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Comptes rendus

Cécile Vanderpelen-Diagre, Mémoire d’y croire. Le monde catholique et la littérature au Québec (1920-1960), Québec, Éditions Nota Bene, 2007, 150 p.

  • É.-Martin Meunier

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  • É.-Martin Meunier
    Département de sociologie et d’anthropologie,
    Directeur de recherche, CIRCEM,
    Université d’Ottawa.
    mmeunier@uottawa.ca

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Corps de l’article

Voilà un livre fort intéressant pour qui cherche à objectiver une part du phénomène religieux au Québec en lien avec la littérature. Cécile Vanderpelen-Diagre propose une brève synthèse qui, si elle ne peut se substituer aux ouvrages plus fouillés d’analyses d’oeuvres, de groupes d’auteurs ou de périodes historiques, a le mérite d’aller à l’essentiel et de remémorer les grands écrits de notre littérature tout en réfléchissant à la spécificité de ce champ dans le Québec des années 1920 à 1960. Cherchant à faire oeuvre de mémoire – le titre l’indique – l’auteure rappelle les grands jalons de la littérature qui, de L. Groulx à C. Roy, de L. Dantin aux écrivains de la revue La Relève, de la création de L’Hexagone à la revue Cité libre, auraient tenté de définir la condition religieuse de l’homme d’ici. L’ouvrage de Vanderpelen-Diagre cherche d’abord à réfléchir un problème historique particulier : celui de la naissance et de l’institutionnalisation de la littérature religieuse et, qui plus est, dans un pays de la catholicité – où l’« Église trouve sa cohérence et ses assises […] au moment où, dans les autres pays francophones, elle doit faire face à la sécularisation des institutions et à une perte de son influence » (C. Vanderpelen-Diagre, « À l’ombre des clochers : le monde catholique et la littérature au Québec (1918-1939) », Revue d’histoire de l’Amérique française, 58, 1, 2004 : 11).

Inspirée par ses recherches passées – notamment celles effectuées pour la rédaction de son livre Écrire en Belgique sous le regard de Dieu : la littérature catholique belge dans l’entre-deux-guerres, l’auteure est d’abord frappée par la pauvreté, sinon l’absence de la littérature catholique au Québec. Le cas québécois n’a rien à voir avec celui de la Belgique, moins encore avec celui de la France, car dans un cas comme dans l’autre, la littérature catholique profiterait à la fois d’un dynamisme et d’une autonomie plus considérables de la part des laïcs et d’une situation historique et idéologique démarquant assurément ce champ littéraire des autres. Selon elle, la question se pose ainsi : « comment, dans un marché du livre cadenassé, une littérature – fût-elle d’inspiration chrétienne – non assujettie aux stricts canons catholiques, peut-elle surgir ? Quelle physionomie la littérature d’un sous-champ de littérature restreint […] peut-elle présenter ? » (p. 17). Autrement dit, comment une littérature catholique indépendante – lire ici essentiellement laïque et, d’une certaine manière, en rupture avec l’orthodoxie catholique – a-t-elle pu surgir d’un monde jugé clos sur lui-même où, comme le disait Nicole Gagnon, l’ensemble de l’expérience était enserrée par la culture catholique (voir, notamment, Jean Hamelin et Nicole Gagnon, Histoire du catholicisme québécois, le XXe siècle, tome 1, Montréal, Boréal Express, 1984) ? Pour Vanderpelen-Diagre, la quasi-absence de la littérature catholique au Québec provient aussi bien de l’absence de débats (les polémiques modernistes trouvent peu de suite sur le continent américain), du manque d’« émulation intellectuelle » (p. 35) qui en résulte, du peu de place donnée au laïcat, du contrôle ecclésial, de la censure (et de l’autocensure), que du manque d’adversaires idéologiques. À différents degrés, tous provoquent un manque de distanciation entre religion et institution catholique.

S’il est vrai qu’il faudra attendre Le temps des hommes (1956) d’André Langevin pour voir une oeuvre romanesque « hors des voies toutes tracées d’une religiosité habitudinaire » (Pierre de Grandpré, « Notre civilisation. L’inquiétude spirituelle et son expression dans les lettres récentes », L’Action nationale, mai 1956, p. 870), encore faut-il convenir de la profondeur de l’empreinte du catholicisme au sein de toute la littérature canadienne-française. Et c’est là peut-être que se joue la plus grande difficulté du thème à l’étude. Partout et nulle part à la fois, le catholicisme inspire l’oeuvre la plus commune et nul ne penserait en faire la promotion explicite tant cette religion présentait alors un postulat implicite de la culture. Faut-il dès lors, comme l’auteure, se surprendre de l’inexistence d’une littérature catholique patentée ? Selon Vanderpelen-Diagre, « romans et nouvelles sont […] conçus en miroir d’une religion où on ne distingue que difficilement foi, coutume et contrainte. La dynamique permettant la rencontre entre la sphère religieuse et la sphère artistique ne peut se mettre en place. […] Les germes d’une expérience distanciée et engagée du religieux, annonciateurs de la modernité, pointent çà et là pendant la période de l’entre-deux-guerres mais, ne pouvant croître au grand jour – en l’absence d’une réelle autonomie de l’espace littéraire – ils perdent leur fonction mobilisatrice » (p. 147). La théorie sous-jacente mettant en place l’essor difficile du roman catholique au Québec n’est pas sans rappeler certaines tournures de la théorisation de Pierre Bourdieu. Si elle est d’un intérêt certain pour circonscrire la genèse d’un sous-champ littéraire, l’est-elle autant pour ces cas qui, contrairement à la France, n’ont pas eu à exacerber l’opposition entre État et Église, induisant par là une question théologico-politique à la base même de l’existence de champs bien distincts ? Vanderpelen-Diagre ne sombre cependant pas dans une philosophie de l’histoire de la pleine autonomie et du total déploiement de l’art dans toute sa distanciation avec l’univers religieux. Le seul fait de considé­rer l’essor de la littérature catholique comme annonciateur de la modernité, non seulement rappelle ici quelques traits de la sociologie de Max Weber, mais nous sort du mythe de la grande noirceur et de l’opposition trop tranchée foi vs raison.

Toutefois, il y a, dans la façon dont Vanderpelen-Diagre a traité le sujet, un choix interprétatif qui a davantage tenté de rendre compte des différences du cas québécois par rapport à la littérature catholique d’Europe (jugée ici comme la « vraie » littérature catholique) que de comprendre la spécificité de la littérature catholique au Québec. La formalisation de la comparaison aurait pu servir à sortir d’une telle embûche – cela lui aurait pourtant été facile, compte tenu de ses travaux passés. Curieusement, l’auteure en reste parfois à des généralités et finit alors par confondre l’essence de la littérature catholique avec les traits d’une littérature catholique bien ciblée (le cas français, le plus souvent qu’autrement). Dans cette confusion, la littérature catholique du Québec finit par ressembler par moments à la littérature d’une folk-society, du moins à une littérature qui est en germe vers sa modernité, mais n’émerge pas encore faute d’un développement insuffisant des conditions nécessaires à sa constitution. L’entendement prescriptif de ce qui constitue une littérature catholique chez l’auteure l’empêche ainsi parfois de statuer sur le type de littérature religieuse qu’on retrouve au Québec et, ainsi, d’en donner une vue plus compréhensive (au sens du sociologue Max Weber). En flottement entre les approches bourdivine et wébérienne, la question de la littérature religieuse se trouve alors parfois ballottée entre deux univers de sens, deux acceptions des termes « religion » et « littérature », entre deux questions différentes (celle de l’étude du fait littéraire et celle de l’étude du fait social). Son approche exclut dès lors l’analyse pourtant très intéressante des logiques d’adhésion au discours de l’Église (voir notamment Hervé Serry, Naissance de l’intellectuel catholique, 2004). Il n’est donc pas surprenant non plus de constater que Vanderpelen-Diagre ait écarté de son corpus l’étude de la littérature édifiante, jugeant celle-ci ou bien trop peu développée ou bien trop cléricalement contrôlée – bref la jugeant de peu d’intérêt sur le plan artistique, mais aussi sur le plan de l’émancipation. De plus, il est malheureux qu’elle n’ait pas étudié la littérature catholique populaire qui débute dès les années 1940 et connaît un grand succès dans les années d’après-guerre. S’il est bien vrai que L’amour à l’âge atomique du père Marcel-Marie Desmarais a peu à voir avec Pêcheurs d’hommes de Maxence Van der Meersch (outre d’avoir vendu au moins autant d’exemplaires), reste qu’il y a dans son oeuvre une recherche – certes moins esthétisée que dans les romans des grands maîtres, mais donnant à voir un désir de subjectivation duquel on peut entrevoir aussi bien le type de catholicisme qui s’érigeait à l’horizon que certains traits de la culture québécoise à venir (voir Yvan Cloutier, « L’édition et la distribution d’ouvrages catholiques au Québec », dans Carole Gerson et Jacques Michon [dirs], Histoire du livre et de l’imprimé au Canada. De 1918 à 1980, volume III, 2004, p. 296-298 ; et E.-Martin Meunier, « Prédication et média de masse : quand le sermon devient thérapie. Portrait de l’oeuvre du dominicain Marcel-Marie Desmarais », Études d’histoire religieuse, « Mass media du XXe siècle et religion au Québec et au Canada français : un nouveau chantier pour l’histoire », no 68, 2002, p. 25-39).

Ces quelques critiques ne sauraient toutefois nous faire oublier que l’ouvrage de Cécile Vanderpelen-Diagre présente une excellente synthèse des principaux littéraires catholiques du Québec du XXe siècle. Pour se les remémorer ou, mieux, pour faire leur connaissance une première fois, ce livre est aussi utile que passionnant. Espérons qu’il en inspirera plusieurs autres.