Vous êtes sur la nouvelle plateforme d’Érudit. Bonne visite! Retour à l’ancien site

Recherche

Entre géographie et littérature : frontières et perspectives dialogiques

  • Marc Brosseau et
  • Micheline Cambron

…plus d’informations

Logo de Recherches sociographiques

Corps de l’article

En septembre 2001, Micheline Cambron m’invitait à participer à ce numéro spécial de Recherches sociographiques sur le réaménagement des relations entre sciences humaines et littérature. Ayant inscrit mes recherches dans ce champ de réflexion depuis une bonne dizaine d’années, le projet m’a tout de suite charmé. C’est dans ce contexte que j’ai formulé deux propositions d’article : 1) une revue critique des travaux de géographie littéraire (je venais d’en terminer une qui aurait pu être remaniée pour les besoins de la cause) et 2) une analyse de géographie de la littérature examinant le rôle des lieux et de la spatialité au sein du processus littéraire à partir du cas de l’écrivain des bas-fonds de Los Angeles, Charles Bukowski sur lequel je travaille depuis un moment. Bien qu’il eût été possible, dans le contexte d’une revue critique, de montrer comment la géographie avait été saisie par la chose littéraire, la proposition avait quelque chose d’un peu scolaire qui cadrait mal avec l’esprit du numéro. Par ailleurs, la seconde proposition n’était pas compatible avec le créneau québécois de la revue, Bukowski étant américain. Selon les termes de la lettre d’invitation – « 3 littéraires oeuvrant du côté des sciences humaines, 3 spécialistes des sciences humaines usant d’outils plus littéraires » (et je devine que j’appartiens plutôt au deuxième groupe...). Le premier texte aurait présenté les tendances et approches de la géographie littéraire (ou géocritique, bien que le néologisme ne soit encore très usité), le deuxième aurait jeté les premiers jalons d’une géographie de la littérature. Ainsi, mes interlocuteurs privilégiés seraient-ils plutôt les littéraires dans le premier cas, plutôt les spécialistes de sciences humaines dans le deuxième. Conscient du fait que, dans les deux cas, je forçais la note, j’ouvrais timidement une autre option :

Il serait sans doute possible de concevoir une troisième avenue, plus conforme à votre invitation, qui examinerait comment les réflexions sur le langage et le discours issues de la critique et la théorie littéraires ont contribué à attirer l’attention des géographes sur des questions nouvelles et, chemin faisant, à remettre en question leurs propres pratiques discursives. Je ne suis pas certain pour l’instant de pouvoir vous proposer quelque chose de très achevé sur la question. Je m’y suis déjà arrêté brièvement dans un texte publié il y a quelques années : « Géographie, pratiques discursives et ambiance postmoderne » (Brosseau, 1997). Je vois moins bien comment je pourrais concocter un texte de ce type qui cadrerait aussi bien avec votre proposition.

Micheline me répondit alors :

Vous l’aviez prévu : vos propositions m’ont plongée dans l’embarras, compte tenu du créneau de la revue, qui ne porte que sur des « objets québécois ». Je suis aussi allée regarder votre livre et cela m’a convaincue que vous étiez tout à fait l’interlocuteur que je cherchais. Je crois que le plus simple (!) serait que nous nous parlions...

La discussion a eu lieu : nous avons convenu d’engager un dialogue épistolaire sur les rencontres de la géographie et de la littérature dont la décantation pourrait éventuellement tenir lieu d’article pour le numéro prévu. Convaincus du fait que les échanges interdisciplinaires ont intérêt à être pensés en termes dialogiques – rencontre de deux voix mais aussi de deux logiques –, nous avons finalement jugé bon de conserver la trace de nos échanges, les lieux où nous nous sommes effectivement rencontrés, mais aussi les brèches que nous avons ouvertes mais peu exploitées ou laissées en chantier, en y maintenant, pour la clarté de l’exposé les autocitations inévitables pour des collègues qui se présentent l’un à l’autre par le biais de leurs travaux. Voici donc, sans trop de retouches, exception faite des formules de début et de fin de lettre, la teneur de ce dialogue au sein duquel peuvent se dessiner autant de convergences que de différences profondes sur nos façons de penser les rapports entre sciences humaines et littérature.

Cher Marc,

J’ai lu avec beaucoup de plaisir votre article de 1997, « Géographies, pratiques discursives et ambiance postmoderne ». Ce que vous étudiez correspond précisément au sentiment qui a servi de moteur pour l’élaboration de la problématique du numéro : une partie des chercheurs oeuvrant en sciences humaines et sociales renouent, par un biais imprévu, avec la dimension littéraire, s’attachant, dans un souci épistémologique en partie dégagé des impératifs positivistes, au discours dans ses traits formels. J’ai été particulièrement intéressée par votre développement sur le récit, phénomène auquel je me suis intéressée dans ma thèse. J’ai moi aussi cherché à suivre la piste de la caractérisation formelle dans l’article que je vous ai envoyé, sur Le Survenant et Bonheur d’occasion. Ce n’est pas seulement dans la description des paysages que la dimension spatiale se joue dans les textes : le choix des métaphores, le réseau des images contribuent à circonscrire l’espace, à définir la configuration d’un univers de référence. Ainsi, par exemple, ce choix a-t-il pour effet de refermer l’espace référentiel sur lui-même dans les deux romans étudiés, effaçant la relation dialectique attendue entre la ville et la campagne et c’est plutôt l’ouverture au vaste monde qui permet d’accueillir dans l’espace discursif des deux romans un ailleurs radicalement Autre, d’en remodeler la géographie.

Globalement, il me semble que l’interrogation qui se dégage de ces travaux est la suivante. Certes, on peut faire de la géographie à partir d’objets littéraires ou adopter un genre narratif ou essayistique qui redonne à l’écriture sa prééminence dans l’ordre épistémologique. Mais au-delà des disputes possibles quant à ce qui relève de la discipline géographique (et vous savez que malgré notre désir de rendre les frontières disciplinaires labiles, les résistances sont fortes), la véritable question me paraît être de réfléchir sur les transformations profondes que les frottements discursifs entraînent dans l’ordre épistémologique. Pour reprendre les concepts de Kuhn, y a-t-il un déplacement des paradigmes qui se trouve provoqué par les pratiques dans lesquelles nous nous sommes engagés ?

Par ailleurs, connaissez-vous Géographies, de Louis-Marcel Raymond ? Ce curieux ouvrage, publié en 1971, propose de lire la dimension géographique des oeuvres littéraires. Il y a aussi des incursions du côté de la botanique, dont était féru l’auteur. Présentés comme des essais, les textes se veulent des contributions à la « géographie littéraire ». Je crois que cela vous intéresserait.

Je m’arrête ici, espérant une réponse à partir de laquelle nous pourrions établir la règle (ou à tout le moins les balises) de nos discussions ultérieures.

Chère Micheline,

Je ne sais pas trop bien comment démarrer le dialogue (peut-être est-ce déjà fait...), ni où il nous mènera (c’est sans doute l’intérêt de la chose...), mais j’accepte de me lancer.

Je suis bien heureux de voir que mon petit texte sur les pratiques discursives des géographes corresponde bien à l’esprit qui anime le numéro spécial. Il m’a semblé en effet, mais je ne suis pas un aussi bon témoin de cette tendance chez les praticiens des autres sciences humaines ou sociales, que la libération relative des formes d’expression des géographes était symptomatique d’une insatisfaction profonde. Dans ce processus, bien partiel, il m’a semblé que les géographes puisaient au moins à deux sources : l’analyse du discours (particulièrement dans la version plus épistémologique des réflexions sur les rapports entre langage et pensée) et la littérature (la littérature ayant fait l’objet d’un nombre grandissant d’études), qui nous rappelait qu’il y a d’autres façons que savantes de parler de l’espace et des lieux, d’écrire l’espace, le territoire, les lieux. Quant à savoir si ce « frottement discursif », comme vous le dites, donne lieu à un changement profond, un changement de paradigme, une redistribution des irrationalités pour continuer dans la terminologie kuhnienne, je ne le crois pas. J’y vois plutôt une pluralisation de la discipline, ce qui est déjà significatif. Une bonne partie de mes collègues continuent de faire leur travail – et de bien le faire – sans se préoccuper ni des effets de la forme ni de l’importance de l’écriture, l’essentiel continuant pour eux de se trouver ailleurs. En revanche, mais il est sans doute un peu tôt pour poser un diagnostic sobre, je vois dans la convergence des préoccupations des géographes (qui se penchent sur leurs propres discours ou sur la littérature) et des littéraires (qui se penchent un peu plus sur les questions relatives à l’espace et aux lieux), une source potentielle de transformations plus significatives. Or, il ne s’agit pas d’une transformation du continent disciplinaire – le paradigme – mais peut-être de la lente émergence d’un archipel issu de la rencontre de ces préoccupations. (Je force la métaphore et elle rend mon propos un peu ringard... Pardon.)

Votre texte sur « La ville, la campagne, le monde : univers référentiels et récit » m’a beaucoup intéressé. Permettez-moi de réagir un peu prosaïquement. Peut-être ma réaction sera-t-elle révélatrice à la fois des convergences de nos approches (vous en tant que critique, moi en tant que géographe) et de nos différences. Évidemment, j’exagère en faisant de vous « La » représentante de la critique littéraire (ou théorie, je ne tranche pas) et moi « Celui » de la géographie. Toutes deux sont bien plurielles.

Disons-le d’emblée, je ne suis pas très versé en lettres québécoises – je n’y connais pratiquement rien sauf pour les quelques romanciers que je fréquente comme lecteur et non comme chercheur (Aquin, Ducharme, Godbout, Poulin, etc.). Pourtant, je me suis senti en terrain de (re)connaissance dans votre texte. Ma fréquentation de la critique m’a habitué à une partie de ce langage et de ces préoccupations. Je me suis obligé à lire Le Survenant (on nous faisait lire Agaguk et L’Étranger lorsque j’étais au secondaire), pour me remettre dans le bain. J’avais lu Bonheur d’occasion, il y a un moment. Or, en même temps que je me sentais un peu chez moi dans votre texte, je me suis surpris, comme par l’effet d’un atavisme disciplinaire, à réagir à certaines de vos analyses : « Ah, tiens tiens, voilà aussi ce que l’on peut aborder en se penchant sur les métaphores »...

Je dois dire que pour le commun des géographes, la réflexion sur les métaphores s’est rarement attachée à des problèmes similaires. D’une part, on s’est penché sur la métaphore dans le discours géographique, soit pour la dénoncer (comme porte d’entrée de l’idéologie), soit pour en examiner le potentiel créatif d’un point de vue épistémologique (en faisant entrer en contact deux idées, ou systèmes d’idées, la métaphore peut être porteuse d’un gain cognitif ou pédagogique important). D’autre part, et c’est là que mes réflexes disciplinaires m’ont conduit, la métaphore, surtout si elle se rapporte à l’espace et au lieu, est porteuse de ce que les géographes aiment appeler le sens des lieux. En anglais, l’expression sense of place est un peu plus riche dans la mesure où elle touche à la fois le (ou les) sens du lieu et l’atmosphère ou l’esprit du lieu (bref le sens dans le sens de sentir et non seulement de signifier). Ainsi, l’analyse fine des métaphores que vous avez repérées dans les deux oeuvres m’aurait-elle incité à parler de deux univers (le rural et l’urbain) relativement clos et autosuffisants et à tabler sur cette clôture. Vous avez vu cela, bien sûr, mais aussi autre chose à un niveau d’abstraction plus grand, ce que le géographe que je suis n’aurait sans doute pas vu. Non seulement les métaphores auraient-elles permis de définir le sens de ces espaces vécus respectifs, mais aussi de montrer comment les personnages apparaissent, d’une certaine façon, comme l’émanation des lieux. En fait, le regard du géographe se serait concentré sur les métaphores en ce qu’elles sont révélatrices du sens des lieux et d’un imaginaire géographique confiné dans les limites de la quotidienneté.

Cela me confirme un peu ce que j’écrivais il n’y a pas très longtemps (dans un texte publié dans un livre sous la direction de Rachel Bouvet et Basma El Omari). Au risque de sembler un peu trop autoréférentiel, permettez-moi de citer le passage où je comparais à grands traits géographie et critique littéraire dans leurs traitements respectifs de l’espace romanesque :

Or jusque-là [tout récemment], les visées des uns et des autres étaient pour l’essentiel fort différentes. Le recours au texte littéraire par les géographes s’inscrivait d’abord et avant tout dans un effort pour mieux comprendre l’espace, les lieux et les rapports que les individus et groupes dans différents contextes entretiennent avec eux. Bref, et quel que soit le courant, il s’agit pour les géographes de mieux comprendre l’espace par l’entremise du texte littéraire. Chez les littéraires, l’espace comme tel n’est pas souvent un objet d’intérêt en soi. Il constitue davantage une catégorie d’analyse qui, avec d’autres, permet de mieux comprendre ou bien le texte et son fonctionnement, ou encore certaines dimensions culturelles ou idéologiques d’une oeuvre et d’un auteur. Bref, il convient ici de mieux comprendre le texte (une oeuvre ou un auteur) par l’entremise de l’espace. Aussi, pourrait-on dire que pour les géographes l’intérêt de l’espace romanesque réside dans ce qu’il peut nous apprendre sur le monde extérieur (en termes de faits, d’expérience ou de perception) ou en tant que révélateur des tensions dont il fait l’objet dans le monde social. Chez les littéraires, et en particulier chez les théoriciens de la littérature, il est considéré comme une catégorie interne du discours qu’il faut considérer en relation avec les autres instances du récit. Chez les uns, on se penche sur l’espace pour comprendre le texte, chez les autres on se penche sur le texte pour comprendre l’espace.

Alors voilà, votre texte me conforte dans cette comparaison des uns et des autres. Ainsi, et en dépit de rapprochements certains – les géographes s’intéressant à la littérature ou adoptant des genres plus narratifs ou « essayistiques » pour reprendre vos mots –, il existe bien des résistances qui renvoient les uns et les autres à leurs prérogatives disciplinaires principales. En revanche, et là votre texte me bouscule un peu, l’analyse des métaphores spatiales permet non seulement de parler espace mais de qualifier une communauté narrative. Or, bien que j’aie été initié à l’idée de communauté textuelle ou narrative, je n’aurais jamais songé à en scruter les contours par l’entremise d’un repérage des métaphores spatiales. Peut-être – et je m’avance un peu vite – parce que la géographie a tendance à se pencher sur des communautés fortement spatialisées de type gemeinschaft, pour parler comme les sociologues, celle que l’on retrouve dans Le Survenant par exemple, il ne serait sans doute pas venu à l’idée d’un géographe d’essayer d’en tirer une thèse sur l’existence d’une communauté narrative plus large. Il est bien vrai, vous m’avez convaincu, que les deux romans ont recours à une même économie métaphorique qui tend à confiner les univers de référence à l’intérieur des limites de l’espace vécu. En cela, ils partagent effectivement des caractéristiques fondamentales.

Enfin, je dis tout cela un peu vite et sans doute bien mal (comme dans cette phrase...), mais votre texte m’a beaucoup stimulé et m’a aussi rappelé, ce que mes détours du côté de la littérature m’avaient curieusement fait oublier un peu, que l’espace nous parle aussi de la culture et de la société.

P.-S. Au fait, j’ai acheté, il y a maintenant plusieurs années au Colisée du livre près de l’uqàm, ce livre de Louis-Marcel Raymond. Je l’avais complètement oublié. Il traînait là dans ma bibliothèque depuis un moment. Je vais y jeter un coup d’oeil plus attentif.

Cher Marc,

Votre lettre m’inspire plusieurs commentaires de même que la lecture de Louis-Marcel Raymond, lu distraitement une première fois puis relu attentivement. J’y vais dans l’ordre de vos énoncés, même si je ne sais pas ce que ça donnera... parce que je puiserai chez Louis-Marcel Raymond tout au long. Tant pis.

D’abord une question fort générale, celle de l’ouverture interdisciplinaire, que vous abordez par le biais de métaphores : le continent, l’archipel, auxquels il faudrait sans doute ajouter celle de l’île. Je confesse que vos arguments kuhniens quant à une diversification des pratiques qui n’entraînerait pas un véritable changement de paradigme me troublent un peu. Néanmoins, me semble-t-il, ce qui vaut pour des pratiques pointues – en géographie physique ou en géographie de la région, par exemple – est moins net pour les travaux qui tendent à aborder des ensembles vastes ou à conjuguer divers types d’interprétations géographiques. Certes, vous avez raison de penser que la libération des formes et l’intérêt pour ce que j’appellerai, faute de mieux, la métagéographie (comme on dit la métahistoire) ne sont pas en soi porteurs de transformation des cadres épistémologiques de la géographie. En ce sens, la thématisation d’un souci à l’égard du récit géographique ou des géographies imaginaires élaborées par la littérature pourrait fort bien se réduire à l’élection d’objets nouveaux et à un désir de lisibilité élargi : dans cette perspective, les nouvelles pratiques feraient partie d’un arsenal de vulgarisation des sciences géographiques. (Pourtant, écrivant cela je souris, pensant à votre livre, fort agréable à lire certes, mais imposant à son lecteur des connaissances littéraires tout autant que géographiques : s’il y a là une vulgarisation, elle ne me paraît pas passer par des aménagements superficiels.) J’ai pourtant le sentiment que se jouent dans ces pratiques qui se veulent modestes des changements plus importants qu’il n’y paraît. Il y a d’abord l’inflexion neuve apportée par le fait d’élaborer un discours savant, scientifique, à travers la médiation d’un objet fictif. Cela ébranle le rapport au réel en usage dans les sciences, fussent-elles humaines. Vous arguerez que la fiction littéraire et les espaces qu’elle déploie s’offrent comme une modélisation du réel et que, par un effet de retour, l’analyse de cette modélisation vous éclaire sur les règles et les enjeux des modélisations propres au discours géographique. Fort bien, mais cette règle de la double médiation me semble suggérer que le réel serait sans assignation possible, c’est-à-dire sans lieu propre. Parallèlement, l’importance accordée aux modalités discursives rendant compte des avancées en géographie me semble témoigner d’un désir de ramener le discours savant dans une sorte de communauté du discours, communauté rendue présente (sous forme métonymique) dans l’élargissement même qu’instaurent l’emprunt et / ou l’hybridation. Dans la longue durée, cela risque d’être un mouvement substantiel. Vous affirmez : « Chez les littéraires, et en particulier chez les théoriciens de la littérature, il [l’espace] est considéré comme une catégorie interne du discours qu’il faut considérer en relation avec les autres instances du récit. Chez les uns, on se penche sur l’espace pour comprendre le texte, chez les autres on se penche sur le texte pour comprendre l’espace. » Et globalement je vous donne raison. Mais si on pousse la logique au bout, alors l’espace devient solidairement catégorie du discours (ce qui est, disons, vaguement kantien) et dimension inamovible du réel, ce qui entraîne que tout discours devient à la fois objet potentiel et outil heuristique : il me semble que les catégories épistémologiques actuelles en ressortent brouillées.

Cela me conduit à votre remarque sur la communauté narrative, que je détournerai ici de son objet initial. Je ne suis pas certaine que la communauté en laquelle se rejoignent les divers discours savants dès lors qu’ils visent à s’inscrire dans une commune intelligibilité soit une communauté narrative, auquel cas ce serait la communauté du récit de la science, comme on disait quand j’étais petite (mais n’était-ce pas plutôt le roman de la science ?). Il me semble que l’idée de communauté narrative renvoie non seulement au partage d’un récit mais aussi au partage d’une identité narrative (Ricoeur) faite par la lente perlaboration de la mémoire à travers un gigantesque feuilleté de récits divers. Peut-on appliquer un tel concept aux fragiles communautés nouées autour de discours savants comme le discours géographique ?

Il me semble qu’ici la lecture de Louis-Marcel Raymond donne un éclairage oblique intéressant. Cet ouvrage est très étonnant pour nous. S’y côtoient, comme si cela allait de soi, la géographie, la poésie, la botanique et, à l’occasion l’histoire et la géologie, sans rupture apparente. Rien de kuhnien là-dedans j’en ai bien peur. Certes, les registres sont différents, les lexiques aussi, mais ils le sont avec délectation, comme un espace à habiter et, surtout à parcourir. Raymond parle du lieu d’origine de l’écrivain comme modelant ensuite certains espaces romanesques ou poétiques. Mais ce qui frappe c’est plutôt le décentrement que la poésie opère, et qui transforme les écrivains cités en des homologues des naturalistes explorateurs. Il y a là une curiosité humaniste qui entremêle la saisie de l’objet et sa nomination : la construction de l’objet, l’ampleur du mouvement classificatoire et la réflexion sur le sens porté par le regard qui pense l’objet sont d’une seule venue. L’espace se vit à grandes enjambées, désorganisant les frontières, déplaçant les centres, jouant sur les extrêmes. Si chacun des écrivains ou des naturalistes-géographes évoqués configure une géographie, celle-ci trouve son sens à la fois dans le rapport au langage et dans le rapport au monde. Marqués par la guerre, ces « géographes » du présent ou du passé reconfigurent l’espace pour échapper aux douloureuses fractures du monde. Et ils tendent à créer par le biais de la littérature une nouvelle communauté narrative, curieusement dénationalisée comme en témoignent les échanges et les correspondances (Saint-John Perse, Simone et Paul Beaulieu, Yvan Goll) entretenues par un Louis-Marcel Raymond à l’assiette mouvante. Aujourd’hui, à l’heure de la grande communauté européenne et des gigantesques marchés, je ne vois pas trace d’un imaginaire ou d’une pratique de l’espace aussi éclatée. Aussi suis-je portée à croire que ce n’est pas, comme vous le dites, seulement « l’espace [qui] nous parle [...] de la culture et de la société » mais les discours mêmes qui déplacent les cadres usuels de cet espace.

Vous pouvez aussi penser que Raymond est un humaniste attardé, épris d’une conception encyclopédique de la science. Sa bibliothèque doit être assez différente de celle d’un scientifique actuel. Mais il me semble que ce petit livre – outre qu’il donne du Québec des années cinquante une vision étonnante – pose peut-être dans son foisonnement les bonnes questions. Qu’en pensez-vous ?

P.-S. Je suis frappée, me relisant, par la dimension pointilliste du mouvement qui dessine l’espace chez Raymond, fort différente de l’espace plein et sans avers de notre Internet.

Chère Micheline,

Je voudrais reprendre la discussion au sujet des échanges interdisciplinaires et des métaphores que nous avons retenues pour les évoquer : continents, archipels, îles, etc. Mon passage récent au congrès de l’Association des géographes américains (AAG) – et surtout la visite de l’importante foire aux livres où j’ai flâné pendant des heures – de même que ma lecture de Raymond, m’invitent à qualifier de nouveau la question en apportant un certain nombre de précisions. Je pense aussi que ces précisions sont de nature à éclairer un peu le débat que vous lanciez avec la mise en branle de ce numéro spécial de Recherches sociographiques. Je pense notamment à la question soulevée par le regretté Fernand Dumont : « À quoi servirait à la sociologie de prendre la littérature pour objet si cela ne devait pas la remettre en question ? » Bien qu’il ne soit pas tout à fait clair laquelle de la littérature ou de la sociologie serait remise en question par cette rencontre, on peut facilement s’entendre aujourd’hui pour dire que les deux sont susceptibles de l’être. J’ai plutôt opté, fidèle en cela à certains enseignements de Bachelard – « si dans une expérience, on ne joue pas sa raison, cette expérience ne vaut pas la peine d’être tentée » –, pour remettre en question le discours et le savoir géographiques par l’entremise de cette rencontre géographie-littérature. Je préfère ne pas insister sur la notion de paradigme à la Kuhn, car elle possède un caractère totalisant qui n’a jamais bien correspondu, selon moi, à l’état des lieux en sciences humaines et sociales. Qu’en est-il donc de ces rencontres : continents, archipels, îles ? J’essaie de les ordonner pour plus de clarté.

Géographie / représentation / littérature

La foire des livres de l’AAG m’a fourni une sorte de snapshot très contemporain de la géographie qui se fait (dans le monde anglo-saxon tout au moins). L’examen des nouveaux titres, la consultation des tables des matières, pages de garde, etc., indiquent des transformations disciplinaires peut-être un peu plus importantes que je ne l’avais signalé la dernière fois. Lorsqu’on constate la diversification des objets et des prises de position, les sens de plus en plus pluriels que prennent les concepts d’espace, de lieu, de spatialité, par exemple, force est de reconnaître que dans la géographie contemporaine le brouillage des cartes – brouillage qui passe par une problématisation du rôle du discours et des représentations – est sans doute plus prégnant que je le pensais. Par ailleurs, la lecture de Raymond – curieuse rencontre du presque vieillot et du très contemporain dans un même texte – me rappelle qu’il est sans doute important de clarifier un peu mieux cette question de la rencontre interdisciplinaire.

La première partie du livre de Raymond oscille entre ce que l’on pourrait appeler une géographie de la littérature (cette tentative un peu superficielle d’associer le pays – au vieux sens du terme – à l’écriture) comme il le fait en préface et une géographie littéraire un peu impressionniste qui s’intéresse à la représentation de la nature ou du milieu dans la littérature (« Jules Supervielle et les arbres » par exemple). La première, qui a ici des accents lansonniens, n’est pas toujours très convaincante, mais demeure sympathique parce que sans prétention. Elle a ceci d’évocateur qu’elle suggère que la géographie (entendue comme le monde extérieur dans ce qu’il a de concret) informe l’écriture et l’imaginaire de l’écrivain. En fait, à part quelques tentatives lointaines de géographie régionale (auteurs par région, etc.) ou des passages perdus çà et là dans les travaux littéraires des géographes, la géographie de la littérature comme telle n’existe pas : elle n’a pas connu ses Lukács, ses Goldmann, encore moins ses Bourdieu. En revanche, la géographie littéraire (description, analyse ou interprétation de la représentation littéraire des lieux et paysages), parallèle de la sociologie littéraire (ou sociocritique) existe bel et bien. Si la rencontre avec la littérature que constitue cette géographie littéraire (ou géocritique) a contribué à bousculer un peu les assises épistémologiques de la discipline, c’est en attirant les regards sur l’importance et la pertinence des représentations pour comprendre le monde social et ses rapports à l’espace. Précisons d’emblée que ce sont bien plus les représentations romanesques des lieux qui ont attiré l’attention. La poésie n’a pas été un terrain d’élection, en dépit des belles invitations de Bachelard. Il faut quand même dire que lorsque la géographie a pris la littérature, ou plus précisément les représentations littéraires pour objet, elle l’a fait dans un effort de décloisonnement disciplinaire – variation des sources – mais que cet effort n’a pas donné lieu à des bouleversements épistémologiques importants. La littérature était un nouveau terrain sur lequel les luttes idéologiques des différents courants de la discipline venaient se jouer. Ainsi, les géographes qui prenaient part à ces renouvellements avaient-ils encore les pieds bien plantés dans la terre ferme du continent disciplinaire. Toutefois, à force de multiplier les regards sur les représentations, les rapports au réel se sont déstabilisés, la carte (comme représentation) remplaçant le territoire (« réel »), comme l’Acadie de Maillet est devenue plus tactile que l’autre là-bas... Dans tout ce processus de tranquille dérive continentale, je ne saurais dire à quel point le rapport à la littérature aura été déterminant. Bref, pour reprendre l’expression heureuse de Jean-François Côté et de Régine Robin, il m’est difficile de dire à quel point la géographie a été saisie par la littérature.

Discours géographique, théorie littéraire et forme

L’autre axe de ma réflexion – je dois ici ouvrir une petite brèche avant de revenir à Raymond – concerne davantage la question de la forme et des réflexions sur le discours géographique. Un peu comme je tentais de le suggérer dans mon petit texte sur les pratiques discursives chez les géographes, il y a un rapprochement ou en tout cas une consultation non plus de la littérature comme telle mais bien des théoriciens de la littérature – parmi d’autres – dans ce travail de réflexion sur les modalités discursives de la géographie. L’attention portée aux déterminations plus proprement formelles (linguistiques, rhétoriques, poétiques, etc.), dans la foulée de ce que les Américains appellent le post-structuralisme, a mis en lumière les fictions scientifiques de nos discours géographiques. Chemin faisant, le caractère construit des représentations sociospatiales produites par le discours géographique et, par voie de conséquence, leurs dimensions culturellement politiques, ont été rendus manifestes par des régimes de lecture jusque-là réservés aux textes « littéraires ». C’est un peu comme si la forme n’avait été jugée pertinente ou digne de mention qu’en littérature, cet autre de la science : Dumont écrivait autrefois que « l’idéologie est la pensée de l’autre »... Or, je pense que la prise de conscience du caractère fondamental des stratégies formelles – et je prête à mes collègues des intentions qu’ils n’avaient peut-être pas – en a conduit certains à adopter des formes autres, justement. Sans doute certains l’ont-ils fait, comme vous le suggérez, dans une finalité pédagogique ou de vulgarisation. Je persiste à croire que d’autres l’ont fait de façon plus performative, afin de réussir à exprimer une pensée qui ne trouvait pas de solutions satisfaisantes dans les formes universitaires bien balisées.

Cette pluralisation des discours géographiques qui commence à bousculer une partie de l’édifice contribue à la formation d’archipels disciplinaires. Je reviens donc sur la métaphore. Jusque dans les années 1970, voire 1980, les rares géographes qui flirtaient avec des formes plus littéraires étaient pour ainsi dire des « cas », des individualités singulières, des « îles ». À mon sens l’ambiance postmoderne a fait en sorte que ces dites singularités et leurs écrits ne sont plus aussi excentrés. Les « îles », en se multipliant, se sont organisées en archipels... En tout cas mon regard les définit désormais ainsi...

Convergences

Comme vous l’avez bien pressenti, la brèche que j’ai cherché à ouvrir avec mon bouquin se situait bien à la jointure des deux premiers types de rencontre : en campant la rencontre de la géographie et de la littérature sur le terrain du langage dans sa chair et dans ses formes, il me fallait recourir à la théorie littéraire pour installer le trait d’union. Pour réussir à montrer que la géographie du roman pouvait bousculer la géographie des géographes, le « secours » de la critique m’était indispensable. Pour me faire un peu provocateur, je pourrais écrire que pendant longtemps la lecture géographique des oeuvres littéraires était terriblement insensible aux particularités proprement littéraires du texte :

COMME une flèche dans une cible / comme un protestant dans la bible. (Vian.)

La rencontre n’a pas, pendant longtemps en tout cas, bousculé les géographes. La littérature servait de nouvel objet, un peu alternatif, certes, mais ne donnait pas lieu à un réexamen des modalités discursives de la discipline. Bien que la formule tende à instrumentaliser la relation, il m’a semblé que le savoir-faire, le savoir-lire, de la critique permettait au géographe de se rendre sensible au potentiel épistémologiquement subversif de la littérature. Or, je m’accorde avec vous pour dire qu’il faut connaître un peu les deux – géographie et critique – pour bien tirer profit de ce genre de travail. Ce faisant, on s’expose à la double critique d’être à la fois mauvais géographe et piètre critique. C’est l’enjeu, le défi et le risque d’une véritable rencontre interdisciplinaire.

Or, même si je me croyais, comme tout bon thèsard en fin de parcours, un peu pionnier dans cette tentative, je constate aujourd’hui qu’un processus de convergence similaire était déjà amorcé. Je pense notamment à cette popularité montante des dites cultural studies, champ hybride s’il en est un, pour lesquelles la critique et la théorie littéraires sont une source d’inspiration fondamentale. Une partie de la géographie culturelle actuelle – qu’elle ait recours ou non à la littérature – s’inscrit dans ce champ flou. Je constate dans le brouillage des frontières, disciplinaires cette fois, que les questions d’espace, de lieux, de spatialité deviennent de plus en plus prégnantes. (Pensons par exemple aux recherches postcoloniales et à cette idée de géographies imaginaires, à la fascination pour les métaphores spatiales dans le discours postmoderne – « mapping identities », « gender lanscapes », « espaces identitaires », « cartographie du désir », « geographies of exclusion », etc.). Non seulement cela a-t-il, à mon avis, remis la géographie (ou son langage) un peu plus sur la carte des humanités, mais encore conduit à déposséder ou tout au moins forcer les géographes à partager leur objet de prédilection. En tout cas, il me paraît possible de dire que sur le terrain instable et glissant de l’espace, littéraires et géographes se rencontrent beaucoup plus qu’avant.

De la géographie à la poésie

La deuxième partie du petit livre de Raymond (Scientia amabilis ou paysages) est peut-être indicative de ces pratiques discursives plus pédagogiques auxquelles je faisais référence plus tôt. Je pense ici à ses jolies pages sur la forêt boréale ou la mer Champlain. Or, par moments on sent chez lui un désir incomplet et timide de passer de l’autre côté, de se faire poète. Je parlerais donc d’une tentation poétique. Il s’agit d’un pas qu’il n’ose pas franchir complètement, car l’attraction de la référence (scientifique, objectale ou autre) semble trop forte. Certains, comme Gracq il y a longtemps, franchissent maintenant ce seuil... en instaurant un troisième type de relations géographie-littérature qui radicalise cette relation en la rendant floue sinon caduque. Il s’agit du versant plus poétique de la pratique géographique. Je pense à ceux pour qui la géographie est à prendre littéralement – géo-graphie : écriture de la terre (Luc Bureau, Jean Morrisset par exemple). L’émergence du mouvement (le mot est peut-être fort) géopoétique, dans la foulée de Kenneth White et d’autres, transporte l’écriture géographique sur le terrain de la poésie. On célèbre à la fois l’expression poétique des lieux et l’expérience poétique de la terre et des paysages. De cette rencontre, d’écrivains-voyageurs, émerge un autre type de rapports géographie-littérature auxquels certains géographes ne sont pas demeurés insensibles : non plus une littérature considérée comme un objet pour l’analyse, mais bien l’écriture de la terre comme une pratique et une invitation au voyage. Ils forment, pourrais-je dire, un ensemble d’îles rêveuses, selon une dérive un peu différente... On pourrait dire en forçant la note que certains passages de Raymond, bien que de façon timide, pourraient s’inscrire dans ce type de tension.

Je trace donc ici trois trajectoires relativement distinctes, dont certaines se recoupent, qui dessinent des cartes un peu molles. 1) Une géographie littéraire qui se penche sur la représentation des lieux dans la littérature. En participant d’un renouvellement par l’attention portée aux représentations (littéraires ou autres), elle a contribué à la dérive du continent disciplinaire. 2) Une réflexion sur le discours, en partie informée par la critique littéraire, dont certains prolongements ont conduit les géographes à travailler consciemment sur la forme qu’ils donnent à leurs discours (littérarisation partielle du discours). 3) Une poétique géographique... cette dernière prenant congé, pour parler comme Gracq, des contraintes du discours universitaire pour réenchanter notre rapport au monde, à la nature, au paysage. En se croisant, ces trajectoires ont créé une sorte de constellation de préoccupations géographiques qui, sans avoir nécessairement pulvérisé le vieux paradigme, l’ont remis en question sérieusement. (Je suis parfaitement conscient du fait qu’en écrivant cela, je simplifie grossièrement la géographie d’hier et accorde probablement trop d’importance à la géographie à laquelle j’espère contribuer.) Or, pour dire que les rencontres avec la littérature ont remis la géographie en question, il faut tenir compte du relais critique (et philosophique bien sûr) sans lequel les conséquences épistémologiques de ces rencontres n’auraient pas été manifestes.

P.-S. Je n’ai pas abordé ici la question des communautés narratives. Sans doute faudra-t-il un jour que je m’y attarde davantage. Je m’accorde avec vous pour dire qu’il est sans doute préférable de ne pas employer le mot communauté, sinon dans un sens très mou, pour désigner l’ensemble des personnes nouées, de façon très lâche au demeurant, autour des diverses formes de discours savants. Elles ne recoupent que de façon très marginale le type de communautés auxquelles votre livre fait référence : elles n’en ont ni la profondeur historique, ni la richesse sociologique.

Cher Marc,

Je réponds enfin à votre dernière missive, afin de mener plus avant notre petit dialogue. Deux éléments de votre lettre retiennent particulièrement mon attention car ils me paraissent au centre de tout dialogue interdisciplinaire mettant en jeu la littérature : le risque qu’il y a à s’attacher exclusivement aux représentations, délaissant ainsi le réel – vous écrivez « la carte ramplaçant le territoire » – ; et la question de la diversité des régimes de lecture. Il me semble qu’au plus près de ces pratiques géographiques dont vous me décrivez la variété et la dispersion, ces enjeux, qui sont à la fois théoriques, épistémologiques faudrait-il dire, et empiriques, liés à la matérialité des objets, balisent le territoire des interactions et des disjonctions possibles.

Cartographie et narrativité

Sur la question de la fictionnalisation des objets qui serait issue d’un attachement trop exclusif à l’ordre des représentations, j’avoue que mes ressources argumentatives sont à la fois nombreuses (nature discursive et donc narrative des savoirs, construction de l’objet et caractère factice de sa réalité, pouvoir heuristique du récit qui est lieu d’expérimentation de la réalité discursive) et pauvres du fait de leur infalsifiabilité : nous ne saurons jamais ce qu’est une société sans récit, un réel perçu hors de toute irruption d’un avers fictionnel. Néanmoins, il me semble ici que l’histoire de la discipline géographique peut offrir des aperçus intéressants. Les cartographes proposent des objets essentiellement pragmatiques : cartes d’état-major pour faire la guerre, cartes marines protégeant les secrets commerciaux, cartes nationales assoyant régimes et pouvoirs, voire cartes touristiques dissociant le pays non visible du pays à voir. Je me souviens d’avoir examiné avec des étudiants des cartes anciennes, prémodernes pensions-nous, qui donnent forme à des mondes inconnus et les peuplent de récits virtuels présents par synecdoque dans les figures mythiques ou ethnologiques qui les décorent. La tentation cartésienne qui nous tenaille est d’écarter ces figures iconiques comme autant d’éléments hétérogènes. Cela s’avère cependant impossible parce que la carte elle-même a été conçue pour accueillir ces éléments narratifs ; leur retrait entraîne donc diverses anamorphoses, outre le fait que la dimension pragmatique de la carte se trouve alors effacée. En effet, la carte est faite pour être lue, elle est donc marquée par les effets recherchés tout autant que par le cadre épistémologique en lequel communient (du moins dans une perspective synchronique) le cartographe et les utilisateurs de la carte. En ce sens vous avez bien sûr raison de penser que réduire le territoire à la carte c’est lui enlever toute permanence, puisque cette dernière échapperait bien évidemment au pacte de lecture originel. Mais d’un autre côté, n’est-il pas vrai que la carte crée le territoire, c’est-à-dire lui donne des contours dont le caractère, à la fois imaginaire et réel, donne l’illusion que se dresse là un objet qui peut être distingué de ce qui n’est pas lui. Je suis tentée ici de vous renvoyer au cartographe de Ferron (je vous envoie la référence demain car l’ouvrage résiste à toutes mes recherches, je ne dispose pas d’une carte de ma bibliothèque, hélas). Mais faut-il aller du côté de la fiction pour argumenter ?

Je repense à l’ouvrage de Raoul Blanchard sur la Mauricie et à la description de la carte de la région qui l’inaugure. Un peu ampoulée, peut-être, cette description lyrique. Néanmoins, dessinant les parcours que la configuration cartographique autorise, elle s’avère indissociable des promenades en compagnie de Mgr Tessier qui sont racontées plus avant, comme du désir explicite de fonder un territoire régional en le nommant. Cette dimension narrative me paraît faire écho à la dimension humaine qui sous-tend toute entreprise cartographique, fortement performative dans sa manière : le cartographe affirme qu’il existe une telle chose que cette région-là, créée par l’incessant mouvement des habitants qui en relient les points cardinaux ; que tel département, créé par des instances administratives, existe ailleurs que dans le cerveau des fonctionnaires ; que tel espace neuf, non encore parcouru, appartient à son roi dans toutes ses parties. De ce point de vue, on pourrait affirmer que c’est la carte qui fait exister un territoire, lui donne de la consistance, car le dessinant et le nommant elle lui donne vie. Soit, cette vie est discursive, ce qui nous ramène à notre difficulté initiale. Mais cette question n’a pas davantage de réponse dans l’ordre littéraire. De même que celui qui dresse une carte désarticule le paysage réel, dressant le fleuve contre la montagne alors que le regard entraperçoit les miroitements du soleil sur les battures, celui qui découpe un récit tranche dans le fil des jours, élit un début, un milieu et une fin qui lui seront matière propre, là où le flux des événements et la sagacité des regards permettent d’en discerner des milliers.

Modélisation et imagination

De ce bref commentaire, deux sujets de réflexion se détachent. L’un, tout théorique, m’entraînerait à rappeler le caractère modélisant de la carte comme du récit, la première non soumise au temps (encore que tout territoire soit porteur du récit qui l’a fait advenir), le second entièrement occupé à en dévoiler les apories. Sur cette notion de modèle, cet objet empiriquement faux qu’il faut dissoudre pour en chercher la structure (Lévi-Strauss), il y aurait beaucoup à dire et des travaux éclairants comme le texte de Jean-Claude Gardin (« Modèles et récits », dans L’Épistémologie des sciences sociales de Jean-Michel Berthelot) en témoignent. Je suis cependant frappée, dans ce texte opposant le modèle (abstraction heuristiquement commode) au récit (empirie absolue dans son irreproductibilité), que le caractère modélisant du récit soit évacué ; aussi sa dimension performative si tant est que l’on agit souvent selon les fictions dont on se dote (Kermode).

L’autre sujet de réflexion, résolument empirique, m’amènerait à développer l’idée suivant laquelle la redéfinition du territoire qui caractérise la « Révolution » tranquille serait née de l’action proprement cartographique de la littérature des années quarante et cinquante. Pénétrés de l’idée que le grand enjeu de notre géographie romanesque était l’opposition entre la ville et la campagne, nous avons oublié de voir à quel point les romans racontaient l’espace habité, celui des quartiers urbains comme celui des petites villes de province, celui des régions forestières comme celui des mondes agricoles – vieilles paroisses et concessions, raconte Jacques Ferron dans toute son oeuvre. Dans les romans, dans les bons du moins, on ne raconte pas la ville en général, mais Montréal ou Québec et encore, le plus souvent s’agit-il d’un quartier précis, Saint-Henri ou Hochelaga. La campagne abstraite n’existe pas non plus, mais les pays d’en Haut, les îles de Sorel et le Chenail du Moine. Le romancier agit à l’envers des anciens cartographes, il fait exister un territoire grâce au pouvoir synecdochique du récit : s’il y a du récit, il y a donc forcément en creux un espace habité. On aurait tort de croire que seule la convention réaliste agit de même. Les textes utopiques qui construisent un espace explicitement imaginaire créent cet espace par l’accumulation du discours. Quant à la science-fiction ou à la fantasy, leur faire-semblant repose sur des conventions logiques homologues : s’il y a du récit, il y a un territoire qui en est la scène. La fréquence, dans ces oeuvres, de cartes dressées pour le bénéfice du lecteur ignorant atteste du caractère fondamental de l’espace dans toute entreprise narrative, elle rappelle aussi la dimension narrative et performative de toute cartographie. Je me rappelle, petite, m’être étonnée de ce que les pays des romans soient de véritables pays : les histoires étaient inventées, les lieux auraient dû l’être aussi. Je pouvais évaluer le statut de fiction des textes grâce à ma connaissance d’autres récits, je ne concevais pas que les pays imaginaires soient décrits autrement que selon les règles de la géographie élémentaire que je maîtrisais : traits physiques, frontières politiques, paysages caractérisés. Il y a un imaginaire géographique, comme un imaginaire littéraire, tous deux sont nourris par les fictions et par le réel, indifféremment.

Sur le savoir-lire

Le deuxième élément qui m’a retenue est la question du régime de lecture. Vous parlez même, ce qui semble me placer dans une situation avantageuse, « d’un savoir-faire, d’un savoir-lire de la critique ». Sans doute est-ce vrai. Pour avoir pas mal fréquenté les textes qui parlent de la spécificité de la lecture littéraire, je sais bien pourtant que l’usage veut que l’on attache ces pouvoirs d’élucidation particuliers aux objets eux-mêmes, comme si les oeuvres littéraires sécrétaient leurs propres modalités de lecture. C’est bien séduisant mais cela résiste mal à l’expérience et il me semble que votre proposition, qui vise à vous engager comme géographe dans un régime de lecture différent, pointe elle aussi dans une tout autre direction. Que l’expérience contredise l’idée que les modalités de lecture sont à inscrire du côté des oeuvres, cela paraît évident à tout professeur qui a enseigné Madame Bovary et constaté que ses étudiants n’y voient jamais la dimension ironique, satirique même, lisant le texte comme une banale suite de petits tableaux narratifs réalistes. Pour la littérature québécoise, chez Ducharme par exemple, les complexités de la prose romanesque, la mise en porte-à-faux des pochades les plus naturalistes et le caractère catégorique (comme on parle d’impératif catégorique) des personnages découragent la lecture : certes, un pacte lie Ducharme et son lecteur, mais ce dernier n’en a pas la clé.

A contrario on peut très bien lire d’une manière littéraire tout objet livré à notre regard. « Le fond d’une ancienne mer », un petit texte de Louis-Marcel Raymond, me paraît à ce titre exemplaire. Raymond lit un paysage offert à sa vue. Il s’agit d’un paysage agrandi par l’imagination, comme si d’un seul regard on pouvait embrasser la vallée du Saint-Laurent. C’est ce regard et surtout sa mobilité qui m’intéressent. Loin de suivre un parcours linéaire, de proposer une sorte de travelling ordonné, Raymond n’hésite pas à marier l’usage du microscope et du grand angulaire, à raconter des récits qui, du plus proche (le piéton sur la rue Sherbrooke) au plus lointain (le Carbonifère, là où « les prêles ont taille d’arbre et [où] des monstres circulent dans [un] paysage paludien »), font varier les régimes temporels et déplacent le regard. Il varie les sujets aussi, tous actifs, qu’il s’agisse de la collectivité qui vit une expérience commune, du botaniste ou des géologues, de la nature elle-même, brièvement humanisée (« elle [la mer] put retraiter avec l’élévation graduelle de la terre ») ou encore de l’homme, celui qui dans le temps habite et habitera le territoire ainsi dessiné. Il multiplie les renvois à d’autres discours, tissant une forte intertextualité – Kalm, Champlain, Marie-Victorin, Germaine Guèvremont – propre à éclairer non seulement son discours (nous ne sommes pas ici dans le régime de vérité de la citation argumentative) mais aussi le territoire décrit qui se trouve ainsi pris aux rêts du discours qui l’invente tout en le décrivant. De plus, le regard de l’essayiste, confondu avec celui du voyageur, se pose tout autant sur des objets singuliers (« la grande tache d’ombre que suivent les bêtes au pâturage ») que sur le tableau général (« Il nous suffira, pour rendre justice à la région des Basses Terres Champlain d’interpréter le paysage et au centre d’y placer l’Homme »). N’est-ce pas à ce jeu du regard, instable, allant de la partie au tout, du tout à la partie, pénétré du mouvement abstrait d’un ensemble recomposé par l’imagination à partir d’un échantillon fragile, convaincu que les récits renvoient les uns aux autres solidairement, dans leur affolante dispersion, que se livre le critique ? Il serait trop facile d’en conclure que cela tient à une qualité du regard qui serait affaire de dispositions naturelles : le savoir-faire, le savoir-lire que vous évoquez sont bien réels. Ils me paraissent tenir à l’acceptation de l’hétérogénéité des éléments et des diversions narratives vers lesquelles ils entraînent, à l’attention portée aux voix qui composent à l’objet lui-même, ici au paysage actuel de l’Ancienne Mer Champlain, un concert de paroles qui l’inscrit dans un temps et dans un espace élargis que le voyageur parcourt tout en s’arrêtant à telle fleur, à tel arbre, signes d’une matière sensible qui sollicite les sens et la pensée. Apprendre à jouer avec les microstructures et les macrostructures de la langue, avec les durées, à s’arrêter à un mot comme à une plante curieuse, à voir sous le lisse du discours la diversité des sujets qui le meuvent, voilà autant de savoir-faire qui permettent de s’engager dans un déchiffrement des textes ou des objets et qui laissent place à la forme, à son ordre et à son désordre.

Les critiques ont depuis longtemps sacrifié à la métaphore géographique : « poétique de l’espace », « paysages littéraires », « intérieurs du Nouveau-Monde ». Mais était-ce bien des métaphores ? La littérature, de par sa nature, est une forme d’expérimentation qui met en jeu le réel ; elle introduit une tension entre ce qui est et ce qui aurait pu être. Analyser la littérature c’est donc prendre tout au sérieux, non pas croire que tout est également vrai ou également faux mais plutôt tirer la leçon ambiguë d’une expérience fictive à la lumière d’autres expériences possibles. Les stratégies formelles des géographes dont vous parlez semblent tendre vers la mise en oeuvre des mêmes tensions. La littérature leur est alors moins un territoire nouveau où exercer leurs discours qu’un modèle épistémologique qui déstabilise l’univocité du sens.

Il m’arrive parfois de penser que sur cet archipel interdisciplinaire que vous semblez appeler de vos voeux, ne puissent guère se retrouver que ceux qui croient que la fausse carte de trésor, comme le faux portrait de ville, ait plus à nous apprendre sur l’organisation de l’espace concret, tel qu’en notre imaginaire il accède à la permanence et à la solidité du réel, que les vraies cartes et les schémas léchés. Nous ne savons jamais nous rejoindre que dans nos incertitudes, et c’est cela qui nous expose à la « double critique d’être à la fois mauvais géographe et piètre critique ». Si nous étions certains de n’être ni l’un ni l’autre, nous ne nous rencontrerions jamais.

P.-S. Je ne sais si j’apporte vraiment de l’eau à votre moulin. Curieusement, je m’avise que ce qui est davantage associé à la dimension narrative, en géographie, soit la géographie régionale, n’est pas au coeur de votre travail. Quant à moi, dans mon travail littéraire, mon intérêt pour la géographie passe par les catégories spatiales, forcément abstraites, plutôt que par les anecdotes de la géographie historique, plus littéraires. Sans doute avons-nous besoin de déréaliser les objets (de les fictionnaliser ?) pour engager un dialogue qui ne nous ramène pas sur des terrains connus.

Chère Micheline,

J’ai bien apprécié votre dernier texte. Il me bouscule un peu et expose bien des angles morts de ma pensée. Je vais tenter de vous répondre en m’engageant à mon tour sur les deux mêmes questions : la concentration de l’attention sur les seules représentations, en dépit et parfois au péril du « réel », et les régimes de lecture.

Je crois comprendre que nous sommes plus sur la même longueur d’onde que vous ne le croyez en ce qui concerne la question des représentations et, surtout, de la fonction créatrice ou performative du discours. En cela, je reste toujours bien solidaire d’une conception du discours qui sait lui reconnaître une capacité de « construire » du « réel ». « Il faut concevoir le discours comme une violence que nous faisons aux choses, en tout cas comme une pratique que nous leur imposons », écrivait Foucault dans L’ordre du discours. Le discours sur le fou contribue à la construction de l’idée de fou et à son identification dans le vrai monde. C’est précisément parce que les représentations ont une véritable emprise sur le monde qu’elles sont aussi importantes. Pourtant, on les a longtemps négligées, en géographie comme dans bien d’autres sciences humaines, les jugeant impropres au fondement d’une démarche scientifique sûre. Les représentations sont bien des représentations de quelque chose (excusez la formulation par trop sartrienne) et en cela elles entrent bien en relation dialogique avec leur référent, territorial ou autre. Que le référent appartienne à un monde fictif ne l’empêche pas d’entrer en dialogue avec le réel. Je m’accorde donc bien avec votre heureuse formule : « tout territoire est porteur du récit qui l’a fait advenir ». Dans cette relation dialectique du récit et du territoire, il n’est pas nécessaire, sinon vain, de chercher l’origine : l’espace est toujours déjà sémantisé socialement, par d’autres récits ou actions humaines plus ou moins anonymes. Le récit doit présupposer l’existence du territoire qu’il fait advenir et auquel il ajoute une nouvelle pellicule de sens. À ce titre, le récit comme la carte ont en effet des vertus modélisantes. Bachelard écrivait : « l’espace, dans ses multiples alvéoles, tient du temps comprimé ». En fait, je pense que beaucoup de cartes, surtout les plus anciennes, tiennent du récit comprimé. Du récit qui, un peu paradoxalement, se déleste parfois de sa charge historique, car une fois consacré par la carte, le territoire apparaît souvent comme existant depuis toujours.

« La carte crée le territoire. C’est la carte qui fait exister le territoire, lui donne de la consistance. » Je ne saurais être plus d’accord avec vous. L’histoire de la géographie est riche d’exemples en la matière. La carte, bien sûr, mais aussi tout un ensemble de discours géographiques et paragéographiques parmi lesquels la littérature est de plus en plus sollicitée. La carte participe de ces discours qui dessinent les contours territoriaux des « communautés imaginées » dont parle Benedict Anderson. Je me rappellerai toujours le sentiment profond d’injustice et de soustraction que j’avais éprouvé lorsque j’ai aperçu, pour la première fois, la forme de la carte d’un Québec décanadianisé, sans le Labrador. Je n’en reconnaissais pas la forme tant l’absence du Labrador me semblait contre nature. Pour moi, la carte représentait quelque chose de permanent, à l’épreuve du temps (et donc de l’histoire politique que je ne connaissais pas encore). Je pensais qu’il y avait là, véritablement, une erreur. La carte ne pouvait être ailleurs que « dans le vrai », depuis toujours. Les manuels de géographie que j’avais étudiés à l’école (les manuels des Frères maristes et de la collection Dagenais) m’avaient habitué à un Québec dont seule une mince frange labradorienne était rattachée à Terre-Neuve. C’est à peu près au même genre de surprise que m’a exposé une géographie régionale du Canada dans laquelle j’apprenais que le fleuve Saint-Laurent mouille aussi des rives ontariennes et américaines. L’ensemble de la voie maritime était présenté dans le contexte de la description du Québec et pour moi, enfant, le fleuve était la propriété exclusive du Québec, sorte de berceau de la nation dont il fallait être fiers. Bien que banales, ces anecdotes montrent à quel point la carte contribue à territorialiser les identités, à en définir les contours mais aussi à imprimer des formes dans notre imaginaire géographique et social. La forme de la carte constitue un signifiant doté d’une surprenante permanence. Au sein des discours qui ont contribué à façonner la référence québécoise, pour reprendre les mots de Dumont, il me semble que la carte et les discours géographiques divers seraient dignes d’occuper une place honorable à côté de l’histoire et de la littérature. Il me serait toutefois difficile de dire à quel titre et dans quelle mesure la redéfinition du territoire québécois à l’époque de la Révolution tranquille est associée à la littérature des années quarante et cinquante, mais il y a fort à parier qu’on pourrait y déceler d’intéressantes convergences.

Au sein de ce type de réflexion, que faire de la fiction ? L’exemple des cartes anciennes auxquelles vous faisiez référence me rappelle que dans les premiers travaux des géographes sur la littérature, le désir positiviste commandait que l’on sépare le bon grain de l’ivraie, que l’on départage – par une entreprise jugée non problématique – les faits de la fiction, elle-même jugée porteuse d’élémentshétérogènes. La littérature, pour servir de document, de complément à la géographie régionale sérieuse, devait être purgée de ces hétérogénéités gênantes. Je caricature un peu, bien sûr, mais cette attitude, bien répandue jusque dans les années soixante-dix, montre à quel point la fiction était jugée d’un mauvais oeil, un peu comme si, en purgeant le fictif du littéraire, on parviendrait à la fois à assouvir notre désir de scientificité et à établir une frontière nette entre science et littérature. Le reste, justement, n’est que littérature... La mise en lumière des fictions propres à la science a peut-être contribué à changer notre rapport à la fiction littéraire, à autoriser, tout au moins qu’on la prenne au sérieux... C’est un peu comme cela que je m’explique la fascination des géographes humanistes pour la littérature, conçue pour eux comme une source primordiale de témoignages sur l’expérience subjective des lieux, laquelle ne serait pas desséchée par les catégories de la science ou par un langage policé par une épistémologie rationaliste. C’est aussi en ce sens que les géographes radicaux, ou d’inspiration marxiste, y ont vu un potentiel subversif, en tout cas de conscientisation sociale. Bien que l’idée d’une littérature mimétique – reflet des conditions sociales et spatiales de production – soit maintenue, l’insistance sur les faits est un peu mise de côté au profit de l’idée d’exemplarité : la campagne, des pays d’en Haut ou des îles de Sorel, les quartiers urbains, de Saint-Henri ou du plateau Mont-Royal, peuvent être dépeints avec ou sans grand souci de réalisme, dans la mesure où la représentation des inégalités sociospatiales a quelque chose d’exemplaire. Soucieux de mettre en lumière la pertinence sociale de la littérature, certains ont aussi cherché à rendre compte du fait qu’elle participe aux transformations de la société, non plus tellement à titre de reflet mais bien à titre de discours structurant. Dans la mesure où elle participe à la construction, à la diffusion, voire à la « naturalisation » de certaines représentations sociales et géographiques, la littérature a bien effectivement une dimension performative. À ce titre, on pourrait aussi dire, comme le fait Saïd – dans un contexte assez global, celui des études postcoloniales, mais cela pourrait s’appliquer à toutes sortes de contextes culturels (même locaux) – que la littérature joue un rôle fondamental dans la constitution de géographies imaginaires. Dans ce processus, le récit installe des rapports dynamiques entre une série hétérogène d’éléments – des sujets, des actions, des lieux, des appartenances, etc. – et distribue les uns et les autres dans l’espace, les met à leur place, les déplace, installe entre eux des frontières plus ou moins nettes ou, au contraire, brouille les cartes et avec elles, les identités.

J’en viens à mon tour à la question des régimes de lecture. J’en conviens, l’idée selon laquelle les oeuvres littéraires sécréteraient elles-mêmes leurs propres modalités de lecture résiste mal à l’examen. En revanche, je ne pense pas qu’il faille abandonner l’idée aussi rapidement. Je demeure persuadé que le texte contribue à dessiner l’oeil qui le lit ou, comme le dirait Derrida, « chaque texte appelle un autre oeil ». Que les étudiants passent à côté des dimensions ironiques de Madame Bovary, que plusieurs aspects de la prose romanesque de Ducharme leur échappent, ne réfute pas l’idée selon laquelle le texte exerce une forme de pression sur son lecteur. Peut-être a-t-on surestimé la dimension active du texte dans sa capacité, justement, « d’inventer sa destination ». Je dirais plutôt que les textes sont des entités réactives car ils peuvent parfois résister à des tentatives d’interprétation trop annexionnistes (ou récupératrices), ou tout simplement nous tomber des mains lorsque notre oeil est trop mal ajusté... Je pense aussi que la question du savoir-lire (que je ne voudrais pas instrumentaliser outrageusement) intervient de façon cruciale ici. Ce n’est qu’après un long apprentissage que l’on sait un peu mieux ajuster son oeil et son rythme de lecture à des textes aussi exigeants que ceux de Ducharme par exemple.

Bien que cela ne vide pas le différend, je m’accorde assez bien avec Genette lorsqu’il suggère de distinguer littérarité constitutive et littérarité conditionnelle, auxquelles seraient rattachés deux régimes esthétiques différents : régime intentionnel (propre au texte) et attentionnel (propre au lecteur). Mon propos était plutôt de montrer que, d’une part, la fréquentation des textes littéraires, qui « commandaient » un régime de lecture sensible aux aspects formels du texte, avait contribué à rendre manifeste le caractère actif de la forme dans son rapport à l’expression des idées. Un roman réussit à communiquer une expérience particulière des lieux qui résiste au discours géographique traditionnel par exemple, parce qu’il mobilise un certain nombre de ressources discursives propres à la littérature (fiction, langage poétique, composition, montage, etc.). De même, l’imposition d’un régime de lecture littéraire à des textes géographiques (régime attentionnel investissant le texte d’une valeur esthétique qu’il n’avait pas nécessairement) avait contribué à mettre en lumière les dimensions proprement discursives de la discipline. D’autre part, il m’a semblé que, dans le renouvellement partiel des pratiques discursives des géographes contemporains, un régime esthétique intentionnel était à l’oeuvre. En recourant à des stratégies formelles plus littéraires, ils m’ont semblé vouloir mettre à contribution les ressources heuristiques de formes de discours longtemps considérées comme strictement littéraires. Chemin faisant, j’en conviendrai avec vous, ces discours ont non seulement déstabilisé l’univocité du sens, comme vous l’écriviez, mais bien les frontières entre sciences et littérature, et donc les catégories mêmes de littérarité sur lesquelles je viens de construire mon argument... Il n’y a pas que les cartes qui sont brouillées : les genres le sont aussi.

Enfin, et peut-être pour conclure, je ne suis pas certain d’appeler un archipel interdisciplinaire de mes voeux. Je constate, plus humblement, que les intérêts et les prérogatives de plusieurs praticiens des sciences humaines et sociales donnent lieu à de nouvelles rencontres et que dans cette redistribution un nouveau paysage intellectuel se dessine pour lequel la notion d’archipel est une métaphore plus heureuse que celle de paradigme. Lorsque je tente d’embrasser un vaste pan de la géographique sociale et culturelle actuelle – tentative encyclopédique un peu naïve je le reconnais –, elle est à la fois nettement moins allergique à la cohabitation de perspectives théoriques diverses voire incompatibles, et beaucoup moins encline qu’autrefois à chercher à définir ses objets et ses frontières de façon exclusive. Et bien que ma lecture des choses soit rendue un peu myope par mes propres intérêts de recherche, je pense que les rapports à la littérature et aux études littéraires ont joué un rôle central, parfois par des voies bien indirectes, dans la redéfinition et la pluralisation des axes de réflexion. Enfin, je ne sais pas si cet archipel interdisciplinaire n’existe que dans notre imaginaire, mais je suis très heureux de vous y avoir rencontrée.

Parties annexes