de [s]e distraire d’un roman en cours d’écriture[2] ». Il s’impose d’emblée la contrainte d’y poster chaque jour trois notes brèves empruntant à plusieurs genres[3]. Rapidement, la matière de ce blog devient un livre : L’Autofictif paraît en janvier 2009 aux Éditions de l’Arbre Vengeur. L’année écoulée est alors effacée de la toile, mais le blog ne disparaît pas pour autant. De nouvelles réflexions, observations, maximes ou traits d’humour sont mis en ligne quotidiennement. L’Autofictif devient aussi, dès lors, une série. Chaque année d’interventions sur la toile paraît quelques mois plus tard en librairie, en un recueil systématiquement composé des entrées publiées entre le 18 septembre, date anniversaire de l’ouverture du blog, et le 17 septembre suivant. Les titres donnés à ces nouveaux volumes soulignent la sérialité de l’oeuvre : tous contiennent la dénomination d’« autofictif » et, en sous-titre, l’étiquette générique de « journal » accompagnée de la mention de l’année concernée. La singularité de chaque volume est néanmoins soulignée par ces mêmes titres, puisque « L’Autofictif » y est doté d’un attribut (« père et fils », « doyen de l’humanité ») ou d’un procès (« voit une loutre », « prend un coach ») inédits[4].

L’Autofictif désigne donc à la fois un blog et une série de livres, une forme d’intervention sur la toile et un journal. Cette double identité, sur les plans matériel et générique, a notamment pour effet de créer deux contextes de réception différents, comme la critique l’a très tôt noté[5] : celui, presque immédiat, du blog et celui, toujours différé, du journal. Le premier support, supposément enté sur l’actualité, implique le plus souvent une lecture capable de repérer l’allusion à un fait divers du monde culturel[6]; le second, en donnant accès au fil des jours d’un écrivain, autorise une lecture moins fragmentée, plus globale, cherchant à comprendre les singularités et les conceptions esthétiques de ce créateur[7]. L’écrivain lui-même est conscient de la tension entre ces lectures. Il distingue ainsi la lecture « en piqué[8] » exigée par le dispositif du blog de la « pratique de lecture concentrée », permettant au lecteur de voir « se dessiner des figures dans le livre, des thèmes […], des hantises […] que la lecture quotidienne du blog ne permet pas toujours de saisir[9] ».

Effet-blog et effet-livre

La double matérialité de l’objet implique aussi, plus radicalement, de le considérer comme deux produits culturels distincts. Certes, l’auteur ne procède à aucune modification de ses notes en passant d’un support à l’autre[10]. Mais les propriétés matérielles de ces derniers déterminent l’appréhension que l’on peut en avoir. Il y a ainsi un « effet-blog », détaillé notamment par Marie-Ève Thérenty, et qui se caractérise surtout par une pratique de la subjectivité, par l’adoption de la « rétrochronologie » et par une « écriture séquencée ou fragmentée[11] ». La place accordée aux liens hypertextes, même si elle est minime dans le cas de L’Autofictif, participe aussi de cet effet[12]. Par ailleurs, joue également ce que l’on pourrait appeler, par contraste, un « effet-livre ». Si celui-ci a déjà été abordé par certains travaux[13], il a moins retenu l’attention que le précédent. C’est à l’étude de cet effet-livre que cet article sera consacré.

Par « effet-livre », nous entendrons ici l’ensemble des éléments poétiques (textuels et paratextuels) fonctionnant comme indices du support imprimé et, plus largement, de l’oeuvre conçue comme livre (et non plus comme blog).

Concevoir ces aspects comme autant d’indices permet d’éviter leur essentialisation[14]. En effet, un indice, comme le note Pierre Bayard dans son essai sur la lecture du roman policier, « est moins un signe déjà présent qu’un signe qui se constitue après coup dans le mouvement herméneutique de l’interprétation, laquelle, en proposant un sens définitif, hiérarchise les données et construit à rebours une structure textuelle plausible[15] ». Et ce dernier d’ajouter : « Cette dimension de l’après-coup fait que ce ne sont pas les mêmes signes qui seront mobilisés selon les lectures, ou les mêmes significations des mêmes signes[16]. » Autrement dit, qualifier d’indices de l’effet-livre certaines particularités poétiques de L’Autofictif n’empêche pas celles-ci d’être les signes d’autre chose. Ainsi, certaines de ces particularités sont également susceptibles d’entrer en ligne de compte pour la détermination d’un effet-blog, sans compter la valeur qu’elles pourraient prendre dans des lectures ayant des objectifs différents.

Le fait qu’un même élément puisse entraîner une saisie de l’ensemble comme livre ou comme blog, selon les aspects auxquels il est associé, contribue aussi à créer, dans cette oeuvre à l’existence double, des tensions l’attirant vers l’un ou l’autre pôle, vers le blog ou le livre. Dès lors, si nous consacrons cet article à l’étude de l’effet-livre au sein de L’Autofictif, nous serons également attentifs aux manifestations de l’effet-blog, en particulier lorsqu’elles entrent en relation ou en concurrence avec le premier cité.

Dans les lignes qui suivent, nous nous attacherons d’abord à interroger les indices paratextuels de l’effet-livre, avant d’aborder, dans la dernière partie de l’article, les signes proprement textuels.

Les indices paratextuels de l’effet-livre

Sur le plan paratextuel, le premier indice d’un effet-livre réside assurément, comme l’a déjà noté Dominique Faria, dans son « aspect matériel[17] ». L’existence de l’objet édité et commercialisé atteste l’appartenance du texte à un projet dépassant la blogosphère; celle de couvertures arborant des polices identiques confirme l’ancrage de celui-ci dans une sérialité littéraire.

De tels éléments ont aussi une autre fonction, qui contribue à souligner l’effet-livre de L’Autofictif : ils tendent à orienter la lecture des ouvrages concernés. Prenons l’exemple des illustrations de couverture. Si celles des premiers volumes font encore référence à l’origine numérique du texte – la première en présentant les touches d’un clavier azerty, déjà détachées toutefois de leur support initial, la deuxième en donnant une version pixelisée de la loutre mentionnée par le titre du volume –, celles des suivants n’établissent plus ce lien, la dernière en date – celle de L’Autofictif doyen de l’humanité – s’inscrivant même doublement dans le domaine du scriptible. Composée de blocs de quatre traits à la craie, barrés par un cinquième en diagonale, établissant le compte des jours, cette illustration convoque en effet le souvenir de la main qui a tracé ces traits – et insiste donc sur leur dimension écrite – tout en rappelant, à travers la thématique du décompte temporel, l’une des fonctions que L’Autofictif attribue au journal d’écrivain :

Tout journal est la tentative de rassembler ses jours en une collection, de les garder serrés, de n’en lâcher aucun, de les sauver tous, le 11 et le 12 octobre 2010 et encore ce 13 octobre, puis vraisemblablement le 14 octobre (voire le 15 octobre, bien que ce soit peut-être du coup faire preuve d’un optimisme bien mal informé des mauvais tours du destin que de viser déjà si loin), tentative qui trahit une certaine cupidité, sans doute, mais surtout l’espoir de tenir la mort en respect et d’habiter pour l’éternité ce court laps de temps où s’écoula notre vie.

13 octobre 2010; APC, p. 29

Les illustrations de couverture ont donc tendance, au fil du temps, à souligner le renforcement de l’effet-livre au détriment de l’effet-blog.

L’« avertissement » de l’auteur accompagnant le premier volume témoigne également de cet écartèlement entre l’effet-blog et l’effet-livre, en particulier lorsque Chevillard fait de L’Autofictif une pratique d’écriture quotidienne oscillant entre deux pôles : la considérant, au départ, comme une « forme d’intervention dans le deuxième monde que constitue aujourd’hui Internet » (A, p. 7), il tend de plus en plus nettement à en faire surtout « la chronique nerveuse ou énervée d’une vie dans la tension particulière de chaque jour » (A, p. 8). À l’inverse, si l’auteur y exprime sa préférence pour le livre, considéré comme « le terme logique de [s]es entreprises » (A, p. 8), il s’abstient toutefois à cet instant – cet avertissement est publié en janvier 2009 – de confondre L’Autofictif, qu’il qualifie de « pages[18] », avec ce terme.

Les éléments paratextuels de la série L’Autofictif que nous venons d’observer contribuent certes à l’effet-livre indiqué, mais en conservant active la mémoire du support d’origine (du moins jusqu’à la parution, en 2011, de L’Autofictif père et fils qui, comme nous le verrons plus loin, consacre par sa structure même la domination du modèle livresque sur le blog). En revanche, les indices textuels concourent plutôt à en affirmer l’effet-livre.

Les indices textuels de l’effet-livre

Les indices textuels de l’effet-livre sont multiples et de plus en plus prégnants à partir du moment où les volumes de L’Autofictif se succèdent en librairie. Leurs effets se renforcent logiquement du fait de leur récurrence.

La forme fixe des entrées quotidiennes, composées de trois notes séparées les unes des autres par un blanc typographique, est le premier effet-livre immédiatement repérable. Présente dès l’ouverture du blog, elle demeure l’unique modèle d’écriture. Lorsque, exceptionnellement, l’écrivain y déroge, c’est pour souligner aussitôt son « infraction », renforçant ainsi la visibilité de la contrainte. Par exemple, la troisième note du 25 octobre 2009 est ainsi formulée :

Eh bien, et la troisième note?! On s’insurge. Quelque chose boîte ce matin dans le monde, une chose encore, une chose de plus. Que puis-je dire? Je la tenais pourtant, cette troisième formule. Elle s’est inscrite sous mon front, dans la nuit, en lettres de feu si éblouissantes que je fus tiré du sommeil. […] Et ce matin, plus rien, […].

APF, p. 38[19]

Le recours à une contrainte formelle récurrente signale l’appartenance de ces textes à la littérature publiée davantage qu’à l’écriture pratiquée couramment dans la blogosphère. Certes, l’écriture par fragments rapproche L’Autofictif des blogs traditionnels, mais l’adoption d’une « forme de littérature à contrainte où le système de la contrainte paraît plus productif et plus essentiel que la question du support[20] » contribue à éloigner cette création de la blogosphère et à renforcer l’effet-livre déjà observé.

En effet, cette exigence formelle inscrit non seulement L’Autofictif dans une tradition littéraire, représentée notamment par Queneau et l’Oulipo[21], mais elle évoque aussi l’oeuvre chevillardienne déjà publiée aux Éditions de Minuit. Son auteur aime certes laisser libre cours à son imagination, mais il apprécie aussi lui opposer momentanément diverses contraintes ou dispositifs formels fixes pour renforcer encore ses effets. Par exemple, dans Du hérisson[22], chaque paragraphe voit réapparaître l’animal éponyme, toujours qualifié de « naïf et globuleux », et s’achève au milieu d’une phrase qui se prolonge au paragraphe suivant. L’Auteur et moi[23] propose deux romans en un seul, le second se déroulant dans les notes de bas de page du premier. Le récent Désordre Azerty[24] est quant à lui un abécédaire. Enfin, à l’article « Journal » de ce livre, l’auteur signale avoir commencé, le 30 avril 2007, « une phrase qui depuis lors s’augmente quotidiennement d’une notation nouvelle, unique, factuelle, relevant en effet du journal intime quoique non datée, liée à la précédente et à la suivante par l’adverbe puis que je prends soin d’inscrire à l’avance, chaque soir à la suite de la notation du jour et qui reste suspendu dans le vide jusqu’au lendemain[25] ». Parce qu’elle met L’Autofictif en relation étroite avec l’oeuvre de Chevillard et, plus largement, avec un pan de l’histoire littéraire récente, la contrainte formelle contribue à l’effet-livre déjà signalé.

Le lien avec l’oeuvre éditée chez Minuit est renforcé dès les premiers mois d’existence du blog par l’irruption fréquente de personnages issus de celle-ci. L’indéfinissable Palafox du roman éponyme[26] a ainsi conservé ses propriétés polymorphes : « Palafox, notre animal de compagnie, tantôt se fait appeler Toxo le chat, tantôt il est une vile scolopendre jaune dans la salle de bain » (21 mai 2008; A, p. 184). Le « hérisson naïf et globuleux », qui empêchait l’autobiographe du Hérisson[27] de mener à bien son projet en occupant indifféremment sa table de travail comme chaque paragraphe du roman, gêne aussi l’autofictif, mais cette fois sous les traits d’un castor ou d’un nourrisson : « J’étais bien décidé cette fois à écrire mon premier roman-fleuve. Mais quoi, là, sur ma table? Un castor naïf et globuleux! » (27 mai 2010; APF, p. 202); « Cela m’a tout l’air en effet d’un nourrisson naïf et globuleux, le bonhomme, là, sur mes genoux » (14 juin 2008; A, p. 201). Albert Moindre et Dino Egger[28] font également leur apparition dans une note du 25 janvier 2011 : « Anonyme donnait pourtant les plus belles espérances, auteur de madrigaux bien tournés et de tableaux dignes de l’atelier des grands maîtres, une magnifique carrière s’ouvrait devant lui tant et si bien même qu’Albert Moindre aurait pu légitimement se demander s’il n’était pas Dino Egger en personne » (APC, p. 108). Les homologies formelles et les relations transfictionnelles[29] entre le blog et l’oeuvre éditée chez Minuit, puis entre celle-ci et la série L’Autofictif, contribuent ainsi à rapprocher ces deux pôles, malgré d’indubitables différences[30].

L’effet-livre est également sensible à travers la volonté de doter chaque volume publié d’un incipit et d’un explicit. Le procédé est le plus spectaculaire à l’incipit, dans la mesure où celui-ci reprend la même situation de livre en livre, toujours à la date du 18 septembre et dans la première note de ce jour : le lecteur y découvre en effet l’autofictif occupé à dénombrer les brins d’herbe de son jardin – revivifiant au passage la métaphore éculée du jardin secret. Il en arrive à 807 quand survient un incident, différent selon les volumes, le forçant à s’interrompre : « La pelouse était vaste encore » (18 septembre 2007; A, p. 9); « un peu las, je me suis arrêté. La pelouse était vaste encore » (18 septembre 2008, AVL, p. 7); « une taupe sortit de terre et me mordit l’index jusqu’au sang » (18 septembre 2014, ADH, p. 9)[31].

L’explicit est moins systématique et n’atteint pas ce degré d’autoréférentialité. Il fonctionne davantage comme une clôture des thématiques les plus fréquemment abordées au fil de l’année écoulée. Ainsi, dans L’Autofictif père et fils, où seront vécues, à quelques mois de distance, la mort du père et la naissance d’une deuxième fille, la dernière entrée du volume publié se fait l’écho de ces deux événements, éclairant, si besoin était, le sens du titre :

Il y aura donc eu cette semaine inenvisageable, du 14 au 22 novembre, où les forces de mon père déclinèrent irrémédiablement jusqu’à l’anéantissement tandis que commençait à palpiter et s’étoiler dans les limbes antérieures la cellule opiniâtre qui, huit mois et demi plus tard, bébé tonique, étonné, ravissant, recevrait le prénom de Suzie.
[…]
Et maintenant, que faire? Encore un livre? Encore une fille?

APF, p. 274

La troisième note ajoute à cet effet de clôture du volume un commentaire potentiellement métatextuel renforçant l’effet-livre. Certes, rien n’indique que le « livre » à venir sera un nouveau volume de L’Autofictif; il pourrait très bien s’agir d’un projet de roman ou de texte bref (comme Chevillard en a publié plusieurs chez Fata Morgana). La présence de ce terme à l’explicit étaye toutefois la première hypothèse, d’ordre métatextuel. Le lecteur du blog (s’il est aussi un lecteur des volumes publiés par L’Arbre Vengeur) sut dès le lendemain, 18 septembre 2010, qu’une nouvelle page de la vie de l’auteur – et, sans doute, un nouveau volume de L’Autofictif – s’ouvrait.

Dans le volume suivant, L’Autofictif prend un coach, une fée apparaît soudain à l’autofictif et se propose de le « coacher » afin qu’il obtienne le prix Nobel de littérature[32]. Sa voix se fait entendre périodiquement jusqu’au 17 septembre 2010, dernier jour du volume en question, dont la première entrée mentionne : « Puis je me sépare de mon coach. Je suis venu à bout de sa patience. J’ai usé son enthousiasme. […] » (APC, p. 289). La fée ne réapparaîtra plus.

Dans L’Autofictif au petit pois, l’explicit vient renchérir en ces termes sur plusieurs notes s’étant lamentées de l’arrivée prochaine des cinquante ans de l’auteur : « Son poil grisonnant me piquait les joues, son ventre m’enveloppait, ses dents se cariaient dans ma bouche – vainement, je tentais de repousser l’ignoble quinquagénaire : il était sur moi et m’écrasait de tout son poids » (APP, p. 239).

Plus subtile, la dernière entrée de L’Autofictif doyen de l’humanité évoque la postérité, désirée mais fragile, en deux notes tendrement sarcastiques :

Il s’est mis tout entier dans son oeuvre et compte bien ainsi, grâce aux progrès de la science, être décongelé vivant dans quelques siècles.
[…]
Puis la pensée se retira et son crâne blanc demeura sur le sable.

ADH, p. 231

Or cette réflexion survient après une série de traits d’humour portant sur la locution « doyen de l’humanité » et imaginant différents moyens d’y parvenir. Autrement dit, chacune de ces réflexions scrute l’inquiétude née du passage du temps et le souhait de survivre à sa propre mort sous forme humoristique – lorsque l’énoncé met en scène le doyen de l’humanité – ou plus mélancolique – lorsque la mort et l’effacement semblent devoir l’emporter.

La création d’incipits et d’explicits spécifiques aux volumes publiés – ils sont invisibles en tant que tels dans la chaîne rétrochronologique du blog – est sans doute l’effet-livre le plus déterminant, dans la mesure où il souligne l’unité formelle, mais aussi thématique, de chaque volume, en établissant un lien organique fort entre les différents volumes de la série (c’est le rôle des incipits), tout en fermant – parfois momentanément, parfois définitivement – les chapitres de la vie et des réflexions de l’auteur (c’est le rôle des explicits).

Plus superficiellement, le tissage des différents volumes du journal entre eux se réalise aussi à l’aide d’un comique de répétition. Plusieurs personnages ou situations reviennent ainsi régulièrement[33]. C’est le cas, par exemple, de la « joggeuse au petit caleçon court », figure idéale, il est vrai, pour un running gag. Celle-ci fait son apparition dès la troisième entrée du 4 octobre 2007 : « Une vieille dame proprette à pas menus promenait son caniche abricot, ce matin, sur les allées du parc. Je photographiais ce touchant tableau lorsqu’une joggeuse en petit caleçon court malencontreusement s’interposa. » (A, p. 18)

Très présente lors de cette première année, elle n’apparaît plus, par la suite, que sporadiquement. L’autofictif joue parfois de cette attente. Par exemple, le 29 octobre 2013, il écrit : « Je compte parmi les lecteurs de ce journal de nombreux nostalgiques de la joggeuse au petit caleçon court. Qu’ils se rassurent, nous la retrouverons dès ma sortie de prison. » (APP, p. 31) On la retrouve effectivement, deux ans plus tard : « Une tendinite tenace m’interdit le tennis depuis un an. Je m’encroûte. Et pendant ce temps-là, la joggeuse au petit caleçon court poursuit son entraînement. L’écart se creuse. » (4 juin 2015; ADH, p. 178)

Autre personnage récurrent, le « gros célibataire ». Présent surtout dans des haïkus[34], comme celui-ci : « le gros célibataire/ingère/les deux moitiés de son dessert » (13 avril 2008; A, p. 155), lui aussi revient périodiquement – « le gros célibataire/revient en force/il divorce » (5 septembre 2010; APF, p. 263); « Meetic ne donne rien/tentons le Bon coin/le gros célibataire ne lâche pas l’affaire » (6 juin 2015; ADH, p. 179).

L’autofictif organisera même une rencontre entre ses deux personnages fétiches : « On me demande quelquefois des nouvelles du gros célibataire et de la joggeuse au petit caleçon court. Je vous serais reconnaissant pourtant de ne plus jamais les évoquer devant moi. Je suis dégoûté. Ils se sont mariés. » (6 mars 2009; p. 132)[35].

Si les lecteurs familiers du blog finiront par reconnaître ces personnages récurrents, ceux qui pratiquent la lecture « en piqué » auront plus de difficulté à le faire. Pour ceux-là, la lecture des livres publiés aux Éditions de l’Arbre Vengeur créera le contexte nécessaire à leur perception.

Enfin, certains passages de ce journal, ou de ce blog, ont une portée métatextuelle en ce qu’ils réfléchissent à la dématérialisation de l’écriture permise par le numérique et aux particularités des supports livresques. Dans l’entrée datée du 20 janvier 2009, jour de la sortie en librairie du premier volume de L’Autofictif, Chevillard commence par souligner que « [s]a fille sera de la génération de la liseuse numérique », avant de défendre la précellence que possède à ses yeux le support papier en ces termes : « pour l’heure, nos phrases inscrites dans l’éther bleuâtre des écrans par l’opération du Saint-Esprit s’effraient encore de ce vide infini autour d’elles; et, comme le flot recherche le sable, elles se déposent un jour sur le papier, qui les absorbe. » (AVL, pp. 98-99). Un argument similaire sera exposé deux ans plus tard : constatant que « l’avènement du livre électronique est inexorable », il s’y résout tout en regrettant les altérations qu’entraînera inévitablement cette modification profonde du support :

Il n’en reste pas moins que, depuis l’invention du livre, toute la littérature a été pensée et imaginée comme un empilement de pages formant finalement un volume. La page tournée n’abolissait pas la précédente. Balzac, Proust, Flaubert ou Faulkner édifiaient une oeuvre, littéralement. L’épaisseur était une dimension de l’oeuvre littéraire. Le téléchargement de ces livres sur des liseuses électroniques dont la minceur est l’atout le plus vanté se fera donc au détriment ou, du moins, au mépris de la conscience que leurs auteurs en avaient – transposition aussi brutale pour le texte original, de ce fait, que sa traduction dans une autre langue.

22 décembre 2010; APC, p. 85

Dans ces réflexions, il n’est certes pas question du blog en tant qu’espace de création. Tout au plus est-il évoqué, dans la plus ancienne, en tant que support de diffusion. Dans la plus récente, seule la liseuse, comme support de diffusion, est prise en compte. Dans les deux cas, toutefois, se produit une expérience commune de la dématérialisation de l’écriture, vécue comme une angoisse puis comme une perte. Si Chevillard se refuse à juger cette transition – « Je n’ai pas vraiment d’opinion sur cette évolution », affirme-t-il (APC, p. 84) –, le dispositif formel qu’il a créé sous le nom d’« autofictif » exprime de plus en plus nettement son caractère livresque, sans pour autant renoncer au blog qui l’a vu naître.

Parties annexes