Hors dossier

Le modèle du livreDans les générateurs de documents numériques

  • Nicole Pignier

Corps de l’article

Introduction

Aujourd’hui, de nombreux logiciels permettent aux entreprises comme aux particuliers de créer des documents numériques tels des magazines, des livres, des albums, des portfolios, des catalogues, des journaux… Ces genres d’écrits réservés auparavant au support papier sont ainsi soit transférés vers le support numérique, en tant que productions existantes, auquel cas ce sont des documents numérisés, soit conçus directement pour (en tout ou partie) et par les technologies numériques, auquel cas nous avons affaire à des documents numériques. Si ces derniers sont destinés à l’écran, pour autant, ils font appel non pas à des modèles « natifs » selon les mots de Philippe Quinton (2008), c’est-à-dire des formes proposées à l’imitation qui seraient propres à l’écran, mais à des modèles partagés par tous, entre autres et principalement à des modèles propres au papier, tels la page, le livre, etc. Nombreux chercheurs en sciences de l’information et de la communication ont parfaitement expliqué qu’un renouvellement des supports matériels ne pouvait entraîner un renouvellement total des formes écrites : « forme, c’est-à-dire tout à la fois, selon le sens étymologique, moule et, selon le sens rhétorique, figure », précise Yves Jeanneret (2008 : 65). La résurgence, sur support numérique, des objets propres au papier, tels la feuille ou le livre, s’accompagne d’une modification de statut ; l’objet matériel papier perd son statut matériel pour n’en conserver qu’une valeur métaphorique, mais garde un statut de modèle perceptif au sens de moule et de forme d’expression. Ainsi, ces formes sont capables d’ancrer la perception de l’écrit par l’usager dans des modèles fortement présents au sein de la mémoire individuelle et collective.

Dans un premier temps, nous préciserons la méthode d’analyse de notre corpus ; ensuite, à partir d’une synthèse des résultats, nous interrogerons la ou les formes de vie à l’oeuvre dans les générateurs de documents numériques de notre corpus.

I. Quelles interrogations sémiotiques posent les générateurs de documents sous forme de livre ?

1. La problématique

1. a. Les points de vue ergonomique et sémiotique

Pour les ergonomes, si les métaphores du papier – page, livre, etc. – ont tant de succès, c’est parce qu’elles permettent une économie d’attention à l’utilisateur dans la mesure où il ne se retrouve pas dépaysé. Ce discours « productiviste » masque en réalité l’efficience symbolique des modèles qui va bien au-delà de la simple familiarité de l’usager avec tel ou tel modèle. Car c’est en réalité tout un imaginaire des pratiques d’écriture, de lecture, de communication qui se meut dans l’imitation et dans la mutation des modèles, des formes.

Cette puissance symbolique explique, selon Philippe Quinton et Yves Jeanneret, le fait que l’évolution des pratiques et des techniques va plus vite que l’émergence de nouveaux modèles. Plus encore, la thèse d’Olivier Ertzscheid (2002) laisse supposer que les techniques numériques, telle « l’encre électronique », commencent à s’adapter pour imiter les supports matériels papier, leurs propriétés plastiques et les gestes qu’ils requièrent.

Fondamentalement, explique en outre Lorenzo Soccavo, l’e-paper ou encre électronique[1] est une évolution du papier. Une feuille d’e-paper se présente comme un écran plat, fin et flexible, mais c’est un écran réflecteur.

2007 : 60

Dans ce mouvement d’absorption du papier par le numérique, « il est même tout à fait probable, déclare Olivier Ertzscheid, que les bibliophiles de l’ère numérique continuent à apprécier le grammage d’un papier ou l’empreinte d’une encre » (2002 : 16). Ce faisant, l’absorption du papier par les techniques numériques s’accompagne inévitablement d’une évolution réciproque des supports. Les différentes appropriations envisagées et effectives des documents numériques transforment tant la représentation que les usages du papier. Ce processus, inévitable dans la vie des supports d’écriture, de lecture et, au-delà, de tout ce qui constitue la culture, Yves Jeanneret le nomme trivialité.

Alors, qu’est-ce qui bouge concrètement dans le passage du livre comme objet papier au livre comme modèle de documents numériques ? En quoi ces évolutions tangibles sous-tendent-elles et accompagnent-elles une forme de vie, c’est-à-dire une expression de sensibilité éthique et esthétique ?

1. b. Qu’entendons-nous par « forme de vie » ?

Contrairement à la conception structuraliste de « forme de vie » proposée par J.-M. Floch (1990 : 26) et à la suite J. Fontanille (2008) qui réduit toute forme de vie à une classe stratégique de déplacement, nous proposons d’envisager ce concept comme un processus sensible, culturel, sémiotique, qui accompagne et sous-tend l’évolution des techniques et qui fait que nos modes d’être au monde (non seulement notre comportement, mais aussi nos manières d’imaginer, de penser, de communiquer) deviennent autres.

Dans la lignée de l’anthropologue François Laplantine, nous retiendrons donc non pas une approche structurale des formes de vie qui se fonde sur « une logique combinatoire de la composition ou de l’assemblage présupposant la discontinuité des signes invariants susceptibles de se disposer ou de se redisposer dans un ensemble fini » (2005 : 185), mais plutôt une approche que l’anthropologue nomme « modale », susceptible d’être beaucoup plus attentive aux processus de transition et de transformation des formes de vie[2]. À quels niveaux le modèle du livre est-il repris, modifié ? Quelles pratiques de lecture ces logiciels offrent-ils du document numérique ?

2. Une méthodologie pas à pas…

2. a. Les degrés de renouvellement des pratiques culturelles

Dans son article « Multimédias : une sémiotique de la transposition » (2009), Philippe Quinton propose des hypothèses de gradation des processus de transposition multimédia, allant de la simple conservation, stade où ni les objets matériels, ni les classes ni les membres ne bougent, à la génération, où les nouvelles classes sont majoritaires. Entre ces deux pôles, on trouverait :

  • L’absorption, où une pratique intégrerait quelque chose de nouveau, par exemple l’enseignement et son recours aux techniques de l’information et de la communication (TIC). En ce qui concerne les documents numériques, nous observons une absorption réciproque. En effet, si les pratiques de lecture et d’écriture absorbent notamment les logiciels de création de documents, on peut constater, au fil de cette étude, que ces logiciels absorbent aussi les pratiques de lecture-écriture en les reprenant de façon plus ou moins métaphorique, en les transformant. Ce constat conforte d’ailleurs la thèse d’Yves Jeanneret selon laquelle les logiciels destinés à l’écriture et à la lecture de documents en général, y compris les sites Web, sont des métaformes. Ils sont des discours sur les formes et les objets pré-existants[3].

  • La superposition où, sans déplacement ni effacement, les membres ou les classes s’ajoutent les uns aux autres. Cette opération se retrouve presque toujours dans les documents publiés par les générateurs de documents ; on ajoute par exemple des versions PDF imprimables aux documents numériques.

  • L’hybridation qui se fonde sur une combinatoire entre membres de classes différentes ou classes diverses. On la retrouve fréquemment dans les documents numériques, avec, par exemple, une insertion dans un livre de vidéos ou des schémas interactifs.

  • L’augmentation où il y a apport d’une classe nouvelle ou mélange de deux classes dont l’une est nouvelle. Cette opération est systématique ; moteur de recherches, vue en diaporamas, entre autres.

2. b. Discussion de l’approche proposée par Philippe Quinton

Si cette approche a le mérite de hiérarchiser et de clarifier les degrés de renouvellement des pratiques culturelles notamment par le passage d’un support matériel à un autre, certains points restent discutables ou tout au moins à approfondir – c’est par exemple le cas de la conservation. Comment envisager un processus de conservation d’un document sans transformation aucune ? Même si un livre papier est archivé tel quel, sans être numérisé, la manière dont il va être recensé dans un catalogue, son mode d’accessibilité, va en transformer la présentation. Quelque chose, dans le discours d’accès au document conservé, à l’archive, évolue inévitablement. La conservation et l’archivage sont des processus dans lesquels l’objet matériel, ou au moins le discours sur l’objet, se transforment. Telle est la thèse qu’Yves Jeanneret défend à propos de l’archive :

La définition de l’archive est, on le sait, paradoxale vis-à-vis du sens couramment donné à ce terme, moins par les professionnels du document, qui savent que l’archive est toujours en mouvement, que par le sens commun. Il ne s’agit pas d’une collection statique d’objets qu’on déposerait pour qu’ils restent inchangés, mais du processus par lequel tout ce qui a été produit dans la culture est perpétuellement repris et transformé : ceci, selon des procédures et des contraintes déterminées, à la fois tributaires du passé et susceptibles de le remodeler.

2008 : 58

Les documents numériques édités par les générateurs de notre corpus sont, de façon quasi systématique, archivables sous le format PDF (Portable Document Format), ce qui substitue aux spécificités fonctionnelles de chaque générateur les spécificités d’un format standard. L’archivage ou la conservation passent ici par une opération d’uniformisation. En outre, chaque usager place dans le dossier de son choix le fichier pdf, ce qui constitue un environnement de lecture tout à fait différent de celui proposé sur le Web. En effet, chaque document est, sur le site du générateur de documents, mis en réseau avec les autres textes édités par l’application.

Pour pouvoir dégager les effets sémiotiques de la transposition du modèle du livre dans les générateurs de documents numériques qui reprennent la forme du livre, cette classification n’est qu’une première étape. Précisément, si Philippe Quinton nous invite à observer les diverses opérations syntaxiques liées à la transposition, l’ajout, l’effacement, la répétition, la substitution, il ne prend pas en compte les niveaux[4] sur lesquels ces opérations fonctionnent. Or, pour comprendre les effets sémiotiques de l’évolution du livre en tant que modèle perceptif, il faut se demander ce qui est en jeu dans les degrés et dans les opérations de transposition. Est-ce le livre comme objet matériel qui est visé ? Sa forme ? Le parcours de travail qu’il peut offrir ?

3. Les niveaux où se joue l’évolution du modèle du livre

Pour notre part, nous distinguons trois niveaux :

  • Le support matériel figuré ou métaphore d’interface. Une caractéristique des énoncés numériques en général est en effet l’emboîtement des supports matériels requis :

    • le support matériel d’inscription (disque dur, clef USB [Universal Serial Bus], etc.) ;

    • un écran matériel avec ses périphériques ;

    • un modèle d’affichage « natif » ou hérité des autres médias, tels la page, le livre. Ce modèle fonctionne à la fois comme métaphore d’un support matériel (c’est pourquoi nous l’appelons support matériel figuré) et comme forme de l’énoncé. Quelles opérations de transposition touchent le support matériel figuré ? Précisément, dans les générateurs de documents numériques qui adoptent la métaphore du livre, quelles propriétés sensibles, plastiques et matérielles de l’objet-livre les concepteurs ont-ils fait bouger ou ont-ils répétées ? Comment ces propriétés de l’objet invitent-elles l’usager à se saisir du livre ?

  • Le support formel ou mode d’organisation du contenu à l’intérieur des pages. Au sein du cadre d’affichage propre au logiciel ou au navigateur qu’Emmanuel Souchier nomme « cadre-logiciel » (1998), le support matériel figuré (métaphores spatiales du livre, de la page, de l’univers…) joue aussi un rôle de forme globale de l’énoncé. À un troisième niveau d’emboîtement, on trouve le mode d’organisation du contenu à prendre en compte. Il peut être hérité du papier, comme les modes d’organisation en forme de grilles, ou du cinéma… En outre, la structure hypertextuelle ou linéaire est aussi un mode d’organisation du texte à prendre en compte.

  • Le support ergodique[5] ou parcours de travail dans l’énoncé. Ce niveau est étroitement lié aux deux niveaux précédents. Quels sont les indicateurs de volume[6]  ? Sur papier, c’est l’épaisseur du livre, l’épaisseur parcourue et celle qui reste à parcourir. Et sur support numérique ? Autre question à se poser : comment se repérer dans l’espace ? Se repère-t-on à l’aide d’un sommaire, d’un moteur de recherche, d’un diaporama ? Autre interrogation : quels sont les modes d’interaction avec l’énoncé ? Avec quels moyens interagit-on ? La loupe ? Le clic ? La voix ? En quoi ce niveau du document numérique est-il affecté par la transposition de l’objet-livre et du livre comme forme ?

En guise de synthèse, posons que la transposition du livre dans les générateurs de documents numériques touche principalement les niveaux et critères que nous présentons ici :

Le support matériel figuré

Le support formel

Le support ergodique

Les propriétés sensibles plastiques

Les modes d’organisation linéaire ou hypertextuelle

L’indicateur du volume

L’appréhension corporelle par l’usager

Les modes d’organisation de l’énoncé à l’intérieur des « pages »

Le repérage dans l’espace

 

 

Les modes d’interaction

Les différents niveaux sur lesquels porte la transposition du modèle du livre dans notre corpus

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Nous venons de définir et de décrire chacun des niveaux où peut se jouer la transposition du livre du papier au numérique. Il nous faut désormais préciser notre méthodologie et notre corpus.

4. La méthodologie et le corpus

Nous avons choisi de fonder notre corpus sur les générateurs de documents numériques qui utilisent la métaphore du livre pour publier du contenu sur le Web. Deux raisons expliquent ce choix. D’une part, ces outils, qui émergent actuellement, semblent, vu le nombre d’utilisateurs, répondre à des pratiques de publication et de lecture relevant à la fois des entreprises et des particuliers avec des objectifs très divers selon les utilisateurs, allant de la pratique scientifique à la pratique commerciale. D’autre part, englobant dans le même modèle du livre différents genres, tels les catalogues, les magazines, les albums, ces générateurs de documents sont très spécifiques. Ils se distinguent des générateurs de livres numériques ou électroniques destinés aux liseuses et se démarquent aussi de la « page » Web, modèle que l’on retrouve depuis le début du Web sur les sites de presse ou sur les blogues, par exemple.

Ces outils se développant depuis peu de temps, nous avons précisément retenu et analysé, pour cette étude qualitative, neuf générateurs français (Virtueldoc, Prestimedia, Lodel, Pagineo, Mecatechnic, Wobook, Divva Room) et étrangers (Issuu, Pagegangster). Nous avons souhaité un corpus représentatif de ce qui existe mondialement avec des générateurs généralistes valables pour tout genre, tels Wobook, Pagineo, Issuu, Divva Room, et des outils un peu moins ouverts, plus axés vers la publication de catalogues, tels Virtueldoc, Prestimedia, Mecatechnic, Pagegangster. Lodel[7], enfin, est un outil destiné à la publication de revues scientifiques.

Nous avons ensuite analysé les transpositions du livre dans chaque générateur, aux niveaux des supports matériel, formel, ergodique, selon les critères définis précédemment et synthétisés dans le tableau ci-dessus. Nous avons conduit l’analyse à partir des modèles et exemples présentés sur les sites des générateurs de documents.

II. Les effets matériel, formel, ergodique de la transposition du livre dans les générateurs de documents

1. Les opérations sémiotiques au niveau matériel

Les propriétés matérielles de l’objet-livre subissent dans la transposition numérique des opérations telles que :

  • La répétition. Les pages des documents se tournent ; très peu de logiciels (3 sur 10) imitent le bruit du papier des pages qui se tournent. Néanmoins, c’est le cas des exemples de documents de démonstration disponibles sur Pagineo et Issuu. Souvent les concepteurs ont le souci d’évoquer la qualité du papier ; mat ou brillant, fin ou glacé. Cette évocation plastique est la plus perceptible dans les documents (albums, magazines de mode, catalogues haut de gamme) sur Issuu. Les catalogues édités sur Pagegangster ainsi que tous les documents publiés par Wobook sont traités, sur le plan de la qualité sensible du support matériel, sans distinction de genre. Ainsi, sur le site de Wobook, le guide How to search on Google[8] bénéficie de la même plasticité que le document Spécial Cannes 2009 Quinzaine des réalisateurs[9] censé se prêter à un traitement plastique différent du support papier. La perception de la plasticité du papier est moins évidente sur les documents édités par Pagineo ainsi que sur les documents publiés par Divva Room. Avec ce dernier générateur, la qualité du papier d’un beau livre sur Léonard de Vinci[10] est donnée à percevoir par l’usager comme celle d’un livre technique sur le logiciel de création Adobe Illustrator[11]. De la même manière, le générateur présenté sur Pagegangster donne aux documents, quels qu’ils soient (brochure, magazine, portfolio), une même illusion qualitative du papier[12]. Les catalogues présentés sur Virtueldoc donnent l’impression aux usagers d’avoir affaire à un support papier de qualité moyenne. Quant à Mecatechnic, cette application donne l’illusion d’un papier de basse qualité. Enfin, avec l’outil Lodel, seul le design du bandeau des revues laisse évoquer une page papier. Le reste de la page (sans coupure entre les pages de gauche et de droite par exemple) nous laisse percevoir le support numérique de la page Web et non plus la métaphore d’une revue papier.

  • L’effacement. Pour l’instant, ces générateurs de documents numériques ne permettent pas, contrairement au papier ou à l’encre électronique, d’apprécier la qualité d’absorption de l’encre ou le confort d’une lumière réfléchie, dans la mesure où ils sont destinés à l’écran d’ordinateur ou de téléphone portable. Dans tous les cas, on perd évidemment le contact direct du corps avec l’objet puisque l’usager agit sur le livre par écran et périphériques interposés ;

  • La substitution. Certains logiciels (2 sur 10), à défaut de permettre un contact du doigt sur la feuille papier, mettent en avant, dans les documents générés, une impression tactile de fluidité ; l’usager peut, en bougeant le pointeur, faire glisser le document sans limite d’étendue. Le catalogue proposé sur Mecatechnic ainsi que les documents générés par l’outil Divva Room transposent la matière solide du papier en matière fluide, insaisissable, mais qui réagit aux sollicitations de l’usager. Tous les générateurs, quand l’usager active le zoom, favorisent ce rendu. Cette substitution plastique n’est pas sans rappeler certaines propriétés des technologies numériques précisées par Edmond Couchot. Cet effet d’apesanteur est familier en effet avec les propriétés spatio-temporelles spécifiques du support numérique, à savoir leur indépendance par rapport aux lois physiques, leur possible réitération indéfinie et toujours différente, à chaque interaction ou opération, leur caractère sans fin ni origine (2007 : 206-208).

2. Les opérations sémiotiques au niveau du support formel ou mode d’organisation

Les modes d’organisation des énoncés propres à l’objet-livre, tels les grilles, les cadres et la structuration successive des pages, sont transposés par :

  • Répétition. La plupart des logiciels proposent de garder une structuration telle qu’on la trouve sur papier (grilles, cadres, lecture page après page). Seuls les sommaires ou les fiches-produit, quand il s’agit de catalogues, sont composés de liens. Dans notre corpus, deux applications, Mecatechnic et Pagineo, suggèrent une structure hypertextuelle. Le document montré sur Mecatechnic propose d’activer par lien un article pour en découvrir la fiche technique ; le document de démonstration sur Pagineo insère des liens pour activer des vidéos, des schémas, des graphiques, etc.

  • Hybridation. Deux applications de notre corpus, Prestimedia et Mecatechnic, permettent de concevoir dans les « pages » des cadres non pas hypertextuels, mais détachables et « zoomables » pour une lecture qui entreprend une cueillette sélective. Les cadres au sein des pages se laissent ainsi percevoir par l’usager comme des objets en trois dimensions, pour une pratique de lecture confortable, sans résistance, comme si le contenu choisi s’approchait du corps de l’usager pour en faciliter la saisie. Le cadre, hérité du papier, se trouve alors enrichi d’une propriété nouvelle.

3. Les opérations sémiotiques au niveau du parcours de travail

Le parcours de travail dans le contenu est transposé par :

  • Répétition. L’usager peut faire tourner les pages en déclenchant des codes informatiques. Dans 7 cas sur 10, cela se fait en pointant le curseur dans le coin bas de l’objet. Cependant, la répétition métaphorique du geste perd de son intensité dans certains logiciels qui positionnent les curseurs non plus dans le coin de la page, mais à côté du livre ou au bas, ainsi qu’on peut le voir dans les documents donnés en exemple sur Issuu, Prestimedia et Mecatechnic. Sur les documents générés par Lodel, les pages ne se tournent plus. L’usager voit se charger des pages Web. Quant à la loupe, elle est très souvent présente, soit comme icône signifiant le zoom, soit comme objet activable sur la page.

  • Hybridation. Le repérage dans l’espace se fait dans la plupart des cas non seulement par indication des numéros de pages, mais aussi par moteur de recherche (c’est le cas de tous les générateurs), par diaporamas en forme de grille (c’est le cas des outils Pagegangster, Wobook, Mecatechnic, Divva Room) ou de carrousel que l’on peut faire tourner au bas du document (c’est le cas des outils Issuu et Pagineo).

  • Augmentation. Des fonctionnalités nouvelles par rapport au livre papier viennent emboîter le parcours de lecture dans d’autres pratiques, telles l’écriture et la communication. L’application VirtuelDoc permet par exemple de sélectionner des pages, d’envoyer le document à ses contacts ou d’écrire ; les usagers peuvent annoter ou surligner les documents. Les autres applications du corpus privilégient les pratiques de communication, les lecteurs connectés sur le Web peuvent recommander les documents à leurs contacts, les imprimer en format PDF, recevoir les flux RSS (Rich Site Summary) de la revue ou du magazine. Sur Wobook, on invite l’usager à retrouver les documents sur certains réseaux sociaux. Les pratiques commerciales (abonnement, commande, paiement) peuvent elles aussi envelopper la pratique de lecture. C’est le cas de Prestimedia, qui permet de générer des documents dont les fichiers produits sont exportables directement vers un site Web d’un client dans le cas d’une pratique d’affaires électroniques (ou e-business : electronic business). Sur les documents Mecatechnic, l’usager peut mettre l’article sélectionné dans un panier et le commander, un peu comme sur les sites de vente en ligne.

La présentation des résultats esquisse des effets éthiques et esthétiques que nous proposons de discuter.

III. Discussion des résultats

1. Une simplification esthétique

Les types de générateurs de documents intègrent l’objet-livre non plus tant comme type d’une variété d’occurrences aux propriétés matérielles, sensibles, chaque fois spécifiques selon l’éditeur, la collection, le genre, le type de document, mais comme une sorte d’indifférenciation entre de possibles occurrences, le seul trait de distinction étant l’éditeur de logiciel et, parfois, la forme du document. Les applications Issuu, Divva Room et Wobook[13] proposent deux formats possibles (type magazine et album). Avec Lodel, on tend encore plus vers la standardisation des formes. Globalement, on assiste à une simplification esthétique à l’extrême. Chaque genre, de l’album de photos au livre en passant par le magazine, la brochure ou le catalogue, est coulé dans un moule uniforme, aux propriétés sensibles identiques. Supports matériel figuré et ergodique sont identiques. Seule la forme du support matériel peut se décliner en quelques types, très peu nombreux. La conception se fonde, pour chaque éditeur de logiciel, sur une idée de ce qu’est l’objet-livre en général, le type valant pour chaque occurrence et vice versa.

Ce mouvement de simplification esthétique exprime en réalité une logique de productivité, de rentabilité temporelle et économique. Il s’agit de proposer aux usagers des outils qui :

  • accélèrent et facilitent la transformation d’un énoncé en objet matériel ;

  • permettent à tout un chacun d’attribuer une image institutionnelle à ses documents dans la mesure où il peut ancrer ses énoncés dans les mêmes objets matériels que les entreprises ou organismes juridiquement reconnus ;

  • multiplient par rapport au livre papier les fonctionnalités :

    • de recherche (par mots, par page) ;

    • de points de vue sur l’énoncé (point de vue intense et restreint grâce au zoom ou au cadre détachable, point de vue atone et étendu avec les diaporamas) ;

    • d’archivage : il peut s’effectuer par une sélection de pages, dans un panier à pages par exemple, dans les catalogues présents sur les sites de Prestimedia, Mecatechnic et Issuu, ou dans une bibliothèque intégrée comme sur VirtuelDoc – l’archivage peut se faire à partir des fonctions généralisées à tous les générateurs d’enregistrement, de téléchargement en PDF, etc. ;

  • impliquent (au sens étymologique d’envelopper, d’embrouiller) l’exercice de lecture dans des pratiques commerciales ou publicitaires ou tout au moins de reconnaissance par un réseau (envoyer le document aux amis comme le proposent tous les générateurs de notre corpus, laisser des commentaires par exemple sur les documents disponibles sur VirtuelDoc et Issuu, exporter des fiches sur les sites Web de clients, commander, acheter, comme sur Mecatechnic et Prestimedia, s’abonner…)

Globalement, les éditeurs de générateurs de documents numériques inscrivent, de manière explicite, une implication corporelle de l’usager intense et étendue. Si l’objet-livre, dans sa résurgence métaphorique, perd souvent en propriétés sensibles par rapport au support papier (peu de logiciels simulent le bruit des pages, la qualité du grain, etc.), il gagne en fonctionnalités ; le corps du lecteur est sollicité dans des rôles de contrôle (il peut examiner facilement l’objet avec les moteurs de recherches, les nuages de mots-clés, le diaporama, les diverses façons de tourner les pages).

2. Les fonctions de l’usager

Conformément aux fonctions du lecteur telles que le Moyen Âge les avait établies[14], le lecteur devient :

  • compilator (l’usager est invité à archiver l’énoncé complet ou partiel dans son panier à pages ou dans un dossier). Tous les générateurs de notre corpus permettent l’archivage, au moins avec le téléchargement en format PDF ;

  • commentator (l’usager est invité, dans les applications Virtueldoc et Prestimedia, à annoter, commenter, surligner et souligner). On distingue, à propos de cette fonction, dans le corpus de notre étude, deux types de générateurs. D’une part, il y a ceux qui permettent à l’usager de commenter le document et de faire un travail d’écriture pour lui, de façon à enrichir sa propre lecture. C’est le cas des documents produits avec Virtueldoc. D’autre part, il y a les générateurs qui permettent uniquement de commenter un document, pour les autres usagers, sur le Web. C’est le cas des documents publiés avec Issuu. Les autres logiciels du corpus appartiennent à ce deuxième type, proposant à l’usager, de façon implicite, de commenter le document lorsqu’il le recommande par courrier électronique à plusieurs contacts. On peut s’étonner, pour le générateur de revues scientifiques, de ne pas le trouver dans le premier type, dans la mesure où la lecture d’un chercheur nécessite des prises de notes, des commentaires, tout au moins quand la lecture entre dans le cadre de travaux de recherche en vue d’analyses scientifiques.

  • et productor implicatus : il contrôle sa lecture avec toute une panoplie de fonctionnalités pour produire quelque chose concrètement et pas seulement intellectuellement. La temporalité de lecture n’est plus dissociable, même pour un temps limité, des temporalités de pratiques diverses nécessitant des actions de manipulation, de transformation. En même temps que le lecteur peut contrôler l’objet plus aisément que le livre papier ne le permet, il se trouve pris, enveloppé, impliqué dans un mouvement de production. La convocation de la notion d’implication dans le concept de productor implicatus tisse un lien complémentaire avec le sens qu’Yves Jeanneret donne à ce terme (2008 : 73). Selon lui, en effet, le lecteur, dans les médias informatisés, se voit proposer des actions inscrites dans les documents. Ce sont justement les rôles que ces actions inscrites, marquées explicitement, offrent au lecteur que nous affinons et décrivons ici. Tous les générateurs entrent dans cette catégorie à des degrés divers. Outre les incitations de l’usager à archiver, à commenter, ce dernier est appelé, grâce à des liens, soit à découvrir l’ensemble des numéros et des documents édités par le générateur, soit à moduler l’affichage (la taille, le nombre de pages), soit à acheter, soit à découvrir une autre manière de lire, au moyen de diaporamas, de moteurs de recherche ou de cadres interactifs qui réagissent au passage du pointeur, etc.

Conclusion

Cette méthodologie et cette grille d’analyse ont permis deux avancées. Nous avons ainsi pu dépasser une analyse descriptive de ce qui se passe lors de la transposition du livre dans les générateurs de documents qui en gardent pourtant la métaphore. En outre, nous avons pu dégager les effets de ces opérations sémiotiques sur les usages et pratiques de lecture.

En effet, ces différents logiciels, s’ils remodèlent les supports matériel, formel et ergodique des livres papier à des degrés divers, se fondent pourtant tous sur une forme de vie, une sensibilité commune : économie de force, de travail et de temps (facilité de passer d’un document PDF à un document en métaphore de livre et vice versa) ; optimisation des fonctionnalités, souci de rendement et de productivité (archivage, commentaires, recommandations du document, achat, etc. sont possibles directement à partir de l’interface du document) ; standardisation (quel que soit le genre, quel que soit l’usage projeté du document, chaque générateur propose un même type de support matériel, un ou deux mêmes types de supports formels, un même type de parcours ergodique).

Ces trois caractéristiques rappellent précisément la définition que Pierre Moeglin, cité et repris par Yves Jeanneret (2008 : 237), donne de l’industrialisation. Nous avons ici affaire à des modes de production de documents numériques, qui, s’ils héritent des traditionnels supports papier, notamment celui de l’objet-livre, en proposent une vision simplifiée pour des usages et des pratiques de productivité, d’accessibilité et de visibilité.

Parties annexes