Comptes rendus : Régionalisme et régions ‑ Europe

Haftendorn, Helga, Georges-Henri Soutou, Stephen F. Szabo et Samuel F. Wells Jr., The Strategic Triangle. France, Germany, and the United States in the Shaping of the New Europe, Washington, dc/Baltimore, ma, Woodrow Wilson Center Press/The John Hopkins University Press, 2006, 411 p.[Record]

  • Justin Massie

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  • Justin Massie
    Department of Political Studies
    Queen’s University, Kingston, Ontario

La crise diplomatique de 2002-2003 entourant l’invasion anglo-américaine de l’Irak a révélé de vives tensions entre les membres de l’Alliance atlantique. Pour plusieurs, ces tensions ne sont toujours pas apaisées, non seulement en raison des difficultés rencontrées en Irak et de l’échec des efforts d’établissement de la paix, mais surtout en raison des divergences stratégiques grandissantes entre les alliés, ainsi qu’en témoigne la lutte contre-insurrectionnelle de l’otan en Afghanistan. Certains professent que le schisme stratégique entre Washington/Londres et Paris/Berlin résulte de la résurgence d’un sentiment d’anti-américanisme, désormais libéré des contraintes de la guerre froide et d’une perception commune de la menace soviétique : le terrorisme international exacerbe plutôt qu’il ne dissipe le différentiel de perception de la menace et des moyens appropriés pour le contrer. D’autres suggèrent que les désaccords transatlantiques sont le fait d’une réaction logique et inévitable des puissances européennes qui tentent de contrebalancer l’hyperpuissance américaine. À ces explications culturelles et structuro-réalistes, s’ajoute celle du constructivisme adoptée par les auteurs de The Strategic Triangle, une approche qui s’avère en réalité analytiquement floue et qui se rapproche davantage du réalisme classique par son insistance sur la mise en contexte historique des intérêts et des préférences étatiques. Par ailleurs, peu, sinon aucune attention n’est portée aux processus de construction sociale des identités et des intérêts. Contrairement à plusieurs ouvrages collectifs, Haftendorn, Soutou, Szabo et Wells ont élaboré une introduction et un épilogue qui rassemblent, synthétisent et problématisent tant théoriquement qu’empiriquement les idées proposées par quatorze contributeurs et développées dans quinze chapitres différents. Le résultat, quoique positif pour le lecteur, suscite évidemment la critique. Les auteurs adoptent en effet l’idée d’un triangle stratégique entre Washington, Berlin et Paris comme cadre analytique, systématiquement appliqué aux quinze études de cas s’étalant chronologiquement de la fin des années 1950 jusqu’à aujourd’hui. Plus exactement, sont abordés successivement la construction de l’Europe politique et économique, la crise de l’otan de 1966-1967, l’effondrement du système économique et monétaire de Bretton Woods, l’Ostpolitik et la période de détente, l’élargissement de l’otan et ses opérations de paix dans les Balkans, ainsi que, en épilogue, les guerres d’Irak et d’Afghanistan. Fait à noter, chacun de ces cas d’étude fait l’objet de chapitres distincts adoptant une perspective américaine, allemande et française (à l’exception d’une perspective française de l’élargissement de l’otan et de ses opérations militaires dans les Balkans, qui manque) et respectant (ou du moins critiquant) le cadre analytique, ce qui constitue un fil conducteur solide tout au long de cet ouvrage collectif. Développer un cadre analytique rassemblant une pluralité d’auteurs et de points de vue sur les relations trilatérales de la France, de l’Allemagne et des États-Unis n’est pas chose facile : les auteurs expriment explicitement leurs désaccords et le modèle théorique est analytiquement ambigu et contesté par certains contributeurs. Le triangle stratégique est dit fonctionnel si les trois États coopèrent entre eux ou témoignent d’intérêts complémentaires (l’harmonie étant exclue de facto) et d’une attention mutuelle. La conclusion pessimiste des auteurs sur l’état des relations transatlantiques n’est par conséquent pas originale : puisque l’Allemagne et la France ne dépendent plus de la puissance américaine pour assurer leur sécurité devant un ennemi soviétique commun, dans l’environnement international postguerre froide et post-11 septembre 2001, les intérêts et les préférences étatiques divergent davantage et la coopération s’est affaiblie, au point que l’on puisse douter de ...