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Qu’est-ce que la représentation ? Bolzano et la philosophie autrichienne

  • Paul Rusnock

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Corps de l’article

1. Introduction [1]

Bernard Bolzano, le penseur social, prêtre, et mathématicien, était aussi philosophe, peut-être même « le philosophe le plus considérable de son siècle » [2]. Il naît, vit et meurt en Bohème. Il est donc Autrichien. Mais Bolzano était-il un philosophe autrichien ? Appartient-il à cette tradition souvent appelée « philosophie autrichienne », à laquelle on associe aussi l’école de Brentano ?

Bolzano n’était certes pas inconnu de Brentano et de ses étudiants. Le maître parlait de Bolzano dans ses cours, le louant pour son caractère vertueux, pour son indépendance intellectuelle et pour sa critique tranchante du kantisme [3]. Ses étudiants Kerry, Twardowski, Meinong et Husserl lurent avidement ses oeuvres, et s’y intéressèrent au point que Brentano en devint furieux [4]. Mais le seul fait que Bolzano ait été lu et discuté par Brentano et ses étudiants ne suffit pas à établir son appartenance à une même tradition philosophique. L’idée de tradition implique davantage, notamment des liens plus directs et, surtout, un impact sur des institutions.

Dans le cas de l’école de Brentano, on a sans aucun doute affaire à une tradition. Malgré les moments difficiles qu’il connut au cours de sa carrière, ce dernier put néanmoins exercer une grande influence sur les institutions de l’Empire. En revanche, l’Autriche fit tout son possible pour écraser Bolzano. Ce dernier, qui n’a jamais eu de poste en philosophie, a perdu celui qu’il avait en science de la religion pour des raisons politiques avant même d’atteindre ses années les plus productrices. Surveillé de près par la police secrète, interdit d’enseignement et de publication en Autriche, il se retira à la campagne. Il eut des étudiants, quelques-uns doués, mais rarement en mesure d’exercer une influence majeure sur la philosophie officielle de leur pays. Fesl, puni pour sa participation à une société secrète, connut d’abord le régime cellulaire ecclésiastique, puis l’exil. Příhonský consacra la plus grande partie de ses énergies à l’instruction des prêtres destinés à travailler chez les Vendes. Seul Robert Zimmermann trouva un poste en philosophie, à Vienne. Ce qu’il a fait pour promouvoir la philosophie bolzanienne est loin d’être négligeable, mais il n’eut visiblement jamais l’inclination pour fonder une école bolzanienne.

D’autres raisons font en sorte qu’on hésitera à appeler Bolzano sous les drapeaux de la philosophie autrichienne. L’une d’entre elles est de nature philosophique : les philosophes de son siècle, et notamment les Autrichiens, eurent du mal à le comprendre [5]. Je discuterai ici un exemple frappant de cette incompréhension, à savoir la critique que fait Kasimierz Twardowski de sa théorie des représentations.

Twardowski fut parmi les premiers brentaniens à discuter publiquement les idées de Bolzano. Son livre de 1894 Sur la théorie du contenu et de l’objet des représentations est le résultat d’une tentative de concilier les aperçus de la psychologie descriptive brentanienne avec la sémantique objective de Bolzano. Bolzano est l’auteur le plus discuté dans l’ouvrage, et il est évident que les propos de Bolzano ont fortement marqué le jeune polonais. S’il se prononce en accord avec quelques thèses bolzaniennes, il en critique par ailleurs d’autres sévèrement. Cependant, un lecteur attentif remarquera que Twardowski rejette les propositions fondamentales de la sémantique de Bolzano sans donner aucun argument contre elles. Or, s’il n’a pas fourni d’arguments probants contre celles-ci c’est, selon moi, précisément parce que — ne les ayant bien comprises — il ne les prenait pas vraiment au sérieux.

Cela est moins surprenant qu’il n’y paraît à première vue : le point de départ du mathématicien et logicien Bolzano était si éloigné de celui de Brentano qu’il eut été prodigieux qu’un philosophe formé en grande partie par ce dernier eut été en mesure de le comprendre immédiatement et sans difficulté. N’importe quel philosophe du xixesiècle, aurait eu besoin d’explications détaillées et répétées pour bien comprendre la philosophie de Bolzano — or, le cas d’Exner nous montre que, même assortis d’explications minutieuses, les propos de Bolzano demeurèrent difficilement intelligibles aux Autrichiens [6].

2. La théorie bolzanienne de la représentation

Il ne faut pas surestimer les barrières (politiques et institutionnelles) à la diffusion de la philosophie bolzanienne. La Théorie de la science fut publiée à l’étranger en 1837 et une fois l’obstacle de la censure surmonté, on pouvait se la procurer même en Autriche. Les quelque 2 200 pages d’explications qu’il fournit sur ses doctrines ne suffirent toutefois pas à lui assurer la reconnaissance ni même d’ailleurs l’intelligence de ses pairs.

Il y avait en particulier deux obstacles importants à la compréhension des doctrines logiques de Bolzano. D’abord, à la lumière des catégories historiographiques d’usage, la philosophie de Bolzano est incontestablement post-frégeene. Dans sa logique, Bolzano franchit trois des étapes qu’on crédite généralement à Frege. Il reconnaît d’abord aux sens le statut d’objets abstraits (Bolzano les appelle « représentations et propositions objectives » ou « en soi » (an sich)), lesquels constituent un troisième monde (c’est-à-dire la collection (Inbegriff) ou système des représentations et propositions objectives). Il renverse aussi l’ordre habituel en logique en définissant les représentations en termes des propositions. Enfin, il introduit en logique des concepts empruntés à la théorie des fonctions et utilise une technique de variation pour définir des relations logiques de base comme la compatibilité, la déductibilité, l’équivalence, et la probabilité. À une époque où bon nombre de philosophes suivaient Kant en pensant qu’il ne restait plus rien à dire au sujet de la logique, la révolution bolzanienne exigeait beaucoup des lecteurs de la Théorie de la science.

Autre obstacle à l’intelligibilité des positions bolzaniennes : Bolzano fait usage de la terminologie reçue pour les fins de sa logique. Pour diverses raisons, il présente ses théories révolutionnaires dans un langage familier et exige donc du lecteur qu’il modifie le sens normalement associé aux termes traditionnels. De telles tentatives de coups de force sémantiques sont assez communes et, lorsqu’elles réussissent, apportent des avantages non négligeables — il devient par exemple possible de conserver bon nombre de formules élégantes, même si celles-ci expriment des faussetés selon leur signification d’origine [7]. En revanche, lorsqu’une telle tentative échoue, le prix à payer est souvent l’incompréhensibilité. On essaie de dire quelque chose de nouveau dans des termes familiers mais on est au contraire systématiquement mal compris. Ce fut le sort de Bolzano en ce qui concerne sa théorie de la représentation. J’ai écrit ailleurs au sujet de son usage du terme « intuition » [8]. Sa tentative malheureuse de donner à ce mot un sens viable contribua manifestement à l’incompréhension presque totale de sa théorie autrement riche et subtile. Il en fut de même avec son usage du terme plus général de « représentation » (Vorstellung).

Bolzano développa sa théorie de la représentation dans la Théorie de la science en procédant à sa manière habituelle, c’est-à-dire en prenant soin d’examiner les opinions des autres philosophes sur le sujet. Il nota la variété stupéfiante de sens associés au mot « représentation » et les confusions que les usages de ce terme avaient engendrées. La plupart des philosophes concevaient à cette époque les représentations comme des événements mentaux — et donc privés — tout en affirmant la possibilité pour deux esprits distincts de penser la même représentation. Certains affirmaient que les représentations sont des reproductions ou images des choses hors de l’esprit, d’autres qu’elles sont des expressions de la nature (ou essence) des choses, d’autres encore qu’elles sont identiques aux choses (un mal d’ailleurs courant chez les Allemands). Certains appelaient les sensations, voire même les jugements, des représentations. Ce n’était d’ailleurs en général qu’après coup qu’on se rendait compte que des représentations doivent figurer comme constituants dans les jugements. La théorie des représentations ne constituait après tout que la première partie de la logique. Suivant le modèle d’Aristote, il restait à expliquer comment on peut joindre des représentations pour créer des jugements, et à développer les théories du syllogisme et de l’organisation des sciences.

Bolzano remarque d’abord qu’il est contradictoire de prétendre simultanément que les représentations sont, d’une part, subjectives et privées et, d’autre part, que deux esprits peuvent penser la même représentation. Au contraire, il faut plutôt que la même représentation objective soit saisie deux fois, tandis que l’acte de saisie constitue, quant à lui, une représentation subjective. Il note ensuite que les rôles que l’on attribue habituellement aux représentations ne sont guère compatibles. On peut en effet difficilement montrer comment une sensation, par exemple une douleur, peut faire partie d’un jugement ou comment une combinaison quelconque d’images peut constituer un jugement. D’après lui, les philosophes modernes étaient tellement préoccupés par la théorie des idées — leurs origines, les lois de leur association et le reste — qu’ils perdirent apparemment de vue le reste de la logique.

Parmi tous les traits mentionnés ci-dessus, Bolzano n’en retient qu’un seul comme essentiel à la représentation, à savoir son pouvoir de figurer comme partie d’un jugement (ou plutôt dans son corrélat objectif, la proposition) [9]. Selon lui, la logique s’occupe en premier lieu des propositions, c’est-à-dire des entités qui ont une valeur de vérité [10]. Du point de vue de la logique pure, on s’intéresse aux représentations seulement dans la mesure où elles contribuent à la vérité ou à la fausseté des propositions. Bolzano caractérise donc une représentation comme une partie d’une proposition qui n’est pas elle-même une proposition. Afin de déterminer ce que sont les représentations, il faut dès lors préciser le rôle qu’elles jouent dans les contextes propositionnels [11].

Dans certains cas, des représentations servent à désigner des objets ; dans d’autres cas, notamment lorsqu’elles correspondent aux termes dits « syncatégorématiques » comme « et », « ou », etc., les représentations remplissent une autre fonction. Occupons-nous pour l’instant des représentations de la première espèce, c’est-à-dire des représentations d’objets. Bolzano définit une « proposition vraie » comme suit : « une proposition est vraie lorsque nous associons à la représentation d’un objet la représentation d’une propriété que possède cet objet » [12]. Dire par exemple que les mammifères sont des vertébrés, c’est exprimer une vérité parce que chaque objet qui est représenté par la représentation « mammifère » a la propriété d’être un vertébré. Notons que le rôle joué par la représentation « mammifère » consiste essentiellement à fixer une extension (ou, si l’on préfère, à désigner tous les individus d’une classe). En se limitant au cas de telles représentations (c’est-à-dire des représentations objectuelles), on peut dire que l’essence de la représentation est d’avoir des objets. Dès que nous disons quels sont les objets représentés par une représentation, nous avons dit à peu près tout ce que nous pouvions dire à son propos.

Bien entendu, dans certains cas, l’extension d’une représentation est déterminée par les propriétés de ses parties. L’extension de la représentation « philosophe grec », par exemple, est l’intersection des extensions des représentations « philosophe » et « grec ». Mais comment les extensions de ces dernières représentations sont-elles déterminées ? Puisque Bolzano était atomiste en sémantique, c’est-à-dire qu’il pensait que toute représentation est composée de parties simples, il était nécessaire de reformuler la question de la manière suivante : comment sont déterminées les extensions des représentations simples ? (Ici, évidemment, la réponse ne saurait faire appel à l’idée de structuration de la représentation — il n’y a pas de structuration puisqu’il n’y a pas de parties.) Or, force est de constater que Bolzano ne répond pas à cette question. Pour lui, l’extension d’une représentation simple est une de ses propriétés individuantes et, par surcroît, une propriété irréductible. Par conséquent, la question : « pourquoi cette représentation simple a-t-elle telle ou telle extension ? » n’a aucun sens. On est forcé de répondre que : si elle n’avait pas cette extension, alors elle ne serait pas cette représentation, mais une autre. Demander une explication ici, c’est prendre la question par le mauvais bout.

On ne doit pas non plus se laisse tromper par la possibilité d’expliquer la représentation en faisant appel à l’idée d’une similitude entre la représentation et son objet :

[Q]uiconque assimile cet être représenté à une sorte de figuration ; quiconque veut parler comme si le rapport entre un objet et sa représentation était plus ou moins semblable à celui entre un objet sensible et son image ; quiconque suppose seulement qu’il y a une certaine similitude entre la représentation et l’objet, un accord entre les propriétés de l’un et l’autre ; et surtout, quiconque (comme nos philosophes de l’identité) parle de l’égalité complète, même de l’identité des deux — celui-là, je vous dis, s’avance déjà sur un chemin des plus dangereux, un chemin sur lequel, s’il continue de le suivre, il gardera pour toujours son dos tourné à la pensée claire et distincte. Car, quelle sorte de similitude existe-t-il ou pourrait-il exister entre la représentation quelque chose d’un côté et ses objets de l’autre côté — c’est à dire, tout objet qu’il y a ? Qu’on me montre deux choses qui sont moins semblables que les représentations propriété, objet spatial, machine, concept, proposition, etc., et les objets qui sont représentés par ces représentations (et ici je ne spécifie pas si on doit penser ces représentations au sens objectif ou au sens subjectif — c’est-à-dire comme des phénomènes dans l’esprit d’un être pensant)  [13] ?

Je reviendrai bientôt aux arguments de Bolzano. Je veux d’abord montrer dans quelle mesure il s’oppose sur ce point à la tradition. On sait qu’Aristote soutenait que l’âme peut recevoir les formes des objets, et qu’en pensant à un objet l’âme prend la même forme que ce dernier. Pour Leibniz, l’âme est un miroir vivant de l’univers et les états internes de l’âme représentent les choses extérieures en vertu d’une similitude structurelle. Quand j’ai une idée, écrit-il :

… il est nécessaire qu’il y ait quelque chose en moi qui non seulement conduise à la chose, mais encore l’exprime. Est dit exprimer une chose ce en quoi il y a des rapports qui répondent aux rapports de la chose à exprimer. Mais ces expressions sont variées ; par exemple le modèle exprime la machine, le dessin perspectif exprime le volume sur un plan, le discours exprime les pensées et les vérités, les chiffres expriment les nombres, l’équation algébrique exprime le cercle ou toute autre figure ; et ce qui est commun à ces expressions est que, à partir du seul examen des rapports de l’exprimant nous pouvons parvenir à la connaissance des propriétés correspondantes de la chose à exprimer [14].

Une des Réflexions de Kant montre que cette manière de voir les choses faisait partie de son héritage intellectuel : « Pour moi, se rapporter (beziehen) veut dire que les propriétés [de la représentation] sont en accord avec celles de la chose hors de l’esprit, sive si rebus externis conformis est », c’est-à-dire lorsque la représentation se compose de ses constituants de la même manière que l’objet se compose des siens [15]. Pour les philosophes qui soutenaient que les représentations sont des images (soit dans un sens étroit soit dans un sens large) de leurs objets, la thèse de la similitude semblait finalement aller de soi.

Même sans recourir au cas problématique des représentations simples ou des représentations sans objet, Bolzano était d’avis que faire appel à l’idée de similitude n’a pas de sens, parce deux choses quelconques sont toujours semblables sous un certain aspect (on notera d’ailleurs que la relation de similitude est une relation d’équivalence tandis que la relation de représentation ne l’est pas). « C’est un théorème bien connu que, deux choses, si différentes puissent-elles être, ont cependant quelque chose en commun, par exemple, qu’elles sont toutes les deux des choses » [16]. Parce qu’elle explique trop, la relation de similitude n’explique en fin de compte rien du tout.

En revanche, si on s’appuie sur une notion plus étroite de similitude, on fait face à d’autres problèmes. Frege en a dévoilé quelques-uns dans son essai sur « La Pensée ». Bolzano en a mentionné d’autres. Il remarque par exemple que si on prétend qu’une représentation est une image (Bild) de son objet, la définition est trop large. Car un objet est l’image d’un autre, selon Bolzano « s’ils sont suffisamment semblables que, dans certaines circonstances et pour certaines de nos fins, il est pertinent d’examiner le premier au lieu du second » [17]. Mais selon cette définition il y aurait des images qui sont des objets hors de l’esprit, par exemple des tableaux. On pourrait donc vouloir proposer la définition suivante : une représentation est une image mentale. Bolzano répond : « si on voulait maintenant répondre à la question : « qu’est-ce qu’un esprit ? » en disant qu’un esprit est quelque chose doué de la faculté de représentation, la circularité de cette définition deviendra claire comme le jour » [18]. Il ajoute que même si on arrivait à éviter un tel cercle, il existerait tout de même d’autres choses dans l’esprit qui sont des images sans toutefois être des représentations. Des désirs ou des aversions notamment pourraient être considérés comme des images : la douleur que je ressens en contemplant le malheur d’un ami, par exemple, sera une image de la douleur qu’il ressent dans le sens dont il est question ici. Mais une douleur n’est nullement une représentation ; au mieux elle sera l’objet d’une représentation.

Là où la théorie moderne de la représentation a mal tourné, c’est dans la supposition de certains philosophes qui, captivés par une certaine notion de représentation, n’ont pas remarqué que la similitude ne saurait expliquer la référence. Les représentations ne sont pas des images et c’est une erreur dangereuse de penser qu’elles le sont. Une représentation n’est pas « un objet que nous examinons au lieu d’un autre. Elle est plutôt ce qui se produit dans notre esprit quand nous examinons l’objet lui-même » [19]. On peut certes exiger qu’une représentation ressemble à son objet, mais cette hypothèse est tout à fait arbitraire, comme si un homme qui gardait un tire-bouchon dans le tiroir de son bureau soutenait qu’il faut se servir d’un bureau pour ouvrir une bouteille [20].

3. Twardowski

Twardowski connaissait les théories de Bolzano non seulement à travers la Théorie de la science, mais aussi de façon indirecte, par l’intermédiaire de la Propédeutique philosophique de Robert Zimmermann. Cette oeuvre de Zimmermann, utilisée comme manuel partout dans l’empire, a connu plusieurs éditions, la première visiblement inspirée par Bolzano. À partir de la deuxième édition, en partie pour des motifs de prudence, Zimmermann s’est rapproché de Herbart sans pour autant avoir délaissé entièrement les thèses de Bolzano.

Twardowski adopte certains concepts bolzaniens. Il approuve notamment la distinction entre la représentation subjective, la représentation objective, et l’objet de la représentation. Il préfère toutefois parler de l’acte, du contenu, et de l’objet d’une représentation [21]. En accord avec Bolzano, Twardowski soutient que le contenu n’a pas d’existence réelle [22]. Parce qu’il prend en considération ces distinctions, Twardowski est en mesure de découvrir la confusion systématique des représentations et de leurs objets dans la philosophie de l’époque, et par conséquent de détecter les raisonnements fallacieux engendrés par cette confusion.

La loyauté de Twardowski aux thèses de Bolzano a pourtant des limites bien précises. Il rejette par exemple la définition bolzanienne de la représentation selon laquelle même des termes syncatégorématiques comme « et » ou « non » désignent des représentations [23]. Pour Twardowski, la fonction d’une représentation est avant tout de présenter quelque chose à l’esprit. Quelle que soit la chose qui, dans l’esprit, correspond aux mots tels que « non », Twardowski tient pour évident que cette chose n’a pas pour fonction de présenter quelque chose. On aurait donc tort de parler ici d’une représentation [24]. En accord avec la tradition, Twardowski soutient que seuls les termes catégorématiques désignent des représentations [25]. En effet, Twardowski est si attaché à cette idée qu’il soutient aussi l’inverse, à savoir que tout terme catégorématique désigne une représentation et représente donc un objet, même des termes comme « carré rond » et « montagne d’or » [26]. Cette thèse découle d’une analyse particulière du jugement. En accord avec la Psychologie de Brentano, Twardowski conçoit le jugement comme l’affirmation ou la négation d’un objet représenté. Juger qu’il n’existe pas de carré rond, c’est nier un objet :

  • Carré rond — non !

  • Ou encore :

  • Carré rond

Or, selon Twardowski ce qu’on nie n’est pas le contenu de la représentation « carré rond », mais bien plutôt le carré rond lui-même. Il y a donc un objet, même s’il s’agit d’un objet qui n’existe pas [27]. Il en est de même pour toute représentation : à chacune correspond un objet (et un seul, comme nous verrons plus tard) [28], [29].

Twardowski s’éloigne encore plus de Bolzano en ce qui concerne la nature de la représentation. Notant que presque personne à l’époque ne prétend qu’il existe une ressemblance photographique entre une représentation et son objet, il assume néanmoins que certains philosophes ont exagéré en disant qu’il n’y avait aucune similitude entre les deux. Certains sont même convaincus, écrit-il, « que le rapport entre la représentation et son objet est un rapport irréductible et primaire qui se laisse tout aussi peu décrire que le rapport d’incompatibilité où peuvent se tenir deux jugements » [30]. En l’occurrence, Twardowski cite la troisième édition de la Propédeutique philosophique de Robert Zimmermann, ou l’on trouve ces observations fort bolzaniennes :

En général, la composition du contenu d’un concept n’a rien de plus en commun avec son objet que ceci : ce dernier est tout simplement l’objet de ce concept et il est pensé par son contenu. D’où il ne s’ensuit nullement qu’à chaque constituant de l’objet doit correspondre un constituant du concept ni, inversement, qu’à chaque constituant du concept doit correspondre une partie de l’objet [31].

Twardowski considère que de telles affirmations sont des exagérations rhétoriques, des erreurs commises sciemment dans le but de nous protéger contre l’erreur plus grave que commet la théorie de la ressemblance photographique. Lui-même ne présente aucun argument contre cette thèse fondamentale de Bolzano. Au contraire, il se contente d’un geste : « Or il doit exister, certainement, une relation entre le contenu et l’objet en vertu de laquelle un objet appartient précisément à ce contenu déterminé, et un contenu est précisément le contenu correspondant à un objet déterminé — et à aucun autre » [32]. Il n’est donc pas surprenant que la relation en question ne soit nulle autre que celle, traditionnelle, de l’expression, bien qu’elle soit quelque peu altérée par le raffinement sémantique de Twardowski. Selon lui, chaque partie (matérielle) d’une représentation présente (plutôt que de correspond à), soit une partie de son objet, soit une relation entre ces parties (ici on entend « partie » dans un sens très large, selon lequel le timbre d’une note, par exemple, serait une de ses parties). Ce qui revient à dire que Twardowski fait, en dernier lieu, toujours appel à la similitude pour expliquer la représentation [33].

4. La réponse de Bolzano

D’ordinaire, un philosophe qui critique des idées d’un prédécesseur mort depuis longtemps peut être sûr de jouir du dernier mot. Pas ici. Bolzano avait déjà été confronté à la plupart des arguments de Twardowski, et y avait répondu. En 1842, son ami Franz Exner présente une conférence à la société royale de Bohême dans laquelle il discute quelques thèses de Bolzano. Il demande, en particulier, une explication sur un point qui « reste obscur », notamment « quel est le sens de la phrase “La représentation a représente l’objet b ?” » Exner défendait une théorie expressive de la représentation, comme en témoigne un extrait d’une lettre de sa correspondance avec Bolzano :

Je pense quant à moi l’objet d’une représentation comme une substance […], dont la représentation donne une image ; la substance en tant que telle nous est et nous restera toujours inconnue, et la représentation est donc une image de ses caractères (dans le sens le plus large de ce terme, où entrent aussi les relations qu’entretiennent entre elles les substances) ; de tous ses caractères, de quelques-uns, voire d’un seul d’entre eux [34].

Cependant, la nature de cette relation de représentation demeure mystérieuse, et Bolzano réussit à semer le doute dans l’esprit d’Exner. Comment la représentation d’un seul caractère (par exemple « rouge » ) peut-elle exprimer la nature d’un objet tel qu’une rose ? Comment se fait-il qu’une telle représentation générale ne représente, en l’occurrence, qu’un seul objet ? Dans une lettre à Bolzano du 10 décembre 1834, Exner écrit que « Aucune représentation dans la conscience d’un homme ne porte en elle-même son propre objet, et elle doit être mise en relation avec celui-ci par le sujet » [35]. Mais il n’explique nullement par quels moyens on peut appliquer une représentation à un objet.

Bolzano questionne Exner sur ce point, et dans sa communication à la Société Royale, ce dernier exprime finalement ses doutes :

De quel droit, en particulier, prétend-t-on que le concept « arbre » a aussi les marronniers comme objets, alors qu’on ne se représente pas un marronnier comme tel [en pensant le concept ‘arbre’], c’est-à-dire qu’on ne se représente pas les caractéristiques qui servent à distinguer les marronniers des autres arbres — par exemple, ses sept étamines, etc. — ceux-ci n’étant évidemment pas contenus dans le concept d’un arbre ? Certes un tel droit existe : mais sur quoi est-il fondé  [36] ?

Bolzano répond en expliquant minutieusement sa conception de la relation de représentation. Cette relation est, prétend-il, indéfinissable — soit le concept de cette relation est simple, soit composé d’autres concepts pour lesquels nous ne possédons pas de mots. Dans de tels cas, on ne saurait faire mieux que de communiquer le sens du concept par le moyen d’une entente sur le sens, c’est-à-dire d’une définition contextuelle. Plus précisément, « nous utilisons l’expression sur le sens de laquelle nous aimerions arriver à une entente dans diverses phrases qui expriment des vérités évidentes, et qui n’expriment ces vérités que si notre lecteur associe le concept donné avec l’expression en question » [37].

À la question « de quel droit prétend-on que le concept « arbre » a aussi les marronniers comme objets », il répond tout simplement que les marronniers sont des arbres. Il ajoute qu’exiger que la représentation exprime la nature de ses objets équivaut à demander l’impossible :

[S]i l’on était en droit d’exiger qu’un concept, dans la mesure où il est censé représenter un certain objet, doive le représenter comme tel ; et quand on comprend cette exigence comme l’exigence que le concept doive représenter tous les caractères par lesquels cet objet se distingue des autres : à ce point, on n’aurait le droit de dire qu’un concept représente un objet donné que dans le seul cas où le concept représente cet objet exclusivement, c’est-à-dire, qu’il est une représentation singulière de cet objet. On est, par conséquent, obligé de nier qu’il y a des concepts généraux, c’est-à-dire, des représentations de plus d’un objet. Si au contraire nous acceptons de telles représentations, nous devons aussi abandonner le desiderata qu’une représentation représente son objet comme tel, c’est-à-dire selon ses propriétés particulières [38].

On ne connaît pas la réponse d’Exner à cet argument. Cependant, Twardowski en a esquissé une. Selon lui, ce que Bolzano avance est tout à fait correct. En effet, la représentation générale « arbre », puisqu’elle ne représente pas les marronniers comme tels, ne les représente pas du tout. Elle ne représente ni des érables, ni des pins, ni aucun arbre réel ; elle représente plutôt un seul objet, un objet général (ce sont les objets incomplets de Meinong). L’objet général a précisément les parties représentées par les parties matérielles de la représentation, avec la structuration représentée — c’est ainsi, en transformant sa théorie des objets, que Twardowski propose de défendre sa théorie expressive de la représentation contre les assauts d’un Bolzano.

Selon Twardowski, des objets généraux figurent parfois comme parties des objets existants. Ainsi l’objet général arbre est une partie de chaque arbre qui existe. On peut par conséquent affirmer qu’une représentation représente en quelque sorte des objets particuliers existant de façon indirecte, en représentant les objets généraux qui figurent comme parties dans ces derniers. Twardowski écrit :

…l’objet de la représentation générale est représenté par nous, mais n’existe pas, et on peut parler de son existence tout au plus au sens où il peut se montrer dans les objets des représentations singulières correspondantes, sous une forme en quelque sorte modifiée par les propriétés individuelles de ceux-ci [39].

Bien que cette solution soit élégante, elle ne résout pas le problème essentiel, c’est-à-dire celui de savoir comment sont représentés les objets particuliers existants ? Twardowski parle ici des représentations singulières, mais il n’est pas du tout évident qu’il ait le droit de le faire. Si, comme il le prétend, chaque représentation a un seul objet et qu’elle exprime la nature de cet objet d’une façon qui sert à le distinguer de tout autre objet, alors, en supposant les principes classiques usuels, on aura besoin d’une représentation infiniment complexe pour représenter un individu existant. C’est-à-dire que Twardowski se retrouve sur le terrain dont Leibniz a dressé le plan. Mais, Twardowski nie qu’il nous est possible de former de telles représentations : « À y regarder de près, il ne devrait pas y avoir d’objet dont la représentation contiendrait les représentations ne serait-ce que de toutes les parties constitutives matérielles de celui-ci qui ne sont pas des relations à d’autres objets ; il n’y a de représentation adéquate d’aucun objet » [40].

Twardowski parle parfois des « représentations intuitives » sans préciser ce qu’il entend par cette expression. Peut-être se croyait-il en mesure d’expliquer la possibilité des représentations individuelles en recourant à celles-ci. Cependant Bolzano avait longuement examiné cette question, et avait présenté les résultats de son enquête dans la Théorie de la science et dans ses lettres à Exner. Une fois encore, il croyait avoir trouvé de bonnes raisons pour rejeter la thèse que la représentation peut se réduire à l’expression, abordant à sa manière le problème des « indexicaux essentiels » [41]. Mais Twardowski passe cette partie cruciale de la théorie de Bolzano sous silence.

5. Conclusion :

Le cas de Twardowski nous montre que même les Autrichiens, accoutumés au ton de grand seigneur en philosophie, avaient du mal à comprendre les textes d’un Bolzano, homme qui écrivait à la manière claire et simple des mathématiciens. Laissons à Husserl le dernier mot :

La forme qu’il donne à ses idées est d’une simplicité et d’une sobriété, mais aussi d’une clarté et d’une rigueur toutes mathématiques. C’est seulement quand on se pénètre du sens et de la destination de ces formes dans l’ensemble de la discipline, que l’on découvre quel travail et quelle puissance d’esprit impliquent les définitions sobres ou les exposés formalisés. Au philosophe qui s’est formé dans les préjugés, dans les habitudes de pensée et de langage des écoles idéalistes — et il s’en faut que tous, tant que nous sommes, soyons entièrement soustraits à leur influence — une méthode scientifique de ce genre paraît très aisément d’une superficialité vide ou encore ne semble être que lourdeur et pédanterie [42].

Parties annexes