Volume 149, numéro 2, automne 2025
Sommaire (9 articles)
Le mot de la rédaction
Écologie forestière
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Les domaines bioclimatiques des érablières du Québec en Amérique du Nord : un essai
Pierre J.H. Richard
p. 3–28
RésuméFR :
Cet essai vise à identifier la végétation naturelle du Québec méridional, celle d’avant les changements induits par la colonisation européenne des territoires, et à la situer dans le continuum phytogéographique nord-est américain. Des indications précieuses sont fournies par l’examen des cartes produites au fil des ans pour le Canada et les États-Unis, et par les reconstitutions états-uniennes et québécoises de la végétation forestière à partir des tout premiers cadastres et inventaires. Cette approche historique permet de proposer une carte générale de la végétation naturelle du sud du Québec et des régions limitrophes. À l’échelle continentale, les forêts mixtes laurentiennes constituent la manifestation la plus septentrionale des forêts mixtes à bois francs nordiques. L’actuel domaine bioclimatique de l’érablière à caryer cordiforme était historiquement une érablière à hêtre à grandes feuilles et pruche du Canada, et une érablière à hêtre à grandes feuilles et tilleul d’Amérique caractérisait jadis l’actuel domaine bioclimatique de l’érablière à tilleul d’Amérique. Dans le domaine bioclimatique actuel de l’érablière à bouleau jaune, la composition préindustrielle et précoloniale de la végétation était similaire à la composition actuelle. Cette carte se veut plus conforme à la réalité qu’ont connue les peuples autochtones et les premiers colons européens.
EN :
This work aims to describe the natural vegetation of southern Québec prior to the modifications that followed European colonization, and to position it within the vegetation gradient of northeastern North America. Information was obtained from historical vegetation maps produced for Canada and the United States of America, and from the reconstruction of the distribution of presettlement and preindustrial forests in southern Québec and New England, using cadastral surveys and early inventories. This approach using historical information allowed the production of a general map of the natural vegetation of southern Québec and bordering regions. At the continental scale, the Laurentian mixed forests represent the northernmost extent of the mixed hardwood forest. The present-day sugar maple–bitternut hickory bioclimatic domain was historically occupied by a sugar maple–beech–hemlock assemblage, and a sugar maple–beech–basswood assemblage formerly occupied the present-day sugar maple–basswood bioclimatic domain. The presettlement and preindustrial vegetation assemblage of the sugar maple–yellow birch domain was similar to that present today. This map better reflects the forest types inhabited and sustainably used by Indigenous Peoples at the time of European settlement.
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Histoire postglaciaire de la végétation et du climat des domaines bioclimatiques des érablières à érable à sucre du Québec : un aperçu
Pierre J.H. Richard, Bianca Fréchette, Martin Lavoie et Pierre Grondin
p. 29–47
RésuméFR :
La végétation et le climat postglaciaires de la Laurentie, au sud du Québec (Canada), ont été reconstitués par l’analyse pollinique des sédiments de 46 sites (lacs et tourbières). En outre, les données polliniques de 8 sites provenant de régions limitrophes du Québec ont servi à des fins de comparaison. Durant la déglaciation, de 13 500 à 11 500 ans avant l’actuel (AA), une végétation initiale de toundra occupait les Appalaches, les hauts sommets des Montérégiennes et la marge sud des Laurentides, sous un climat très rigoureux. Les piémonts jouxtant les basses terres laurentiennes ont été colonisés plus tardivement, au rythme de la régression de la Mer de Champlain, puis de celle du Lac à Lampsilis qui lui a succédé. L’afforestation est survenue de 11 500 à 10 000 ans AA, selon la région. Tremblaies-parcs, pessières et sapinières ouvertes étaient à ce moment-là répandues. Les forêts fermées subséquentes étaient principalement des sapinières ou des pineraies (à pin gris) sous un climat frais, sec et ensoleillé. Les érablières à érable à sucre se sont constituées de 9 500 à 8 000 ans AA, avec comme principaux compagnons successifs et cumulatifs le chêne rouge, le pin blanc, le bouleau jaune, la pruche du Canada et le hêtre à grandes feuilles, en proportions variables selon les régions. Le climat a alors connu une hausse des précipitations et de la température, suivie d’un léger refroidissement estival depuis environ 7 000 ans.
EN :
The postglacial vegetation and climate of the Saint-Lawrence lowlands and surrounding foothills of southern Québec, Canada, were reconstructed using pollen diagrams assembled from deposits from 46 sites (lakes and peatlands). In addition, pollen data from 8 sites bordering Québec were used for comparison. During the deglaciation that occurred from 13,500 to 11,500 years before present, the prevailing harsh climate favoured the development of tundra vegetation across the Appalachians, the summits of the Monteregian Hills, and the southern margin of the Laurentian Highlands. This vegetation also colonized the foothills and Saint-Lawrence Lowlands after the successive retreat of the Champlain Sea and Lampsilis Lake. Afforestation occurred between 11,500 and 10,000 years ago, depending on the region. Aspen parklands and open fir or spruce forests were then widespread. The subsequent closed forests that developed under a cool, dry, sunny climate, were either dominated by balsam fir or jack pine. Landscapes dominated by sugar maple stands appeared between 9,500 and 8,000 years ago, generally with red oak, white pine, yellow birch, eastern hemlock and American beech as successive, cumulative companion species, with proportions varying according to region. The climate then became warmer with increased precipitation, followed, 7,000 years ago, by slightly cooler summer temperatures.
Ichtyologie
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Régime alimentaire hivernal de la morue franche (Gadus morhua) dans le fjord du Saguenay
Catherine Lapointe, Sarah Brown-Vuillemin, Samuel Turgeon, Nadia Ménard et Dominique Robert
p. 48–68
RésuméFR :
Cette étude vise à comprendre les relations alimentaires de la morue franche (Gadus morhua) dans l’écosystème du fjord du Saguenay, espèce écologiquement et économiquement importante dans la région, notamment pour l’activité de pêche blanche. Un total de 256 carcasses de morue franche a été récupéré auprès de pêcheurs volontaires lors de 11 saisons de pêche récréative hivernale de 2003 à 2022 dans différents sites de pêche. Le régime alimentaire de la morue franche a été évalué par l’analyse de son contenu stomacal. Les résultats révèlent des changements alimentaires selon la taille des prédateurs et indiquent également une variabilité spatio-temporelle. Chez les petites morues (< 40 cm), les crevettes, principalement la crevette grise de sable (Crangon septemspinosa) et la crevette nordique (Pandalus borealis), ont dominé la composition du régime alimentaire. Chez les morues de moyenne (40-80 cm) et grande (≥ 80 cm) tailles, les crevettes ont progressivement été remplacées par les poissons, principalement par le sébaste (Sebastes sp.) et l’éperlan arc-en-ciel (Osmerus mordax). La présente étude offre une description exhaustive du régime alimentaire hivernal de la morue franche du Saguenay et démontre l’importance de considérer les facteurs spatio-temporels dans les futures recherches sur l’alimentation de cette espèce. Cette caractérisation du régime alimentaire représente une étape primordiale pour aider à la compréhension de l’écologie de ce prédateur clé et à la mise en place de mesures de conservation de la biodiversité du fjord du Saguenay pour assurer une pêche récréative durable selon une approche écosystémique promue par le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent.
EN :
The objective of this study was to describe the winter diet of Atlantic cod (Gadus morhua) in the Saguenay Fjord (Québec, Canada), where this species is ecologically and economically important. In total, 256 Atlantic cod were obtained from participating fishers. The specimens originated from a range of sites within the region and were collected during 11 winter recreational fishing seasons from 2003 to 2022. Diet was assessed by analyzing stomach contents. Results revealed that food composition changed with size. In small Atlantic cod (< 40 cm), shrimp dominated the diet, mainly the sand shrimp (Crangon septemspinosa) and the northern shrimp (Pandalus borealis). In medium (40–80 cm) and large (≥ 80 cm) specimens, shrimp were gradually replaced by fish, mainly redfish (Sebastes sp.) and rainbow smelt (Osmerus mordax). This study provides a comprehensive description of the winter diet of Atlantic cod in the Saguenay and highlights the importance of considering spatiotemporal factors in future research on the trophic ecology of this species. It also provides an important step towards understanding the trophic interactions of this key predator. This information will support effective management for the conservation of biodiversity in the Saguenay Fjord, as well as help ensure the sustainability of a recreational fishery that respects the ecosystem approach promoted by the Saguenay-St. Lawrence Marine Park.
Botanique
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La classification des milieux humides est-elle un outil efficace de conservation de la flore ?
Audréanne Loiselle, Jean-Olivier Goyette, Stéphanie Pellerin et Monique Poulin
p. 70–97
RésuméFR :
L’objectif de cette étude était d’évaluer le potentiel du système de classification des milieux humides au Québec comme outil de conservation de la diversité floristique dans la région de Québec pour 4 classes de milieux humides : les bogs, les fens, les tourbières boisées et les marécages. Nous avons d’abord comparé la précision de l’approche de cartographie des classes de milieux humides par photo-interprétation à une approche terrain utilisant des variables écologiques clés. Ensuite, nous avons comparé les patrons de diversité 1) entre les 2 approches de cartographie des classes (photo-interprétation versus terrain) et 2) entre les 4 classes de milieux humides. Nous avons échantillonné la flore de 56 milieux humides situés dans le bassin versant de la rivière Saint-Charles. Au total, 19 de ces sites avaient été mal classés avec l’approche par photo-interprétation, lui conférant une précision de 66 %. Malgré ces disparités, les patrons de diversité variaient peu entre les 2 approches de cartographie des classes, mais d’importantes différences ont été observées entre les 4 classes de milieux humides, tout particulièrement entre les milieux ouverts (bogs et fens) et les milieux boisés (tourbières boisées et marécages). Toutefois, il demeurait difficile de distinguer les classes de milieux humides au sein d’une même structure (ouverts ou boisés), ce qui souligne la nécessité d’intégrer davantage de variables écologiques dans l’élaboration d’un système de classification plus optimal pour les milieux humides.
EN :
The aim of this study was to evaluate the potential of the wetland classification system used in the province of Québec (Canada) as a tool for conserving floristic diversity of 4 wetland classes – bogs, fens, wooded peatlands, and swamps – in the Québec region. First, we compared the accuracy of a wetland class mapping approach based on photo interpretation with a field-based approach that uses key ecological variables. Then, we compared diversity patterns between the 2 mapping approaches (photo interpretation versus field-based) and the 4 wetland classes. We sampled the flora of 56 wetlands located within the Saint-Charles River watershed. In total, 19 of these sites were misclassified by the photo-interpretation approach, giving it an accuracy of 66%. Despite these discrepancies, diversity patterns showed little variation between the 2 mapping approaches. However, significant differences were observed among the 4 wetland classes, particularly between open habitats (bogs and fens) and forested habitats (wooded peatlands and swamps). Nonetheless, distinguishing between wetland classes of the same structure (open or forested) remained challenging, highlighting the need to integrate additional ecological variables to produce a more optimal wetland classification system.
Herpétologie
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Utilisation de drones pour les inventaires de tortues d’eau douce : potentiel et limites
Samuel Denault, Jean-Philippe Gilbert, Julie Camy, François Fabianek, Christian Fortin et Patrick Galois
p. 98–114
RésuméFR :
Dans le cadre de futurs travaux de réfection des ouvrages régulateurs du fleuve Saint-Laurent, la technologie du drone a été utilisée afin d’évaluer le nombre et les espèces de tortues fréquentant 3 secteurs d’intérêt. Les objectifs étaient de comparer les résultats d’inventaire et de dénombrement de tortues par drone avec ceux d’un inventaire visuel au sol, de valider les conditions météorologiques permettant de maximiser la détection des tortues par drone, de préciser certains éléments méthodologiques pour les futurs inventaires et d’identifier les limites de la présente approche. La méthode d’inventaire par drone s’est avérée plus efficace que l’inventaire visuel, principalement grâce à l’analyse des photos au retour du terrain. Toutefois, pour les espèces de tortues moins abondantes, le drone était moins performant. L’analyse des conditions météorologiques indique une faible influence négative de la température de l’air. Notre étude démontre que les drones permettent d’obtenir une détection des tortues supérieure à celle des relevés visuels faits à partir du sol. Cependant, il est probable que cette méthode soit moins performante dans des environnements où la densité des tortues est faible, les accès terrestres sont limités, la canopée domine ou en raison de restrictions réglementaires de vol. Selon nos observations, l’altitude optimale moyenne pour repérer et identifier les tortues avec le drone était de 20 m.
EN :
As part of a study linked to future repair work on water control structures along the St. Lawrence River (Québec, Canada), drone technology was used to evaluate the number and species of freshwater turtles present in 3 areas of interest. The objectives were to compare the results of turtle surveys conducted using drones, with those of visual surveys conducted on the ground; identify optimal weather conditions that maximize the detection of turtles by drone; clarify certain methodological elements for future inventories; and identify the limitations of the current approach. The drone survey method was more effective than visual surveys, mainly because it allowed the subsequent analysis of photographs taken in the field. However, the drone method was not as effective for less abundant species of turtles. Analysis of weather conditions indicated a small negative influence of air temperature. This study demonstrates that drone technology provides superior results in terms of turtle detection compared to visual surveys conducted on the ground. However, it is likely to be less efficient in environments where turtle density is low, land access is limited, canopy cover is extensive, or where there are regulatory flight restrictions. According to the present study, the average optimal altitude for detecting and identifying turtles using a drone is approximately 20 m.
Mammalogie
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Extension de l’aire de répartition connue du campagnol-lemming boréal : mention la plus méridionale du Québec
Patrick Charbonneau, Anne-Marie Béland et Francis Lessard
p. 115–126
RésuméFR :
Le campagnol-lemming boréal, Mictomys (Synaptomys) borealis, a une large répartition en Amérique du Nord, dont au Canada, mais en faible abondance. Il a été répertorié en Gaspésie, sur la Basse-Côte-Nord et sur tout le territoire nordique québécois à partir du lac Saint-Jean. L’espèce n’a pas de statut de protection au Québec ni au Canada, mais c’est une espèce considérée comme rare. En septembre 2021, un spécimen a été capturé dans un peuplement de résineux du parc national de la Jacques-Cartier, au nord de la ville de Québec. Il s’agit de la mention la plus au sud à ce jour, soit à environ 100 km de sa répartition connue. Cette note scientifique décrit le spécimen et l’habitat où il a été capturé, et présente une mise à jour de la répartition de ce campagnol au Québec.
EN :
The northern bog lemming (Mictomys borealis, syn. Synaptomys borealis) occurs widely across northern North America (principally in Canada), but at low abundance levels. In Québec, it has been recorded in Gaspésie, along the Basse-Côte-Nord, and throughout the region to the north of Lac Saint-Jean. The species has no protection status in Québec or in Canada, but is considered rare. In September 2021, a specimen was caught in a coniferous stand in the Jacques-Cartier National Park, just north of Québec City. This is the southernmost record of this species in the province to date, and extends its known distribution range by about 100 km. This scientific note describes the specimen and the habitat where it was caught, and provides an updated distribution map for this small lemming in Québec.