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Comptes rendus

Amerindia : essais d’ethnohistoire autochtone, Roland Viau. Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, 2015, 247 p.

  • Marie-Charlotte Franco

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  • Marie-Charlotte Franco
    Candidate au doctorat en muséologie, médiation et patrimoine, Université du Québec à Montréal

Couverture de Les petites bêtes dans l’histoire et les cosmologies amérindiennes, Volume 47, numéro 2-3, 2017, p. 3-195, Recherches amérindiennes au Québec

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Roland Viau, anciennement enseignant-chercheur au département d’anthropologie de l’Université de Montréal, publie en 2015 Amerindia : essais d’ethnohistoire autochtone. Lauréat du Prix du Gouverneur général pour la deuxième fois en 2016 dans la catégorie essai (son livre Enfants du néant et mangeurs d’âmes – Guerre, culture et société en Iroquoisie ancienne lui avait valu un premier prix en 1997), il ouvre ici la voie à de nouvelles réflexions quant à l’histoire pré- et post-contact entre les Premières Nations et le Régime français. Spécialiste de l’Iroquoisie et de l’Algonquinie, il nous livre un bilan de ses recherches sous forme d’essais qu’il dédie à son directeur de maîtrise et de doctorat, le professeur Norman Clermont.

L’auteur, qui se décrit lui-même comme étant à la fois « anthropologue par formation, amérindianiste par choix et historien par méthode » (p. 165), présente ici dix essais, dont sept sont inédits. Fruit d’un travail de recherche interdisciplinaire, Amerindia explore les possibilités qu’offre l’ethnohistoire comme méthode de recherche et de croisement des sources afin de proposer un « réquisitoire contre le partage des savoirs » (p. 21). Endossant, dans un premier temps, l’étiquette de l’enseignant pour ensuite adopter celle du chercheur, cet ouvrage se découpe en trois parties non linéaires portant sur la méthodologie de l’ethnohistoire, sur l’approfondissement de certaines thématiques et différents moments de l’histoire des familles iroquoises et algonquiennes de la période de contact jusqu’à nos jours, ainsi que sur le concept de relativisme culturel de Claude Lévi-Strauss et l’idée de progrès occidental. L’objectif de l’auteur est double : démontrer les liens qui unissent l’anthropologie et l’histoire – et plus spécifiquement toutes les disciplines des sciences humaines entres elles – afin de comprendre un phénomène humain dans sa complexité, et réfléchir au statut et à l’utilisation des sources qui évoluent à la fois dans le temps et dans l’espace selon ceux qui s’y réfèrent. Viau tente finalement de rééquilibrer le discours et l’historiographie de la période des contacts en incluant le point de vue autochtone grâce à une multitude de sources considérées comme autant de documents historiques. Les deux visions du monde, mises l’une en face de l’autre, se confrontent, se contredisent parfois, mais surtout s’alimentent et offrent une nouvelle dimension aux échanges survenus entre les nations autochtones et les colons, puis leurs descendants. Comme le rappelle dans sa préface Gilles Bibeau, professeur émérite à l’Université de Montréal, Roland Viau est finalement l’un des défenseurs de la world history ou histoire globale, par la tentative d’une écriture de l’histoire décentrée grâce aux points de vue apportés, aux locuteurs retenus et aux discours construits.

L’ouvrage, découpé en dix chapitres, aborde plusieurs thématiques. En guise de premier essai, Roland Viau propose une réflexion fort bien étayée sur l’utilité de l’ethnohistoire comme moyen de confronter tout type de source. Présentant la discipline, il revient sur les débats entourant la méthodologie en discutant notamment de la vision de l’anthropologue Bruce Trigger. Cette démonstration des possibilités qu’offre l’ethnohistoire aux chercheurs pour interpréter l’histoire et se rapprocher le plus possible de la complexité d’une situation étudiée – qu’elle soit lointaine ou plus contemporaine – lui permet aussi de justifier son projet. Selon lui, l’ethnohistoire n’est d’ailleurs pas l’apanage des études autochtones, mais sert également à l’étude d’autres groupes culturels ou sociaux laissés pour compte et dont la documentation peut être lacunaire. Tous les types de sources, qu’elles soient écrites, orales, iconographiques, matérielles ou même naturelles, ont donc un potentiel historique et herméneutique qu’il importe d’utiliser, de critiquer et même de nuancer. Ce premier chapitre, sorte de manuel méthodologique, permet à quiconque de comprendre la démarche employée et de l’appliquer à son sujet de recherche. En effet, les deux tableaux « Typologie du document historique » et « Représentation schématique d’une démarche d’enquête ethnohistorique » rendent compte de l’interpénétration des disciplines qui se tissent au sein du processus de recherche. Ensemble, ils résument clairement le déroulement de ce type de recherche et ses avantages.

Les deuxième et troisième parties de l’ouvrage présentent les recherches de l’auteur sur les peuples issus de l’Iroquoisie et de l’Algonquinie. Viau ouvre ses réflexions par le récit iroquoien de la Grande Tortue marine, à l’origine de l’humanité. Plongés dans cet univers cosmologique inclusif, il donne la possibilité aux lecteurs d’opérer un décentrement de leur posture issue des Agnonha, ces colons européens arrivés par bateaux

Par la suite, l’auteur aborde l’histoire controversée du site d’Hochelaga sur l’actuel territoire de Montréal. Il rappelle ainsi les conflits archéologiques, ethnologiques et historiques entourant la localisation du village iroquoien décrit par Jacques Cartier lors de son voyage en 1535, mais disparu ensuite. Grâce à l’ethnohistoire, qui combine l’ensemble des sources disponibles, et notamment les recherches menées en géographie physique, il situerait plutôt le village sur le flanc extérieur sud du mont Royal.

Dans le quatrième chapitre, Roland Viau se concentre sur un autre épisode historique controversé : la disparition de la Laurentie iroquoienne – qu’il attribue essentiellement à des causes microbiennes et infectieuses. Le contact des colons européens et de leurs animaux d’élevage avec les populations autochtones aurait engendré la transmission de maladies contre lesquelles les Iroquoiens n’étaient pas immunisés. L’auteur rappelle ici les lacunes importantes des recherches menées dans les archives historiques – notamment le manque de critique concernant l’absence d’informations sanitaires, probablement volontairement égarées ou censurées à l’époque coloniale. À ce titre, notons l’étonnante absence de renvois à l’ouvrage Pour une autohistoire amérindienne : essai sur les fondements d’une morale sociale, écrit par le Wendat Georges Sioui, qui consacrait déjà en 1989 un chapitre entier aux maladies comme cause de la mortalité chez les populations autochtones dès les premiers contacts.

Après avoir discuté de la cosmologie iroquoienne, mais aussi de la question de l’habitat et du territoire, l’auteur, dans son cinquième essai, s’arrête un temps sur les relations diplomatiques à l’époque de l’Iroquoisie et des contacts avec les Européens. Viau décrit le fonctionnement politique des Iroquoiens en insistant sur les moments de paix et de guerre. Adoptant un point de vue original, il met en valeur les liens existant entre les relations diplomatiques, la prise de parole et le vocabulaire, trois éléments particulièrement valorisés par les Amérindiens à cette époque. L’auteur remet alors en question la transposition possible du concept européen – puis d’ascendance européenne – de la guerre pour rappeler que les épisodes violents en Iroquoisie visaient essentiellement à capturer des prisonniers à des fins sociales, domestiques et parfois économiques. La diplomatie iroquoienne était ainsi réglée par des rituels. Elle respectait également des protocoles, notamment les échanges sous forme de dons et de contre-dons.

La troisième et dernière partie de l’ouvrage entend élargir la notion d’ethnohistoire en incluant certains événements contemporains permettant d’éclairer celle-ci et des récits largement acceptés aujourd’hui. En lien avec l’article précédent, ce sixième essai décrit le mythe de Tadohaho à l’origine de la création de la Confédération des cinq nations iroquoises entre 1470 et 1600 – la nation des Tuscaroras fut ajoutée entre 1713 et 1722. Par le biais de la tradition orale iroquoise encore très prégnante aujourd’hui, Roland Viau poursuit sa réflexion sur les modalités de paix et de guerre en Iroquoisie. L’analyse de ce mythe – la transformation d’une figure maligne en un chef garant de la paix – offre des indications sur les notions de chefferie et de pouvoir en vigueur au sein de la Confédération et permet de mieux réfléchir à la création et au rôle de la Société des Guerriers par l’artiste Louis Karoniaktajeh Hall, mise en place dans le contexte de l’American Indian Movement des années 1970, et encore active auprès des Mohawks traditionalistes.

Le chapitre suivant revient sur la « Grande Paix de Montréal » – appellation mise en question et nuancée par Viau et Gilles Havard, entre autres auteurs – et la célébration du tricentenaire de sa signature. Ironisant sur la portée actuelle de l’événement, l’auteur propose une réflexion sur l’édification, voire la muséalisation, d’un fait historique ne disposant toutefois pas de tous les éléments oraux et matériels pour l’appuyer : il ne reste qu’une copie calligraphiée par le secrétaire de Callière datée de quelques jours suivant la ratification, ainsi que deux témoignages de Claude-Charles Le Roy dit Bacqueville de La Potherie, contrôleur de la Marine et des Fortifications. Ainsi, remet-il en cause l’importance contemporaine de cet épisode sur lequel les historiographies aussi bien francophones qu’anglophones, mais aussi la tradition orale iroquoise, ne se seraient presque jamais attardées. Quoiqu’un peu orphelin dans l’ensemble de l’ouvrage, cet essai traite toutefois de l’importance historiographique de ce traité dans la construction d’une mémoire historique puis muséale sur le sujet. Les réflexions entourant cette commémoration démontrent la capacité de l’ethnohistoire à déconstruire et nuancer un épisode érigé à tort comme exemplaire. Roland Viau rappelle d’ailleurs aussi l’existence d’objectifs politiques et médiatiques dont les nations autochtones peuvent être victimes aujourd’hui.

Le huitième essai se concentre sur les modes de vie et les instances de socialisation dans l’Algonquinie avant le contact et depuis 1850. La description précise et succincte de la famille et de sa place au sein d’un système clanique exogame permet au lecteur de se représenter le tissu social général alors en place. En insistant sur les bouleversements sociaux et culturels dus à l’expansion de l’économie coloniale – le commerce des fourrures, l’exploitation forestière et minière –, l’auteur dresse une liste des conséquences dévastatrices provoquant la destruction et la déculturation des systèmes identitaires algonquiens. Les deux tableaux récapitulatifs à la fin de l’essai démontrent l’explosion depuis 1850 des différents noyaux de socialisation traditionnels algonquins en groupes marqués par l’influence européenne et catholique. L’auteur en appelle finalement à la résilience et à la réappropriation culturelle des communautés issues de l’Algonquinie par le biais, entre autres, de leur langue et de leur cosmologie.

Le neuvième chapitre revient sur la mission et la réduction des Népissingues à l’île-aux-Tourtes puis au lac des Deux-Montagnes à la fin du xviie siècle et au xviiie. Principalement grâce aux archives des Sulpiciens, Roland Viau décrit cette nation amérindienne, son mode de vie, sa composition familiale, son appareil politique et même ses traditions religieuses, dont la fête des Morts. Habitués de la présence française – ils rencontrent Samuel de Champlain dès 1612 –, ils sont rapidement victimes des effets de l’alcool puis décimés par les maladies. Dans la suite de son essai, Roland Viau décrit également le système du commerce des fourrures depuis l’ouest de l’île de Montréal vers Albany. Les groupes autochtones préféraient effectivement échanger les pelleteries avec les Anglais, non sans conséquences sur leurs relations avec les colons français et les surveillances accrues par la suite.

Enfin, Roland Viau conclut son ouvrage par une réflexion sur ses expériences d’enseignement au département d’anthropologie de l’Université de Montréal et ses travaux de recherche à l’Institut national de recherche scientifique (INRS) depuis le début des années 1990. Il engage ainsi une discussion ouverte sur la question de civilisation et de progrès en évoquant les avantages et les limites du concept de relativisme culturel, ainsi que la prégnance de l’Occident sur les autres modes de penser et d’agir possibles. En revenant sur la construction du temps passé et présent, l’auteur tient également à rappeler les emprunts culturels dont l’Occident a usé pour finalement s’approprier des découvertes scientifiques et des progrès technologiques. En guise de conclusion, son essai ouvre vers une perspective plus décentrée, en dehors d’une suprématie occidentale caractérisée par une pensée comparatiste et évolutionniste et parfois même destructrice, comme il le rappelle dans les dernières pages de son ouvrage. L’ethnohistoire, mais aussi la distance critique, géographique et temporelle avec l’objet de recherche, permettent, pour lui, de mieux cerner des faits humains : « Bref, l’anthropologue dit à l’historien que c’est avant tout en abordant avec un relativisme certain le progrès technique que nous arriverons à une meilleure compréhension des faits de culture et des phénomènes de société observés et étudiés par les sciences humaines et sociales. » (p. 174) Enfin, l’humilité, l’humanité et la bienveillance envers ce qui nous entoure, rappelées par Luther Standing Bear, membre de la nation sioux lakota, et par Claude Lévi-Strauss, permettront de réviser, de façon holistique, nos responsabilités envers toutes espèces vivantes.

Amérindia : essais d’ethnohistoire autochtone est un formidable tour de force à plusieurs points de vue. Destiné aux étudiants et aux chercheurs, il ne manquera pas, néanmoins, de piquer la curiosité de tous les amateurs d’histoire québécoise et autochtone. Par la diversité des sujets traités et une documentation extrêmement diversifiée, l’auteur réussit à valoriser l’histoire et l’historiographie de l’ethnohistoire autochtone en adoptant un point de vue original. À ce titre, les notes à la fin de l’ouvrage révèlent une recherche ethnohistorique approfondie, à la fois dans les archives de missionnaires, les écrits des auteurs autochtones – notamment la retranscription de témoignages oraux de deux membres du clan du Loup chez les Kanien’kehá:kas (Mohawks) d’Akwesasne –, ainsi que dans des travaux d’historiens et d’anthropologues parfois largement commentés et critiqués, et même dans les archives de la NASA. La description de certains mythes et traditions permet également de nuancer les archives et les connaissances construites par les missionnaires, les amateurs et les chercheurs qui ont étudié les populations de l’Iroquoisie et de l’Algonquinie depuis les premiers contacts. D’autre part, en choisissant de discuter, voire de critiquer, certaines hypothèses – la localisation du site d’Hochelaga n’en est qu’un exemple –, l’auteur rend compte de la prégnance des débats actuels dans les sciences sociales et de la construction de l’histoire à des fins politiques et nationales (le chapitre sur la célébration du tricentenaire de la signature de Grande Paix de Montréal est particulièrement éclairant). Enfin, les sources orales issues des membres de Premières Nations, coïncidant avec les traditions orales ancestrales et les travaux de chercheurs, engagent une réflexion plus complète. L’ensemble permet à l’auteur de démontrer la qualité de la recherche produite par cette méthodologie interdisciplinaire. Il est alors flagrant que les constructions historiques, anthropologiques et ethnohistoriques devront sans cesse être requestionnées et déconstruites à la lueur des voix issues des minorités, que ce soient les nations autochtones ou d’autres groupes laissés pour compte.

Toutefois, le lecteur pourra déplorer quelques lacunes dans Amerindia. D’abord, sans pour autant ternir l’originalité et la pertinence scientifiques de l’ouvrage, la construction argumentative ainsi que l’enchaînement des idées et des essais auraient mérité d’être explicités de façon plus rigoureuse en introduction. En effet, si une première partie destinée à présenter la discipline ethnohistorique semble bienvenue au début du livre, le découpage des deuxième et troisième parties, mais aussi la relation des essais entre eux, ne semblent pas aussi clairs, n’étant ni chronologiques, ni géographiques ou culturels. Le lecteur aura donc parfois l’impression de lire des miscellanées des recherches de Roland Viau plutôt qu’une synthèse, où un autre agencement des chapitres entre eux aurait permis une meilleure compréhension générale. Par ailleurs, bien que les notes soient extrêmement détaillées et parfois même discutées, une bibliographie générale aurait permis de mieux prendre la mesure de l’immensité et de la diversité des sources utilisées. À ce titre, même si le lecteur peut repérer, de façon assez fastidieuse tout de même, quelles sont les sources, autochtones – orales et écrites –, utilisées, une section claire sur ce point aurait valorisé l’importance des savoirs autochtones en contexte de recherche ethnohistorique. En dernier lieu, bien qu’existante, l’iconographie aurait mérité une place plus importante dans cette publication. Érigés comme sources historiques par l’auteur dans son premier essai, les cartes géographiques, les oeuvres d’art et les documents manuscrits reproduits sont malheureusement plutôt là comme illustration, voire comme appui à un argument, que comme documentation historique à part entière qu’il conviendrait de discuter, nuancer et faire dialoguer avec les sources écrites. À ce titre, l’ouvrage de l’anthropologue Neil Keating, Iroquois Art Power and History (2012, University of Oklahoma Press), est un exemple percutant du dialogue possible entre les sources iconographiques, textuelles et orales. Ce dernier dispose également d’informations importantes qui auraient pu être reprises et/ou mentionnées dans certains des essais.

En somme, Amerindia : essais d’ethnohistoire autochtone permet sans nul doute de rendre compte de manière plus complète de l’histoire de l’Iroquoisie et de l’Algonquinie, mais aussi des relations entre les autochtones et les colons, puis leurs descendants. En souhaitant insérer les Amérindiens dans une trame historique non plus parallèle à celle vécue par les colons, mais bien en dialogue et en opposition en terre partagée d’Amerindia, Roland Viau favorise également le rapprochement des histoires et des personnes qui ont vécu côte à côte. Cet ouvrage, intégré au courant de la World History, trouvera probablement un écho favorable en ce moment charnière où la parole des nations autochtones se fait de mieux en mieux entendre et où les premiers pas d’une réconciliation semblent avoir lieu sur la côte est de l’Amérique du Nord.