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Montréal au musée : deux fois plutôt qu’une !

  • Mathieu Payette-Hamelin

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  • Mathieu Payette-Hamelin
    Institut d’urbanisme, Université de Montréal
    IUAR, Université Paul Cézanne

Couverture de Volume 41, numéro 2, spring 2013, p. 3-54, Urban History Review

Corps de l’article

Deux nouvelles expositions présentent des fragments de la vie montréalaise. La première propose la découverte de trois quartiers montréalais aujourd’hui disparus. Le Red Light, le Faubourg « à m’lasse » et Goose Village revivent entre juin 2011 et mars 2012 au Centre d’histoire de Montréal. L’exposition intitulée « Quartiers Disparus » met en scène trois des plus importants chantiers de rénovation urbaine ayant modifié la métropole québécoise entre les années 1950 et 1970. La seconde exposition « Montréal-Points de vue » met en lumière quant à elle dix grands moments de l’histoire montréalaise allant de la genèse de l’occupation de l’île à son entrée dans la modernité. Présentée au Musée McCord, cette nouvelle exposition permanente invite à découvrir Montréal, ville contemporaine, à partir de lieux symbolisant les grands moments de son histoire. Inaugurées au moment où l’on assiste à la transformation de nombreux secteurs de la ville ainsi qu’à la mise en chantier de grands projets, les deux expositions soulignent la profondeur de l’histoire montréalaise. L’une et l’autre cherchent à situer dans leur contexte les transformations qui marquèrent jusqu’ici le développement de la métropole.

En raison de l’originalité du sujet traité, « Quartiers disparus » s’avère un incontournable pour quiconque s’intéresse à Montréal, à son développement, ou à cette intense période de changements que fut l’après-guerre. Par une scénographie qui veut nous faire plonger au coeur de la vie quotidienne du Red Light, du Faubourg « à m’lasse » et de Goose Village, on y met en lumière la richesse et la vitalité de ces quartiers qui furent rasés au nom de la modernité. Dès le début de l’exposition, il nous est donné de lire le credo corbuséen (habiter, travailler, circuler, se récréer) tel qu’inscrit en toutes lettres derrière la réception de l’ancien Service de l’urbanisme de la Ville de Montréal. Le ton de l’exposition est alors donné. On nous présente la confrontation de deux approches différentes de la ville : une marquée par sa recherche inconditionnelle d’ordonnancement urbain et l’autre par son adaptation aux aléas du milieu.

Incompatible avec les espaces déjà construits, le modèle d’aménagement proposé par le fonctionnalisme s’appuie sur une organisation fonctionnelle de la ville. Pour ce faire, ce modèle privilégie l’application de la table rase. À Montréal, cela s’est notamment traduit dans la volonté de l’administration Drapeau d’éradiquer les zones de « taudis » dont font partie les trois quartiers traités. Comme partout ailleurs, la construction de grands équipements publics ainsi que celle d’infrastructures autoroutières servit de prétexte à des opérations de rénovation urbaine. Le Red Light, lieu de prostitution et de jeu, fit place en 1958 aux Habitations Jeanne-Mance, Goose Village fut démoli afin de permettre la construction de l’autostade et de l’autoroute Bonaventure en vue de l’Exposition universelle de 1967, et le Faubourg « à m’lasse » fut remplacé en partie par la tour Radio-Canada et ses stationnements en 1969.

Bien que l’on puisse aujourd’hui regretter la disparition de ces quartiers, les visiteurs de l’exposition peuvent découvrir à partir de différents supports muséographiques quelques fragments du quotidien de leurs habitants. Plusieurs photographies inédites sont présentées dans l’exposition. Celles-ci, prises par les autorités municipales dans le but de documenter les opérations de démolition, illustrent des intérieurs de logements avec leurs occupants, des commerces, et de nombreuses scènes extérieures. Des témoignages d’anciens résidants ajoutent également à la découverte de ces milieux. Ceux-ci décrivent les conditions de vie dans leurs quartiers et insistent sur la diversité des rapports sociaux et la cohésion communautaire qui s’y était développée. Plutôt que de miser sur un regard nostalgique de la ville, c’est à la découverte de trois trajectoires méconnues d’anciens quartiers montréalais que nous convie le Centre d’histoire de Montréal.

Dans sa nouvelle exposition permanente, le Musée McCord nous invite à découvrir Montréal à partir de quelques lieux marquants de son histoire. Ces lieux emblématiques servent de point de départ à la présentation de grands moments de son développement. Contrairement à l’exposition « Quartiers Disparus », « Montréal-Points de vue » ne traite pas spécifiquement d’un quartier, mais s’attarde plutôt à présenter différentes facettes de l’histoire montréalaise. Ainsi sont abordés le premier établissement autochtone, la consolidation de la ville fortifiée, le développement du premier quartier des affaires, l’industrialisation du canal de Lachine, la création des premières banlieues, l’importance de l’immigration, l’essor d’une consommation de masse, la construction du Montréal moderne, et la fréquentation du parc du Mont-Royal comme lieu de récréation.

Dans le cadre de cette exposition, le musée de la rue Sherbrooke recourt largement à l’utilisation de nouveaux médias. Ceux-ci complètent une mise en valeur plus traditionnelle d’artefacts associés aux différentes facettes de l’histoire montréalaise présentées. Des postes d’écoute audio et des commentaires en baladodiffusion permettent d’accéder à des informations additionnelles sur certains objets mis en exposition. Neuf bornes tactiles présentent sur tablettes électroniques les commentaires de spécialistes. Notons que l’exposition sort également des murs de l’institution avec une application pour téléphone intelligent permettant de superposer une photographie historique d’un lieu tirée des archives Notman à celle d’un point de vue actuel de la ville.

Loin de se restreindre à la démonstration d’outils technologiques, l’exposition « Montréal-Points de vue » permet d’ancrer certains enjeux actuels du développement urbain dans une perspective historique. Si l’étalement de la ville, l’intégration des communautés immigrantes et la préservation des espaces naturels constituent aujourd’hui d’importants enjeux montréalais, on oublie trop souvent qu’ils faisaient déjà l’objet de réflexions dès le XIXème siècle.

À leur manière respective, les deux expositions soulignent l’importance de l’expérience urbaine comme outil de connaissance historique. La première met l’accent sur les conséquences d’une pratique urbanistique plus soucieuse des aspirations d’une époque que de celles des milieux sur lesquels elle est appelée à intervenir. La seconde présente pour sa part quelques-unes des retombées qu’ont eues les grands changements de l’histoire montréalaise sur la vie quotidienne de ses habitants. C’est justement l’intérêt premier de visiter les deux expositions : découvrir Montréal du point de vue de ceux qui l’ont habité.