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Ville ou banlieue?Les choix résidentiels des jeunes familles de classe moyenne dans la grande région de Montréal

  • Sandrine Jean

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Corps de l’article

Depuis quelques années, le nouveau mot d’ordre des dirigeants politiques de la région métropolitaine de Montréal est celui de l’attraction des jeunes familles. Les municipalités de la communauté métropolitaine se livrent bataille en multipliant les mesures incitatives et les campagnes de promotion. Afin de faire valoir les avantages d’habiter en ville, la Ville de Montréal a lancé en 2008 une vaste campagne publicitaire « Une vie proche de tout » dans le cadre de son plan d’action famille 2008-2012, avec des slogans aussi évocateurs que : « Montréal, j’y suis, j’y reste! », « Problèmes d’habitation? La banlieue n’est pas une solution », etc. On souhaitait réduire de 25 % le solde migratoire (qui était de -23 827 pour 2006-2007) entre Montréal et la banlieue d’ici 2012, en s’adressant principalement aux Montréalais de 25 à 44 ans qui quittent la ville-centre chaque année (Ville de Montréal, 2008). Pourtant, force est de constater que cet objectif est loin d’avoir été atteint [1], avec environ 20 000 personnes ayant quitté Montréal au profit des quatre régions adjacentes (Laval, Lanaudière, Laurentides, Montérégie) entre 2011 et 2012 (Institut de la statistique du Québec, 2013). Près d’un ménage (avec enfants) sur 6 a traversé les ponts de l’île de Montréal, une perte démographique très importante comparativement au reste de la province (Turcotte et Vézina, 2010), et qui à cet égard distingue Montréal de la Ville de Québec. Laval, municipalité avoisinante de Montréal, est l’une des gagnantes de ces transferts migratoires, surtout auprès des immigrants en provenance de la Ville de Montréal (le choix de 41 % d’entre eux) (Turcotte et Vézina, 2010, p. 12). Aujourd’hui, ce sont les banlieues de 2e et de 3e couronnes qui connaissent une très forte augmentation de leur population (Institut de la statistique du Québec, 2013).

La Ville de Laval, troisième plus grande ville au Québec, compte déjà plus de 100 000 familles et continue de connaître un rythme de croissance démographique rapide. Se disant sensible à la place prépondérante qu’occupent les familles dans le développement de la ville et de la collectivité (le tiers de ses résidents sont des ménages familiaux), la Ville de Laval a entrepris dès 2003 l’élaboration de sa politique familiale (qui aura été finalement lancée en 2007). Et en réponse à la campagne publicitaire menée par l’administration montréalaise, la Ville de Laval a contre-attaqué avec le slogan « Vivre à Laval, c’est tous les avantages de la grande ville, sans les désavantages! ». Laval tente avant tout de se démarquer par son offre résidentielle diversifiée et moins chère qu’à Montréal, et ce, dans un « environnement social de qualité » avec des « chez-soi parfaits pour tous les goûts, tous les besoins et tous les budgets » (Ville de Laval, 2007). Elle n’hésite pas elle non plus à mobiliser la fierté collective des citoyens et à stimuler le sentiment de citoyenneté pour faire de Laval « une île, une ville, une grande famille! ».

Les familles sont omniprésentes dans les discours politiques des municipalités depuis le début des années 2000. Mais pas n’importe quelle famille. Les politiques visent avant tout les familles de la classe moyenne. Alors que le débat sur le déclin et le déclassement des classes moyennes fait rage en Europe et aux États-Unis (Bacqué et Vermeersch, 2007; Bigot, 2009; Chauvel, 2001 et 2006; Chopart, Charbonneau et René, 2003; Dubar, 2003; Dubet, 2003; Germain, 2009), le contexte québécois semble avoir été plus favorable aux classes moyennes. Les plus récentes données provenant de l’Enquête nationale auprès des ménages 2011 de Statistique Canada confirment l’augmentation du revenu médian des ménages dans le Grand Montréal entre 2006 et 2011 (passant de 48 000 $ à 53 000 $) (Observatoire Grand Montréal, 2011). Une conjoncture économique relativement moins éprouvée par la crise immobilière et financière de la fin des années 2000 que la majorité des autres grandes régions métropolitaines nord-américaines, des politiques fiscales provinciales avantageuses (Langlois, 2008) et un coût de la vie parmi les plus bas en Amérique du Nord auraient relativement favorisé les classes moyennes. Ce regain d’intérêt politique et scientifique pour les familles de la classe moyenne n’est pas sans lien avec le poids fiscal de ces ménages, qui sont par ailleurs relativement mobiles puisqu’ils ont les moyens de leurs choix résidentiels, dans un régime où les revenus fonciers représentent près des trois quarts du portefeuille des municipalités.

Dans ce contexte de concurrence ville/banlieue, la question du prix des propriétés sur l’île de Montréal est couramment évoquée pour expliquer ce nombre important de ménages, souvent composés de jeunes parents ou de jeunes en début de carrière, qui quittent l’île de Montréal (Institut de la statistique du Québec, 2010). Or notre recherche vise à aller au-delà du prix des logements, sans pourtant le négliger, pour mettre en lumière l’ensemble des facteurs qui expliquent les choix résidentiels des jeunes familles de la classe moyenne en matière de localisation en faveur de la ville centrale ou de la banlieue [2]. Ainsi, nous nous sommes penchés davantage sur les familles qui habitaient à Montréal et qui ont choisi de s’installer (ou de rester) à Ahuntsic au moment de fonder une famille et sur celles qui ont quitté la ville pour s’installer à Laval, dans Vimont-Auteuil. Privilégie-t-on une habitation à son goût quelle que soit sa localisation ou le choix d’un (bon) quartier prédomine-t-il? Comment s’articule le choix du logement et celui du quartier?

Pour cerner les choix de localisation résidentielle des familles de la classe moyenne, il a fallu les replacer dans un projet résidentiel plus large qui comprend d’un côté le choix d’un type de logement, d’un type de quartier et au final d’un certain mode de vie, et de l’autre d’un ensemble de contraintes pesant sur ces choix, dont le prix. Pour comprendre comment se fait cet arbitrage et ce qui l’explique, une perspective sociologique a été adoptée. Nous faisions l’hypothèse qu’au-delà du prix des logements les choix résidentiels des familles de la classe moyenne sont liés aux représentations de la ville et de la banlieue et aux modes de vie auxquels ils sont associés. Choisir de rester en ville ou de s’installer en banlieue serait donc lié à la façon dont les « citadins » et les « banlieusards » se représentent et utilisent leur chez-soi, leur quartier et la ville et serait lié aussi à leur mobilité quotidienne, à leur identité, en somme à leurs modes de vie.

Cet article est divisé en quatre parties. La première discute des travaux sur les choix résidentiels ainsi que sur les concepts de ville et de banlieue, de même que sur les modes de vie urbains et banlieusards. Après avoir précisé les aspects méthodologiques de notre recherche, nous présentons le profil des jeunes familles rencontrées dans chaque terrain d’étude. Dans un troisième temps, nous abordons les motifs des choix résidentiels qui ont émergés des entrevues qualitatives menées avec les familles de Vimont-Auteuil (Laval) et celles d’Ahuntsic (Montréal). Nous revenons enfin sur les représentations de la ville et de la banlieue dans la vie des familles de la classe moyenne d’aujourd’hui.

Les choix résidentiels

Rossi (1955) a été le pionnier d’une longue tradition de recherche sur les choix résidentiels, à laquelle ont contribué tant les économistes, les géographes que les sociologues. Il fut l’un des premiers chercheurs à avoir considéré l’impact des changements dans le cycle de vie sur les choix résidentiels des familles. Depuis ces travaux, les trajectoires dans lesquelles s’inscrivent les choix résidentiels des ménages se sont grandement complexifiées et les transitions entre chaque étape du cycle familial sont devenues de plus en plus floues (Rose, 2010). Néanmoins, la phase de la vie associée à la fondation de la famille coïncide encore souvent avec un logement devenu trop petit, l’absence d’une cour et le souhait d’accéder à la propriété ou d’habiter en maison individuelle dans un secteur résidentiel tranquille et sécuritaire (Dieleman, Clark et Deurloo, 2000; Jaillet, 2004). La présence d’enfants continue donc de jouer un rôle significatif dans les choix résidentiels des familles, à la fois en lien avec les besoins en matière de logement et avec les préférences pour certains types de quartier (présence de parcs, d’écoles et de services pour les familles à proximité, densité), bref, en lien avec le choix d’un mode de vie (Hedman, VanHam et Manley, 2011; Silverman, Lupton et Fenton, 2005).

De nombreuses études ont souligné que les choix résidentiels ne traduisent pas mécaniquement la composition des ménages, en particulier la présence d’enfants, leur position dans le cycle de vie, leurs caractéristiques sociodémographiques ou les attributs objectifs (et perçus) du logement et de l’environnement résidentiel (Brown et Moore, 1970; Clark et Onaka, 1983; Feijten et VanHam, 2009; PanKé Shon, 2007). Néanmoins, plusieurs insistent sur la situation particulièrement tendue des ménages avec enfants à double revenu qui doivent concilier proximité de l’emploi, distances de navettage (Dieleman, Dijst et Burghouwt, 2002) et tâches familiales dans leur recherche domiciliaire (Droogleever et Karsten, 1989; Jarvis, 1999; Karsten, 2007). Les trajectoires résidentielles et les milieux de vie durant l’enfance influenceraient aussi les préférences, les aspirations et les choix résidentiels des ménages (Aerø, 2006; Feldman, 1996). Dans une étude menée auprès de résidents du périurbain de la Ville de Québec, Fortin et Després (2008) montrent la pertinence de l’influence combinée des milieux résidentiels actuels et antérieurs ainsi que des représentations de la ville, de la banlieue et de la campagne pour comprendre leurs choix résidentiels.

Les récents travaux de Thomas (2011), adaptés de Pattaroni, Thomas et Kaufmann (2009), bien qu’ils s’inscrivent dans un contexte fort différent de celui du Québec (Berne et Lausanne en Suisse), sont également instructifs pour comprendre les choix résidentiels des familles. Thomas postule que ces choix ne relèvent pas uniquement d’une comparaison en termes de prix et de taille de logement, mais découlent également d’un arbitrage complexe entre les facteurs fonctionnels, sociaux et sensibles. Les facteurs fonctionnels sont de l’ordre des usages du quartier et de l’organisation pratique de la vie quotidienne (accessibilité automobile, desserte de transport en commun, services et infrastructures de proximité). Les conditions économiques (des ménages et du marché immobilier) sont aussi comprises dans les facteurs fonctionnels. Les motifs sociaux renvoient à la composition sociale du voisinage, aux modalités du rapport à l’Autre dans l’espace public et aux réseaux de sociabilité. Le choix de l’environnement social touche aussi à l’évaluation de la qualité du milieu de vie en regard de la réputation du secteur et de ses écoles, ainsi que de l’animation et de la vie de quartier. Finalement, les dimensions sensibles réfèrent notamment aux images et aux représentations sociales de la ville et de la banlieue. Elles dépendent des ressources individuelles (capital social, culturel, spatial et résidentiel), des caractéristiques de l’environnement construit (espaces verts, morphologie du bâti, densité) et naturel (besoin de nature, attrait pour le neuf ou l’ancien), ainsi que des préférences et des aspirations quant aux manières d’habiter et aux modes de vie.

En nous inspirant de l’ensemble de ces travaux, ainsi que de ceux de Grafmeyer (2010), nous proposons de traiter des choix résidentiels sous l’angle d’arbitrages complexes effectués par les ménages entre ressources et contraintes, arbitrages qui sont influencés par leurs représentations sociales, de même que par leurs expériences résidentielles antérieures. Ces contraintes et aspirations, que nous décrivons plus loin, sont liées aux caractéristiques fonctionnelles, sociales et sensibles des milieux résidentiels de vie.

Vivre en ville et vivre en banlieue

La ville et la banlieue ont fait couler beaucoup d’encre depuis longtemps en études urbaines et donnent lieu encore aujourd’hui à de nombreux débats sur le développement des métropoles, qu’il s’agisse d’étalement urbain ou d’autonomisation des banlieues, ou encore de déclin/renaissance des villes centres dans le sillage des phénomènes d’embourgeoisement (gentrification). Ces débats ne se présentent pas de la même manière en Europe et en Amérique du Nord car l’histoire des formes urbaines y est différente. Ils sont accompagnés de vocabulaires différents (notamment en France où l’on parle des cités de banlieues et du périurbain) et de significations parfois opposées, comme au Canada et aux États-Unis où les banlieues sont plus rarement des lieux de relégation. Au Québec, des travaux ont porté sur les différences structurelles et démographiques entre les banlieues de la capitale et celles de la métropole (Charbonneau et Germain, 2002; Collin et Poitras, 2002; Fortin et Bédard, 2003; Fortin, Després et Vachon, 2002), mais ce qui nous intéresse ici, ce sont les représentations qu’évoquent pour les jeunes familles la ville et la banlieue montréalaises comme espaces de vie. Comment qualifient-elles leur espace résidentiel? Est-il associé à un mode de vie particulier? Que signifie habiter en ville ou en banlieue?

La littérature scientifique n’a pas toujours réussi à prendre ses distances des discours populaires, souvent convenus, lorsqu’il est question de définir sociologiquement la ville et la banlieue, le mode de vie urbain et le banlieusard. On s’est souvent contenté de généralisations hâtives ou d’oppositions simplistes, ce qui a été décrié de tout temps par plusieurs auteurs (Bourne, 1996; Fishman, 1994; Gans, 1968). Les inconvénients (perçus) de la vie urbaine, la rareté de logements abordables convenant aux besoins d’une famille, le manque d’espace et de verdure sont tour à tour utilisés pour démontrer à quel point la ville est un endroit peu propice pour élever des enfants (Bonner, 1997; Fischer, 1973). À l’inverse, la banlieue y est dépeinte comme le milieu de vie idéal, le refuge de la famille contemporaine de la classe moyenne (Sennett, 1970a et 1970b), s’installer en banlieue étant souvent vu comme un « choix naturel » pour les ménages planifiant d’avoir des enfants (Karsten, Lupi et Stigter-Speksnijder, 2012). Nous constatons aussi que bon nombre de travaux se sont limités soit aux quartiers urbains (Authieret al., 2001; Blokland, 2003; Butler et Robson, 2001; Karsten, 2007; Ley, 1996; Rose, 2004), soit aux quartiers de banlieue (Jackson, 1985; Orfield, 2002; Vieillard-Baron, 2001; Walks, 2013; Whyte, 1956), peu mettant à profit la perspective comparative entre ville et banlieue, et moins encore dans le contexte canadien et québécois (Collin et Poitras, 2002; Fortin et Bédard, 2003).

Dans la mesure où les choix résidentiels sont un des mécanismes par lesquels les individus réalisent leurs préférences en termes de modes de vie (Aerø, 2006; Walker et Li, 2007), parler de mode de vie urbain et banlieusard n’est pas sans intérêt [3]. Déjà, au siècle dernier, plusieurs auteurs pensaient l’« urbanism and suburbanism as ways of life », pour reprendre le titre de l’essai de Gans (1968) répondant à Wirth (1938). Dans la même veine, Bell (1968) affirmait que les familles de la classe moyenne qui étaient centrées sur un mode de vie familial (« familist ») avaient tendance à se localiser dans les quartiers résidentiels de banlieue, alors que les familles « carriéristes » ou au mode de vie « consumériste » (« careerist lifestyle » ou « consumerist lifestyle ») se tournaient plus volontiers vers la ville. Même si, depuis, plusieurs auteurs ont cherché à minimiser cette opposition entre citadins et banlieusards telle qu’elle a été présentée par Bell (1968), on remarque encore aujourd’hui que les images de la ville et de la banlieue, ainsi que les représentations des modes de vie urbain et banlieusard, continuent d’être polarisées et définies en opposition auprès de ceux qui y résident (Adams, 1992; Cailly, 2008; Fortin et Bédard, 2003; Fortin et Després, 2008). Ces représentations peuvent aussi être en décalage avec la façon dont les individus définissent leur milieu de vie et s’identifient à lui. Par exemple, Feldman (1996) a bien montré que des résidents de la périphérie de Chicago disaient résider dans un milieu rural (ou une petite ville) : bien qu’ils aient été conscients d’habiter dans ce qu’il était normalement convenu d’appeler la banlieue, ils choisissaient de se définir autrement. Il en est de même pour l’attachement à des lieux-types (ville ou banlieue générique), qui n’est pas systématiquement lié à une expérience du lieu en lui-même ou à l’inverse issu de la simple généralisation d’une expérience locale (Feldman, 1990).

Il apparaît d’autant plus opportun de se pencher sur les choix de la ville ou de la banlieue aujourd’hui que ces milieux ont connu des transformations majeures. Ces milieux se voient investis de nouvelles significations, bien différentes de celles qui prévalaient jadis (Baldassare, 1968 et 1992; Bell, 1968; Gans, 1968; Wirth, 1938), au point où certains parlent de représentations spatiales en évolution (Brais et Luka, 2002). Les travaux du Groupe interdisciplinaire de recherche sur les banlieues (GIRBa), dont deux ouvrages collectifs phares La banlieue revisitée (2002) et La banlieue s’étale (2011) d’Andrée Fortin, Carole Després et Geneviève Vachon, sont révélateurs des changements que connaissent villes et banlieues dans la région de Québec. En choisissant de porter notre regard sur la grande région de Montréal, nous avons voulu nous pencher sur les jeunes familles de la classe moyenne, ménages d’autant plus sensibles aux représentations de la ville et de la banlieue et aux changements dans leur environnement qu’ils sont en quête d’un milieu de vie sain pour élever leurs enfants (Walker et Fortin, 2011).

L’enquête et les terrains d’étude

L’approche méthodologique que nous avons privilégiée a consisté en une enquête de terrain dans deux quartiers de la région métropolitaine de Montréal, l’un représentant la banlieue, Vimont-Auteuil, l’autre la ville centrale, Ahuntsic (figure 1) [4]. Jusqu’ici peu étudiés [5], ces deux quartiers offrent une comparaison intéressante à plusieurs égards. Quartiers de la classe moyenne [6] en plein essor, ils sont prisés par les jeunes familles du fait de leur relative accessibilité économique, mais aussi routière, avec des voies de transport bien développées vers plusieurs pôles d’emploi, à la fois vers le centre-ville et vers la banlieue de 2e et 3e couronnes. Ils sont relativement proches, puisqu’ils sont situés de part et d’autre de la rivière des Prairies, frontière entre Montréal et Laval, dans ce que le groupe de recherche Métropolisation et Société (MéSo) a convenu d’appeler l’axe migratoire Centre-Nord (Sénécal, 2011). Cet axe n’est pas sans rappeler les corridors de développement de la ville de Québec (Haute-Ville/Basse-ville) (Morin, Fortin et Després, 2000). Vimont-Auteuil et Ahuntsic sont aussi relativement comparables en termes d’environnement résidentiel et naturel, de cadre bâti et de composition démographique. Leur population connaît dans les deux cas des transformations rapides, devenant, à l’image de l’agglomération, de plus en plus multiethnique.

Vimont-Auteuil est un quartier typique de banlieue nord-américaine. Situé à Laval, il est constitué essentiellement de bungalows datant de l’après-guerre, bien que des constructions neuves et des condominiums s’y soient multipliés depuis quelques années. Tourné vers l’usage de la voiture, il est desservi par de nombreux axes routiers. Plus récemment, le développement des transports en commun y a facilité les déplacements, avec trois stations de métro inaugurées à Laval en 2007, situées dans les quartiers adjacents de Vimont-Auteuil. Il comprend relativement peu d’espaces publics – du moins utilisés – et un nombre limité d’artères commerciales. Le tissu associatif n’y est pas encore très développé, sauf en ce qui a trait aux organismes communautaires pour les aînés, en particulier pour la population italienne vieillissante qui y est depuis longtemps bien ancrée. Vimont-Auteuil propose une foule d’activités sportives et familiales. Quartier de la classe moyenne canadienne-française de 60 722 résidents en 2006, Vimont-Auteuil connaît lui aussi un rajeunissement de sa population par l’arrivée de jeunes familles, mais aussi d’immigrants aux origines ethniques extrêmement variées (de l’Europe, principalement de l’Italie, de l’Afrique du Nord, de l’Asie et du Moyen-Orient ainsi que de l’Amérique latine) (Saint-Pierre, 2011).

Ahuntsic est un quartier résidentiel situé au nord-ouest de l’île de Montréal, à une dizaine de kilomètres du centre-ville. Le quartier a connu son apogée entre la Seconde Guerre mondiale et les années 1970, alors qu’il était encore une « banlieue sur l’Île ». Sa population (75 357 habitants en 2006) a longtemps été dominée par les classes moyennes canadiennes-françaises (Boivin, 1985). Aujourd’hui vieillissant, le quartier connaît un renouveau démographique et accueille de plus en plus de jeunes familles relativement bien nanties. Les populations issues de l’immigration récente et diversifiée qui avaient été pendant longtemps pratiquement absentes du quartier s’y installent maintenant en plus grand nombre, bien que loin derrière les secteurs limitrophes multiethniques de Montréal-Nord (à l’est) et de Cartierville (à l’ouest). Ahuntsic est un quartier socialement contrasté, quoiqu’il soit encore perçu comme relativement aisé et homogène. Quant au cadre bâti, Ahuntsic se caractérise par une diversité résidentielle : secteurs composés de plex typiquement montréalais (duplex et triplex à l’architecture d’inspiration géorgienne dotés d’escaliers extérieurs et de balcons) et d’autres de résidences unifamiliales. Il comprend plusieurs parcs et espaces verts, de même qu’une vie culturelle, sportive et communautaire riche. Le quartier bénéficie d’un vaste réseau de parcs, d’espaces verts et de voies cyclables, de même que de nombreux accès aux rives de la rivière des Prairies.

Carte 1

Localisation des deux quartiers à l’étude : Ahuntsic à Montréal et Vimont-Auteuil à Laval

Source: Nathalie Vachon, INRS-UCS 1
Localisation des deux quartiers à l’étude : Ahuntsic à Montréal et Vimont-Auteuil à Laval

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Un total de 51 entrevues approfondies ont été menées avec des familles de la classe moyenne [7] à Vimont-Auteuil (24) [8] et à Ahuntsic (27) entre les mois d’août 2011 et août 2012. Dans la mesure du possible, les entrevues étaient effectuées simultanément auprès des deux parents [9] – leurs choix de localisation résidentielle relevant d’une décision partagée au sein du couple [10] (Valentine, 1999). D’une durée moyenne de 75 minutes, les entrevues [11] portaient sur leur parcours résidentiel, les usages du quartier, les rapports au voisinage, les images et représentations du quartier de même que les changements relatifs à la composition sociale et ethnique, ainsi que la satisfaction résidentielle générale et les perspectives de mobilité.

Les échantillons d’Ahuntsic et de Vimont-Auteuil sont comparables sur plusieurs variables : le sexe, l’âge moyen (35 ans), la durée de résidence dans le quartier (7 familles sur 10 y habitent depuis moins de 5 ans), le niveau de scolarité (très scolarisés, les trois quarts ayant suivi des études universitaires), le niveau socioéconomique (avec des proportions similaires de ménages situés dans les tranches salariales moyennes et moyennes-supérieures) et le fait de posséder une voiture. Néanmoins, les répondants d’origine immigrante sont quelque peu surreprésentés à Vimont-Auteuil (11/24), étant donné la transition démographique du quartier plus récente, et ils viennent d’une plus grande variété de pays d’origine qu’à Ahuntsic (7/27). Les familles recrutées à Vimont-Auteuil sont par ailleurs davantage propriétaires (20/24) de leur logement (bungalow ou maison unifamiliale) que locataires (appartement), ce qui est représentatif du plus fort taux de propriétaires à Laval qu’à Montréal. En outre, les familles ahuntsicoises ont en règle générale moins d’enfants et ceux-ci sont plus jeunes que les familles de Vimont-Auteuil, ce qui explique le nombre élevé de ménages en congé parental ou « à la maison » (15/27) à Ahuntsic au moment de l’entrevue.

Les familles que nous avons rencontrées ont en commun d’être très urbaines : soit pour y avoir passé leur enfance ou une partie de leur enfance, soit pour y avoir résidé avant d’avoir des enfants (souvent au moment des études), soit pour en avoir une expérience significative [12] à l’âge adulte. Une famille sur 6 dans notre échantillon a passé son enfance dans un milieu urbain (à Montréal, dans une autre une ville québécoise ou à l’extérieur du Canada). Le quart des répondants vient de la banlieue de Montréal et moins de 10 % de la campagne [13]. La grande majorité des familles rencontrées (80 %) habitaient à Montréal avant de fonder leur famille à Ahuntsic ou à Vimont-Auteuil. Près de deux fois plus de familles ont une expérience significative de la ville à l’âge adulte qu’elles ne l’ont de la banlieue. Les résultats présentés ici doivent être interprétés en tenant compte des différences entre les représentations génériques que l’on se fait de « la ville » et celle(s) dont on a fait l’expérience (Fortin et Després, 2008; Ramadier, 2002).

Avant de s’installer à Vimont-Auteuil, peu de familles (3) habitaient déjà en banlieue, les trois quarts résidant à Montréal. Parmi celles-ci, la moitié était originaire de la banlieue et y revient au moment d’avoir des enfants alors que l’autre moitié a passé son enfance en ville et décide de la quitter sans avoir nécessairement grandi ou avoir une expérience significative de la banlieue. Nous revenons plus loin sur le choix de la banlieue contre la ville.

Avant de s’installer à Ahuntsic, presque toutes les familles rencontrées habitaient déjà à Montréal (85 %) et décident d’y rester pour fonder une famille. Quatre familles rencontrées à Ahuntsic sur 10 sont originaires de Montréal et 2 sur 10 de la banlieue, ce qui donne à penser qu’elles sont aussi nombreuses dans les deux cas à tenter de reproduire le milieu dans lequel elles ont grandi. Sur les 18 familles immigrantes des deux quartiers, seulement 2 d’entre elles se sont installées directement à Laval sans passer par Montréal, 7 ont choisi de s’installer à Montréal, à Ahuntsic, alors que les 9 autres ont habité Montréal quelque temps pour ensuite s’établir à Vimont-Auteuil. L’échantillon comprend aussi le cas de 4 familles qui ont quitté Ahuntsic pour vivre à Vimont-Auteuil et 4 familles qui ont quitté la banlieue montréalaise pour revenir vivre en ville, à Ahuntsic, avec leurs enfants.

Tableau 1

Principales caractéristiques sociodémographiques des répondants

*

Pour déterminer le milieu de vie durant l’enfance lorsqu’il différait au sein des membres du ménage (dans le cas de 8 entrevues de couple sur 15), nous avons utilisé la question sur le(s) milieu(x) de vie le(s) plus significatif(s) durant l’enfance au sein du ménage.

Principales caractéristiques sociodémographiques des répondants

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Vie de famille en banlieue : un choix centré sur le logement

Nous aborderons respectivement dans les deux prochaines sections les critères relatifs aux choix résidentiels des familles à Vimont-Auteuil et à Ahuntsic. Nous reviendrons tour à tour sur les considérations d’ordre fonctionnel et économique, l’évaluation de la qualité de leur milieu de vie et leurs représentations de la ville et de la banlieue, notamment quant à leur mobilité et leur identité.

Un calcul économique?

Pour les familles interrogées à Vimont-Auteuil, le choix de la banlieue s’est en grande partie fait pour des raisons économiques. Les prix moindres des propriétés en banlieue ont attiré bien des familles qui disent y voir un bien meilleur « rapport qualité-prix » ou « grandeur prix », puisque « taille égale prix » (Vimont-Auteuil-Antoine-propriétaire [14]). C’est surtout la représentation de la (quasi) impossibilité d’accéder à la propriété en ville qui a conduit près des trois quarts des familles de Vimont-Auteuil à s’établir en banlieue. En guise d’exemple, plusieurs notent que : « Montréal, c’est inaccessible! On oublie ça. Pour vivre comme on le fait, avec les budgets que l’on a, à Montréal, on n’aurait pas ça. C’est impossible » (Vimont-Auteuil-Jean-Claude-propriétaire).

Certes, l’importance du prix des logements a été abondamment soulevée durant les entrevues, mais comme le relate cette mère de famille, « c’est tout ce qu’on a pour le prix qui fait en sorte que c’était ridicule de ne pas habiter à Laval. On a tellement plus pour le prix. Tu sais, on a plus d’espace, plus d’intimité, plus de sécurité, plus de cour… » (Vimont-Auteuil-Katy-propriétaire). Pour la majorité des familles vimontoises-auteuillaises rencontrées, faire le choix de Laval, c’est opter pour plus d’espace pour le même prix et souvent pour bien moins cher, en d’autres mots, c’est en « avoir plus pour son argent ». Mais plus encore, c’est pour accéder à la propriété et qui plus est dans l’archétype de la banlieue : le bungalow.

Je voulais avoir un bungalow. Je voulais avoir une cour. J’ai un sous-sol, une grande salle de jeu, une piscine, je ne pourrais pas avoir ça à Montréal pour le prix que l’on peut mettre. C’est surtout ça l’avantage. Nous autres c’est pour cela qu’on est ici en tout cas.

Vimont-Auteuil-Irène-propriétaire

Parce qu’il n’y a rien de mieux qu’un bungalow pour ma famille

Être propriétaire d’un bungalow est sans conteste une image forte [15] de la vie de famille et un pilier central du projet familial des familles de Vimont-Auteuil : « on ne voulait pas de condo ou de semi-détaché. Ce qu’on voulait c’était un bungalow avec un terrain » (Vimont-Auteuil-Antoine-propriétaire). Estimant que seule la banlieue leur permet d’acheter ce type de propriété, les familles de Vimont-Auteuil semblent préférer la « paix d’esprit » et la « liberté » associées au bungalow de banlieue. De fait, sur les 20 familles propriétaires de Vimont-Auteuil, aucune n’avait souhaité acheter en copropriété ou avoir des locataires pour assumer une partie des coûts d’achat, contrairement à ce qu’on observe pour les propriétaires d’Ahuntsic.

On voulait juste une maison, on voulait être tout seul, on voulait pas de locataire, on voulait la paix! On a décidé de regarder à Laval et la première maison qu’on a vue, on l’a achetée.

Vimont-Auteuil-Nadine-propriétaire

Tant dans le choix du logement – le bungalow faciliterait grandement l’organisation fonctionnelle de la vie familiale – que dans celui du quartier, des gens qui y vivent et des modes de vies qu’on y mène, la vie quotidienne en banlieue est selon nos interlocuteurs dictée par les exigences de la famille. Le choix de la banlieue se veut un choix pour et autour des enfants. Plusieurs ménages mentionnent qu’ils n’auraient pas envisagé de s’établir à Vimont-Auteuil s’ils n’avaient pas envisagé d’avoir des enfants.

[À Vimont], tu vois que c’est du monde familial. « They do day-to-day », mais c’est à propos de la famille. Tu vois souvent des familles qui se promènent toutes ensemble. Ils ont leur travail, ils ont leurs enfants, leur maison. Tout le monde vit plus ou moins la même affaire. On est tous dans le même, tu sais, dans le même bol ou quelque chose que, on élève nos enfants, c’est ça qu’on fait, la vie de tous les jours c’est à propos d’eux. Moi je veux être autour de ça, du monde comme ça qui changera pas tout le temps, des gens avec une vie stable.

Vimont-Auteuil-Josianne-locataire

S’il est souvent rationalisé sous le prisme de la vie familiale, le choix de leur localisation en banlieue témoigne parfois beaucoup plus d’un « ras-le-bol de la ville » qui précède l’arrivée des enfants, comme en témoigne aussi ce couple propriétaire de Vimont-Auteuil.

On voulait avoir des enfants. Quand on s’est décidé, je me suis dit : on ne peut pas rester ici en appartement. Je trouvais ça trop petit, étouffant, je voulais m’en aller. Et il n’était pas question que l’on ait des enfants ici avec les marches, les sacs, je ne me voyais pas faire ça. Montréal, c’était ben le fun pour la petite vie de couple, mais là, on voulait une famille.

Vimont-Auteuil-Véronique et Jean-Claude-propriétaires

D’ailleurs, la proportion de familles ayant eu leurs enfants en étant locataires avant d’acheter est près du double à Vimont-Auteuil qu’à Ahuntsic (38 % contre 22 %). Ainsi, près de quatre familles vimontoises-auteuillaises sur dix étaient locataires en ville en appartement à l’arrivée de leur premier enfant. Elles expliquent que c’est à la suite d’expériences négatives de la vie de famille en ville (bruit, logement trop petit pour un 2e ou 3e enfant, appartement situé au 2e étage) qu’elles ont quitté Montréal pour acheter une maison à Vimont-Auteuil. Ce rejet de la ville par les banlieusards (Jaillet, 2013), on est « contre la ville » plus que « pour la banlieue » pour reprendre la formule du journaliste François Cardinal (2012), nous donne à penser que les Vimontois-Auteuillais semblent avoir davantage fui l’île de Montréal qu’adopté la banlieue. Pour plusieurs d’entre eux, c’est la banlieue contre la ville plus que le choix de la banlieue en elle-même.

Pour d’autres familles ayant grandi ou passé une partie de leur enfance en banlieue, elles auraient difficilement pu s’imaginer élever leurs enfants en logement locatif et souhaitaient fonder leur famille dans l’environnement résidentiel qu’elles avaient elles-mêmes connu étant jeunes. Pourtant, même celles qui auraient souhaité rester à Montréal et qui se sont résignées à s’installer à Laval faute d’avoir trouvé un logement convenable en ville avouent être finalement très satisfaites de leur nouveau milieu de résidence. Après avoir goûté à tous les avantages qu’offre le bungalow en banlieue, le retour en ville serait difficile. Jean-Philippe, récemment installé à Vimont-Auteuil, lance à la blague : « Quand on va être tanné de tondre du gazon, on va peut-être revenir à un condo à Montréal! ».

Des banlieusards mobiles

Irritant de premier ordre, la difficulté de se déplacer en ville et de trouver du stationnement à Montréal est aussi évoquée par les familles à Vimont-Auteuil pour expliquer leur choix de la banlieue. Leurs préoccupations quant au stationnement sont liées à une utilisation accrue de la voiture, surtout depuis l’arrivée du 2e ou du 3e enfant. Plus qu’un atout, certaines n’hésitent pas à dire qu’avoir une propriété comprenant un stationnement privé et déneigé était non négociable.

La programmation de la mobilité quotidienne des familles vimontoises-auteuillaises, dont les trois quarts sont biactives (alors que 6 familles ahuntsicoises sur 10 le sont) apparaît comme un impératif particulièrement fort. La description d’une « journée typique » est claire sur ce point : une des ressources utilisées pour faciliter l’organisation familiale est la voiture. Quelques familles font exception à la règle et pour elles l’adéquation entre banlieue et voiture – surtout banlieue et voitures – ne tient plus la route : « on n’a pas deux autos nous, on en a juste une, puis, j’en voudrais vraiment pas deux. Je suis pas la typique banlieusarde, pas du tout (rires). Pas du tout » (Vimont-Auteuil-Isabella-propriétaire). Toutefois, elles soulignent que des efforts soutenus sont nécessaires pour éviter de recourir à la voiture dans un milieu de vie conditionné par le transport automobile et peu desservi par les transports en commun, si ce n’est aux heures de pointe et en direction du centre-ville ou des stations de métro. Bien qu’elle ne possède pas de voiture, Valentina, colombienne d’origine récemment installée à Laval n’hésite pas à définir Vimont-Auteuil par la présence d’espaces de stationnement : « le quartier, c’est tranquille, c’est beau et il y a beaucoup de stationnements ».

Vie de famille en ville : un choix centré sur le quartier urbain

Les motivations ayant conduit certaines familles d’Ahuntsic à « rester en ville » pour élever leurs enfants seront abordées dans la prochaine section.

Un choix urbain : quartier et localisation

Pour les familles de la classe moyenne d’Ahuntsic, le choix du quartier se révèle être un critère important dans leur choix résidentiel. Moins centrées sur le prix et les caractéristiques matérielles du domicile familial, les familles ahuntsicoises valorisent le quartier avec lequel elles entretiennent des rapports quotidiens étroits. À ce titre, et contrairement aux familles de Vimont-Auteuil, celles d’Ahuntsic savent tout d’abord nommer leur quartier de résidence et en connaissent très bien les limites, de même que ce qu’il leur offre pour mener à bien la routine familiale. Bien que pour bon nombre de ces familles Ahuntsic ne représente pas le premier choix [16], elles n’hésitent pas à le mettre de l’avant comme un milieu de vie qui offre tout ce dont une famille a besoin.

Outre le type de quartier recherché, sa localisation à l’intérieur du cadre urbain représente un atout incomparable dans le « budget-temps » de la vie quotidienne des familles ahuntsicoises.

Renaud : Il y avait aussi toute la question de la localisation qui était importante. Je voulais une zone assez tranquille, une rue peu passante, un quartier assez familial où il y a beaucoup d’enfants.

Madeleine : […] finalement, c’est un super quartier, l’école est fantastique, tu peux y aller à pied, les voisins c’est vraiment super, la petite vie de quartier, la rue Fleury, la boulangerie, la bibliothèque, le Club vidéo… On peut y aller à pied.

Être à proximité du (des) lieu(x) de travail est une dimension non négociable de leurs stratégies de localisation résidentielle. Comme le mentionne une mère de famille d’Ahuntsic : « le critère le plus important dans notre recherche c’était : «location, location, location!» [en anglais dans l’entrevue] ». Les familles interviewées y voient une possibilité sans pareil de combiner les impératifs de la vie familiale avec ceux de la vie professionnelle, plus encore pour les femmes sur le marché du travail. Le fait d’« être proche de tout », de « tout pouvoir faire à pied » représente un mode de vie qui ne pourrait être remplacé par une maison spacieuse et à moindre prix en banlieue.

Au final, les familles ahuntsicoises rencontrées soulignent l’importance de rester sur l’île de Montréal, mais pas au prix d’habiter dans n’importe quel type de logement (les condos font piètre figure auprès de 9 familles sur 10 rencontrées) ou dans un quartier défavorisé [17]. Six des 8 locataires interrogés préféraient rester locataires en ville, à Ahuntsic, plutôt que d’avoir à quitter leur quartier pour accéder à la propriété en banlieue. Quant aux 19 propriétaires à Ahuntsic, la moitié a envisagé l’achat d’un duplex ou d’un triplex à revenu et 7 d’entre eux avaient des locataires au moment de l’entrevue.

Du temps de qualité en famille

Moi, j’suis médecin de famille en banlieue. Quand mes patients font des dépressions, les trois quarts du temps, c’est la conciliation transport/famille (rires). Pas travail/famille, c’est trafic/famille!

Carla habite à Ahuntsic et travaille à Vimont-Auteuil

Le leitmotiv des familles de la classe moyenne rencontrées à Ahuntsic est clair : elles privilégient plus que toute autre chose le temps passé en famille plutôt que dans les transports. Elles préconisent un mode de vie urbain basé sur l’usage des transports en commun et les déplacements actifs, bien qu’elles apprécient aussi de pouvoir utiliser la voiture lors des déplacements en famille. En fait, elles semblent valoriser le caractère optionnel de la voiture et se refusent à en être dépendantes. « Autoroutes », « congestion routière », « ponts qui s’écroulent » ne sont que quelques exemples d’expressions qu’elles utilisent pour décrire le mode de vie banlieusard du « tout-à-l’auto ». Un couple ahuntsicois, dont les deux membres ont été élevés en banlieue, dira même : « je ferai jamais subir ça à mes enfants, d’habiter en banlieue! », faisant référence aux nombreuses heures passées dans les transports en commun durant leur enfance. Cet exemple d’opposition avec les lieux de l’enfance est loin d’être unique, même si seulement le cinquième des familles d’Ahuntsic de notre échantillon est originaire de la banlieue.

Cinq familles ont dit avoir décidé – quelques-unes d’entre elles ont dit plutôt s’y être résolues – d’acquérir une propriété plus petite que ce à quoi elles aspiraient. Ces ménages évoquent du même souffle que cela représente moins d’entretien et de tâches ménagères, bien qu’il soit difficile de dire si elles n’ajustent pas après coup leur discours à leurs conditions de vie effectives. D’autres mentionnent préférer rester locataires en ville pour résider près des lieux d’emploi et, ainsi, « passer plus de temps de qualité en famille ».

Des urbains convaincus

Habiter en ville relève d’une décision assumée, d’un choix revendiqué pour l’ensemble des vingt-sept familles ahuntsicoises rencontrées. Aucun ménage interrogé, qu’il soit propriétaire ou locataire, n’a mentionné être contraint de rester en ville à défaut de pouvoir acheter une propriété en banlieue. Pour ces familles, vivre en ville représente plus qu’un simple lieu de résidence et le choix du quartier de résidence a autant d’importance, sinon plus, que le choix du logement. Un lieu de résidence urbain comporte plusieurs avantages pour ces familles, notamment en termes de localisation comme nous l’avons vu, mais aussi en termes d’accessibilité à une gamme étendue d’activités éducatives, culturelles, sportives ainsi qu’à leurs réseaux professionnels, familiaux et amicaux. La proximité de la famille et des amis est ainsi mentionnée par les familles ahuntsicoises comme étant très appréciée. Plusieurs familles dans notre échantillon sont originaires du quartier Ahuntsic : elles y sont nées, y ont passé leur enfance et ont quitté ensuite la maison familiale, notamment pour la poursuite de leurs études dans des quartiers plus centraux. Quelques années plus tard, lorsque vient leur tour de songer à fonder une famille ou avoir un deuxième enfant, elles envisagent de revenir dans le quartier où elles ont vécu leur enfance. Dans certains cas, leurs proches s’y trouvent toujours, ce qui constitue une aide appréciable pour la surveillance et le gardiennage des enfants. Nous avons même rencontré deux familles qui ont acheté la maison où l’un des membres du couple avait passé sa propre enfance.

Parmi les familles urbaines de longue date (elles ont passé leur enfance à Montréal et habitent aujourd’hui Ahuntsic), quelques-unes soulignent avoir envisagé de s’installer en banlieue pour accéder à la propriété. Elles n’auraient toutefois pas pu s’y résoudre, puisque la banlieue constitue pour elles « un choix par défaut » en discordance avec leurs aspirations et leurs représentations. À cet égard, il semblerait que ce soient plutôt celles qui ont été élevées en banlieue qui souhaitent y retourner.

Je suis une « born and raised Montrealer », je veux pas m’en aller de Montréal! Avant tout parce que je suis d’ici […] Ça c’est le côté coeur, mais c’est aussi le côté pratico-pratique… je refuse de vivre dans une ville où il n’y a pas de transport en commun efficace ou pas de trottoir. Et c’est pas parce que les maisons sont chères que je vais m’en aller d’Ahuntsic!

Ahuntsic-Adèle et Jules-propriétaires

Tant la ville que le quartier constituent des marqueurs identitaires [18] qui font partie intégrante du mode de vie, en participant à la façon dont les familles ahuntsicoises rencontrées souhaitent élever leurs enfants. Elles revendiquent un mode de vie urbain basé sur une conscientisation environnementale (n’avoir qu’une seule voiture et être proche de son lieu de travail), l’utilisation des transports actifs (pouvoir aller à pied au travail et dans les commerces de proximité) et une vie de quartier à échelle humaine (participer aux activités familiales du quartier et se voisiner). Dans l’ensemble, la ville occupe une place importante dans l’identité des Ahuntsicois interrogés et ceux-ci se disent fiers d’habiter à Montréal. On peut faire l’hypothèse que c’est en partie pourquoi ces familles tentent à ce point de combattre l’image de la ville comme un milieu inadapté à la vie familiale, comme on le verra plus loin.

Ville et banlieue. Dans le fond, on veut tous un peu la même chose…

Les choix résidentiels des ménages relèvent de stratégies complexes combinant une foule de facteurs qui suivent pratiquement autant d’agencements qu’il y a de familles (Bourdin, 2005; Pronovost, 2007). Même si l’entretien approfondi nous a fourni un accès privilégié au vécu de ces familles qui nous ont chaleureusement ouvert les portes de leur domicile, nous avons aussi réalisé qu’il était difficile d’accéder aux logiques d’actions qu’elles mettent en oeuvre pour rendre leurs choix résidentiels compatibles avec leurs représentations, leurs aspirations, leurs besoins et leurs projets familiaux. Comme Grafmeyer le mentionne à juste titre, ces logiques sont souvent loin d’être livrées « de façon immédiate et transparente dans les propos tenus par les enquêtés, qui peuvent mettre en avant des arguments contradictoires et, surtout, se livrer à des rationalisations a posteriori » (2010, p. 50). Ces rationalisations a posteriori des choix résidentiels sont monnaie courante chez les ménages rencontrés.

À première vue, les familles de la classe moyenne à Ahuntsic et à Vimont-Auteuil construisent et définissent leurs choix résidentiels en fonction de leurs représentations de la ville et de la banlieue, mais surtout en les opposant. De la même façon que Brun et Fagnani (1991) l’avaient mis en évidence chez les cadres supérieurs dans la région parisienne, le choix d’habiter « la ville ou la banlieue » découle d’aspirations liées à un mode de vie en concordance avec leurs valeurs et leurs représentations. Ainsi, pour les familles que nous avons rencontrées, vivre en banlieue ou en ville relève de modes de vie distincts. Le pont qui sépare (plutôt que de relier…) ces deux îles (Montréal et Laval) est le symbole de la dualité ville-banlieue, une image puissante que la Ville de Montréal a elle aussi mobilisée dans sa campagne publicitaire : « Ne mettez pas un pont entre vous et vos enfants! ». C’est une représentation forte utilisée comme frontière physique, mais surtout comme « barrière psychologique ». Résider d’un côté ou de l’autre du pont, mais surtout « du bon (ou du moins bon) côté du pont » comme nous l’a dit un Ahuntsicois d’origine marocaine, participe à la construction d’une identité et au choix d’un mode de vie revendiqué par ces familles, qu’elles habitent en ville ou en banlieue.

On remarque pourtant, lorsque l’on observe de plus près leurs discours, de fortes ressemblances entre les Ahuntsicois et des Vimontois-Auteuillais qui, malgré des choix résidentiels différents, ont somme toute des aspirations semblables. Celles-ci ne sont pas sans lien avec leurs expériences résidentielles antérieures et avec les impératifs de la vie de famille de la classe moyenne. Nous présentons ici les trois principales similitudes, soulignant au passage quelques différences.

Une question de prix mais pas uniquement

Les caractéristiques économiques et fonctionnelles sont pour 9 familles sur 10 les premières dimensions abordées lorsqu’il est question des critères relatifs à leurs choix résidentiels. Elles sont facilement quantifiables (prix, superficie) et, ce faisant, on s’y réfère souvent. Comme on le retrouve dans les études, le prix des logements est une variable décisive dans les choix résidentiels des ménages (Clark, Deurloo et Dieleman, 1984; Crump, 2003; Dieleman, 2001) et les familles vimontoises-auteuillaises et ahuntsicoises ne font pas exception à cette règle. Aucune d’entre elles ne mentionnait que le prix du logement était sans importance. La plupart du temps, les familles rencontrées donnaient plus de crédit aux motifs économiques qu’aux facteurs psychologiques, socioculturels, émotionnels et esthétiques pour expliquer leurs choix résidentiels, ce que confirment d’autres travaux de recherche (Brun et Fagnani, 1991; Bonvalet et Dureau, 2000).

Les résultats illustrent aussi la force de l’injonction de l’accession à la propriété à tout prix (et parfois à prix fort) pour ces familles de la classe moyenne (Cusin, 2012; Goux et Maurin, 2012). Tant celles qui sont actuellement propriétaires que celles qui sont locataires aspirent à accéder à la propriété d’une maison relativement spacieuse et abordable, au rez-de-chaussée [19] et, si possible, avec une cour. Pour bon nombre d’entre elles, accéder à la propriété semble indissociable de la vie familiale, puisque cela concorde avec le moment de fonder une famille. Mais, la plupart du temps, on devient propriétaire dans l’anticipation du projet familial. C’est le cas d’environ la moitié des familles rencontrées (52 % à Ahuntsic et 45 % à Vimont-Auteuil), celles-ci ayant acheté leur maison avant l’arrivée planifiée d’enfants.

Comme nous l’avons vu, l’une des représentations les plus tenaces auprès des familles rencontrées – représentation qui a d’ailleurs conduit près de 3 familles de Vimont-Auteuil sur 4 à s’établir en banlieue – est celle de la (quasi) impossibilité d’accéder à la propriété en ville. Cette représentation est si forte que plusieurs familles déclarant avoir des revenus trop faibles pour acheter en ville n’ont fait aucune recherche immobilière sur l’île de Montréal. Pourtant, on n’observe pas de différence substantielle entre le revenu des propriétaires d’Ahuntsic et ceux de Vimont-Auteuil qui composent notre échantillon [20]. C’est-à-dire que les familles ahuntsicoises n’ont pas un revenu familial brut supérieur aux familles de Vimont-Auteuil qui leur aurait permis d’acheter une propriété à Montréal alors que les familles lavalloises, aux revenus plus faibles, auraient été « expulsées » de la ville, ne pouvant s’insérer dans le marché immobilier montréalais. Étonnamment, les familles propriétaires à Ahuntsic partagent (ou du moins partageaient) elles aussi l’idée qu’il leur était impossible d’acheter en ville. Alors que certaines ont eu à faire certains compromis, d’autres (la moitié) déclarent avoir saisi une bonne opportunité/occasion (héritage, succession, achat auprès de la famille éloignée ou d’amis, maison non sur le marché, vendue sans commission ou « garantie légale », reprise de termes hypothécaires) sans laquelle elles n’auraient peut-être pas été en mesure de réaliser leur projet. Ce faisant, ces familles témoignent d’une volonté affirmée de rester en ville, volonté qui s’est traduite par la mobilisation de leurs réseaux familiaux et amicaux pour augmenter leurs chances d’y parvenir (Karsten, 2003 et 2009). Enfin, un peu plus de la moitié [21] des familles ahuntsicoises rencontrées étaient propriétaires d’une maison unifamiliale détachée, jumelée ou en rangée, avec accès à une cour privée, contrevenant en cela à la perception de l’impossibilité d’accéder à la propriété d’une maison qui est véhiculée par les Vimontois-Auteuillais.

Entre le logement et le quartier : un milieu de vie à notre image

Au-delà du désir d’accéder à la propriété qui est partagé par les familles de la classe moyenne rencontrées, les choix résidentiels répondent à des stratégies affinitaires. À propos du choix de l’environnement social, elles semblent accorder une importance marquée au choix d’un domicile et d’un « quartier à notre image » avec « des gens comme nous ». Tant les Ahuntsicois que les Vimontois-Auteuillais recherchent un milieu de vie familial et espèrent que leur quartier vieillissant va rajeunir avec l’arrivée de jeunes familles comme elles. Elles souhaitent avoir des voisins avec qui elles pourront entretenir des rapports de voisinage conviviaux, basés sur l’entraide et l’échange de menus services, sans que cela ne nuise à leur besoin d’intimité et de tranquillité. Elles invoquent la présence d’autres familles, elles aussi tournées vers la vie familiale, où parents comme enfants peuvent jouer ou socialiser. Ainsi, les familles ahuntsicoises et vimontoises-auteuillaises recherchent plus que tout un environnement résidentiel sécuritaire pour les enfants au sein d’une communauté relativement homogène, préoccupations fortes auprès des classes moyennes (Aerø, 2006; Bell, 1968; Boterman, Karsten et Musterd, 2010; Jaillet, 2004; Pisman, Allaert et Lombaerde, 2011). La composition ethnique du quartier ne ressort pas forcément dans le discours des ménages interrogés comme un facteur important dans les choix résidentiels comme elle peut l’être aux États-Unis et de plus en plus en Europe (Dekker, 2013; Hedman, VanHam et Manley, 2011; Sigelman et Henig, 2001). La diversité ethnique n’est pas complètement absente pour autant des considérations résidentielles des jeunes familles, bien qu’elle semble le plus souvent confondue avec le niveau socioéconomique nettement plus modeste des immigrants récents. Les recherches sur le white flight, à savoir l’exode vers les banlieues des classes moyennes blanches fuyant l’ethnicisation des quartiers centraux, n’a pour l’instant guère d’équivalent au Québec (Jean et Germain, 2014).

Les entrevues menées auprès des familles de la classe moyenne ont néanmoins fait ressortir une différence majeure quant aux représentations et aux usages du logement et du quartier entre Vimontois-Auteuillais et Ahuntsicois. Pour les familles de Vimont-Auteuil, le quartier se résume bien souvent au domicile familial. Comme l’explique bien Sonia, une locataire marocaine, « les limites que je me fais dans ma tête de mon quartier c’est mon chez-moi, ma maison ». On peut penser que la morphologie axée sur la voiture de la banlieue et le tissu associatif peu développé de Vimont-Auteuil favorisent une atomisation des relations sociales et expliquent en partie ce retranchement dans ce que Bourne appelle la « fortress domesticity » (1996). L’usage plus extensif de la voiture permet aussi à ces familles de tirer avantage de l’ensemble de la ville de Laval (hors des heures de pointe, soulignons-le) sans avoir à se restreindre aux activités et services offerts dans leur quartier. Cela explique peut-être en partie pourquoi près de la moitié des familles de Vimont-Auteuil ne connaissent pas les limites de leur quartier et qu’elles valorisent davantage une vie de famille ancrée dans le domicile plutôt que dans le quartier. De ce point de vue, nos résultats font écho aux travaux de Sennett (1970a), dans Families Against the City: Middle Class Homes of Industrial Chicago, 1872-1890, où il décrit très bien le phénomène de repli dans le chez-soi et de resserrement sur l’unité familiale chez les familles de la classe moyenne de la fin du 19e siècle.

En contrepartie, il semblerait que les Ahuntsicois soient plus enclins à avoir une vision moins centrée sur le logement familial, mais plus sur le quartier, bien que celui-ci agisse aussi comme tremplin pour toute la ville (Authier, 2002 et 2006; Dansereau et Germain, 2002). Annie-Claude, résidente de longue date d’Ahuntsic dira ainsi : « ma maison déborde dans la rue, mon quartier, c’est toute la ville ». Conférant au quartier des limites très variables entre le proche voisinage, la rue ou toute la ville, il semble être le lieu où les Ahuntsicois tentent de trouver un équilibre entre leurs obligations professionnelles et familiales et leurs activités sociales, culturelles et de loisirs. Alors que ce sont encore les femmes qui continuent d’assumer une grande partie des tâches familiales, plusieurs d’entre elles privilégient un milieu de résidence urbain où elles auront moins tendance à devoir « jouer les mamans-taxi », figure aussi rapportée par Cailly (2008) dans une enquête sur les modes d’habiter menée auprès d’habitants du centre (ou péricentre), de la banlieue et du périurbain à Tours en France. Mais l’accent mis sur le quartier par les ménages ahuntsicois semble parfois cacher les compromis qu’ils ont dû faire au niveau de la superficie de leur logement. Au lieu de parler d’espace, les familles ahuntsicoises mettent l’accent sur un mode de vie où la proximité du travail, des transports en commun, des activités et services pour la famille, des institutions scolaires et culturelles, de la famille et des amis, où la diversité et l’effervescence reviennent comme des leitmotiv. Cette proximité participe à la construction de leur identité urbaine et d’un attachement au quartier, comme l’ont aussi noté Morin et Rochefort (2003) dans leur étude sur les services de proximité dans trois quartiers centraux montréalais. Pour ces familles urbaines, la ville est loin d’être un milieu de vie inadapté à la vie familiale d’aujourd’hui (Boterman, Karsten et Musterd, 2010; Butler et Robson, 2001 et 2003; Fagnani, 1993; Karsten, 2003 et 2007).

Un secteur résidentiel vert et tranquille

Les résultats montrent que les familles de la classe moyenne privilégient des quartiers qui allient secteur résidentiel et environnement naturel. Autant à Ahuntsic qu’à Vimont-Auteuil, les trois quarts des familles ont mentionné en entrevue qu’elles appréciaient résider dans un quartier résidentiel tranquille à proximité de la nature, des parcs et des espaces verts, constat aussi rapporté par Brais et Luka (2002) ainsi que Fortin et Després (2009). Ces deux quartiers sont dépeints comme des « quartiers de l’entre-deux : urbains et verts ». Le caractère « naturel et verdoyant » du quartier et surtout la présence de « grands arbres matures » dans ces quartiers anciens sont valorisés. Les familles rencontrées se disent privilégiées de résider dans un quartier moins dense et d’avoir « de l’espace pour respirer », ce qui constitue un atout pour élever leurs enfants (Bonner, 1997; Robin, 2003). Elles apprécient de façon unanime la tranquillité et le calme que procurent la nature, la faune (canards, cardinaux, hérons sont même nommés), ainsi que les espaces verts et bleus, la proximité de l’eau étant aussi couramment évoquée. Ahuntsic, tout comme Vimont-Auteuil, est fort bien doté en parcs et pistes cyclables où l’on peut pratiquer une foule d’activités sportives et de loisirs en plein air, ce qui est particulièrement apprécié des locataires, qui n’ont pas nécessairement accès à une cour privée.

Baldassare (1992) dénonçait il y a déjà plus de 20 ans, à la suite de Gans (1968), l’absence d’analyse comparative ville-banlieue dans une perspective sociologique. Nous avons ainsi choisi de nous pencher sur les choix résidentiels des jeunes familles de la classe moyenne résidant dans deux quartiers, l’un dans la ville-centre, l’autre en banlieue, en faisant l’hypothèse qu’ils seraient liés à des représentations distinctes, de la ville et de la banlieue en termes de modes de vie. Nous avons vu que pour les familles de Vimont-Auteuil, le choix de la banlieue constitue avant tout un meilleur rapport qualité-prix/espace-prix. C’est un mode de vie axé autour du domicile familial et d’un usage extensif de la voiture, tout en offrant un environnement vert et sécuritaire pour leurs enfants. Du côté des familles de la classe moyenne d’Ahuntsic, la ville représente une localisation stratégique, leur permettant d’être près de leur travail et ainsi passer plus de temps en famille que dans les transports. Vivre en famille en ville participe d’une identité et du choix d’un mode de vie urbain où la proximité leur offre une qualité de vie sans pareille pour élever leurs enfants.

Pourtant, au final, lorsque l’on compare leurs représentations, leurs aspirations, leurs choix résidentiels et leurs modes de vie, les familles de Vimont-Auteuil et d’Ahutntsic ont des préférences communes. Tant les familles à Ahuntsic qu’à Vimont-Auteuil sont à la recherche d’un environnement résidentiel tranquille et sécuritaire à proximité de parcs et d’espaces naturels. Elles souhaitent aussi vivre dans un milieu de jeunes familles qui leur ressemblent du point de vue socioéconomique, ethnique et affinitaire. Les résultats vont ainsi dans le sens de ce que plusieurs auteurs ont déjà noté, à savoir l’importance du mode de vie et du style de vie dans les choix résidentiels des ménages (Aerø, 2006; Ascher, 1995; Bridge, 2006; Brun et Fagnani, 1991; Karsten, 2007; Pisman, Allaert et Lombaerde, 2011; Scheiner et Kasper, 2003). Comme on pouvait s’y attendre, le choix du quartier importe beaucoup pour les familles ahuntsicoises, alors que les familles à Vimont-Auteuil accordent plus d’importance au choix du logement (Brun et Fagnani, 1994).

Mais alors qu’Ahuntsic a été présenté à plusieurs reprises par les répondants comme « la banlieue en ville » [22] et Vimont-Auteuil comme « la ville en banlieue » [23], l’idée même de la comparaison ville et banlieue a été mise à l’épreuve dans cette étude. Les résultats suggèrent de repenser les schèmes interprétatifs en évitant d’imposer des notions prédéfinies par les chercheurs (ici de ville et de banlieue), d’autant plus que ces notions sont souvent jugées comme infidèles aux réalités spatiales contemporaines de la part de ceux qui en font l’expérience quotidienne, quand elles ne sont pas considérées comme péjoratives.

À cet égard, nous reconnaissons avoir été un peu trop prompte à associer Montréal à la ville et Laval à la banlieue. Alors que Laval s’autonomise de plus en plus par rapport à la Ville de Montréal et que plus de la moitié des familles de Vimont-Auteuil ne considèrent pas qu’elles résident en banlieue de Montréal mais bien dans la ville de Laval, une ville à part entière, peut-on encore parler de la « banlieue lavalloise »? Aurait-il été plus juste d’utiliser le concept d’« outer-city » proposé par Gans? À l’inverse, le caractère urbain d’Ahuntsic étant loin de faire l’unanimité auprès des familles rencontrées, surtout de la part de celles qui auraient souhaité rester dans un quartier plus central comme Rosemont ou le Plateau Mont-Royal, on peut se demander si l’on a affaire à un quartier urbain ou à une vieille banlieue rattrapée par la ville. Au-delà de ces questionnements conceptuels, les images négatives de la vie de famille en ville véhiculées par les banlieusards, de même que la vision stéréotypée de la banlieue dépeinte par les urbains, donnent à penser que l’opposition ville/banlieue est loin d’être caduque, du moins dans les représentations que s’en font encore aujourd’hui les jeunes familles de la classe moyenne. À cet égard, le programme « Habiter Montréal » ne pourra réellement prendre son sens et infléchir la tendance démographique à l’exode des ménages vers les banlieues qu’en tenant compte de ces représentations pour faire des quartiers urbains un milieu de vie propice aux familles.

Parties annexes