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Le « troisième lieu » : quelle appellation singulière pour nommer ce qui est en voie de devenir partout en Occident l’espace culturel par excellence, supplantant musées et théâtres à titre de destination prioritaire tant pour la famille que pour l’individu! Cette désignation de « troisième lieu », ou pire encore de « tiers-lieu », donne l’impression que la bibliothèque ne serait qu’un lieu de substitution, qu’un modèle de remplacement, qu’un pis-aller aux premier et deuxième lieux de vie que sont la maison et le travail. Et pourtant!

Notre société est marquée par les nouvelles technologies de la communication, l’éclatement de la famille, l’éparpillement des amis, l’abandon de certaines structures sociales comme l’Église et les clubs sociaux, et la raréfaction des places publiques et des marchés. Elle évolue vers un certain individualisme au coeur même des premier et deuxième lieux de vie. Dans ce contexte, le troisième lieu — d’après la notion de third place du sociologue américain Ray Oldenburg — est peut-être l’ultime espoir de rencontres, d’échanges impromptus et d’apprentissage, le dernier rempart contre la totale déshumanisation sociale qui caractérise certaines grandes villes. Avec la réduction de la superficie des appartements urbains, très souvent limitée à quelques dizaines de mètres carrés, avec le nombre croissant de ménages ne comptant qu’une seule personne, avec l’augmentation constante de l’espérance de vie, avec la mobilité presque constante des travailleurs, la bibliothèque est en train de devenir le premier lieu de vie, toutes catégories confondues. Un lieu d’ancrage ouvert et lumineux qui accueille l’individu en quête de ses semblables pour socialiser, pour tromper l’ennui, et pour vivre, tout simplement. Cette affirmation peut paraître extrême, mais elle est déjà un fait pour plusieurs êtres humains.

Alors, renommer les bibliothèques « troisièmes lieux » n’apparaît-il pas un peu simpliste? Qui plus est, tout ce qui est qualifié de « troisième » ne semble-t-il pas souvent suspect, créant d’emblée un certain malaise? Le troisième, c’est l’autre inquiétant. Le troisième âge? L’âge des autres! La troisième personne? Celle de la calomnie et de la médisance! Le troisième sexe? Ni homme ni femme… Le troisième homme? Le mystérieux individu, témoin d’un meurtre[1]. Le troisième type? Nul besoin de l’expliquer. Le troisième oeil? Celui de la douteuse connaissance ésotérique. Le tiers état? Le pauvre peuple. Le tiers ordre? Le tiers-monde? Sans commentaires.

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Bibliothèque Jaume Fuster, placette de Lesseps, quartier Gràcia , Barcelone

Photo : Julio Cunill Zapata

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Dans son ouvrage Le tiers-instruit, le philosophe français Michel Serres dit que l’enfant est le métissage de ses parents. Ni le tiers de l’un, ni le tiers de l’autre, ni le tiers de lui-même. Il est la somme des deux qui dépasse largement la simple addition des parties. Il est donc lui-même. Je préfère cet éclairage, qui permet de fondre les premier et deuxième lieux dans un nouveau qui existe par lui-même. C’est cette vision inclusive que je m’appliquerai à illustrer.

Quelques récents espaces hybrides inspirants des pays d’Europe du Nord, même sans véritable appellation révélatrice de leur vocation maintenant élargie, en sont des exemples éloquents. Pensons par exemple à la DOK, dans la ville de Delft en Hollande, une bibliothèque, dite Library Concept Center, des plus étonnantes et des plus prometteuses. Ou encore à la Bibliothèque Jaume Fuster de Barcelone, que je présenterai ici et que m’a fait découvrir mon bon ami le bibliothécaire Yvon-André Lacroix.

La Bibliothèque Jaume Fuster, tout comme celle de Vila de Gràcia et plusieurs édifices résidentiels et culturels inspirants de Barcelone, a été conçue par le très talentueux architecte catalan Josep Antoni Llinás i Carmona, en collaboration avec Joan Vera, son associé de l’époque. Pour ce projet culturel d’importance, — une des plus vastes bibliothèques de Barcelone avec ses 5 026 m2 —, Josep Llinás a reçu en 2006 le premier prix FAD d’architecture lors du festival de design FADfest. Ce prix, parmi les plus prestigieux d’Espagne, couronnait alors pour une troisième fois la qualité du travail de cet architecte renommé.

Contexte historico-urbain

La Bibliothèque Jaume Fuster a été érigée au nord de Barcelone en 2005 sur une large parcelle de terrain vacante depuis plusieurs années. Il s’agissait de la tête d’un îlot urbain, à la limite sud du quartier Gràcia, qui était en pleine restructuration. Ce quartier résidentiel typique, au tissu urbain très serré, avait en effet subi dans les années 1970 et 1980 un bouleversement architectural, urbain et social des plus importants lorsque la Ville avait mené des travaux d’envergure haussmannienne en démolissant plusieurs rues, places et édifices afin de construire une surprenante voie rapide encaissée, la Ronda del General Mitre, et ses dessertes. Le quartier avait alors littéralement été coupé de celui de Sarrià-Sant Gervasi, juste au sud, pour enfouir cette voie périurbaine couverte par endroits, néanmoins très large et très bruyante. Cette autoroute et les avenues de surface qui la complètent constituent l’un des carrefours routiers les plus achalandés de Barcelone. C’est l’équivalent barcelonais de l’autoroute Ville-Marie à Montréal!

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Vue aérienne du site et de la Bibliothèque Jaume Foster

Photo : Google Earth 2011

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Plan du quartier Gràcia et des voies de circulation, Barcelone

Dessin : Josep Antoni Llinás i Carmona

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Malgré les travaux de requalification urbaine, le contexte architectural et routier du quartier était demeuré assez hétéroclite. Ce n’est qu’avec la construction de la Bibliothèque Jaume Fuster et de la « placette »[2] de Lesseps qui la borde ainsi qu’avec la reconfiguration de l’avenue de Vallcarca qui les contourne aujourd’hui que le quartier a retrouvé un certain sens architectural et urbain et, avouons-le, une ambiance plus humaine et plus conviviale propice aux rencontres, aux divertissements et à l’appropriation spontanée. De bon augure pour ce XXIe siècle!

Afin de relier les quartiers Gràcia et Sarrià-Sant Gervasi, une portion de l’autoroute du General Mitre a été recouverte devant la bibliothèque. Ainsi a été créée une vaste esplanade urbaine rectangulaire, la « grande »[3] place de Lesseps, où plusieurs oeuvres d’art public ont été réparties devant cafés et commerces, sur une topographie minéralisée et végétalisée. Aux extrémités, le dallage se relève en deux pointes triangulaires qui forment des barrières acoustiques, isolant le quartier et la place du bruit incessant des voies de circulation qui en émergent. Ces barrières, qui se transforment à l’occasion en gradins urbains en surplomb de l’animation quotidienne, offrent de nouvelles perspectives sur les édifices voisins. Cette place, qui couvre ponctuellement l’autoroute, paraît peut-être un peu inhabituelle à un Nord-Américain, mais on trouve à Barcelone d’autres places similaires reliant d’autres quartiers séparés par d’autres voies semi-enfouies. Elles accueillent des édifices communautaires, des terrains de sport et des jardins, prolongeant les rues, reliant les quartiers et rassemblant la communauté autour de lieux et d’espaces urbains conviviaux. Par son implantation, son architecture et son appropriation de l’espace public, la Bibliothèque Jaume Fuster complète astucieusement et avec beaucoup de poésie la réunification des deux quartiers en un seul. Elle honore ainsi respectueusement le nom de Jaume Fuster, philologue et écrivain majorquin décédé en 1998, auteur de poésie, de théâtre et de fiction.

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Entrée principale de la Bibliothèque Jaume Foster

Photo : Jacques Plante

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Marquise

Photo : Jacques Plante

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Parcours dallé et planté

Photo : Jacques Plante

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Autoroute Ronda del General Mitre sous la place de Lesseps

Photo : Jacques Plante

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Aménagement urbain sur la place de Lesseps

Photo : Jacques Charbonneau

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La grande place de Lesseps, dont on a développé de multiples variations au cours d’années de tergiversation sur son devenir, remplace la minuscule place de la Croix. Ce nouvel espace urbain, qui a émergé d’un quartier résidentiel dense, rend hommage au vicomte Ferdinand de Lesseps, consul français en Catalogne. Habile diplomate et entrepreneur audacieux habitant une villa à proximité de la future place, il a construit le canal de Suez. Il a aussi été un grand partisan de celui de Corinthe et s’est heurté, au milieu des scandales, à celui de Panama. Quelle coïncidence ironique que la place qui porte le nom de ce creuseur de canaux maritimes couvre aujourd’hui un canal… autoroutier! Mais force est d’admettre que la vaste requalification urbaine entreprise dans ce quartier est un modèle de réussite et d’ingéniosité pour les futures bibliothèques urbaines du Québec.

Contexte architectural

Des immeubles d’habitation de huit à dix étages, de style art déco, art nouveau, d’après-guerre, moderne ou plus contemporain, auxquels se mêlent encore aujourd’hui quelques maisonnettes avec jardinets oubliées par les promoteurs et par le creusage de l’autoroute, constituent une paroi urbaine imposante qui délimite la place de Lesseps et qui enserre la bibliothèque et sa placette.

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Bibliothèque Jaume Fuster, placette de Lesseps, quartier Gràcia, collines de la sierra de Collserola, parc Güell, Barcelone

Photo : Julio Cunill Zapata

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Contexte architectural et urbain

Photo : Jacques Charbonneau

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Place publique

Photo : Jacques Charbonneau

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Voies de circulation

Photo : Jacques Charbonneau

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Approche géométrique

Le nouvel édifice culturel de trois étages est donc implanté au carrefour de voies de circulation très achalandées et d’une promenade piétonnière et paysagère qui enjambe l’autoroute en toute sécurité, reliant la petite et la grande place de Lesseps à la station de métro homonyme. L’îlot urbain qui l’accueille aujourd’hui, de forme presque carrée — une géométrie un peu inhabituelle dans ce secteur —, était traversé du nord au sud par une voie diagonale en trois segments : le carrer de la Riera de Vallcarca, un raccourci de l’avenue de Vallcarca. Dans la partie ouest du site, des édifices résidentiels de différentes époques épousent cette rue brisée. Dans sa partie est, le site était occupé par deux petites maisons et par les ateliers du métro, détruits lors des travaux de l’autoroute.

L’architecte Llinás avait bien pensé implanter la bibliothèque en continuité de la façade de l’école primaire Rius i Taulet, construite en 1957 dans une configuration en E couché (), pour proposer ainsi un front architectural pleinement construit le long de la grande place de Lesseps, ce qui aurait permis de mieux la structurer et de mieux la contenir. Mais son approche a finalement été tout autre, et plutôt audacieuse. Il a profité du cheminement irrégulier du carrer de la Riera de Vallcarca en le consolidant par une façade tout aussi brisée qui l’épouse parfaitement et qui entretient un fin dialogue de « pleins » et de « vides », ou de masse et de transparence, avec les édifices résidentiels. Ce faisant, une première paroi urbaine s’est dessinée, donnant le ton à une configuration en plan qui évoque celle d’un hexagone allongé, très allongé en fait. Par ailleurs, ainsi collée à l’ouest du site, la bibliothèque crée une seconde paroi brisée en façade est, qui, à son tour, impose à l’emplacement une autre diagonale brisée. L’esplanade occupant tout le reste du site ainsi dégagée poursuit le « corridor vert » qui arrive des collines et qui aboutit à la grande place de Lesseps. La volumétrie qui résulte de cette approche laisse apparaître un édifice à la fois simple et complexe, qui compte six façades, dont trois sont visibles simultanément à l’est. Ce projet d’intégration architecturale, inséré dans une trame constructive étriquée, est vraiment remarquable. Il constitue une appropriation urbanistique d’une grande efficacité, qui singularise l’implantation de la bibliothèque et signale l’édifice parmi les autres qui l’entourent.

Approche paysagère et volumétrique

La force des axes directionnels du site n’a pas été la seule inspiration de l’approche conceptuelle retenue. Celle-ci est plus subtile que la simple matérialisation volumétrique de lignes géométriques abstraites. En effet, le quartier Gràcia est construit sur les flancs des collines de la sierra de Collserola qui entourent et traversent Barcelone et qui descendent parfois abruptement vers la Méditerranée. Le sommet de l’une d’elles, la colline El Carmel, accueille le parc Güell, conçu par le célébrissime architecte catalan Antoni Gaudí et aménagé de 1900 à 1914. Ce paysage a inspiré l’architecte Llinás au point de générer la forme de l’édifice et de déterminer l’emplacement de nombreuses fenêtres. Formellement, la bibliothèque de Lesseps est composée d’un long ruban tridimensionnel de zinc, de verre et de béton qui ondule, se plie et se replie, créant un « paysage » montagneux qui accentue la topographie du site. L’horizontalité de ce mouvement sinueux contraste avec la verticalité des immeubles à logements multiples qui entourent la bibliothèque. En contrebas de leurs balcons, là où ne cesse jamais l’animation du quartier, elle devient ainsi le centre d’attraction des résidents. Ainsi, de l’extérieur, par sa forme et son implantation, cet édifice affirme déjà l’idée d’hybridation entre l’architecture, la ville et le paysage. Cette démarche conceptuelle, inspirante et hautement porteuse pour d’autres projets, annonce la participation de la bibliothèque à la revitalisation et à l’animation d’un quartier trop longtemps laissé pour compte.

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Volumétrie paysagère

Photo : Julio Cunill Zapata

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Toiture ondulante en zinc

Photo : Julio Cunill Zapata

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Façades

Les façades morcelées de la bibliothèque expriment le concept paysager du projet, mais reflètent aussi la richesse et la qualité des espaces intérieurs, tout en étant fort respectueuses du contexte architectural existant, spécialement du côté du carrer de la Riera de Vallcarca. De partout, et particulièrement grâce à la marquise ondulante au chaleureux plafond de bois, elles font anticiper la promenade architecturale intérieure. Les trois segments de la façade arrière se placent en continuité formelle du contexte architectural, la paroi de la bibliothèque se profilant exactement dans celle des immeubles résidentiels, comme si elle était moulée. De même, les trois segments de la façade avant imitent cette configuration inversée, permettant de mieux saisir l’étroite imbrication de la bibliothèque dans son contexte architectural.

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Bibliothèque Jaume Fuster

Photo : Jacques Charbonneau

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Façade de Lesseps

Photo : Jacques Charbonneau

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Marquise

Photo : Jacques Charbonneau

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Angle nord-est

Photo : Jacques Charbonneau

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Carrer de la Riera de Vallcarca

Photo : Jacques Charbonneau

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Carrer de la Riera de Vallcarca

Photo : Jacques Charbonneau

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Façade de la Riera de Vallcarca

Photo : Jacques Charbonneau

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Angle sud-ouest

Photo : Jacques Charbonneau

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Côté placette de Lesseps, la fenestration est généreuse, et mystérieuse aussi, puisqu’elle ne reprend pas systématiquement les niveaux des planchers intérieurs, mais semble les enjamber. Côté carrer de la Riera de Vallcarca, elle est à la fois plus discrète, moins généreuse et plus conforme au niveau des planchers, établissant à nouveau un certain dialogue d’étage en étage avec les immeubles d’habitation qui lui font face. Variant matériaux et textures, masse et vitrage, l’architecte a intégré des panneaux de bois qui ramènent là aussi un peu de chaleur à cette façade de béton grisâtre un peu monolithique. Il a réussi à la moduler en tronquant les extrémités, qui deviennent de petites terrasses et qui, transperçant l’édifice à certains niveaux, offrent aux résidents voisins de plus longues perspectives vers la placette et le sentiment de ne pas affronter une muraille faisant face à leurs balcons.

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Placette de Lesseps, zones de granit et de criblure

Photo : Julio Cunill Zapata

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Placette de Lesseps, zone de plantations

Photo : Jacques Plante

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La placette de Lesseps

Par son implantation bien affranchie de la trame urbaine du quartier, la bibliothèque dégage en façade principale cette placette publique composée de trois figures urbaines distinctives placées en bandes. La première : un large parvis dallé en granit. Couvert par la marquise qui longe l’édifice, il formalise la promenade naturelle et le raccourci qu’empruntent les piétons vers la station de métro et la bibliothèque. Une esplanade minérale de divertissement, en criblure de pierre, renferme l’aire de jeu sécurisée des enfants et les bancs, et constitue la seconde bande. Un talus gazonné et planté de fleurs et d’arbres remonte vers un très large trottoir dallé, refuge obligé pour les piétons, et les accompagne le long de la très achalandée avenue de Vallcarca, contournant le site en sécurité. C’est la troisième bande.

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Bibliothèque Jaume Fuster, plan du rez-de-chaussée

Dessin : Josep Antoni Llinás i Carmona

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Bibliothèque Jaume Fuster, plan du premier étage

Dessin : Josep Antoni Llinás i Carmona

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Érigée en contrebas de ces aménagements paysagers, la Bibliothèque Jaume Fuster forme l’un des points focaux de la promenade urbaine des piétons et même du trajet des automobilistes. Le regard des premiers peut ainsi pénétrer la façade, constater les activités publiques de la bibliothèque et profiter simultanément de l’animation extérieure de la placette. Il en est de même pour les seconds, le temps d’un feu rouge. Le mobilier urbain est composé de lampadaires métalliques noirs qui ponctuent la placette et guident les gens vers la grande place de Lesseps et sa station de métro, de bancs de pierre et de bois orientés nord-sud, de tables et de chaises d’aluminium provenant du café, de supports à bicyclettes en acier galvanisé et de divers jeux multicolores pour les enfants.

La Bibliothèque Jaume Fuster est un édifice remarquable, emblématique même, qu’on ne se lasse pas de regarder, d’explorer, d’apprécier et d’analyser. C’est un édifice profondément humain en ce sens qu’il met l’activité humaine à l’avant-scène de la promenade architecturale. Comme elle, la bibliothèque du XXIe siècle sera à mon avis profondément enracinée dans son quartier urbain, auquel elle participera avec vivacité et innovation. Ce ne sera pas une bibliothèque de destination à laquelle on accédera en voiture, ce sera une bibliothèque de proximité qui s’inscrira dans un parcours quotidien, entre la maison et le travail.

Rez-de-chaussée

La placette de Lesseps se prolonge à l’intérieur de la bibliothèque en un immense plateau déployé au sol et sur lequel se déroulent des activités culturelles et sociales. Ce plateau évoque la maison et le patio-jardin, la famille et les invités, les rencontres et les retrouvailles, les histoires et les découvertes. Bref, la communication spontanée. Les activités publiques que l’on consomme au gré de l’appétit et de la gourmandise intellectuels, comme des tapas culturelles, y occupent des lieux très exposés ou plus secrets, animés ou silencieux, selon les goûts et les attentes de chaque visiteur. Une autre forme d’hybridation extérieur-intérieur ou de tissage programmatique, entre les activités du domaine urbain et celles du domaine culturel.

Dès l’entrée, c’est un vaste salon qui occupe l’espace central du foyer de la bibliothèque et qui accueille les visiteurs. Lors de ma visite, tous les fauteuils, confortables, étaient occupés par des gens d’un certain âge du voisinage qui conversaient allègrement et qui appréciaient les galipettes des planchistes sur la place. Certains piquaient même un petit somme malgré le brouhaha des allées et venues. Ce premier contact avec la bibliothèque, humain, donne le ton à l’ensemble, auquel l’architecte Llinás a voulu imprégner un caractère résidentiel. Un métissage sans barrière entre le domestique et le public.

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Escalier vers le premier étage et bureau d’accueil

Photo : Jacques Charbonneau

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Entrée (dissimulée), foyer, exposition et café

Photo : Jacques Charbonneau

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Salon de lecture, périodiques, Internet

Photo : Jacques Charbonneau

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Salle d’exposition polyvalente

Photo : Jacques Charbonneau

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Un peu à l’écart, presque trop discret, se trouve le comptoir du prêt où s’affaire un personnel attentionné. Stratégiquement placé, sans être le point focal du foyer comme c’est trop souvent le cas dans les nouvelles bibliothèques, ce lieu de rencontre, de circulation des ouvrages et d’information sur les activités est bien visible de partout, mais laisse tout l’espace aux visiteurs plutôt qu’au personnel. Ce poste d’accueil permet de superviser efficacement l’ensemble des lieux d’activité du rez-de-chaussée et même des lieux d’animation de la placette : le parvis dallé sous la marquise, refuge des jeunes; l’aire de jeu des enfants et celle des adultes; les bancs et même les talus; l’entrée principale sécurisée (munie des contrôles électroniques antivol); le salon avec ses présentoirs mobiles d’exposition; le café-restaurant, le long de la façade principale, qui s’ouvre sur la placette et est en activité même hors des heures de la bibliothèque; l’escalier monumental inscrit dans une fente verticale de lumière, laissant deviner les interconnexions spatiales des étages supérieurs et invitant le visiteur vers le parterre de la salle de conférence, au sous-sol; une petite salle d’exposition polyvalente; le balcon de la salle de conférence; un large corridor menant à l’espace des enfants tout au fond. C’est un lieu multifonctionnel superbe et accueillant, par endroits de double hauteur, visible de l’étage supérieur par une étroite passerelle d’observation et surplombé d’un puits de lumière dont le mouvement et la brillance appellent à la découverte.

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Vers le premier étage

Photo : Jacques Plante

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Vers l’espace jeunesse

Photo : Jacques Plante

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Espace jeunesse

Photo : Jacques Plante

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Puits de lumière

Photo : Jacques Plante

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L’originalité du poste d’accueil est qu’il donne sur deux côtés opposés, ceux du foyer et du salon de lecture. Ce salon est le monde des écrans d’ordinateur et de l’accès libre à Internet, des magazines et des journaux quotidiens. Cet espace double hauteur, fenestré sur la placette et la grande place de Lesseps, occupe l’extrémité sud de la bibliothèque. C’est un point d’observation privilégié, une véranda urbaine, pour les curieux qui observent l’animation de la rue entre la bibliothèque et la station de métro, et pour ceux qui ne veulent que se faire chauffer au soleil, un café dans une main et le journal dans l’autre, en trompant socialement l’ennui et la solitude, l’oisiveté ou le désoeuvrement. Cet espace de lecture et de consultation chaleureux est aussi visible de l’étage supérieur par un percement triangulaire dans le plafond, créant une autre de ces nombreuses interconnexions spatiales.

Le revêtement de bois blond, un placage d’érable américain, est omniprésent dans la bibliothèque. On le retrouve sur le mobilier de rayonnage et d’exposition, sur les tables et les chaises et sur ces profonds rebords de fenêtre chaleureux qui accueillent les écrans d’ordinateur et qui se laissent envahir, créant chez le visiteur ce sentiment bien tangible de s’installer et de se sentir comme à la maison. Il est aussi systématiquement appliqué en pannelage sur les murs et les colonnes sur une hauteur d’environ deux mètres. Il procure ainsi à chaque étage une impression d’unité malgré le découpage spatial de chacun. Au-delà du placage, le revêtement des parois murales et celui du plafond, qui se déploie en une topographie inversée, se confond et présente un blanc presque immatériel. Immense diffuseur de lumière, le plafond s’en empare et la redirige partout, même dans les endroits les plus reculés et les moins fenestrés, offrant une qualité spatiale indéniable et parfois surprenante qui pousse à la découverte des lieux. Le plafond est aussi un brise-écho et un capteur de sons grâce aux nombreuses stries qui créent un motif carré bien visible et répété sur presque toute sa surface.

Toutes les pièces les plus publiques et les plus animées se trouvent au rez-de-placette, favorisant les relations avec l’extérieur et limitant la propagation du bruit. Cette organisation fonctionnelle simple et efficace permet aussi de zoner l’édifice en offrant des activités de divertissement et de rencontre hors des heures de la bibliothèque. Elle contribue de ce fait à renforcer l’idée que la bibliothèque du XXIe siècle est un édifice hybride qui deviendra en lui-même un nouveau type architectural.

Premier étage

L’escalier monumental mène directement au premier étage. Au coeur de celui-ci se trouve un second poste d’accueil et d’information, qui est stratégiquement situé entre les zones de rayonnage, de lecture, de travail et de service aux utilisateurs et qui est visible de partout, même de l’étage supérieur. Ce niveau est ponctué de percements de plancher ou d’escalier donnant sur le rez-de-chaussée, tous bordés par des tables de travail et des écrans d’ordinateur. L’aménagement contribue à créer une sorte d’intimité, distance oblige, et permet à chacun de s’isoler, tout en faisant partie de la communauté des usagers, profitant furtivement de l’animation du lieu et du passage de la lumière. Être seul parmi d’autres et surtout être bien.

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Salle de travail au premier étage

Photo : Julio Cunill Zapata

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Rayonnage et salle de consultation au deuxième étage

Photo : Jacques Charbonneau

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Poste d’accueil et d’information au premier étage

Photo : Jacques Charbonneau

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Espaces de travail au premier étage en bordure de façade

Photo : Jacques Charbonneau

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Cet aménagement en périphérie des percements serait presque impossible au Québec. La sécurité des usagers, particulièrement celle des enfants, est une préoccupation constante que nous rappelle par moult articles le Code national du bâtiment, auquel on ne peut échapper sous peine de poursuites. J’en sais quelque chose! Notre société nord-américaine est devenue plus interventionniste que bien d’autres en ce domaine. Au lieu de responsabiliser les individus, on pense et on agit pour eux.

Adjacent au poste d’accueil, longeant presque la façade arrière, se trouve l’un des espaces les plus riches et les plus fréquentés de la bibliothèque : une vaste salle de travail elle aussi de double hauteur. Elle profite abondamment de l’éclairage de cette façade et des jeux de réflexion de la lumière de l’ouest sur le plafond topographique. Plus loin, derrière l’aire des CD et DVD, se trouve un intime salon d’écoute en balcon sur l’aire des revues du rez-de-chaussée et sur un puits de lumière inusité dans sa facture et sa position. Ce lanterneau, qui capte la lumière de l’ouest, éclaire vivement l’entrée principale à l’est sous la marquise et réchauffe cet espace qui serait autrement trop rapidement dans l’ombre dès après l’ouverture matinale de la bibliothèque.

Aménagements intérieurs

À chaque étage de la bibliothèque, l’architecte a prévu des aménagements perpendiculaires aux façades. Puisque celles-ci construisent la géométrie en hexagone allongé du plan, les rayonnages, tables et autres pièces du mobilier semblent en mouvement dans toutes les directions, ce qui confère un véritable dynamisme à l’ensemble et évite par le fait même le caractère trop rigide et trop institutionnel d’autres bibliothèques plus austères et moins conviviales. Partout les espaces sont aussi métissés, insérés les uns dans les autres, sans délimitation précise, contribuant à la fluidité des fonctions et à celle des usagers, qui s’approprient ainsi tous les lieux selon l’humeur ou la nécessité.

Deuxième et troisième étages

Au deuxième étage, le volume de cette salle de travail est cintré par d’autres plans de travail individuels, bien visibles du premier étage, et auxquels on accède par un étroit escalier en colimaçon. L’architecte l’a ainsi voulu afin d’affirmer le caractère résidentiel de ce lieu pourtant public et d’inciter le visiteur à y accéder tout doucement, sans déranger. Ce niveau est principalement destiné aux collections générales et aux bureaux de la bibliothèque. Le long de la façade principale, par une large ouverture dans son plancher, il offre une plongée spatiale surprenante, presque vertigineuse, à travers le premier étage et le puits de lumière intérieur qui transperce la marquise vers l’entrée du rez-de-chaussée. Cette percée verticale attire le regard du visiteur dans toutes les directions et même au-delà de la façade, vers la placette, les édifices voisins et le parc Güell qui se profile entre ceux-ci et par-dessus les toitures.

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Grande salle de travail et rayonnage au premier étage

Photo : Jacques Charbonneau

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Zone des CD et DVD et mezzanine du deuxième étage

Photo : Jacques Charbonneau

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Interconnexions verticales vers le salon de lecture

Photo : Jacques Charbonneau

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Interconnexions verticales vers le premier étage

Photo : Jacques Charbonneau

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Ce qui fascine le visiteur à ce deuxième étage, c’est la perception de toutes les interconnexions spatiales imaginées par l’architecte, qui fait comprendre la qualité et la diversité des lieux qu’il a créés et qui encourage l’exploration du parcours architectural jusqu’au troisième étage. Celui-ci n’abrite pourtant qu’une seule pièce, une salle de travail en groupe, un nid d’aigle, qui donne de part et d’autre sur les étages inférieurs. C’est d’ailleurs quand on apprécie le plan de ce dernier niveau que la forme hexagonale de l’édifice apparaît le plus clairement.

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Plan du deuxième étage

Dessin : Josep Antoni Llinás i Carmona

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Plan du troisième étage

Dessin : Josep Antoni Llinás i Carmona

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Du deuxième étage vers la grande salle du premier étage

Photo : Jacques Charbonneau

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Grande salle de travail du deuxième étage

Photo : Jacques Charbonneau

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Structure

Cependant, la quantité de colonnes rapprochées et apparentes en plan et en espace soulève quelques questionnements. Les portées structurales n’étant pas si grandes, on peut s’interroger sur la raison d’une ponctuation si généreuse, d’autant plus que ces colonnes ont aussi généré l’emplacement du mobilier fixe de même que l’addition de colonnes signalétiques intercalées pour accentuer le rythme des aménagements. Des photographies de chantier vues sur Internet montrent que la structure de la bibliothèque, d’allure quasi zoomorphique, est entièrement composée d’une multitude de membrures d’acier plutôt légères. Elles mettent en évidence la complexité du déploiement du ruban formel tridimensionnel, les nombreux percements dans les planchers et la présence substantielle de grandes parois vitrées de pleine hauteur. Construire le « mouvement » et le « vide », matérialiser des interconnexions spatiales, des volumétries tronquées aux deux extrémités de l’hexagone allongé et les porte-à-faux imposants de la marquise qui ondule sur les trois façades principales, voilà qui a probablement nécessité une certaine rigueur structurale qui s’est traduite par une grande quantité de colonnes. À défaut de murs porteurs internes, il fallait bien, je crois, compenser par des colonnes assurant le contreventement et la stabilité de l’édifice, d’un espace ouvert à l’autre. Cela au prix toutefois d’une quantité de colonnes qui s’avèrent un frein à la modulation ou à la transformabilité de l’espace, une caractéristique pourtant chère à la bibliothèque du XXIe siècle. Cependant, on peut aussi émettre l’hypothèse que la quantité de colonnes déployées à chaque niveau contribue à créer des filtres à la fois sonores et visuels entre des espaces adjacents sans pour autant les cloisonner, une forme d’hybridation spatiale et fonctionnelle.

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Salle de travail

Photo : Jacques Plante

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Puits de lumière au-dessus de l’entrée

Photo : Jacques Plante

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Interconnexions

Photo : Jacques Plante

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Conclusion

Après la réalisation de l’ouvrage Architectures de la connaissance au Québec, qui présente 33 projets de bibliothèques d’ici, il me semblait essentiel de me placer en marge de la production québécoise et d’analyser l’architecture d’une bibliothèque d’ailleurs, pour mieux inspirer celles d’ici et mieux saisir l’ampleur culturelle et sociale de ces lieux hybrides et de leur importance primordiale dans nos vies. La découverte de la Bibliothèque Jaume Fuster à Barcelone m’a permis d’avoir la distance nécessaire à une telle réflexion.

Ne constitue-t-elle pas un exemple probant du fait que la bibliothèque du XXIe siècle, le mal nommé « troisième lieu », est dans les faits un édifice hybride qui a su habilement s’approprier le meilleur des autres espaces culturels, théâtres et musées, qu’elle tente de supplanter comme première destination de socialisation, de divertissement, de détente et d’apprentissage, et comme le meilleur des lieux de vie, maison et travail, qu’elle tente de combiner par l’ambiance conviviale et la chaleur des espaces? Par la diversité de son offre culturelle et sociale — expositions, animations théâtrales, projections vidéo, conférences, café, etc. — en constant renouvellement, elle définit peu à peu un nouveau lieu culturel intergénérationnel et polyvalent. Par son architecture ouverte, elle incite à sa fréquentation spontanée. La bibliothèque, à mon sens, est le seul édifice culturel à s’être véritablement transformé, tant par la forme, le contenu que les activités et les services, devant ce XXIe siècle qui oblige à tant de transformations rapides dans nos vies personnelles et professionnelles, mais tout autant dans les lieux mêmes. D’un lieu d’entreposage sombre et poussiéreux, la bibliothèque est devenue, sous l’influence évidente des nouvelles technologies de l’information, un lieu communautaire d’expériences et d’interactions sociales, un espace de vie, de lumière et d’inspiration où il fait bon être et être de son temps. C’est le phénix culturel du XXIe siècle!

J’invite maintenant les sociologues, anthropologues, philosophes, linguistes ou autres penseurs inspirés à réfléchir, à débattre et à proposer une appellation digne de ce lieu culturel hybride du XXIe siècle, icône d’une nouvelle typologie architecturale affranchie de tout paradoxe, avant que l’inapproprié nom de « troisième lieu » finisse par s’imposer de lui-même, faute de mieux. En attendant, je ne peux m’empêcher de suggérer, pour désigner ce lieu culturel hybride et hautement transformable, l’appellation d’« espace polymorphe », ou tout simplement de « polymorphe ».

Illustration

Nid d’aigle au troisième étage

Photo : Jacques Plante

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