Comptes rendus : Études stratégiques et sécurité

Don Carrick, James Connelly et Paul Robinson (dir.), 2009, Ethics Education for Irregular Warfare, coll. Military and Defence Ethics, Farnham, Ashgate, 165 p.[Record]

  • Romain Lalanne

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  • Romain Lalanne
    Chaire de recherche du Canada en politiques étrangères et de défense canadiennes
    Département de science politique
    Université du Québec à Montréal

Depuis la publication d’une doctrine américaine de contre-insurrection en 2006, la guerre irrégulière est devenue une thématique largement discutée au sein de la communauté militaire. Pourtant, la nature asymétrique d’un ennemi irrégulier n’est pas la seule raison de cet intérêt. Dans la mesure où la contre-insurrection se déroule au sein des populations dont elle doit obtenir le soutien, elle nécessite une adaptation éthique pour les forces armées engagées dans ce type d’opérations. Or, au vu d’une culture militaire encore marquée par un traitement classique de la guerre, une telle adaptation pose le problème de l’institutionnalisation de pratiques et de normes militaires par l’éducation des soldats et des officiers. Dans ce contexte, l’ouvrage codirigé par Carrick, Connelly et Robinson est des plus salutaires, car il réunit les termes d’une équation à trois inconnues : l’éthique, l’éducation militaire et le conflit irrégulier. Regroupant les analyses de treize contributeurs d’établissements de recherche universitaires et militaires, Ethics Education for Irregular Warfare est structuré autour de trois parties marquées par un traitement essentiellement empirique du sujet. La première partie expose des contributions théoriques, mais tout à fait accessibles au lecteur non initié au vocabulaire militaire. Celles-ci soulèvent principalement l’enjeu de la compréhension culturelle comme vecteur de comportements éthiques. La contribution du général américain McMaster est particulièrement éclairante quant aux difficultés auxquelles se heurte un soldat combattant dans un contexte irrégulier. Selon McMaster, les comportements agressifs ne s’expliqueraient pas tant par un déficit d’éducation à l’éthique que par le stress induit d’un contexte opérationnel où insurgés et civils sont parfois difficiles à différencier. Or le stress induit de cette situation peut conduire le soldat à des postures de force aux conséquences politiques et médiatiques désastreuses. Pour contrer cette tendance, McMaster appelle à préserver le caractère moral des soldats en renforçant l’éducation culturelle, postulant que l’empathie et la connaissance du terrain social sont les conditions d’une nécessaire retenue de la force. La deuxième partie présente un certain nombre d’enjeux opérationnels que soldats et officiers sont susceptibles de rencontrer. Construite sur un clivage sociologique classique, la contribution de Robinson prend l’exemple de l’armée américaine en Irak et se demande ce qui, des dispositions cognitives propres à chaque soldat ou des situations institutionnelles dans lesquelles ils agissent et sont socialisés, va conduire à des comportements non éthiques. À cette question, Robinson répond que le problème ne vient pas des individus, mais des cadres institutionnels. Deux facteurs sont avancés pour expliquer cette lacune. D’abord, l’institution militaire américaine aurait évité toute préparation à la contre-insurrection après le traumatisme vietnamien. Ensuite, elle serait caractérisée par une culture stratégique privilégiant les options basées sur l’attrition où l’élimination physique de l’ennemi constitue la priorité. D’où la conséquence qu’en l’absence d’expériences et de normes axées sur la retenue de la force, les soldats américains sont placés dans une zone d’incertitude pouvant les conduire à des comportements non éthiques. La troisième partie aborde les enjeux pédagogiques liés à la constitution de normes éthiques. Parmi quatre contributions analysant également les cas britanniques et hollandais, on retiendra celle de Cook sur l’éducation au sein de l’us Air Force. Dans un contexte irrégulier, les fonctions de cette branche armée se limitent souvent à l’appui-feu aérien et à la surveillance permanente grâce aux drones. Or, comme le montre Cook, la reconnaissance symbolique de ces missions est un processus institutionnellement douloureux pour l’Air Force : dans cette branche armée, l’unité de réflexion bureaucratique et normative ...