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Note critique

Iwa'ah, yatàtiatha'wendat (« Je parle un peu Wendat »)Iwa’ah, yatàtiatha’wendat, “I speak a little Wendat”Lynn Drapeau, Les langues autochtones du Québec. Un patrimoine en danger, Québec, Les presses de l'Université du Québec, 2011

  • Guy Sioui Durand

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Corps de l’article

Yayennha’ 2017

Yayennha’ (été) 2017. Six ans après sa parution, le livre Les Langues autochtones du Québec. Un patrimoine en danger est revenu au-devant de l’actualité. Dans le contexte plus large des commémorations du 150e anniversaire de la Confédération canadienne, du 375e anniversaire de la fondation de Montréal et du 40e anniversaire de la Loi 101 et de la Charte de la langue française, des revendications politiques ont été exprimées devant le parlement fédéral d’Ottawa pour la reconnaissance des langues autochtones comme langues officielles au même titre que les langues coloniales que sont l’anglais et le français. Dans le même temps, le projet de nouvelle Politique culturelle du gouvernement libéral de la Province de Québec incluait comme un de ses objectifs – une première historique – la protection et la promotion des langues autochtones. Plusieurs reportages ont été consacrés à ces dernières sur différentes plateformes de grands médias tels Radio-Canada ou le journal Le Devoir. Mettant l’accent sur le rôle des acteurs autochtones dans la revitalisation des langues anishinabe (Algonquins), wolustuuk (Malécites), atikamekw, waban’ki, kanien’keha:ka’ (Mohawks), wendat (Hurons), innu (Montagnais), naskapi, aeyou ithshee (Cris) pour les Premières nations, et inuktitut pour les Inuits du Nunavik, ces reportages font la part belle à l’auteure et à son livre, qui fait ainsi figure de référence savante.

Quand un livre en cache un autre

La seule recension du livre sous la direction de Lynn Drapeau serait insuffisante, car un ouvrage portant le même titre fut publié vingt ans plus tôt, en 1992, qui en constitue pour ainsi dire le premier tome. Lynn Drapeau le souligne d’ailleurs dès l’introduction : « Le présent ouvrage a comme point d’ancrage les effets du contact avec les langues et la culture majoritaires sur les langues autochtones. Il constitue un complément à l’ouvrage Les langues autochtones du Québec, publié il y a vingt ans par le Conseil de la langue française, sous la direction de Jacques Maurais » (Drapeau, 2011, p. 1).

Deux ans après les affrontements armés de Kahnesatake/Oka (1990), l’année 1992 fut celle des grandes commémorations continentales dites de la « découverte » des Amériques, mais également de leur contestation, notamment artistique, à travers de grandes expositions consacrées à des oeuvres engagées (L’oeil Amérindien. Regards sur l’animal, au Musée de la Civilisation à Québec en 1991; Nouveaux Territoires. 350/500 ans après, à Montréal (Vision Planétaire) en 1992; Indigena. Perspectives autochtones contemporaines, à Gatineau/Hull en 1992; Terre, Esprit, Pouvoir. Les Premières nations à la Galerie Nationale du Canada, à Ottawa en 1992).

Cette même année, le gouvernement libéral de la Province de Québec adopta une nouvelle Politique culturelle en remplacement de celle du Parti Québécois datant de 1978. La description très similaire de la présence linguistique des Premiers peuples dans les deux politiques est basée sur le constat que les parlers autochtones en situation la moins problématique sont ceux dont les locuteurs sont les plus isolés géographiquement. On n’y propose aucune mesure explicite concernant les langues. Le fait nouveau cependant, en parallèle avec la Politique, fut le mandat confié au Conseil de la langue française pour étudier la situation sociolinguistique des Autochtones.

L’ouvrage qui en résulta, publié sous la direction du linguiste de renom Jacques Maurais, rassemblait les meilleurs spécialistes et posait un diagnostic implacable sur la situation des langues autochtones, diagnostic qui peut être étendu aux trois Amériques. Quatre contributions en illustrent les thématiques principales. À la mise en contexte panaméricaine et historique de l’essai « Les langues autochtones d’hier à aujourd’hui » de Louis-Jacques Dorais fait suite une critique lucide de l’attitude colonisatrice d’assimilation et des mesures de génocide culturel par François Trudel (« La politique des gouvernements du Canada et du Québec en matière de langue autochtone »). Viennent ensuite divers chapitres sur l’implication des sociolinguistes dans la réalité des communautés pour la construction de leur objet d’étude, dont un « Bilan de l’instrumentalisation de la modernisation dans les langues autochtones dans la perspective de l’aménagement des corpus » par Lynn Drapeau, qui dirigera l’ouvrage de 2011. Enfin, et c’est important, un premier regard est porté sur les expériences locales de protection et de revitalisation des langues autochtones, notamment par Linda Sioui de Wendake dans son article intitulé « Y a-t-il un avenir pour la langue huronne ? ». L’ouvrage, toujours disponible en ligne, a fait l’objet de comptes rendus élogieux dans de nombreuses revues au Québec et en France, lesquels ont retenu le portrait d’un « destin tragique ».

2011

Quasiment vingt ans après, un constat similaire est dressé par les auteurs de Les langues autochtones du Québec. Un patrimoine en danger. Exprimant la même inquiétude à propos du devenir des langues autochtones, ce livre réunit des articles issus d’un colloque universitaire tenu à l’Université du Québec à Montréal et se concentre exclusivement sur la situation des langues autochtones dans l’environnement du Kébeq (Québec). Dans son introduction, Lynn Drapeau propose une typologie des populations pour cerner l’évolution de l’état des langues autochtones. Elle distingue trois types de communautés locales (p. 9-11) :

  • les communautés qui n’ont plus de locuteurs natifs,

  • les communautés où la langue ancestrale est en voie de disparition,

  • les communautés où la langue ancestrale est encore apprise par les enfants.

Aurélie Hot et Jimena Terraza enchaînent avec un chapitre intitulé « Résistance et résilience linguistiques chez les Autochtones du Québec » (p. 19-41), répondant à celui de François Trudel qui décrivait vingt ans plus tôt le contexte d’assimilation mis en place par les gouvernements. Plusieurs essais d’expert(e)s, souvent coécrits par des chercheurs allochtones et autochtones, viennent ensuite, portant sur la question de la constitution d’un champ sociolinguiste autochtone. Ce sont cependant les chapitres consacrés à plusieurs projets de protection et de revitalisation des langues autochtones dans les communautés qui se démarquent le plus. Ainsi en est-il de « Onsäayionnhont de onywawenda', Nous redonnons vie à notre voix. La revitalisation de la langue huronne-wendat », écrit à plusieurs plumes par Louis-Jacques Dorais, Megan Lukaniec et Linda Sioui (p. 107-125). Il fait écho à l’article de Sioui de 1992 déjà mentionné. Il est intéressant d’y suivre une expérience de revitalisation des langues autochtones. Enfin, le livre se termine par un essai synthèse remarquable signé Renée Lambert-Brétière (« La documentation linguistique au service de la préservation et de la conservation des langues autochtones du Québec », p. 195-218). Indirectement mais de manière sentie, l’auteure, en passant en revue toutes les composantes de l’entreprise de documentation linguistique (linguistes, locuteurs, communautés, diffusion et archivage) pointe l’absence d’appui financier de l’État.

2017

Six ans plus tard, que nous indiquent les données du recensement, les propositions politiciennes, les témoignages, ainsi que quelques publications nouvelles, notamment culturelles, littéraires et artistiques, sur ce mouvement de revitalisation? De sérieuses interrogations sociologiques viennent à l’esprit quand il est question de la langue comme « marqueur identitaire », pour employer un concept en vogue. Peut-on, par exemple, opposer à l’implacable mesure statistique du processus d’assimilation culturelle dont sont victimes les Premiers Peuples – une trajectoire constante depuis 1971 – la résilience puis la résurgence actuelle d’une minorité d’acteurs autochtones, militants du maintien des traditions et activistes de la revitalisation des langues dans les communautés (terres de réserve) et à la ville ? Un mouvement culturel minoritaire pourrait-il vraiment résister aux instances mises en place par la société postcoloniale dominante pour perpétrer un génocide culturel au demeurant presque achevé ?

Autrement dit, au regard amérindien, à quel degré d’assimilation, d’achèvement de la Conquête, en sommes-nous rendus au Kébeq en Kanata (Canada) ? Existe-t-il d’autres marqueurs culturels – par exemple, ce que j’appelle les « langages portagés » (Sioui Durand, 2005) – qui expriment plus profondément l’authenticité des Premiers peuples minorisés en proie au déclin de leurs langues et adhérant aux langues fonctionnelles coloniales dans la vie quotidienne ? Un amérindien urbain qui ne parle pas, ou plus, sa langue d’origine, est-il toujours amérindien ? Il s’agit donc, dans une perspective sociologique critique, de soupeser le rôle et la fonction de la langue dans la définition de l’identité des collectivités minoritaires qui sont les nôtres, nous autochtones.

La mesure du degré d’assimilation des langues autochtones

Ce n’est qu’en 1971 que les recensements se mettent à quantifier sous l’appellation « assimilation linguistique » les résultats de l’idéologie fataliste déjà en place au début du 19e siècle et qui voue les cultures et les langues autochtones à la disparition. Cette assimilation est l’effet des 150 ans d’histoire politique de la Confédération et de ses provinces. En effet, à partir de 1838, année de la publication du rapport Durham, commence à se mettre en place une politique que le sociologue et historien Denys Delâge appellera « la solution finale » (Delâge, 1991), que James Daschuk qualifiera quant à lui de « destruction » (Daschuk, 2015) et la commission royale d’enquête Vérité et Réconciliation de « génocide culturel » (Canada, 2012).

En 2009, une étude de l’UNESCO sur les langues aborigènes à l’échelle planétaire a montré que ce sont les « petites langues », c’est-à-dire celles qui ont de faibles effectifs de locuteurs natifs, qui sont les plus menacées. Les chiffres sont frappants : « 6% des langues sont parlées par 94 % de la population mondiale, et les 6 % de locuteurs restants se partagent l’utilisation de 94 % des langues du monde » (Montpetit, 2017). C’est en ce sens que la tendance historique à l’assimilation des langues minoritaires apparaît inéluctable : 84,4 % des personnes autochtones en Kanata ne parlent pas ou plus nos langues. Les Autochtones parlent très majoritairement l’anglais et/ou le français, les langues coloniales officielles du pays. En corollaire, la minorité de locuteurs qui possèdent les langues algonquienne, iroquoienne ou inuktitut sont –inévitablement – bilingues ou trilingues.

Pour l’essentiel, les données publiées du recensement de 2016 indiquent que les langues algonquiennes constituent toujours la famille linguistique autochtone comptant le plus grand nombre de locuteurs en Kanata, avec, par ordre d’importance : le cri (96 575), l’ojibwé (28 130), l’oji-cri (15 585) et l’innu-aimun (11 360). Seulement 36 langues autochtones comptent au moins 500 locuteurs, alors qu’un peu plus de 44 langues autochtones en ont moins de 500. On sait que c’est au Kébeq que les langues sont les plus vivaces : chez les Naskapis (100 %), les Eeyou (Cris 95 %), les Atikamekw (95 %), les Innus (89 %) et les Inuits (95 %), soit principalement dans les terres de réserves les plus éloignées de la vallée du Saint-Laurent, où vivent les Québécois.

À défaut d’une parution académique récente et en attendant les résultats corrigés du recensement, c’est du côté de l’enquête journalistique que l’on peut se tourner pour s’informer sur l’état actuel des langues autochtones du Kébeq. En effet, au fil des semaines estivales de 2017, le journal Le Devoir a fait paraître, sous la plume de l’anthropologue et journaliste Caroline Montpetit, une série d’entrevues avec des personnes militant activement pour le maintien de leur langue autochtone (Montpetit, 2017). Cette série se termine d’ailleurs avec une entrevue de Lynn Drapeau, dans laquelle celle-ci affirme : « Les gens sont coincés. Ils veulent que leurs enfants réussissent à l’école et dans la vie, en français ou en anglais, et ils veulent aussi qu’ils connaissent leur langue. Mais ils voient cela comme s’il fallait choisir entre l’un et l’autre, alors que la plupart des linguistes vont dire qu’on peut avoir beaucoup de succès en étant bilingue. […] Et puis, on ne peut pas forcer quelqu’un à parler une langue » (Montpetit, 2017).

Le processus actuel de revitalisation des langues autochtones : un signal faible engendrant un fait social total d’Américité?

Globalement donc, les dernières données statistiques du recensement confirment la situation de « patrimoine en danger », pour reprendre le sous-titre de l’ouvrage de 2011, dans laquelle se trouvent les langues autochtones au Kébeq. La tendance à l’assimilation, analysée dès 1992 par l’équipe de Maurais, perdurait donc en 2016.

Or, un signal, en apparence faible, issu du recensement, pourrait orienter autrement le débat, à condition d’adhérer à une vision d’ensemble élaborée justement chez les Premiers peuples de la Côte Ouest et à un concept majeur qu’elle a inspiré aux sciences sociales. C’est de l’observation analytique des Potlatch sur la côte Nord-Ouest de l’océan Pacifique qu’est né en effet le concept de phénomène ou fait social total. Théoriquement formulée par Marcel Mauss, qui a brillamment mis en évidence la dialectique du don et du contre-don et la manière dont celle-ci dynamise l’ensemble du corps social, cette vision autochtone – que j’appelle fait social total d’Américité en me référant au philosophe wendat Georges Emery Sioui (Sioui, 1992) – est à la base du récent ouvrage des sociologues Denys Delâge et Jean-Philippe Warren, Le piège de la liberté. Les peuples autochtones dans l’engrenage des régimes coloniaux (Delâge et Warren, 2017).

Ce signal serait celui d’un processus effervescent d’expériences dites de revitalisation des langues autochtones en ville et dans les communautés : dictionnaires, cours, sites Internet, usage accru des langues autochtones par les artistes dans leurs oeuvres, revendications de reconnaissance devant les parlements et mentions dans les nouveaux énoncés culturels s’en font l’écho. Qui plus est, les dernières analyses statistiques semblent le corroborer. Selon les données du dernier recensement, 15,6 % de la population autochtone a en effet affirmé parler suffisamment bien sa langue pour soutenir une conversation, soit un pourcentage plus élevé que celui des personnes ayant déclaré une langue autochtone comme langue maternelle (12,5 %). Ce chiffre suggère qu’une certaine transmission de la connaissance des langues s’opère au sein des communautés concernées, par le biais notamment de l’école. Ce phénomène est palpable chez les jeunes, enfants et adolescents et témoigne de l’acquisition croissante par ces derniers des langues autochtones en plus des langues coloniales.

Mais en quoi, et comment, ce mouvement de revitalisation pourrait-il être significatif d’un changement culturel plus large ? On sait que la sociologie québécoise intéressée à la « chose indienne » (Cornellier, 2015), ainsi que les historiens, du moins jusqu’à tout récemment, ont fait peu de cas des faits de culture et encore moins des questions linguistiques dans leurs études. J’en veux pour preuve, et c’est une critique, la perspective de sociologie « autochtoniste » présente dans cette revue et dans les travaux des membres du département de sociologie de l’Université Laval (Duhaime, 1994; Simard, 2003). Chez ces chercheurs, les questions de culture, de langue et d’art sont absentes au profit des seules dimensions d’intégration économique, politique et territoriale à la société dominante québécoise et canadienne.

Au regard d’un sociologue wendat, intéressé par la sociologie critique de l’art et de la culture, comme il le fut aussi par la littérature, membre traditionnaliste de la Maison longue Akiawenrahk à Wendake et participant au projet de revitalisation de sa langue d’origine au point de dire Iwa’ah, yatàtiatha’ wendat, « Je parle un peu wendat », ce faible signal perceptible dans les statistiques et de réelles pratiques observables à une micro-échelle révèlent un mouvement culturel plus vaste pour qui s’interroge sur la teneur et l’importance des langues comme marqueurs identitaires personnels et collectifs.

En 2005, j’ai publié un essai intitulé Les langages portagés (Sioui Durand, 2005), dans lequel j’attirais l’attention sur l’importance non seulement de rapatrier et protéger les éléments cérémoniels et artisanaux traditionnels de nos cultures mais encore de noter les signaux créatifs d’évolution et d’inscription dans l’art dominant de ce que j’ai appelé, en faisant référence aux expéditions en canot, les « langages portagés ». Il s’agit d’une prise en compte et d’une extension de l’usage revitalisé des langues comme expression et affirmation de nos identités autochtones. Bref, je visais à éclairer cette vitalité faite de multiples signaux créatifs, ce dépassement de l’idée de langue comme paradigme indépassable, avec le lien au territoire, à l’appartenance et à la survivance.

Sous cet angle, l’écrivain ojibwé David Treuer dans son roman social Indian Roads. Un voyage dans l’Amérique indienne se livre à des réflexions inquiètes qui rejoignent ma pensée. À propos de la forte croissance démographique autochtone, il écrit : « Mais alors même que nos populations augmentent, je crains que nos cultures ne se meurent » (Treuer, 2014, p. 335). Sur le rôle fondamental de la langue, il est limpide :

Si une culture est faite de divers éléments – la parenté, l’histoire, la religion, le lieu, entre autres –, la disparition de nos langues laisse supposer que, de manière générale, nos cultures n’en ont plus pour longtemps. […] Il y a un moment[…] où une culture cesse d’être une culture pour devenir simple appartenance ethnique – à savoir qu’elle passe d’un mode de vie qui génère ses propres règles à un autre qui emprunte presque intégralement ses règles à des tiers. Même si cela nous rassure, prétendre que les cultures indiennes peuvent se maintenir sans leurs langues ne sert qu’à précipiter notre fin. En tant qu’entités particulières, uniques et identifiables, nos cultures et nos langues sont liées à notre souveraineté.

Treuer, 2014, p. 335-338

Les diverses expériences de protection et de revitalisation des langues autochtones ne peuvent que profiter de la forte croissance démographique des populations autochtones parce qu’il en émane aussi un fort sentiment de quête identitaire. Qui plus est, les revendications politiques et de justice sociale, celles concernant notamment les dégâts causés par les pensionnats autochtones, font en sorte que les gouvernements dominants changent leurs politiques et programmes, en se tournant vers les formes culturelles. On le voit avec la nouvelle Politique culturelle du Québec. Pour la première fois, la protection et la promotion des langues autochtones y apparaissent des priorités. Enfin, on observe depuis toujours dans le domaine élargi des formes de création artistique, de la transmission et de communication, un phénomène expressif/symbolique de résistance, d’usage et d’innovation. Il tend non seulement à rendre visible mais encore à stimuler la conservation, la divulgation et la cohésion en ce qui a trait au rôle des langues dans nos cultures autochtones.

Ce signal faible de revitalisation des langues autochtones, cette apparente utopie du ré-ensauvagement, tant en politique (Alfred, 2014) qu’en art et culture (Sioui Durand, 2016), semblent prometteurs parce qu’ils apparaissent dans une conjoncture marquée à la fois par une progression démographique spectaculaire et par l’urbanisation. Le recensement de 2016 confirme la croissance constante de la population autochtone au pays. Statistique Canada chiffre à 1,67 million le nombre d’autochtones au pays, ce qui représente 4,9 % de la population totale, comparativement à 3,8 % en 2006. Au cours de la dernière décennie, la population autochtone a donc augmenté de 42,5 % – quatre fois le taux de croissance de la population non autochtone pour la même période – et devrait atteindre 2,5 millions d’ici 2036.

L’une des leçons significatives des deux ouvrages Les langues autochtones du Québec, outre le développement de la théorie et de la discipline linguistique, est celle de l’implication directe de sociolinguistes allochtones aux côtés des activistes autochtones dans et pour les communautés, tous unissant leurs efforts pour la protection et la revitalisation des langues autochtones. Les divers projets de revitalisation qui fleurissent aujourd’hui en sont l’illustration. En effet, de Tiotià’:ke, vieux mot wendat pour nommer Montréal, jusqu’à Uashat/Sept-îles, en passant par Kahnawake, Odanak, Wendake, Chicoutimi et Listuguj, l’offre de cours d’apprentissage des diverses langues autochtones explose. Cette offre provient d’institutions allochtones comme l’Université de Montréal, d’institutions scolaires autochtones comme l’institution Kiuna à Odanak ou l’école Watha’ à Wendake, ainsi que de centres d’amitiés autochtones et d’autres organismes comme l’institut Tsakapesh. À quoi s’ajoute des sites web, des blogues et même des ateliers de démonstration lors de foires.

Cette complicité de terrain est d’ailleurs observable à propos de la langue wendat « en dormance ». Souhaité dès 1992 par Linda Sioui (dans Maurais, 1992), le projet de revitalisation du wendat est présenté par Louis-Jacques Dorais, Megan Lukianiec et Linda Sioui sous le titre « Onsâayionnhont de onywawenda', Nous redonnons vie à notre voix. La revitalisation de la langue huronne-wendat » dans l'ouvrage de Drapeau (p. 107-128). À cet égard, la publication subséquente en 2013 de Louis-Jacques Dorais, « Bilan d’une alliance de recherche : la revitalisation de la langue wendat. Weighing up a research Alliance : The Revival of the Wendat Language », (dans Lainey et Dorais, 2013, p. 189-198), à l’occasion du premier Congrès d’études wendat et wyandot, tenu à Wendake en 1992, donne la mesure d’un réel succès. Les Actes de ce congrès (Lainey et Dorais, 2013) sont l’un des seuls ouvrages consacrés au sujet plus récents que celui de Drapeau.

À tout le moins, les actuels efforts de revitalisation des langues autochtones dans certaines communautés ou en ville incitent certainement à revoir et à modifier la signification du seul portrait sociolinguistique des statistiques de recensement. Proposons en guise de conclusion une modification à la typologie de Drapeau évoquée plus haut :

-> Voir la liste des tableaux

Au Kébeq, l’inuktituk des Inuits du Nunavik, les langues algonquoiennes (naskapi, attikamek, innu-aimun, cri, mi’gmaq, waban a’ki, wolustuuk, waban, anishinabe) et iroquoiennes (kanien’kea’ et wendat) survivent à l’assimilation selon ces trois types de situation.

Parties annexes