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L’économie sociale en mémoiresThe Social Economy in History

Albert Meister (1927-1982), sociologue désabusé de l’utopie

  • Éric Belouet

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  • Éric Belouet
    Chercheur associé, Centre d’histoire sociale du xxe siècle (CHS-CNRS)
    Chargé de mission, Institut mémoires de l’édition contemporaine (Imec)
    erbelouet@gmail.com

Couverture de Les coopératives agricoles des « Sud » : quels enseignements pour les « Nord » ?, Numéro 328, avril 2013, p. 4-134, Revue internationale de l'économie sociale

Corps de l’article

Janvier 1982 voyait disparaître à quelques jours d’intervalle Marcel Mermoz et Albert Meister. Dans un in memoriam commun, Henri Desroche évoquait la « double tristesse » que lui inspirait la mort de ces deux figures de « l’odyssée communautaire » – le « praticien vieilli sous le harnais » et le « logicien dans le vif de sa maturité » (Desroche, 1982) –, qui, en dépit de leurs différences, avaient aussi en commun leur appartenance à la mouvance libertaire.

L’arrivée en deux temps  [1] des archives d’Albert Meister à l’Institut mémoires de l’édition contemporaine (Imec)  [2], fruit du volontarisme conjoint de Quinette Meister, son épouse, et d’Olivier Corpet, son ami et éditeur devenu cofondateur et directeur de l’Imec, fournit une occasion bienvenue de s’intéresser aux travaux et au parcours du sociologue, trente ans après sa disparition prématurée. Que reste-t-il de lui aujourd’hui ? De son vivant déjà – Marie-Geneviève Dezès nous le rappelle –, « le rayonnement international de [sa] pensée est resté limité au monde des scientifiques et des praticiens » (Dezès, 2003, p. 49). Et si son oeuvre n’est pas totalement tombée dans l’oubli  [3], elle semble à tout le moins ne plus guère être en phase avec l’air du temps. Le fonds Meister, dont les trois quarts sont constitués par sa correspondance, pourrait donc se révéler très utile pour qui s’intéresse aux nombreux thèmes abordés au cours d’une carrière longue de trois décennies. Quant à son parcours professionnel et privé – professionnalo-privé devrait-on écrire, tant semblait grande la propension du « fraternel Meister » (Dussert, 2006) à abolir la dualité chercheur-acteur en convertissant ses champs d’investigation sociologique en autant de cercles de sociabilité et en transformant nombre de ses sujets d’étude en compagnons fidèles –, le dépôt de ses archives offre désormais la possibilité d’une immersion passionnante dans les différents réseaux qui étaient les siens : communautaires, coopératifs, autogestionnaires… Il fournit par conséquent un matériau des plus précieux pour l’étude de la nébuleuse de ce vaste ensemble se situant au confluent du monde universitaire et des utopies concrètes, et ce bien au-delà du seul cadre national.

Evitons d’emblée tout malentendu : la présente contribution n’a pas la prétention d’évaluer l’apport d’Albert Meister à la sociologie ; son ambition se limite à retracer les grandes lignes de son itinéraire à la lumière de ce fonds d’archives, avec l’objectif de susciter l’envie de (re)découvrir le « sociologue le plus prolifique en études sur les formes associatives, politiques, économiques et sociales de l’autogestion en tous pays » (Dezès, 2003, p. 51).

Le double patronage d’Olivetti et de Desroche

Né le 22 juillet 1927 à Bâle de commerçants protestants aisés établis à Delémont, chef-lieu du canton du Jura suisse, Albert Meister suivit sa scolarité primaire et secondaire dans sa ville natale. Agé de 13 ans à la mort de son père et aîné de deux garçons, sa route semblait alors toute tracée : la direction de l’affaire familiale lui était acquise.

Les années de formation

Il commença à cette fin des études commerciales à Delémont et les poursuivit à Neuchâtel. Mais prenant progressivement conscience de son peu d’appétence pour cette vie que d’autres avaient rêvée pour lui, il entreprit, sans toutefois perdre le soutien familial, une complète réorientation et fit des études supérieures à Genève, où il obtint deux licences (de sciences économiques et de sociologie) en 1952, puis un diplôme de psychologie à l’Institut des sciences de l’éducation l’année suivante. Un temps attiré par le marxisme, il s’en détacha progressivement à partir de l’affaire Kravtchenko (Meister, 1982, p. 90), et c’est d’une influence totalement autre qu’il devait se réclamer tout au long de sa vie : celle de Vilfredo Pareto. En 1965, il écrivait que le sociologue italien méritait « d’être remis en actualité, dans une période où l’opinion publique et l’opinion sociologique se sont débarrassées de leur vernis marxiste – tout à l’opposé du marxisme scientifique. Bien que Pareto ait été accusé de fascisme – par une gauche elle-même fanatique et marxiste seulement verbalement – Pareto n’a pas été fasciste et sa pensée ne me semble pas fasciste. J’en parle, car je l’ai lu  [4]».

En ce début des années 50, installé à Paris pour parfaire sa formation, selon une chronologie et des modalités qui demeurent encore assez floues  [5] – en particulier concernant sa rencontre, lui, le libertaire athée, avec un Henri Desroche alors tout juste sorti de l’ordre dominicain –, Albert Meister se prit de passion pour l’étude des expériences communautaires : « Originaire d’une province certes francophone […], mais relativement isolée des grands bouleversements […], je me suis senti attiré, au sortir de l’adolescence, par les expériences de vie dans des communautés restreintes plutôt que par les grands mouvements politiques et sociaux de l’époque » (Meister, 1972b, p. 26). C’est d’ailleurs à la revue Communauté, organe naissant de l’Entente communautaire, qu’il donna ses trois premiers articles, dont deux publiés en 1953 sur les expériences britannique (Meister, 1953a) et suisse (Meister, 1953b). Il passa ensuite l’année universitaire 1953-1954 comme assistant au Research Center for Group Dynamics de l’université du Michigan, où il consacra beaucoup de temps « à isoler des variables dans des expériences de laboratoire et à étudier des méthodes de calcul statistique que, par la suite, la qualité ou la taille de [ses] échantillons ne [lui] permettraient pas souvent d’appliquer » (Meister, 1972b, p. 26). Au cours de ce séjour américain, il épousa, à Ann Arbor, Jacqueline – dite Quinette – Berret, née en 1930, elle aussi fille de commerçants delémontains.

Le « Communità » d’Adriano Olivetti

A son retour des Etats-Unis, Albert Meister, « averti, résolu, disponible » (Desroche, 1982), rejoignit l’équipe du Bureau d’études coopératives et communautaires (BECC), créé en 1953 et conçu par son animateur Henri Desroche « comme une section française d’un International Council for research in Sociology of Co-operation » (Desroche, 1982). D’un commun accord, une répartition des rôles fut décidée. Albert Meister s’installerait à Ivrée, dans le Canavais, petite région encore rurale au nord de Turin, où il mettrait un mois sur deux ses compétences au service des ambitions communautaires de l’industriel Adriano Olivetti. L’autre moitié de son temps serait consacrée à seconder Henri Desroche dans ses recherches à Paris comme dans ses missions en dehors de l’Hexagone. Cette organisation devait donner lieu à six années d’un travail intense et fécond.

Adriano Olivetti avait en effet mis à profit le rayonnement international de sa firme pour développer à Ivrée, sa ville natale et le lieu d’implantation de ses usines, le mouvement « Communità ». Finançant de nombreuses réalisations sociales dans l’entreprise aussi bien que dans son environnement, il ambitionnait de construire, dans cette petite région, le modèle réduit d’une société communautaire. Dans le vaste ensemble édifié par l’entrepreneur, Albert Meister se vit confier la mission de créer et d’animer un Centro di Sociologia della Cooperazione « dans le but de faire et de promouvoir des recherches sociales et sociologiques dans le domaine coopératif et communautaire et d’en assurer ou d’en favoriser la diffusion dans les milieux scientifiques et spécialisés [6] ». Sous sa direction, le centre multiplia les initiatives. Durant ses six années d’existence, il réalisa treize rapports multigraphiés – les documenti à l’indéniable richesse informative – et donna naissance en 1958 à l’International Review of Community Development, revue trilingue (anglais, français et italien) plus connue sous le nom de Community Development, dont Albert Meister fut le premier directeur ainsi que la cheville ouvrière pendant sept ans.

Lors de son mi-temps parisien, la collaboration de ce dernier avec Henri Desroche dans la cadre du BECC, auquel vint rapidement s’ajouter le Centre de recherches coopératives (CRC), ne s’avéra pas moins fructueuse. Elle se traduisit non seulement par le lancement de la revue Archives internationales de sociologie de la coopération en 1957, mais aussi par la publication de plusieurs études monographiques dans la collection « Bibliothèque internationale de sociologie de la coopération » dirigée par Henri Desroche aux Editions de Minuit. C’est dans ce cadre qu’Albert Meister publia ses premiers livres, seul (Meister, 1957a) ou en collaboration (Meister, 1955 et 1956), résultat d’enquêtes menées au sein du BECC.

Cette période 1954-1959 fut donc marquée par une double extension de son champ d’étude. D’abord intéressé par l’expérience Olivetti et plus encore par les communautés de travail françaises, qu’il considérait, en raison de leur caractère multifonctionnel, « comme les plus intéressantes du monde » (Meister, 1957b, p. 76) et sur lesquelles il publia d’ailleurs, en 1959, une présentation générale devenue incontournable (Meister, 1959), il en vint à porter son attention sur d’autres types d’organisation coopérative. Dans la perspective d’une sociologie du voisinage, il étudia notamment les coopératives d’habitation et d’autoconstruction, objet de la thèse qu’il soutint à l’université de Genève en 1957 (Meister, 1957c). Ses horizons de recherche trouvèrent également à s’élargir sur le plan géographique. Les voyages qu’il effectua avec Henri Desroche, « expéditions dont sortirent plusieurs grands premiers livres d’Albert » (Desroche, 1982), devaient marquer le début d’une longue série de missions qui virent ce globe-trotter polyglotte – il maîtrisait quatre langues – parcourir pendant plus de vingt ans quatre continents, pour étudier tout ce qui pouvait s’apparenter à une expérience participationniste.

Henri Desroche et le développement

La mort d’Adriano Olivetti en février 1960 entraîna la mise en sommeil du pôle ivréen du BECC et mit ainsi un terme à la période piémontaise d’Albert Meister. L’implication de ce dernier dans les multiples tâches qui lui avaient été confiées et dans la coordination des travaux réalisés en Italie et en France lui avaient toutefois déjà valu de devenir le plus proche collaborateur d’Henri Desroche – élu directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études (EPHE) en 1958 – et un rouage essentiel de l’important dispositif construit par celui-ci en matière d’études coopératives (Poulat, Ravelet, 1997). Albert Meister fut donc assez naturellement nommé chef de travaux – un statut censé n’être que transitoire – à la sixième section, dite des sciences économiques et sociales, de l’EPHE, avec de nombreuses responsabilités au sein du centre que dirigeait Henri Desroche. A son travail de recherche s’ajoutaient ses cours à l’EPHE – où il était déjà chargé de conférences en 1959 –, au Collège coopératif et à l’Institut d’études du développement économique et social (Iedes)  [7]. Il était en outre membre du comité de direction d’Archives internationales de sociologie de la coopération depuis sa création et conservait la direction de Community Development, qui avait survécu à Olivetti. Ces multiples responsabilités ne lui avaient pas fait oublier ses premiers amours et il continuait à participer activement à l’Entente communautaire, où il comptait de nombreux amis.

Mais en dépit d’une apparente continuité, son entrée à l’EPHE vit Albert Meister s’émanciper progressivement des structures de recherche collective mises en place par Desroche et adopter de nouvelles pratiques de travail marquées par une approche beaucoup plus solitaire de son métier. Sa production intellectuelle ne s’en trouva pas ralentie, puisqu’il publia de nombreux livres et rapports au cours des années qui suivirent. Deux d’entre eux étaient le résultat des missions menées conjointement avec Desroche en Israël en 1959 (Meister, 1962) et en Yougoslavie en 1960 (Meister, 1964). Cet ouvrage-là devait d’ailleurs lui assurer une première forme de reconnaissance dans les milieux scientifiques et militants, ce qui ne saurait surprendre compte tenu du rôle joué par le modèle yougoslave – auquel Meister allait consacrer un autre livre en 1970 – dans l’engouement que l’autogestion n’allait pas tarder à susciter en France. Par ailleurs, les multiples missions de recherche qu’il mena en Amérique latine, plus particulièrement en Argentine dans la première moitié des années 60, puis au Mexique en 1966 et dans plusieurs autres pays, lui fournirent la matière à nombre de publications (Meister 1963, 1965, 1969 et 1971), tandis que de son premier contact avec l’Afrique, qualifié de « bouleversant  [8] » , devait naître le livre très remarqué L’Afrique peut-elle partir ? (Meister, 1966), « écrit, malgré l’apparente objectivité, sous le coup de la passion  [9] » .

Cette production constitue la deuxième étape de son travail sociologique, après celle consacrée aux communautés de travail. Elle trouve son origine directe dans les nouveaux centres d’intérêt qui avaient été ceux d’Albert Meister à Ivrée : « problèmes de planification régionale, de création d’emploi et, en ce qui [le] concernait, de participation des habitants à l’élaboration, à l’exécution et au contrôle » (Meister, 1972b, p. 27) des programmes de développement. Ayant constaté, à travers ses multiples recherches menées sur la question du développement, que l’échec des expériences de participation locale était le plus souvent imputable à l’échelon national, Meister affirmait, en 1970, avoir franchi une nouvelle étape de son travail en accordant désormais une plus grande attention « à l’étude du changement au niveau macro-social » (id.).

Signalons, enfin, que cette décennie 1960 vit Albert Meister tourner la page de la revue Community Development, qu’il avait fondée. Celle-ci, déstabilisée par la décision de l’usine Olivetti d’Ivrée de suspendre son soutien logistique et financier, ne fut plus à même de publier le moindre numéro de 1963 à 1965. Depuis Paris, Albert Meister se démena pour trouver une solution et la revue fut finalement reprise par le Centro di Educazione Professionale per Assistenti Sociali à Milan. Lui-même fut alors remplacé par Anna-Maria Levi à la tête de Community Development, dont il continuait toutefois à suivre de près l’évolution. Lorsque la revue connut une nouvelle crise en 1977, ce fut d’ailleurs lui qui, une fois encore, trouva un repreneur en la personne de Frédéric Lesemann, sociologue québécois qui préparait une thèse sous sa direction à l’EHESS. La publication put ainsi être sauvée, au prix d’un nouveau transfert en 1978, et reparut l’année suivante à Montréal sous le titre francisé de Revue internationale de développement communautaire, devenu en 1994 Lien social et Politiques, nom sous lequel elle était toujours active en 2013.

De Desroche à Touraine

Paradoxalement, les années 60, si fécondes sur le plan intellectuel, furent aussi celles d’une fragilisation de la situation professionnelle d’Albert Meister. Comment l’expliquer ?

Fragilisation professionnelle

Une première raison est sans doute à chercher dans l’important décalage existant entre la qualité de son oeuvre et son statut à l’EPHE. Certes, sa nationalité suisse constituait un obstacle administratif suffisant pour l’inciter à déposer une demande de naturalisation, qui devait aboutir en 1967, mais il s’agit là davantage du symptôme que de la cause. En réalité, le sociologue, surtout préoccupé par ses travaux, semblait peu se soucier de son ascension dans l’institution. Venait peut-être se greffer un sentiment d’illégitimité nourri de ses origines commerçantes et jurassiennes. A Alain Touraine, qui publiait Un désir d’histoire, livre dans lequel il revenait sur sa formation d’intellectuel programmé, Albert Meister écrivait en 1977 : « Quant aux éléments autobiographiques, ils m’ont, bien sûr, beaucoup touché : vous avez été élevé pour être un maître, alors que j’ai reçu une éducation de domestique, qui ne conduit qu’à la révolte éphémère et à “l’à quoi bon”  [10]. » Mais quelle que fût l’origine de cette indifférence à l’égard de sa carrière, force est de constater qu’il ne devait guère se départir de cette attitude jusqu’à la fin de sa vie, en dépit d’une poignée de timides candidatures universitaires. En décembre 1965, il avait ainsi posé sa candidature à une chaire de sociologie appliquée que l’université de Lausanne se proposait de créer l’année suivante. Il renouvela ensuite l’expérience à Nancy et à Orléans, mais déclina par contre plusieurs propositions : l’une du sociologue Giovanni Busino en 1972 concernant une chaire de sociologie politique à l’université de Lausanne, une autre d’Alain Touraine en 1980 au sujet d’une création de poste à Lille  [11].

Cette propension professionnelle au repli nous éclaire d’ailleurs sur l’autre origine du malaise. Alors qu’en le faisant venir auprès de lui en 1960 Henri Desroche entendait vraisemblablement creuser le sillon ouvert par six années de travail en commun et fondait en Albert Meister de grands espoirs de réalisations collectives, celui-ci, on l’a vu, avait assez rapidement bifurqué vers un mode de fonctionnement individualiste, qui ne laisse pas de surprendre de la part d’un sociologue des communautés de travail et dont il devait ultérieurement fournir les clés de compréhension avec une claire conscience : « Mon expérience du travail en équipe a souvent été décevante, peut-être d’ailleurs davantage pour moi que pour ceux qui travaillaient avec moi. Je raisonnais autrement il y a une quinzaine d’années, en Italie, […] où, finalement, je me suis aperçu que je perdais beaucoup de temps à régler des problèmes personnels […],à rechercher des contrats et à faire des plans de travail pour mes collaborateurs. Ayant compris cela, je suis peu à peu tombé dans l’extrême contraire, et je suis devenu un artisan, travaillant à domicile, tapant mes textes et mon courrier moi-même, me procurant livres et revues, faisant dépouillements et fiches et classement, trouvant moi-même les fonds nécessaires aux enquêtes et aux voyages. Bien sûr, avec le temps je suis devenu un peu jaloux de mon indépendance […]  [12]. »

Du centre d’étude des mouvements sociaux à l’EHESS

Ce mode de fonctionnement serait resté anecdotique s’il n’avait eu pour seul effet que de faire passer Meister pour marginal aux yeux de ses collègues, mais il eut une conséquence autrement plus lourde : la lente, mais sûre dislocation du compagnonnage Desroche-Meister. C’est le 20 septembre 1969 que le point final fut apposé, lorsque Henri Desroche adressa à Albert Meister une lettre par laquelle il lui intimait l’ordre de quitter l’EPHE ou, à défaut, le centre qu’il dirigeait.

Face à cette situation et souhaitant demeurer à la sixième section, Albert Meister dut son salut institutionnel à Alain Touraine, dont il avait déjà été autorisé par l’EPHE à être l’assistant en 1966-1967, à raison d’une heure par semaine à Nanterre. Le sociologue du travail tenait en haute estime les travaux de ce confrère dont il se désolait de la précarité statutaire. Aussi s’empressa-t-il de répondre favorablement à la demande qu’Albert Meister lui adressa en septembre 1970 en l’intégrant, l’année suivante, au laboratoire de sociologie industrielle, alors en cours de transformation en centre d’étude des mouvements sociaux (CEMS). En échange, désireux de ne pas devenir un poids pour ce laboratoire en l’empêchant d’obtenir un autre poste de chef de travaux, Albert Meister s’engageait à poser sa candidature à une maîtrise de conférences au bout de deux ans. Il avait passé à cette fin son doctorat d’Etat sur travaux en 1970, trois ans après avoir soutenu celui de troisième cycle sur le thème « Participation, leadership et développement », et s’était inscrit sur la liste d’aptitude aux fonctions de maître de conférences en 1972. Mais titularisé en octobre 1971 dans ses fonctions de chef de travaux à la sixième section  [13], le sociologue devint finalement maître-assistant stagiaire en 1973 et fut titularisé l’année suivante, puis habilité à diriger des thèses de troisième cycle.

La synthèse et le doute

Albert Meister trouva donc au sein du CEMS une relative sécurité qui lui permit d’étoffer sa production dans des conditions satisfaisantes. Surtout, comme il l’avait laissé entendre en 1970, il donna à ses recherches une dimension nouvelle. Après avoir multiplié les monographies depuis une vingtaine d’années, il se sentait à présent armé pour des travaux de synthèse : « Je suis actuellement à un tournant : j’ai fait des travaux dans des domaines voisins, sur des phénomènes parents malgré leur éparpillement dans l’espace, et je sens bien qu’il y a là quelques fondements pour cette sociologie de l’associationnisme et de la participation à laquelle j’aimerais me consacrer. »

Quatre des six ouvrages de sociologie qu’il devait encore publier avant sa mort traduisent cette ambition (Meister, 1972a, 1973, 1974 et 1977). Même son dernier livre sur l’expérience autogestionnaire menée par le gouvernement militaire péruvien depuis 1968, L’autogestion en uniforme (Meister, 1981), ne peut être considéré comme une monographie de plus : « Ses ambitions sont beaucoup plus vastes ; il s’agit en fait de l’aboutissement de la double réflexion menée depuis une trentaine d’années par Albert Meister, d’une part, sur la sociologie du développement et, d’autre part, sur la sociologie de l’autogestion et de la participation » (Haubert, 1982).

La liberté dans les interstices

Au sein de la production sociologique d’Albert Meister au cours des années 70, seul l’essai intitulé L’inflation créatrice (1975), publié dans la collection que  dirigeait Jacques Attali aux PUF et que son auteur qualifiait lui-même de « parenthèse »  [14], donne l’impression d’échapper à ce cadre. Derrière son titre incontestablement réducteur, Albert Meister offre, dans ce livre inclassable, une vision aussi lucide que désespérante de l’évolution des systèmes sociaux. Dans les dernières pages, il se livre à un exercice de politique-fiction dans lequel on peut lire : « Les droits politiques et les libertés d’association et de parole ne sont plus suffisants pour combattre cette emprise [des technostructures]. Désormais, la liberté de l’homme se trouve uniquement dans les imperfections de la programmation, dans les interstices du tissu social non encore touchés par la bienveillante sollicitude des appareils d’intégration. » Surtout, cet ouvrage se révèle précieux pour comprendre l’évolution personnelle et intellectuelle de son auteur au mitan des années 70, alors qu’il semble assailli par le doute.

A des raisons de santé qui le contraignirent à adopter un rythme moins soutenu venait surtout s’ajouter une interrogation sur les limites de sa discipline. Alors que ses premiers pas de sociologue avaient été dictés par la sympathie inspirée par les expériences communautaires, qu’il avait noué au fil de ses recherches de très nombreuses amitiés avec les initiateurs d’expériences participationnistes un peu partout dans le monde et qu’il admettait volontiers qu’« étudier les participations des autres, c’est-à-dire leurs engagements, ne peut pas ne pas amener le sociologue à se poser des questions sur les siens » (Meister, 1972b, p. 32), il en vint à dresser un bilan sans concession de la sociologie. C’est parce que son oeuvre, d’emblée empreinte d’un esprit critique à toute épreuve, se marquait au fil du temps d’un pessimisme profond – « doute méthodique rédhibitoire » pour Henri Desroche (Desroche, 1982), « désenchantement » et « difficulté à vivre la disparition de croyances et d’espoirs » pour Alain Touraine  [15] –lui valant l’image d’un « moraliste désabusé » (Haubert, 1977) qu’il en vint, surtout au lendemain des événements de Mai-Juin 1968, à souffrir d’un déchirement provoqué par l’analyse lucide du sociologue n’ayant de cesse de mettre radicalement en doute les expériences participationnistes auxquelles l’homme ne cessait de vouloir croire. Sa correspondance recèle de multiples témoignages de cette tension permanente. Parmi eux, une lettre de septembre 1968 à son ami André-Clément Decouflé qui venait de publier un « Que sais-je ? », Sociologie des révolutions, dans laquelle Albert Meister exposait sa vision très personnelle de la fonction de la sociologie : « Supprimer la possibilité de croire (et donc de s’engager et donc de menacer l’ordre existant), non pas tellement en remplaçant une croyance par une autre (une religion par une autre), mais bien plus subtilement : la sociologie […] ne propose pas un contenu (ce qui serait une autre croyance), mais une grille, un appareil, une forme dans laquelle tu enserres n’importe quelle croyance, tu la possèdes, et tu peux donc en ricaner. […] Si tu t’attaques à elle, c’est que tu es attiré par elle (par le projet révolutionnaire, par mon autogestion), mais finalement après l’avoir eue – expliquée – tu restes sur ta faim. [16] »

Sans jamais conduire Meister à renoncer complètement à l’exercice de son métier, ce positionnement lui fit prendre beaucoup de distances avec les débats à l’oeuvre dans un contexte d’engouement toujours plus fiévreux pour la thématique autogestionnaire où il souffrait de faire « un peu figure de rabat-joie… [17] ». C’est ce qui l’amena à recourir au pseudonyme – celui de Gustave Joyeux, « clin d’oeil à l’anarchiste Maurice Joyeux et signe manifeste que la bonne humeur ne l’avait pas quitté » (Dussert, 2006) – pour publier un article démystificateur intitulé « La fuite autogestionnaire » dans Le Monde diplomatique (Meister, 1978).

Le rire au secours de la sociologie

Cet unique usage du pseudonyme dans un cadre scientifique nous invite à aborder l’oeuvre non sociologique d’Albert Meister – qu’il serait réducteur de limiter à une simple activité de satiriste –, et ce d’autant plus que, véritable antidote aux frustrations du métier de sociologue, elle en vint à occuper une grande place dans les dix dernières années de sa vie. Si chez lui le goût de la facétie venait de loin, ses premières manifestations extérieures à la sphère privée remontent à l’année 1965, avec notamment la diffusion par France Culture – le 1er avril, évidemment – d’une pièce radiophonique écrite par le sociologue, dans laquelle Merry S. Tabelet – l’un de ses pseudonymes de prédilection –, professeur d’odontoxylocatharsologie, expliquait avec ce phrasé pompeux qui sied aux éminents hommes de science en quoi le cure-dent était à l’origine de « la plupart des grandes inventions anciennes et modernes ».

Mise entre parenthèses pendant près de dix ans, cette veine, qui n’était pas qu’ironique, allait renaître avec éclat, à travers la publication en 1976 aux éditions Entente, cette fois sous le pseudonyme de Gustave Affeulpin, d’un texte écrit trois ans plus tôt : La soi-disant utopie du centre Beaubourg (1976). Si, de l’aveu de son auteur, 1968 en était à l’origine  [18], on peut néanmoins considérer que cette oeuvre inclassable n’aurait sans doute jamais vu le jour, du moins sous cette forme, sans une contrariété administrative. En 1973, alors qu’il était sur le point de s’envoler pour le Pérou, dans le cadre d’une mission de recherche financée par la Food and Agriculture Organization of the United Nations (FAO), celle-ci lui envoya son contrat et son billet d’avion avec un mois de retard : « J’avais un mois de libre, ayant fait les adieux à tout le monde, agacé par la connerie de cette bureaucratie sourde qui indique la voie au reste du monde, et je me suis mis à table, sans arrêt. En un mois, le tout était écrit, premier jet que je n’ai souvent pas retouché  [19]. » Les fenêtres de son appartement de la rue Rambuteau lui offraient une vue panoramique sur le chantier du futur centre Beaubourg, qui lui donna l’envie d’y planter le décor de son utopie. Dans les sous-sols du Beaubourg officiel, il inventa un autre univers culturel, une autre société – on retrouve ici l’idée de liberté interstitielle évoquée dans L’inflation créatrice – où toute forme d’autorité avait disparu, où tout le monde décidait de tout. Il y faisait triompher la somme des expériences communautaires dont le sociologue, dans la « soi-disant » vraie vie, avait constaté l’échec.

Le Fou parle

Rapidement après la publication de son utopie, Albert Meister allait trouver un autre support à ses écrits non scientifiques. Il avait fait la rencontre de Philippe Ferrand, lequel lui présenta Jacques Vallet, deux hommes dont il appréciait la jeunesse et l’enthousiasme. Il les soutint dans la création en avril 1977 de la revue d’art et d’humour Le Fou parle (Vallet, 1982). Siégeant au comité de rédaction de celle-ci sous le nom de So tei Sen, il lui donna de nombreux articles sur les thèmes et sous les pseudonymes les plus fantaisistes.

Cette aspiration d’Albert Meister à se préserver de la sociologie ne se manifesta pas uniquement à travers ses écrits sous pseudonyme et trouva d’autres terrains d’expression. Ce fut notamment le mas de Mouton, la maison en ruines que les Meister avaient achetée en 1965 à Verfeuil, dans le Gard, et qu’ils entreprirent de rénover avec l’aide d’amis au cours de vacances auxquelles ils s’efforçaient d’insuffler un esprit communautaire. C’était aussi la poterie que le sociologue, dont l’intérêt pour l’art n’avait cessé de croître, pratiquait en même temps que son épouse  [20]. Ce fut enfin le Japon, pour lequel le couple – Quinette Meister accompagnait son mari dans chacune de ses missions d’études, qui étaient d’ailleurs immanquablement suivies d’un volet touristique – s’était pris de passion dès leur premier séjour à l’invitation de l’université de Hokkaido de décembre 1974 à avril 1975. Ayant noué dans ce pays de nombreuses amitiés, les Meister purent y retourner à deux reprises, puis, à l’invitation de la Japan Society for the Promotion of Science, s’envolèrent début août 1981 pour un nouveau séjour de six mois consacré à l’enseignement et à la recherche auprès de la prestigieuse université de Kyodai. Ce voyage devait être le dernier d’Albert Meister : après cinq mois passés à Kyoto, il mourut dans cette ville le 6 janvier 1982.

Conclusion

Le sociologue laissait une oeuvre abondante, riche de plus de vingt livres traduits dans de nombreux pays et de plus d’une centaine d’articles publiés dans des revues françaises et étrangères souvent prestigieuses. Il faut aussi comprendre cette production à la lumière des liens parfois très forts tissés par Albert Meister avec certains de ses éditeurs et responsables de revue. Plusieurs noms s’imposent : Jean-Marie Domenach, responsable d’Esprit et directeur de la collection éponyme au Seuil ; Serge Jonas, fondateur des éditions Anthropos et éditeur de la revue Autogestions, avec lequel il devait se brouiller définitivement en 1975 ; Edouard Esmérian, fondateur des éditions Entente ; Olivier Corpet, son dernier éditeur, mais aussi directeur d’Autogestions, ultime avatar d’une revue au comité de rédaction où Albert Meister siégeait depuis sa création en 1966  [21]. La correspondance très fournie qu’entretint ce dernier avec ses éditeurs revêt d’ailleurs un grand intérêt pour qui s’intéresse aux réseaux intellectuels à l’oeuvre dans le monde de l’autogestion des années soixante au début des années 80.

Peu après la mort de son mari, Quinette Meister fit paraître le recueil de textes – mêlant écrits scientifiques et satiriques – qu’Albert Meister avait lui-même élaboré comme une anthologie posthume destinée à ses amis (Meister, 1 982). Cinq ans plus tard, en 1987, à l’initiative de l’Institut jurassien des sciences, des lettres et des arts, un colloque international (Collectif, 1988) rassemblant chercheurs ou amis fut organisé autour de l’actualité des recherches d’Albert Meister à Delémont, ville natale du sociologue dont une rue porte aujourd’hui le nom.

Parties annexes