Arborescences
Revue d’études littéraires, linguistiques et pédagogiques de langue française
Volume 16, Number 1, June 2026 Perspectives autochtones dans les textes issus de la colonisation française en Amérique Guest-edited by Marie-Christine Pioffet
Table of contents (9 articles)
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Introduction
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Apprendre une deuxième langue autochtone dans les missions jésuites en Nouvelle-France : l’exemple du Dictionaire huron et hiroquois onontaheronon
Fannie Dionne
pp. 10–21
AbstractFR:
Cet article explore comment les missionnaires jésuites en Nouvelle-France ont appris et ont adapté l’onondaga, une langue autochtone, à partir de leurs connaissances préexistantes du wendat. L’étude du Dictionaire huron et hiroquois onontaheronon (Manuscrit 017), un manuscrit trilingue français-wendat-onondaga, montre comment le document met en lumière les dynamiques d’acquisition linguistique et les défis rencontrés par les jésuites dans la mission de Sainte-Marie de Gannentaha au xviie siècle. L’analyse révèle des écarts significatifs entre les traductions en wendat et en onondaga, témoignant d’un apprentissage progressif et inachevé. Ce dictionnaire illustre en outre la collaboration entre les missionnaires et les locuteurs autochtones.
EN:
This article examines how Jesuit missionaries in New France learned and adapted the Onondaga language using their prior knowledge of Wendat. Through the study of the Dictionaire huron et hiroquois onontaheronon (Manuscrit 017), a trilingual French-Wendat-Onondaga manuscript, it highlights the linguistic learning processes and challenges faced by the Jesuits during their mission at Sainte-Marie de Gannentaha in the 17th century. The analysis reveals significant disparities between the Wendat and Onondaga translations, reflecting a gradual and incomplete learning process. This dictionary also demonstrates the collaboration between missionaries and Indigenous language speakers.
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Pastorale jésuite et résistances autochtones dans le Dictionnaire français-huron, ms. 60 du fonds d’archives du Séminaire de Québec
Peter Murvai
pp. 22–34
AbstractFR:
Véritables miroirs de la vie quotidienne des missions chrétiennes chez les Hurons-Wendat, les dictionnaires de la langue huronne rédigés par les jésuites offrent des aperçus importants des rapports entre les Européens et les Autochtones en Amérique du Nord au cours des xviie-xviiie siècles. Notre analyse d’un dictionnaire français-huron manuscrit révèle aussi bien les efforts d’adaptation des missionnaires que les tensions interculturelles et les diverses formes de résistance autochtone à l’entreprise d’évangélisation.
EN:
The Jesuit dictionaries of the Huron language written by Jesuits missionaries offer important insights into the relations between Europeans and Aboriginals in North America during the 17th-18th centuries. Our analysis of a manuscript French-Huron dictionary reveals the missionaries’ efforts to adapt to the Wendat culture as well as various intercultural tensions and forms of Indigenous resistance to the colonial enterprise.
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Niona kanwa nda kiona/Nous (exclusif) mais pas nous (inclusif) : la dénomination des nations non autochtones selon l’ethnonymie abénakise lors du contact (xvie et xviie siècles)
Philippe Charland
pp. 35–49
AbstractFR:
Depuis leurs premiers contacts avec les Européens, les Abénakis ont développé différents ethnonymes pour les désigner. Si, au départ, cette volonté d’identifier « l’Autre » n’avait rien d’exceptionnel, puisque le processus d’identification des groupes environnants autochtones existait déjà depuis longtemps, c’est dans l’étude du processus de création que nous retrouvons les éléments les plus intéressants. En effet, si le processus de désignation reste assez simple, il renferme tout de même une histoire qui lui est propre et qui évolue avec le temps. Par exemple, nous pouvons observer, à travers l’analyse des ethnonymes, la séquence et l’intensité des contacts entre les Abénakis et les groupes non-autochtones. Aussi, le fait d’ajouter de nouveaux groupes, issus de rencontres directes (les nations colonisatrices comme la France et l’Angleterre) ou indirectes (les autres nations d’Europe), a élargi le répertoire jusque-là connu, allant même éventuellement jusqu’à déborder des frontières de l’Europe. Cet article portera donc sur l’ethnonymie employée par les Abénakis pour désigner les nations non-autochtones lors de la période de contact (xvie et xviie siècles). Nous nous attarderons aux ethnonymes associés à des États définis, à des États non définis ou à des groupes religieux, ce qui nous permettra, indirectement, de raconter l’histoire des contacts sous l’angle abénakis.
EN:
Since their first contacts with Europeans, the Abenakis have developed various ethnonyms to designate them. While this desire to identify the “Other” was not at all exceptional at the outset, since the process of identifying surrounding aboriginal groups had already existed for a long time, it is in the study of the process of creation that we find the most interesting elements. While the designation process is mostly straightforward, it also has its own history that evolves over time. For example, we can observe, through the analysis of ethnonyms, the sequence and intensity of contacts between the Abenaki and non-aboriginal groups. Also, the addition of new groups, whether from direct encounters (colonizing nations such as France and England) or indirect (other European nations), has expanded the hitherto known repertoire, eventually extending beyond the borders of Europe. This article will focus on the ethnonymy used by the Abenaki to designate non-native nations during the contact period (16th and 17th centuries). We’ll look at ethnonyms associated with defined states, undefined states, and religious groups, which will allow us, indirectly, to tell the story of contact from an Abenaki perspective.
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Paroles (doublement) rapportées : les strates énonciatives du discours autochtone dans l’Histoire de la Nouvelle-France (1609-1618) de Marc Lescarbot
Nicolas Hebbinckuys
pp. 50–68
AbstractFR:
Cet article examine la parole (doublement) rapportée dans l’Histoire de la Nouvelle-France (1609-1618), une oeuvre dans laquelle Marc Lescarbot relate les débuts de l’Amérique française entre 1524 et 1609. Cette chronique historiographique constitue un cas d’étude pertinent pour analyser le discours autochtone tel qu’il est transmis par les voyageurs, en raison du double statut de son auteur : témoin direct lorsqu’il décrit son expérience personnelle en Acadie ; et témoin indirect lorsqu’il rapporte des expéditions auxquelles il n’a pas participé. Dans le premier cas, la parole autochtone est rapportée – Lescarbot affirmant l’avoir entendue lui-même –, tandis que dans le second, elle est doublement rapportée, le chroniqueur s’appuyant sur des textes antérieurs qu’il compile et remanie. En distinguant ces deux situations, cette étude explore d’abord quelques-unes des fonctions discursives de la parole rapportée, telles que théorisées par Réal Ouellet, à travers le témoignage oculaire de Lescarbot (Livres iv et vi). Dans un second temps, elle analyse le traitement du discours autochtone dans le Premier Livre de la chronique, où Lescarbot relate l’épisode de la Floride française (1562-1565). Ce cas de figure permet de mettre en lumière le décalage entre le récit original de Laudonnière et le palimpseste élaboré par Lescarbot, révélant les altérations apportées à la voix de l’Autre.
EN:
This article examines the (doubly) reported speech in the Histoire de la Nouvelle-France (1609-1618), a work in which Marc Lescarbot recounts the early years of French America from 1524 to 1609. This historiographical chronicle constitutes a relevant case study for analyzing Indigenous discourse as conveyed by travelers, given the dual status of its author: a direct witness when describing his personal experience in Acadia; and an indirect witness when reporting on expeditions in which he did not participate. In the first case, Indigenous speech is reported, as Lescarbot claims to have heard it himself, while in the second, it is doubly reported, as the chronicler relies on earlier texts that he compiles and reworks. By distinguishing between these two situations, this study first explores some of the discursive functions of reported speech, as theorized by Réal Ouellet, through examples of Lescarbot’s eyewitness testimony (Books iv and vi). In the second part, it analyzes the treatment of Indigenous discourse in the First Book of the chronicle, where Lescarbot recounts the episode of French Florida (1562-1565). This case study highlights the gap between Laudonnière’s original account and the palimpsest created by Lescarbot, thereby revealing the alterations made to the voice of the Other.
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« Tu ne sçays ce que tu dis ! » Refus, rires ou encouragements autochtones face aux tentatives linguistiques jésuites en Nouvelle-France
Madeleine Savart
pp. 69–82
AbstractFR:
Dans les Relations envoyées en France, les missionnaires jésuites de Nouvelle-France rapportent une diversité de réactions autochtones face aux tentatives d’apprentissage linguistique des hommes d’Église dans la première moitié du xviie siècle. Le présent article vise à distinguer les refus, les rires et les discours d’encouragement mis dans la bouche des locuteurs autochtones en réaction aux usages de leur langue. Il démontre également que la reproduction de ces Relations dans les pages du Mercure François ou leur publication imprimée par Sébastien Cramoisy entraîne leur transformation, en vue d’une lecture par un public élargi.
EN:
In the Relations sent to France, Jesuit missionaries in New France report a variety of Indigenous reactions to the Churchmen’s attempts at language learning in the first half of the 17th century. This article aims to distinguish between refusals, laughter and words of encouragement attributed to Indigenous speakers in response to the use of their language. It also demonstrates that the reproduction of these Relations in the pages of the Mercure François or their publication in print by Sébastien Cramoisy led to their transformation, as they were read by a wider audience.
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La traite des fourrures vue par les Autochtones : de l’étonnement à la prise en compte de nouveaux rapports de production
Matthieu Tardif
pp. 83–97
AbstractFR:
De nombreux témoignages français montrent que les différents groupes autochtones qui commercèrent avec les Français pour la première fois furent intrigués par l’avidité avec laquelle ces derniers se jetaient sur leurs vieilles robes de castor réduites à l’état de loques. Cet étonnement laissa cependant vite place à un certain mépris, au point qu’on rapporta que des coureurs de bois se firent parfois battre par leurs hôtes lorsqu’ils les pressaient trop de livrer leurs pelleteries. Peu fiers de l’image donnée par les traitants français, les auteurs des sources coloniales ont toutefois rapidement renversé l’accusation de convoitise. Certains suggérèrent ainsi que les Autochtones exploitaient l’appât du gain français pour tirer un prix excessif des fourrures dont la qualité baissait par ailleurs. Comme le montrent d’autres pans du discours colonial, l’accusation est pourtant biaisée. Si les protagonistes autochtones de la traite mesurèrent vite la valeur du castor, ils n’en étaient pas moins devenus dépendants des marchands européens qui étaient les pourvoyeurs de biens manufacturés stratégiques dans le jeu géopolitique nord-américain. Au-delà des singularités culturelles et des effets rhétoriques, nous pouvons nous apercevoir que les sources laissent transparaître la conscience autochtone de l’asymétrie du commerce des fourrures et du rapport d’exploitation qu’il induit.
EN:
Numerous French accounts show that the various Indigenous groups who first traded with the French were intrigued by the greed with which the latter pounced on their worn old beaver robes. This astonishment soon gave way to a certain contempt, to the extent that it was reported that some coureurs de bois were even beaten by their hosts when they pressed them too hard to deliver their pelts. Not proud of the image portrayed by the French traders, the authors of colonial sources were quick to overturn the accusation of covetousness. Some suggested that the Indigenous exploited French greed to extract excessive prices for furs, whose quality was also declining. As other aspects of colonial discourse show, however, the accusation is biased. While the Indigenous protagonists of the trade were quick to appreciate the value of beaver, they had nonetheless become dependent on European merchants, who were the purveyors of strategic manufactured goods in the North American geopolitical game. Beyond cultural singularities and rhetorical effects, we can see that the sources reveal an Indigenous awareness of the asymmetry of the fur trade and the exploitative relationship it entailed.
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Les remèdes secrets des Autochtones : l’expression d’une résistance face aux Français dans les récits de voyage en Amérique aux xviie et xviiie siècles
Marianne Guernet
pp. 98–119
AbstractFR:
Sous l’Ancien Régime, l’expansion coloniale française outre-Atlantique est motivée par la quête du monopole commercial des pelleteries, des ressources minières et des richesses végétales du continent américain. Dans cette poursuite, les Français sont confrontés aux nombreux peuples qui occupent l’île de la Tortue depuis des temps immémoriaux, et dont les connaissances ancestrales font rapidement l’objet de convoitise. En proie à des maux nouveaux et face à une flore encore inconnue, les explorateurs, missionnaires, colons et voyageurs français cherchent à tirer profit des Autochtones, dans l’espoir de s’approprier leurs remèdes à base de simples. Cette étude, qui parcourt un vaste corpus de récits de voyage datant des xviie et xviiie siècles, propose de montrer comment les Autochtones ont résisté pour protéger leurs secrets botaniques et leurs croyances médicales face à l’hégémonie culturelle et à la prédation scientifique ou commerciale des Français.
EN:
Over the 17th and 18th centuries, French colonialization overseas was driven by the quest for the trading monopoly of fur, rare minerals and new valuable plants for the European market. In this pursuit, the French were quickly challenged by the ancestral occupants of Turtle Island, and their knowledge of their environment. Dealing with new illnesses and unknown plants, French explorers, missionaries, settlers or travelers faced unforeseen resistance while striving to acquire Indigenous remedies and secret cures. This paper investigates colonial travel literature of the time to highlight the numerous Indigenous voices who not only tried to protect their botanical knowledge from the French, but also fought to keep practicing their ancestral medicine away from their invaders.
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Comment faire l’histoire des Natchez ?
Gilles Havard
pp. 120–132
AbstractFR:
L’interprétation de l’histoire amérindienne des xviie, xviiie et xixe siècles, si elle a fait des progrès considérables depuis plus d’un siècle, demeure un chantier ouvert. Ce chantier intellectuel repose sur l’usage critique et combiné des archives coloniales, des études ethnographiques et linguistiques, des récits autochtones, anciens et présents, des données archéologiques et de la théorie anthropologique. Le cas d’étude proposé dans cet article, celui des Natchez, permet de mettre en regard les nombreuses descriptions issues des sources coloniales françaises du xviiie siècle avec les récits autochtones recueillis plus tardivement. La critique des sources écrites, particulièrement celles qui rendent compte de l’attaque conduite par les Natchez contre les Français en 1729, passe par la mise au jour des modèles livresques disponibles – tragédie, récit de conjuration, fable, picaresque –, qui viennent brouiller les frontières entre histoire et littérature.
EN:
The interpretation of Native American history in the 17th, 18th and 19th centuries has made considerable progress over the last century, but remains an open task. This intellectual project is based on the critical and combined use of colonial archives, ethnographic and linguistic studies, indigenous narratives, archaeological data and anthropological theory. The case study proposed in this article, that of the Natchez, allows us to compare the numerous descriptions from 18th-century French colonial sources with the indigenous accounts collected later on. Criticism of written sources, particularly those reporting on the Natchez attack of the French in 1729, involves uncovering the available literary models—tragedy, conjuring tale, fable, picaresque—which blur the boundaries between history and literature.