Vous êtes sur la nouvelle plateforme d’Érudit. Bonne visite! Retour à l’ancien site

Articles

L’intuition est-elle un concept univoque ?

  • Dominique Pradelle

…plus d’informations

  • Dominique Pradelle
    Université Paris IV

Logo de Philosophiques

Corps de l’article

« Cher ami, tu ne peux voir des idées, surtout lorsqu’elles planent dans l’éther aussi haut que les miennes.

Si je pouvais voir la mienne, je serais déjà bien avancé. »

Henry James, Portrait de femme

Existe-t-il un concept formel et univoque de l’intuition de l’objet ? En d’autres termes, si toute intuition d’objet s’accomplit sur fond de visée intentionnelle préalable et par un procès de remplissement de cette visée, y a-t-il un concept univoque du remplissement, indépendant du champ d’objets pris pour paradigme et uniformément applicable à toute région d’objets ? En particulier, dès les Études psychologiques pour la logique élémentaire de 1894 [1], puis dans la Cinquième Recherche [2], la perception sensible fournit à Husserl le modèle de toute intuition en général ; est-il dès lors possible de transposer aux différents types d’essences ou catégories d’objets le paradigme d’intuition (ou de remplissement) qui a été dégagé dans la sphère de la perception sensible ? Peut-on, par exemple, transposer aux différentes disciplines eidétiques — donc aux divers types d’intuition d’essence qu’elles mobilisent — ce qui vaut pour la visée et l’intuition des objets individuels du monde spatio-temporel ?

Deux principes opposés : diversification régionale de l’analyse intentionnelle, et généralisation du concept d’intuition

Il existe au sein de la phénoménologie husserlienne une tension essentielle entre deux principes fondamentaux : le principe de pluralisme régional de l’analyse intentionnelle, et l’exigence méthodique d’universalisation des concepts opératoires de la phénoménologie.

Le premier est un principe structural. Il énonce l’existence d’une corrélation a priori entre les catégories ontiques d’objets d’expérience possible et les types noétiques d’intuition donatrice d’objet :

À chaque région [Region] et à chaque catégorie [Kategorie] d’objets présumés correspond au plan phénoménologique […] une espèce fondamentale de conscience originairement donatrice [eine Grundart von originär gebendem Bewußtsein] […] et, corrélativement, un type fondamental d’évidence originaire [ein Grundtypus originärer Evidenz] qui par essence est motivée par la donation originaire de ce type [3].

[…] [T]outes les catégories ontiques [Seinskategorien] reconduisent, par voie de corrélation, à des formes catégoriales fondamentales de conscience donatrice [kategoriale Grundformen gebenden Bewußtseins[4].

En effet, toute catégorie régionale (matériale) d’objets est une essence qui doit être amenée à l’évidence adéquate, c’est-à-dire à la donation claire et complète ; une fois reconduite à une telle évidence, elle prescrit à tout objet singulier qui en relève une règle générale de complétion progressive de son évidence donatrice ; or, comme cette dernière s’accomplit sur fond de visée intentionnelle présomptive et par un procès de remplissement de celle-ci, c’est au remplissement de la visée que la catégorie régionale prescrit une structure spécifique. Ainsi, de manière générale, toute essence régionale prescrit a priori à l’intuition d’objet singulier une structure régulatrice — à savoir le style de ses modalités dynamiques de remplissement de la visée, de donation de l’objet, de complétion de l’évidence, ou encore de validation du sens objectal [5]. Par exemple, une fois amenée à l’évidence adéquate, l’essence de res extensa prescrit à la perception spatiale de tout objet externe le style structurel d’une saisie perspective par esquisses, vouée à multiplier les prises de vue perspectives sur l’objet pour en compléter progressivement l’apparence globale. De là résulte un principe de régionalisation de l’analyse intentionnelle : il n’existe ni structure ni modalité universelle du remplissement ou de la donation, mais ceux-ci se spécifient en fonction des régions mondaines d’objets ; le remplissement qui légitime la visée d’un vécu immanent (p. ex. une perception passée) n’a pas la même structure que celui qui atteste les déterminités d’une chose spatiale transcendante, ni celui qui donne une autre personne ou une idéalité mathématique.

Le second principe, antagoniste, réside dans l’exigence méthodique d’universalisation des concepts opératoires de la phénoménologie : le but de la théorie phénoménologique est en effet d’obtenir des concepts qui soient valides pour toutes les sphères ontiques et n’admettent que des déclinaisons (ou modalités) régionales d’une même structure invariante. C’est une exigence de validité transversale de tels concepts opératoires — notamment ceux d’intuition, de perception, de donation ou de remplissement —, lesquels doivent en principe posséder un sens universel qui transcende la différence entre les régions d’objets. En particulier, leur sens doit transcender la distinction entre individus et essences, objets singuliers et eidétiques, voire purement catégoriaux [6] : il faut dégager et thématiser des concepts d’intuition, d’évidence, de donation et de remplissement qui possèdent une validité, non seulement pour les objets singuliers de chaque région, mais aussi pour les essences ou catégories d’objets elles-mêmes ; il est nécessaire de reconnaître l’extension de ces concepts à la donation des essences régionales. De fait, un enjeu central de la Sixième Recherche réside dans l’« inévitable élargissement des concepts d’intuition et de perception, qui à l’origine sont sensibles » [unentbehrliche Erweiterung der ursprünglich sinnlichen Begriffe, Anschauung und Wahrnehmung[7], c’est-à-dire sa transposition du champ des perceptions d’objets individuels à celui des évidences donatrices d’objets supra-individuels — classe qui réunit les singularités générales (p. ex. les nombres définis), les essences matériales et les essences formelles ou purement catégoriales.

Or, loin d’être fondé sur une transposition ou une extrapolation artificielle, cet élargissement ne doit pas présenter un caractère purement extensionnel :

La valeur éclairante que possède cet élargissement du concept d’intuition ne peut manifestement consister en ce qu’il s’agirait là d’un élargissement de concept purement disjonctif, extérieur à l’essence [außerwesentliche, bloß disjunktive Begriffserweiterung] […] ; mais, au contraire, en ce qu’il s’agit d’une généralisation véritable, reposant sur l’existence de caractères essentiels communs [eine echte, auf der Gemeinschaft wesentlicher Merkmale beruhende Verallgemeinerung[8].

En d’autres termes, il ne doit pas s’agir de la fabrication d’un artefact conceptuel d’intuition et de remplissement, qui adviendrait par une simple adjonction extensionnelle en adjoignant à la classe des intuitions sensibles une nouvelle classe d’intuitions, non sensibles, puis en les réunissant en une classe unitaire ; on ne produit pas simplement les concepts par délimitation arbitraire de l’extension des individus qu’ils subsument. Au contraire, le fondement de la position de tels concepts doit être à la fois intuitif et intensionnel ; il doit exister une essence universelle de l’intuition donatrice et de la structure de remplissement, caractérisable par des traits eidétiques généraux — essence qui, bien qu’elle puisse après coup se spécifier en divers sous-concepts, doit a priori transcender plusieurs différences : la distinction entre les types régionaux d’objets individuels (res temporalis, extensa, materialis, objet culturel, être vivant, personne, société…) ; entre intuitions sensible et eidétique ou, de manière plus générale, entre donation d’objet individuel et spécifique ; enfin, entre les différents types d’essence (essences sensibles, mixtes, purement catégoriales). L’on retrouve dans les Ideen… I cette même exigence d’univocité du concept d’intuition : entre les différents types d’intuition ne doit pas régner une « analogie purement extrinsèque » (bloß äußerliche Analogie), mais une « communauté radicale » d’essence (radikale Gemeinsamkeit) — de sorte que la généralisation des concepts corrélatifs d’intuition et d’objet ne soit pas une « idée arbitraire » (ein beliebiger Einfall), mais « impérieusement exigée par la nature des choses » [9].

De la confrontation de ces deux principes résulte une question centrale : peut-on opérer un élargissement des concepts corrélatifs d’intuition, de perception, d’évidence et de remplissement qui soit fondé sur l’essence des phénomènes, c’est-à-dire sur un ensemble de traits eidétiques communs, mais ce, sans contrevenir au principe de diversification régionale des structures noético-noématiques ? Est-il possible d’effectuer une généralisation valide de l’idée d’intuition donatrice afin d’en obtenir un concept universel, sans pour autant réduire les différences structurales entre les types d’évidence ?

Les traits eidétiques de l’intuition, dégagés au fil conducteur de la perception externe

Le dégagement des traits eidétiques de l’intuition et du remplissement — opposés à la visée initialement vide de l’objet par la médiation de son sens intentionnel — peut s’effectuer au fil conducteur d’un double paradigme ; et c’est le choix de ce paradigme qui, ensuite, conduira à accorder à un domaine d’objets et de phénomènes le statut de terrain ou de site naturel de la pensée phénoménologique — donc à la caractériser ou bien comme une phénoménologie de la perception, ou bien comme une phénoménologie des actes de pensée. Dans les Première et Sixième Recherches prévaut le paradigme de la conscience d’expression signifiante, et du passage de la simple visée (ou compréhension) de la signification à la connaissance de l’objet : l’appréhension d’une expression linguistique se dépasse vers la saisie d’un sens idéal, et celle-ci se dépasse à son tour vers la saisie d’un objet, d’une référence donnée par la médiation du sens et lui correspondant (p. ex. un état de choses visé par une proposition) [10]. À partir de 1907 en revanche, même si L’idée de la phénoménologie fait varier les exemples d’objets, prévaut le paradigme de la perception externe de l’objet spatial, privilégié comme fil conducteur transcendantal de l’analyse de la constitution dans la période idéaliste ; cela vaut pour les Ideen… I, mais déjà antérieurement pour la Cinquième Recherche et certains passages de la Sixième, où la perception externe fonctionne comme terrain privilégié pour dégager la structure graduelle du remplissement intuitif de la visée vide d’objet [11]. Quels sont donc les traits eidétiques du procès de remplissement progressif qui amène à l’évidence l’objet externe ? Citons le décisif § 10 de la Sixième Recherche :

Les perceptions externes nous fournissent en général une infinité d’exemples de ce genre. […] toute perception et tout enchaînement de perceptions s’édifient à partir de composantes qui doivent être comprises sous ces deux points de vue de l’intention [Intention] et du remplissement [Erfüllung] […]. Pour parler du point de vue de l’objet : l’objet se montre de différents côtés […] ; ce qui, vu d’un côté, n’était qu’indirectement co-visé [nur indirekt mitgemeint] ou anticipé [vorgedeutet] du fait de la contiguïté, vient, une fois vu d’un autre, à s’esquisser en image, il apparaît en perspective […]. Selon notre conception, toute perception et toute imagination sont un tissu d’intentions partielles [ein Gewebe von Partialintentionen], fusionnées en l’unité d’une intention globale [verschmolzen zur Einheit einer Gesamtintention]. Le corrélat de cette dernière est la chose, tandis que ceux de ces intentions partielles sont les parties et moments de la chose [dingliche Teile und Momente]. […] La conscience peut, pour ainsi dire, viser au-delà [hinausmeinen], et la visée peut se remplir [12].

Nous trouvons là la description de la structure intentionnelle qui, pour l’essentiel, avait déjà été mise en évidence dans les Études psychologiques de 1894 et ne cesse d’être ensuite répétée — notamment dans Ding und Raum, les Ideen… I et les Cartesianische Meditationen [13]. Tâchons d’en expliciter les traits structurels.

  1. La structure fondamentale, mise en évidence par un acte humien de décomposition de la conscience, réside dans l’écart ou la discrépance entre l’unité de l’intention globale et la pluralité des intentions partielles qu’elle implique — entre la visée des différentes faces, facettes ou moments de l’objet (parties et déterminités) et celle de l’objet entier en son identité et sa détermination complète. Ce que je vois, c’est la table tout entière, telle qu’elle se présente devant moi ; mais seules une face et certaines déterminités de la table me sont intuitivement présentes, tandis que ma vision implique une pluralité de faces et de déterminités co-visées (mitgemeint), mais non données [14]. Et un écart structurel indépassable oppose les intentions partielles et l’intention globale : la visée d’une face peut être intégralement satisfaite — pour peu qu’elle se donne à voir ou s’expose de manière complète —, tandis que la visée globale, dans la mesure où elle enveloppe l’infinité des facettes concrètes et déterminités abstraites de l’objet, ne peut par principe accéder à l’intuition adéquate ou au remplissement complet. La perception externe présente donc la structure d’une Mehrmeinung — outre-visée, acte de viser au-delà : l’intuition de la chose a lieu sur le fondement ontologique de la visée spontanée, par la conscience, d’un sens qui excède par principe la possibilité d’une présentation originale complète [15]. L’intention globale, dans la mesure où elle vise l’intégralité des déterminités de la chose, est visée d’une référence « x », pôle ou index rejeté à l’infini de toutes ses expositions possibles ; elle possède la structure régulatrice d’une Idée kantienne, à savoir de l’impossible donation complète d’un objet qui n’est pourtant susceptible d’aucune présentation intégrale [16].

  2. Cette structure fondamentale se double d’une structure téléologique d’anticipation ou d’attente. Certes, dans le cas de la perception statique — p. ex. d’un tapis dont le motif se prolonge sous les meubles qui le recouvrent —, « l’intention n’est pas une attente » (Intention ist nicht Erwartung [17]). En revanche, dans le cas dynamique d’une perception externe fluente (in Fluß kommend [18]), où je suis en mesure de faire varier les perspectives sur l’objet, l’intention offre bien une structure temporelle d’attente ou d’anticipation : ne voyant de la table, sous un certain angle, qu’une face et ses déterminités, j’anticipe l’aspect des faces contiguës, voire des faces arrière de l’objet. Toute saisie (Ergreifen) perceptive se laisse donc assimiler à la pré-visée (Vormeinen) ou à l’anti-cipation (Vorgreifen) d’un sens global au départ très lacunaire — celui d’un objet tridimensionnel présentant la face effectivement vue, mais enveloppant en outre un horizon de déterminités présumées : la table a quatre pieds, même si je n’en vois que deux, la face de dessous est plane comme celle de dessus, etc. ; ou encore, d’une demi-sphère rouge, je présume spontanément que la face cachée est également sphérique et rouge. Loin de se limiter au noyau de la donation ou de la présence effective, l’appréhension implique la co-visée d’un halo de sens, donc contient un horizon de potentialités intentionnelles qui requièrent d’être actualisées ; elle possède une structure dynamique d’éveil d’anticipations et d’intérêts perceptifs dirigés sur les déterminités occultées de l’objet, c’est-à-dire d’une aspiration (Streben) qui tend téléologiquement vers sa satisfaction, vers la Darstellung intuitive de ce qui n’est pas présenté ; le remplissement perceptif désigne une téléologie de la complétion de l’exposition [19]. Cependant, dans le cas de tout objet transcendant le champ des vécus de la conscience, ce procès dynamique de remplissement graduel est indéfiniment différé, puisque le nombre de facettes présentables est infini ; la donation complète possède donc une structure d’atermoiement illimité [20].

  3. La notion de remplissement implique une dualité essentielle, dans la mesure où elle se rapporte respectivement au sens et à l’objet dénoté. Rapporté à l’objet, le remplissement a le statut d’une donation, d’une évidence donatrice originaire : ce que je vois devant moi, c’est la table elle-même, située dans l’espace extérieur, et non une image mentale de la table qui, dans un second temps, renverrait à celle-ci [21]. Rapporté au sens objectal visé, il a le statut d’une validation, attestation, confirmation ou légitimation (Ausweisung, Bestätigung, Rechtsfertigung) sur fond d’exposition progressive des déterminités objectales pré-visées anticipativement. C’est au § 14 de la Première Recherche que se trouve exposée la dualité entre sens remplissant et objet dénoté, mais dans le cadre spécifique d’une analyse intentionnelle de la couche du logos, à savoir du remplissement de la visée d’une signification idéale : dans le cas d’un énoncé perceptif (un merle s’envole), le sens remplissant dé-signe le contenu identique commun à tous les actes de perception visant ce même merle comme s’envolant (c’est-à-dire ce qu’il y a de signification dans la perception) ; l’objet est en revanche la dénotation visée par l’énoncé — d’une part le merle, c’est-à-dire l’objet-au-sujet-duquel on juge, d’autre part l’état de choses « que le merle s’envole », c’est-à-dire l’objectité judicative [22]. Tentons à présent d’appliquer à la sphère proprement perceptive cette distinction entre sens remplissant et objet. L’objet est visé par la médiation d’un sens intentionnel, ou noème. Qu’est-ce que ce sens ? Il ne s’agit pas d’une signification idéale, relevant de la couche du logos : ce n’est pas la possession du sens idéal « table » qui me permet de voir cette table devant moi à titre de res extensa [23] ; mais c’est (bien que jamais Husserl ne le précise) l’image encore vague d’un objet occupant l’espace, tridimensionnel, possédant la face que je vois actuellement et les déterminités qui me sont données, mais aussi un horizon de faces et de déterminités non données de même style ; dès lors, la présentation de ces faces et déterminités est bien un procès d’attestation et de complétion de ce sens lacunaire par un sens remplissant — à savoir l’apparence complète de l’objet. D’autre part, ce qui est visé au-delà de toutes les déterminités déjà attestées, c’est l’objet lui-même, la référence ou l’« x » qui est substrat de toutes les déterminités connaissables et transcende tous les modes de donnée (perception, imagination, ressouvenir…), et qui vient à être donné lui-même dans le remplissement graduel.

  4. La structure de remplissement graduel de la visée est une synthèse d’identification de l’objet. Qu’est-ce à dire ? Quels sont les termes que relie cet acte de synthèse, et quelle est l’unité nouvelle à laquelle il aboutit ? La synthèse peut être analysée du point de vue respectif de l’objet dénoté et du sens. Rapportée à l’objet, elle est le rattachement continu des noèmes partiels présentés intuitivement (la table présente sous telle face, puis sous telle autre, et ainsi de suite) à un même objet-substrat « x » (la table elle-même en son entièreté), dont les premiers ne sont que des facettes incomplètes : à la multiplicité des perceptions instantanées et partielles s’oppose l’unité de la perception continue, qui les relie ; c’est une synthèse des actes noétiques partiels, ainsi que des aspects noématiques incomplets [24]. Rapportée au sens, la synthèse a le sens d’un recouvrement ou d’une congruence (Deckung) progressive entre le sens présumé et le sens remplissant — c’est-à-dire entre les déterminités co-visées à vide et celles qui viennent à la donation intuitive, le style de chose spatiale tridimensionnelle encore indéterminée et l’aspect de chose spatiale tridimensionnelle déterminée. Aussi la synthèse est-elle appelée, au § 17 des Méditations cartésiennes, « forme originaire » (Urform) de toute conscience, c’est-à-dire de toute conscience d’objet : selon la thèse de l’idéalisme transcendantal, nulle identité ne se donne comme toute faite, mais tout rapport à une identité objectale repose sur un acte d’identification [25]. Encore ne faut-il pas prêter à cette identification le sens d’une conscience explicite d’identité : car la conscience d’un objet identique n’est pas la thématisation expresse de son identité [26].

  5. Il y a, enfin, une corrélation entre le procès de remplissement et l’opérativité, le « je peux » du sujet percevant, c’est-à-dire sa puissance d’actualisation de potentialités intentionnelles pré-tracées par le sens de l’objet [27]. En effet la conscience, téléologiquement orientée sur le sens objectal global — p. ex. la table comme objet tridimensionnel sous tous ses aspects — commande un procès de remplissement progressif selon des voies tracées à l’avance par ce sens : faire tourner l’objet ou tourner autour de manière à en amener à l’exposition intuitive les facettes et déterminités présumées. Il y a là un double faire : d’une part, la mise en jeu de l’opérativité du corps animé (auto-motricité et perception volontaire), d’autre part, l’activité d’anticipation et l’aspiration de la conscience percevante à compléter sa vision de la chose. Notons bien : loin que l’objet spatial soit réductible à un système d’actes subjectifs, il en est le corrélat ; l’opérativité demeure une simple condition opératoire de l’intuition de l’objet et laisse intacte la dualité entre faces noétique et noématique, système d’actes et objet intuitionné.

Typologie des essences et spécification du problème

Énumérons les traits eidétiques dégagés sur le paradigme de la perception externe : structure d’horizon ou d’Idée kantienne, structure téléologique de remplissement indéfini, dualité entre validation du sens et donation de l’objet, structure synthétique de recouvrement, et structure opératoire de corrélation entre système d’actes et objet. Ces traits du remplissement perceptif se laissent-ils transférer à l’intuition des essences ? à celle des différents types d’essence ?

En premier lieu, rappelons que loin de désigner une catégorie homogène d’objectités, la notion d’essence enveloppe unepluralité de types. Au § 60 de la Sixième Recherche, Husserl expose une typologie des essences et des actes corrélatifs de visée et d’intuition eidétique, distinguant trois types d’essence auxquels correspondent trois types d’évidence donatrice : les es-sences purement sensibles, les essences sensibles mêlées à des formes catégoriales, et les essences purement catégoriales [28]. Les concepts purement sensibles (rein sinnliche Begriffe) comme couleur, maison, jugement, souhait, sont donnés par l’abstraction sensible (sinnliche Abstraktion [29]) ou abstraction simple (schlichte Abstraktion [30]) : ce sont les essences matériales, mondaines ou irréales, noématiques ou noétiques, données par idéation sur le fondement de l’imagination libre et de la variation eidétique. Les concepts sensibles mêlés à des formes catégoriales (sinnliche, mit kategorialen Formen gemischte Begriffe) comme être-coloré, vertu ou axiome des parallèles sont de deux formes : il s’agit ou bien d’Idées au sens kantien, essences idéelles obtenues par idéalisation à partir de concepts purement sensibles (p. ex. d’idéalités morphologiques), c’est-à-dire par passage à la limite dans un procès purement intellectuel de parachèvement d’une propriété (du droit à la droite, de la bonne action à la vertu) ; ou bien de la composition d’une essence sensible avec une forme syntaxique (être-coloré). Enfin, les concepts purement catégoriaux (rein kategoriale Begriffe) comme unité, pluralité, relation ou concept désignent les essences analytiques-formelles, totalement indépendantes de la particularité des matériaux ou de toute teneur réale (Sachhaltigkeit) ; elles sont accessibles par formalisation, c’est-à-dire par une évacuation de toute teneur matériale qui permet de dégager une pure forme syntaxique (et) ou ontologique (ensemble).

Le problème posé au départ se spécifie donc de la façon suivante : y a-t-il un concept d’intuition ou de remplissement qui soit univoque, c’est-à-dire qui transgresse les distinctions entre intuition d’individu, d’essence purement sensible, d’essence idéelle et d’essence purement catégoriale ? Les traits eidétiques du remplissement sensible valent-ils également pour l’abstraction sensible, l’idéalisation et la formalisation ?

Cas de la saisie d’essences purement sensibles

Les essences sensibles, en particulier morphologiques, présentent une particularité essentielle : elles ont dans leur extension des objets individuels, ou encore des propriétés ou moments d’objets individuels. Aussi leur mode d’intuition est-il immédiatement fondé sur les objets et propriétés individuels : la méthode permettant de les saisir est la variation eidétique, qui consiste précisément à parcourir une partie de leur extension en présentifiant par l’imagination des exemples analogues jusqu’à dégager l’invariant eidétique, qui est le concept entendu en intension. Cette intuition d’essence, opérée sur fondement de variation imaginative, a-t-elle la même structure de remplissement que l’intuition sensible externe ?

  1. Y a-t-il dans ce cas un écart structurel entre la Gesamtintention et les Partialintentionen ? À l’évidence, oui. Au § 92 d’Erfahrung und Urteil, Husserl note qu’à partir d’un même exemple initial (une nuance de rouge), l’on peut parvenir à différents invariants eidétiques (l’eidos de rouge, de couleur, de qualité sensible…) [31] ; la variation repose donc, tout au long de son procès, sur le maintien de l’orientation thématique sur une même généralité eidétique, laquelle est à la fois pré-visée (vorgemeint) à l’orée de la variation et visée au-delà (hinausgemeint) de toute énumération de variantes individuelles ; au cours de la variation, cette visée de la généralité se remplit partiellement sur fond de présentation imaginative d’objets individuels. Ainsi les variantes imaginaires sont, pour l’intuition eidétique, les analoga de ce que sont les facettes noématiques de l’objet spatial dans la perception : des facettes de l’eidos, à travers lesquelles ce dernier s’expose ou se manifeste.

  2. Y a-t-il là une structure opératoire ? À l’évidence, oui. Car la variation repose sur la spontanéité productrice d’images analogues (ähnliche Bilder) — analogues non simplement en ce qu’elles seraient semblables entre elles, mais en ce qu’elles sont censées tomber sous le même concept, donc manifester la même essence [32]. Sur le fondement d’une spontanéité thématique visant une généralité s’accomplit un acte de libre production (freie Erzeugung) d’une multiplicité ouverte de va-riantes [33] ; cette production spontanée est, pour l’intuition d’essence, l’analogon de ce qu’est dans la perception spatiale la variation des perspectives sur l’objet par le « je peux » moteur du corps animé.

  3. Y a-t-il là une structure synthétique ? Oui également. Il y a, dans l’intuition eidétique, mise en jeu d’une double structure synthétique. D’une part, la synthèse désigne le maintien en prise et l’articulation d’une multiplicité de variantes individuelles avec l’unité d’un invariant eidétique : c’est une articulation de l’Un et du multiple, où l’identité de l’essence se constitue par un acte d’identification synthétique sur fond de recouvrement progressif des multiples variantes. D’autre part, il s’agit d’une synthèse de recouvrement entre le sens présumé et le sens validé, le concept thématique et l’essence vue, la généralité visée et l’objet eidétique donné : il y a synthèse entre les deux, dans la mesure où le procès de remplissement est la purification d’une généralité au départ obscurément visée — c’est-à-dire l’attestation graduelle des déterminités constitutives d’une essence, appartenant à son intension (ou compréhension).

Quels sont à présent les traits eidétiques dont la transposition de l’intuition externe à l’intuition d’essence pose problème ?

  1. Le premier est l’assimilation entre validation du sens et donation d’un objet — l’équation entre sens remplissant et objet. En effet, la variation eidétique est ce qui permet, sur fond d’intuition d’individus, de dégager les caractères (Merkmale) qui composent l’intension (compréhension) du concept — un caractère du concept étant une propriété de tout objet qu’il subsume. Cependant, la validation d’un ensemble de caractères conceptuels est-elle la donation d’un objet eidétique ? Et le sens remplissant correspond-il à un objet eidétique ? La réponse de Husserl à cette question est donnée au § 87c d’Erfahrung und Urteil : l’idée de rapport à un objet se fonde ici sur un trait commun aux remplissements perceptif et eidétique, à savoir la pré-constitution passive — de l’objet spatial dans un cas, de l’invariant eidétique dans l’autre. Ce dernier est en effet passivement pré-constitué (passiv vorkonstituiert), donné par un recouvrement progressif (fortlaufende Deckung) des variantes imaginaires selon des moments communs [34] ; les caractères intensionnels de l’essence ne sont donc pas produits par le sujet connaissant, mais s’imposent à lui comme du dehors, à l’instar des déterminités de l’objet perceptif — ils sont découverts par le regard, et non construits par l’initiative théorétique [35]. L’ensemble des Merkmale de l’eidos est bien un ob-jet (Gegen-stand) : à savoir une unité constante qui fait face à la conscience et qu’elle peut seulement découvrir ou ressaisir, sans l’instituer.

  2. Le second trait problématique est la structure d’Idée kantienne, c’est-à-dire l’inadéquation de principe qui condamne à un procès de remplissement indéfini. La donation d’une res extensa est un procès indéfini, parce qu’elle est le pôle d’une infinité de déterminités, de moments ou d’aspects, sans qu’une certitude empirique absolue puisse jamais les clore. Est-ce également le cas de l’intuition d’une essence matériale ? Deux arguments s’y opposent.

    En premier lieu règne une opposition entre la contingence des généralités empiriques (herbe, buisson, poisson, baleine…) et la nécessité a priori des généralités pures (temps, espace, matière…) : l’intension des premières n’est jamais close, car il n’est pas exclu par principe qu’un nouvel objet vienne révéler de nouvelles déterminités et imposer une révision du concept ; en revanche, le propre des secondes est que leur intension est close par anticipation et a priori, parce qu’indépendante vis-à-vis de toute nouvelle présentation d’objet [36]. Si la donation des essences empiriques possède une structure d’approximation et de remplissement indéfinis, en revanche celle des essences pures est un procès de remplissement fini, clôturable a priori, où l’évidence de règles valables pour toute singularité subsumée sous l’essence rend d’avance inutile tout progrès indéfini ; l’intuition des généralités pures contrevient donc au modèle de l’intuition inadéquate et vouée à l’approximation à l’infini.

    En second lieu, Husserl affirme au § 142 des Ideen que toute catégorie d’objets en général, c’est-à-dire toute essence régionale, requiert l’élévation à la donation adéquate, complète [37]. Il en résulte que même si une région subsume des objets singuliers qui ne peuvent être donnés que de manière inadéquate, la région elle-même peut être reconduite à l’évidence adéquate ; il peut exister une discrépance entre les structures respectives de l’intuition d’individu et de l’intuition d’essence correspondante. Ainsi, l’essence pure de chose spatiale ou matérielle semble pouvoir être donnée adéquatement, bien que nulle chose singulière ne puisse l’être : l’indéfinité ou la structure d’horizon de la donation de chose individuelle ne se transfère pas à la donation de l’eidos, du fait que « l’Idée d’une infinité motivée par essence n’est pas elle-même une infinité » [38]. Certes, l’eidos de chose matérielle impose à toute perception individuelle une structure régulatrice et fait de la donation complète une Idée irréalisable par principe ; toutefois, cet eidos n’est pas une infinité, mais l’ensemble fini des caractères du concept de chose matérielle (ou des propriétés communes à toute chose). Par conséquent, la structure régulatrice n’est pas un infini catégorématique qui requerrait une exposition indéfinie, mais un infini syncatégorématique, à savoir la loi d’enchaînement et de complétion de la perception de toute chose ; la donation de l’eidos, intuition d’un ensemble fini de caractères et d’une loi structurelle, peut donc être adéquate.

    En troisième lieu, le dernier argument doit toutefois être relativisé. Il existe en effet chez Husserl une tendance opposée, qui consiste à transférer à l’eidos et à son mode d’intuition les traits essentiels de l’objet individuel qu’il subsume et de son mode d’intuition : « de même que règne pour les objets individuels la distinction entre objets immanents et transcendants, de même en va-t-il pour les essences correspondantes » [39]. Il y a donc des essences immanentes et des essences transcendantes : les essences subsumant des singularités immanentes (p. ex. l’eidos du vécu ou de classes de vécus) sont elles-mêmes immanentes, tandis que les essences subsumant des singularités transcendantes (p. ex. l’eidos de res extensa, de res materialis, d’être animé, de personne) sont transcendantes. Il y a un transfert des traits ontologiques des objets individuels aux essences qui leur correspondent. Or si le caractère transcendant se transfère de l’objet individuel à son eidos, l’évidence de ce dernier ne pourra être qu’inadéquate ; la structure d’approximation indéfinie de la perception spatiale appartiendrait bien alors à toute évidence eidétique.

    Cette thèse n’est cependant pas soutenable sans difficulté, la cohérence des thèses husserliennes demeurant ici sujette à caution. D’un côté, l’essence d’un objet transcendant est transcendante, donc non donnable dans une intuition complète (Ideen… I, § 60) ; de l’autre, toute essence régionale doit pouvoir être amenée à l’évidence adéquate (ibid., § 142) ; enfin, toute généralité pure est susceptible d’une intuition a priori et adéquate qui clôt pour toujours l’ensemble de ses caractères (Erfahrung und Urteil, § 86). Où se situe la vérité ? Si la première thèse était vraie, elle condamnerait à l’inachèvement de principe la discipline eidétique qui doit dégager les fils conducteurs transcendantaux de la constitution transcendantale : de l’eidos de res extensa on ne pourrait jamais avoir d’intuition valide, puisque toute res extensa est transcendante. En outre, n’est-il pas absurde d’attribuer à l’essence les propriétés des objets qu’elle subsume ? le concept de l’infini n’est-il pas un ensemble fini de caractères ? et comme le disait Spinoza, n’est-il pas vrai que le concept de chien n’aboie pas ?

    En conclusion, il existe ici une tension entre le paradigme infinitiste hérité du paradigme du remplissement perceptif, et le trait finitiste lié à la réflexion directe sur l’évidence propre aux eidê ; la pluralisation des modes d’évidence déjoue l’unité du paradigme.

Le cas de l’intuition des essences mixtes

La deuxième classe d’essences est celle des essences sensibles mêlées à des formes catégoriales. Nous en avions vu deux espèces : les Idées kantiennes atteintes par idéalisation, dont le paradigme est offert par les idéalités géométriques matériales (point, droite, etc., pris dans leur sens intuitif en géométrie euclidienne), et les essences sensibles jointes à une forme catégoriale (être-coloré). Limitons-nous aux premières : quel est le mode de remplissement des idéalités point et droite ?

  1. Un trait essentiel des essences mixtes du type des figures géométriques est qu’elles ne subsument aucune représentation sensible singulière, et par conséquent ne peuvent être rendues sensibles de manière adéquate. Husserl recourt à l’exemple berkeleyen des figures tracées sur le papier comme auxiliaires ou points d’appui du raisonnement mathématique : un segment de droite imaginé ou tracé sur la feuille n’est pas, et ne peut être une exposition sensible (Versinnlichung) adéquate de la droite, pas plus qu’un point visuel écrit ne peut l’être pour un point géométrique [40]. Il y a une irreprésentabilité intuitive des figures géométriques, lesquelles ont le statut de limites idéales ou d’Idées kantiennes, et ne subsument aucune figure sensible. N’ayant dans son extension aucune figure sensible, une essence géométrique ne peut être exposée sur le fondement direct d’images sensibles : il n’y a donc pas ici d’écart entre les Partialintentionen visant les singularités sensibles prises pour exemples, et la Gesamtintention qui vise la figure idéale ; pas d’écart structurel entre les ostensions intuitives et la visée de l’essence, puisque celle-ci ne peut se remplir sur le fondement de celles-là. Si la structure fondamentale de l’intuition spatiale disparaît ici, peut-on encore avoir une structure de remplissement progressif ?

  2. Positivement, quel est le mode de donation des figures géométriques ? Est-il purement discursif, car fondé sur l’acte de définition des concepts et de déduction de leurs propriétés ? ou bien est-il intuitif ? Le remplissement est-ilintra-théorique, purement symbolique, lié au développement de la théorie ? ou infra-théorique, c’est-à-dire lié à l’évidence des essences géométriques élémentaires avant toute théorisation ?

    Négativement, les essences géométriques ne subsumant aucune singularité sensible, leur intuition ne peut se fonder sur la variation imaginative : une figure (la droite) n’est pas une classe de possibilités imaginaires accessibles à la libre phantasia, mais de possibilités intellectuelles accessibles à l’intellectio ; ce n’est donc pas la variation eidétique qui permet d’accéder à ces eidê. De manière générale, la variation eidétique n’est pas la méthode d’accès aux essences mixtes.

    Positivement, dans la mesure où les figures géométriques sont des Idées kantiennes, leur mode de donation est l’idéalisation à partir des idéalités morphologiques :

    Elle [scil. l’image] n’offre qu’un exemple de formes sensibles de cette espèce sensible, formes qui sont les points de départ naturels des idéalisations géométriques [Ausgangspunkte für die geometrischen Idealisierungen]. Dans ces processus purement intellectuels du penser géométrique se constitue l’Idée de la figure géométrique, qui trouve sa réalisation dans la signification fixe visée par l’expression de la définition [41].

    Prenons l’idéalisation productrice du point géométrique, qui est l’adaptation du modèle aristotélicien de la réduction dans l’ordre des dimensions : partant d’une ligne tracée, on la divise par l’imagination en segments intuitifs de plus en plus petits ; cette division parvient finalement à un minimum visibile, une tache minimale ; on poursuit alors de manière purement intellectuelle le procès de division jusqu’à buter sur la limite idéale qu’est l’indivisible ; et l’on pose par la pensée cette limite supposée de l’acte intellectuel de division, limite d’une suite convergente de segments emboîtés [42]. Quels sont les traits essentiels d’un tel procès d’idéalisation ?

  3. A-t-il une structure synthétique ? À l’évidence, oui. Vu que le point géométrique est la « figure intentionnée » (intendiertes Gebilde) dès le départ du procès, chacune de ses phases implique le rapport à ce telos idéal ; il y a ici une synthèse qui relie les étapes successives du procès unitaire d’approximation intuitive, orientées sur l’indivisible visuel, puis celles de l’itération intellectuelle de l’acte de division, orientées sur l’indivisible non intuitif ; puis une synthèse entre l’horizon d’itération de la division intellectuelle et l’objet supposé le clôturer. Rien d’étonnant, puisque la synthèse est la forme originaire de toute conscience d’objet.

  4. Constate-t-on la présence d’une structure opératoire au sein du procès d’idéalisation ? Bien évidemment, et ce sous la forme d’une triple opérativité ou spontanéité opératoire du « je peux » : le procès qui mène au point géométrique met en effet en jeu un acte volontaire de division sensible menant au minimum visibile, puis de division intellectuelle menant au minimum pensable, et enfin de passage à la limite et de position expresse de la limite du procès. La part de la spontanéité opératoire est donc plus grande encore que dans le cas de l’intuition eidétique fondée sur le sensible.

  5. Enfin et surtout, la validation du sens par ces actes successifs doit avoir le caractère d’une position expresse d’objet, d’une paradoxale intuition productrice de l’objet idéal grâce au passage à la limite qui est censée clôturer une suite indéfinie. Il y a, selon Husserl, donation en personne de l’objet idéal « point » ou « droite » dans une intuition idéalisante — et ce, avant toute théorisation mathématique, avant tout acte de définition intra-théorique et toute déduction de propriétés de l’objet. Il s’agit d’une évidence infra-mathématique de l’objet « point », sur laquelle doit ensuite se régler l’acte syntaxique de définition géométrique — lequel précède et fonde donc l’évidence des axiomes, et donne l’objet comme corrélat intentionnel isolé, préalablement à toute élucidation de relations avec d’autres objectités géométriques.

    Cette évidence idéalisante pose cependant deux problèmes essentiels.

    Tout d’abord, en ce qui concerne le caractère même de donation de l’objet ou de remplissement intuitif : a-t-on le droit de clore par la pensée un procès indéfiniment réitérable de divisions ou d’emboîtements successifs ? Une séquence indéfinie d’actes peut-elle être arrêtée par un acte de passage à la limite qui pose une Idée ? S’est-on ainsi véritablement donné un objet, ou bien a-t-on simplement effectué une hypostase, pseudo-position illégitime ? Rappelons-nous la réticence de principe qu’opposent Brouwer et les intuitionnistes à toute position d’infini actuel (fût-ce l’infini dénombrable de l’ensemble N des entiers naturels) [43], ainsi que le concept de « quasi-objet » (Quasigegenstand) par lequel Carnap désigne ce qui n’a pas le statut de singularité originaire (d’objet individuel), mais est l’extension d’une fonction propositionnelle à un ou plusieurs arguments [44]. En tant que fruit de l’idéalisation opérée à partir de l’idéalité morphologique « surface de type ponctuel », le point ne se réduit-il pas à un tel pseudo-objet ?

    Référons-nous à un texte de 1893, étude préparatoire de Husserl à son livre sur l’espace où il explicite le concept d’« idéalisation » (Idealisierung) géométrique : idéaliser, cela signifie que lorsqu’on parvient à un « minimum visibile », que toute pluralité de parties visuelles a cessé d’être intuitivement représentable (anschaulich vorstellbar), une diminution (Verkleinerung) demeure cependant pensable (denkbar) ; il s’agit d’une idéalisation parce qu’on passe alors des possibilités réelles de division intuitive (effectivement réalisables par un acte) à des « conditions idéales de la vision » (ideale Bedingungen des Sehens), à une « perspicacité idéalement aiguë » (ideal scharfes Hinsehen) que nous « créons » (schaffen) par la pensée ; c’est une fiction méthodologique non réalisable [45]. D’où le problème d’hypostase, ou de fiction idéalisante :

    Une étendue peut se rétrécir jusqu’à zéro, de façon continue [stetig]. Zéro est le point limite idéal [idealer Grenzpunkt], comme le point-zéro de l’intensité. Ici, tout comme dans le cas de l’intensité, zéro ne signifie pas rien, mais précisément une limite idéale du procès [ideale Grenze des Prozesses]. Nous parvenons “continûment” au point, à l’indivisible. Certes, c’est là une hypostase [Freilich ist das seine Hypostasierung]. Nous posons un indivisible comme limite de l’étendue divisible. Mais avec ce concept idéal [Idealbegriffe] nous pouvons fort bien opérer [operieren[46].

    Les idéalisations ne sont rien d’arbitraire [nichts Willkürliches], mais sont au contraire, quant à leur possibilité, fondées sur la chose même. Il s’avère que l’espace de la représentation doit approximativement [angenähert] correspondre aux concepts idéaux de la géométrie [47].

    En d’autres termes, il y a bien là hypostase, c’est-à-dire position d’un nouveau quasi-objet non intuitionnable de manière sensible, ou validation d’un sens non remplissable intuitivement. Mais cette position objectivante reçoit une double légitimation : d’abord, par le rapport d’approximation qui relie les figures idéales et les formes intuitives — il appartient à la constitution intrinsèque des intuitions morphologiques de tendre vers une limite [48] — ; ensuite, une justification opératoire, par la possibilité de raisonner déductivement sur les figures ainsi idéalisées, l’évidence de la démonstration se substituant alors à l’évidence initiale de la représentation sensible [49]. S’agit-il donc d’une donation d’objet géométrique au sens strict ? Certes, mais à condition d’adopter un statut de l’objet qui soit le strict corrélat de la démonstration de propriétés et de relations validées sur le fondement des axiomes : objet, cela désigne uniquement un substrat de propriétés et de relations établies dans des propositions vraies, qui sont des axiomes ou des conséquences logiques de ces derniers [50]. Le procès de remplissement a donc changé de nature : remplissement discursif, et non strictement intuitif, la donation d’objet étant strictement équivalente à la validation d’un sens conceptuel par la démonstration formelle de propriétés et de relations. Et le concept d’objet désigne un noyau ou un substrat thématique maintenu identique dans le développement de la théorie : concept d’objet très large, arraché au paradigme de la permanence et de la donation immédiate et incarnée de l’objet perceptif.

    Le second problème est celui de l’évidence infra-théorétique des concepts géométriques élémentaires : les figures géométriques élémentaires sont censées se livrer à une intuition isolée, préalable à toute position d’axiome ainsi qu’à toute démonstration intra-théorique, et normant la définition de leur concept ; ainsi les noyaux intentionnels isolés « point », « ligne », « droite » se donnent-ils en personne et de façon originaire dans une évidence préalable à toute théorie. Il suffit, pour s’en convaincre, de constater l’ordre que Husserl assigne au dé-ploiement de la question de la genèse de « l’origine des représentations et concepts géométriques » : viennent tout d’abord en question « l’origine et le contenu des concepts géométriques élémentaires » [geometrische Elementarbegriffe], puis ceux des axiomes et, simultanément, de l’espace géométrique [51]. De même, Husserl thématise, dans L’origine de la géométrie, une évidence originaire qui est censée précéder celle des axiomes [52] ; c’est dire que les concepts géométriques primitifs ne sont pas simplement fixés dans les axiomes entendus comme définitions implicites, mais que les objets primitifs sont donnés dans une évidence pré-axiomatique, un acte d’idéalisation des formes perceptives qui précède toute théorisation et fournit à celle-ci un fonds ontologique d’idéalités disponibles et déterminables plus avant.

    Or est-ce vraiment le cas ? Y a-t-il une évidence infra-théorétique des objets isolés ? Prenons l’exemple du point et de la ligne. Euclide en donne les définitions à l’orée du livre I des Éléments : « un point est ce dont il n’y a aucune partie », « une ligne est une longueur sans largeur », « les limites d’une ligne sont des points » [53]. Qu’en est-il de l’évidence qui sous-tend ces définitions ?

    Le point est caractérisé par son indivisibilité, donc par référence à l’opération de division ; or il s’agit ou bien de la division intuitive, qui ne définit pas le point géométrique mais le point visuel comme minimum visibile, ou bien de la division comme opération proprement géométrique, qui présuppose un domaine de figures et de grandeurs géométriques données sur lequel opérer. Le point n’est donc pas un noyau intentionnel isolable d’un domaine opératoire pré-donné, mais est d’emblée inséré dans un système de relations avec d’autres idéalités. Il en va de même pour la caractérisation de la ligne à partir de la surface : la ligne se donne à la pénultième étape de la réduction progressive des dimensions de l’espace à partir de la tridimensionnalité ; on présuppose donc la tridimensionnalité de l’espace, ainsi que la notion de dimension comme grandeur géométrique. L’ordre de la genèse se trouve ainsi inversé : loin que la ligne soit une notion élémentaire, préalable à la construction des autres notions, notamment celle de l’espace, elle présuppose ce dernier à titre de domaine opératoire des figures idéales de la géométrie euclidienne. Enfin, la liste même des « notions communes », loin de se référer à un ensemble de concepts donnés dans une évidence infra-théorique, insère d’emblée les figures géométriques dans un domaine opératoire normé : les grandeurs y sont en effet caractérisées par l’égalité transitive, l’inégalité, la congruence, la relation tout-parties, etc [54]. On rejoint donc la thèse de J.-T. Desanti et M. Caveing — celle du caractère intra-théorique des objets mathématiques [55] : il n’y a pas de donation des objets géométriques élémentaires par une évidence idéalisante isolée et préalable à toute théorisation ; les objets « point », « droite » sont d’emblée définis dans un domaine d’idéalités (figures géométriques de l’espace euclidien) normé par des relations (égalité, inégalité, congruence), des propriétés (position, forme, grandeur) et des opérations (tracé, adjonction, soustraction, division…) ; l’objet n’est jamais donné isolément, mais toujours au sein d’un domaine de thématisation intra-théorique. C’est ce que nous avions jadis appelé structure holistique de l’intuition catégoriale [56].

Conclusion

Quelle conclusion tirer de cette analyse de l’évidence des essences mixtes ? Qu’évidence et remplissement ne s’opposent plus radicalement à la discursivité et à la déductivité médiates ; ils cessent de désigner la donation directe et en personne de l’objet, la possession plénière d’une identité isolée, pour renvoyer à la thématisation progressive d’une essence dans un domaine d’idéalités global, ainsi qu’à la détermination de ses propriétés par voie syntaxique, formelle, déductive. Le procès de remplissement en vient à désigner le devenir du chantier de théorisation — non plus, donc, d’une simple idéalité primitive isolée, mais d’un ou plusieurs domaines, selon plusieurs modalités possibles : ce peut être la thématisation du domaine dit « naturel » sur lequel se définissent les concepts élémentaires (p. ex. le continu géométrique) ; ou l’axiomatisation qui en dévoile la structure axiomatique et déductive ; ou la mise en rapport paradigmatique avec un autre champ (ici, avec le continu arithmétique) ; ou la formalisation qui fait passer à un niveau d’abstraction plus élevé (ici, le passage de la théorie des ensembles de points), et peut se déployer à des niveaux successifs d’abstraction formalisante où se poursuit l’exténuation progressive du domaine initial jusqu’à un plan purement catégorial (la théorie abstraite des ensembles).

Les notions d’intuition et de remplissement perdent ainsi toute univocité. L’idée de Darstellung partielle de l’objet global sous des faces intuitivement données disparaît : car une idéalité mixte (et sans doute encore moins une idéalité purement catégoriale) n’apparaît pas en propre et en personne. Le primat de l’objet singulier et de l’intuition des singularités s’évanouit ; s’y substitue désormais la préséance de domaines opératoires normés et de la structure holistique de l’évidence. L’équivalence entre la validation du sens et la donation de l’objet apparaît problématique, sauf à ne conserver qu’une notion minimale de l’objet, désormais assimilé à du simple sens validé. Par voie de corrélation, la portée ontologique de l’intuition s’avère tout aussi problématique : car elle est moins saisie d’un objet permanent que chantier de théorisation mouvant, condamné à demeurer sur le plan discursif. Intuition et remplissement, tenues pour des notions strictement corrélatives, cessent donc en définitive de se confondre : à mesure que l’on s’élève dans les niveaux de l’abstraction ou de la formalisation, et que l’on passe des essences sensibles à des essences plus formelles, la consistance du paradigme de l’intuition de singularité spatiale disparaît, pour laisser place aux modalités différenciées de validation discursive et déductive du sens. Sans doute l’analyse du mode d’évidence des essences purement catégoriales le confirmerait-il.

Revenons à notre question initiale : est-il possible d’élargir, voire d’universaliser les concepts d’intuition, de remplissement et d’objet ? Force est de constater que l’idée d’élargissement (Erweiterung) des notions, si elle ne doit pas se réduire à un acte arbitraire de leur extension, se heurte au principe de régionalisation de l’intuition : chaque type d’objectité implique sa modalité propre d’évidence, et cette régionalisation de l’évidence n’en laisse pas intact le concept, pas plus que celui d’objet. Au fur et à mesure que l’on s’élève du sensible au catégorial, l’idée de consistance (Bestehen) de l’objet perd sa signification réaliste de dénotation constante et extérieure à la conscience, pour se rapprocher des idées de validité (Geltung) du sens, et de consistance (Konsequenz) d’une théorie et d’un domaine d’idéalités — indissociables des procédures de validation et du chantier de théorisation en devenir. Parallèlement, les concepts d’intuition et d’évidence cessent d’équivaloir à l’idée réaliste de donation en personne de l’objet : jamais une idéalité n’est donnée isolément, jamais elle n’est donnée au sens strict, mais elle est visée au sein d’un domaine de thématisation qui demeure en cours de validation et d’approfondissement. Sans doute ce procès de thématisation conserve-t-il des traits eidétiques de la perception spatiale : c’est un procès inachevé, indéfini, dont le point de fuite demeure à l’horizon ; est-il pour autant légitime d’assimiler les étapes de cette thématisation progressive au dévoilement de facettes d’un objet permanent, analogue aux vies perspectives sur l’objet spatial ? Ce serait peut-être abuser des facilités de l’analogie.

Parties annexes