Introduction à la culture sensible[1][Record]

  • David Howes and
  • Jean-Sébastien Marcoux

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  • David Howes
    Département de sociologie et d’anthropologie
    Université Concordia
    1455, boulevard de Maisonneuve Ouest
    Montréal (Québec) H3G 1M8
    Canada

  • Jean-Sébastien Marcoux
    HEC
    3000, chemin de la Côte-Sainte-Catherine
    Montréal (Québec) H3T 2A7
    Canada

Ce numéro explore le concept novateur de culture sensible qui émane du croisement des études récentes sur la culture matérielle et de l’analyse anthropologique et historique des sens. Ledit concept permet de souligner l’importance d’accéder au cadre matériel de la perception sensorielle du monde qui nous entoure. Il démontre aussi la nécessité d’accéder aux sens qui prennent forme à travers le monde des objets, si ce n’est à la sensualité des objets eux-mêmes. S’il est difficile de dater les origines du virage matériel en sciences sociales, on en trouve néanmoins le germe dans les travaux de Douglas (Douglas et Isherwood 1979), de Bourdieu (1972, 1979) et de Kopytoff (1986) en anthropologie, en sociologie et en archéologie. L’analyse contemporaine de la culture matérielle se développe, quant à elle, de manière particulièrement marquée et accélérée au cours des années 1990, en Angleterre, au University College London (UCL), autour de chercheurs comme Daniel Miller, Michael Rowlands, Christopher Tilley, Barbara Bender, Susanne Küchler, Christopher Pinney et Victor Buchli. Les travaux effectués à l’UCL tentent de rendre compte des manières dont les phénomènes sociaux s’extériorisent, se concrétisent et acquièrent une place significative. Ils s’appuient sur l’idée que, si le monde du social est construit, s’il est investi de valeurs et s’il est hiérarchisé, il en va de même de celui des objets. À cet égard, les travaux de Miller (1987, 1995 a et b, 1998 a et b, 2005) tentent de mettre à jour les cadres culturels, philosophiques et normatifs qui structurent l’organisation des artefacts, des objets techniques, singuliers ou inaliénables, mais aussi des objets moins reconnus que sont les marchandises sérielles et anonymes. Les travaux de Miller tentent également et surtout de comprendre en quoi cet univers matériel participe à l’organisation du social. Autrement dit, pour Miller (1998b), si les individus fabriquent des objets, ils en sont aussi, eux-mêmes, les produits. Il faut dire que si, jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle, l’analyse de la culture matérielle a joui d’une certaine popularité en anthropologie, cette culture matérielle a largement été ignorée, si ce n’est rejetée, au cours du vingtième siècle (Buchli 2002). Le renouveau des études sur la culture matérielle réintroduit les objets au coeur de l’analyse des phénomènes sociaux et culturels en tentant de dépasser une vision statique de ces derniers, une vision des objets considérés comme des surfaces inertes, des miroirs des relations sociales ou des fossiles qu’il s’agirait d’excaver pour accéder au social. Les objets sont plutôt analysés sous l’angle ethnographique (Tilley 2001) alors que la matérialité est abordée comme un processus. Avec le lancement du Journal of Material Culture en 1996 à l’UCL, la recherche en culture matérielle se dote d’une tribune transdisciplinaire et acquiert une certaine légitimité sans toutefois perdre – c’est du moins le souci des éditeurs (Miller et Tilley 1996) – son caractère indiscipliné. D’autres contributions méritent aussi d’être soulignées, par exemple celle de Tim Dant (1999) en sociologie, celle de Sophie Chevalier et Martine Segalen (1996), ainsi que de Jean-Pierre Warnier (1999) en ethnologie ou encore celle de Bruno Latour (1999) en sociologie des sciences. L’intérêt pour la culture matérielle s’observe jusqu’en géographie, dans les travaux d’Edward Soja (1989) notamment, de même qu’en philosophie, dans ceux qu’a menés Judith Butler (1993) sur le corps. La nécessité d’accéder aux multiples dimensions sensorielles des objets, de l’architecture, des paysages, s’affirme comme l’un des thèmes centraux de l’étude contemporaine de la culture matérielle et de la théorie de l’objectification. Ce virage sensoriel au sein des études sur la culture matérielle s’observe, notamment, dans les diverses recherches se référant au sensible qui sont conduites par les auteurs du Material Culture …

Appendices