L’URSS et le concept de dissuasion (Note)[Record]

  • Jean-Christophe Romer

L'URSS ET LE CONCEPT DE DISSUASION

Jean-Christophe ROMER*

Les politiques de défense des principaux États occidentaux suscitent régulièrement des débats plus ou moins passionnés. Ces débats font suite, en règle générale, à des changements d'ordre technologique et/ou politique susceptibles de transformer l'équilibre mondial des forces et aboutissent à des modifications voire à des réadaptations des concepts et des politiques stratégiques des États concernés.

On a ainsi pu assister au début des années 1970 à l'instauration d'une nouvelle doctrine américaine de « riposte adaptée » dite doctrine Schlessinger. Celle-ci faisait suite, sur le plan politique à la signature des accords s ALT I en 1972 et, sur le plan technologique au développement du mirvage des missiles américains et à la maîtrise de cette technique par les Soviétiques dès 1973.

La signature de l'accord SALT II en juin 1979, l'adoption du programme de construction des missiles mobiles « MX » ainsi que la décision de doter les États européens de nouveaux missiles dits eurostratégiques en réponse à l'installation des missiles SS.20 soviétiques, ont relancé le débat au début de la décennie 1980.

Face à ces changements doctrinaux, l'URSS semble être restée impassible — mais non indifférente — en maintenant les grandes lignes de sa doctrine stratégique telle qu'elle a été définie par le Maréchal Sokolovskij en 1962' et reprise sans modifications fondamentales par le Maréchal Grecko en 19752. Il faut toutefois remarquer la coïncidence qui existe entre les dates de publication de ces deux « manuels » de stratégie soviétique et l'adoption, par les Américains, de nouvelles doctrines stratégiques: la doctrine Mac Namara en 1961 et Schlessinger en 1974. Cette coïncidence ne saurait bien entendu être le fruit du hasard.

Les récentes décisions des Américains concernant leur doctrine stratégique et les armes eurostratégiques semblent avoir provoqué, en Union soviétique, des débats importants dans les milieux civils et militaires spécialistes des questions de politique de défense. Ces discussions ne paraissent pas remettre directement en question le principe fondamental de la stratégie soviétique — « une frappe massive et simultanée contre les centres vitaux et les moyens de combat de l'ennemi »3— qui au contraire est largement réaffirmé. Il s'agit en fait

* Centre de Recherches sur! l'URSS et les Pays de l'Est de l'Université de Strasbourg III et chargé d'Enseignement à V Université de Paris X.

1. V. Sokolovskij, Voennaja Strategija (stratégie militaire), Moscou Voenizdat, 1962. Une seconde édition est parue en 1963 et une troisième en 1968.

2. A. Grecko, Vooruzennye sily sovetskogo gosudarstva (Les forces armées de l'État soviétique), Moscou, Voenizdat, 1975.

3. H. Paris, « Stratégies soviétiques et américaines », Cahiers de la FEDN n° 17, Paris 1980, pp. 68-69.

Revue Etudes internationales, volume XII, no. 4, décembre 1981.

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de replacer ce principe dans le cadre d'un discours politique différent qui tournerait autour d'un concept de « dissuasion ».

La dissuasion était jusqu'à présent considérée comme un concept strictement occidental et jugée incompatible avec la doctrine d'emploi et de frappe massive en vigueur en URSS. Sur ce point, il faut toutefois préciser que lorsque les Soviétiques affirment qu'ils mènent une politique et une stratégie strictement défensive et que, dans le cadre de la coexistence pacifique, ils se dotent des moyens politiques, économiques, sociaux et militaires pour empêcher « l'impérialisme » d'user de la force à leur encontre, ils annoncent, dans les faits une politique de dissuasion. C'est d'ailleurs dans ce sens que l'on a pu parler, dans les années 1960-1970 de « dissuasion mutuelle », même si l'URSS n'en reconnaissait pas le principe.

Mais ...