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Comptes rendus

Memory and Trauma in International Relations. Theories, Cases and Debates, Erica Resende et Dovile Budryte, 2014, New York, Routledge, 280 p.

  • Victor A. Béliveau

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  • Victor A. Béliveau
    Université Laval, Québec

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L’ouvrage collectif Memory and Trauma in International Relations : Theories, Cases and Debates, sous la direction d’Erica Resende et de Dovile Budryte, a pour objectif d’offrir une recension des théories et de présenter des études de cas portant sur la dimension internationale de la mémoire et des traumas psychologiques. Cette monographie récente s’inscrit dans le champ plus large des approches psychologiques dans l’étude des relations internationales stipulant que la conduite des relations internationales est le fruit du choc de l’idiosyncrasie psychologique des acteurs qui y participent. Cependant, d’une part, les auteures innovent par la revitalisation de ce champ d’études avec l’attention particulière qu’elles portent aux traumas et à la mémoire. D’autre part, elles souhaitent élargir l’étude classique des traumas et de la mémoire dans les relations internationales, sphère de recherche qui se cantonnait habituellement dans les études des névroses de guerre ou de l’Holocauste. Ainsi, pour ces chercheures, des attentats terroristes, des révolutions populaires, des guerres civiles sanglantes, des génocides et même des catastrophes naturelles constituent des moments de crises profondes pour les collectivités qui les subissent. On peut donc les qualifier de traumas. A posteriori, ces blessures psychologiques vécues individuellement façonnent la mémoire collective (par rapport au souvenir ou à l’oubli) et le comportement des États à l’intérieur comme à l’extérieur de leurs frontières. Cet ouvrage s’articule autour de trois problématiques lourdes de sens pour l’étude des relations internationales, à savoir : 1) comment les expériences traumatisantes affectent les relations internationales, 2) comment les traumas et la mémoire se manifestent dans des contextes culturels variés et 3) comment les manifestations variées des sentiments liés à la souffrance, au souvenir et à l’oubli – qui permettent à une collectivité de vivre avec ses traumas – peuvent créer des changements sociaux sur la scène internationale (p. 10-11).

Pour favoriser l’accessibilité de l’ouvrage, la structure privilégiée par Resende et Budryte se divise en deux sections comptant chacune sept chapitres. La première, qui met la table pour la seconde, effectue un retour sur le débat théorique entourant l’influence de la mémoire et des traumas dans les relations internationales en proposant certaines pistes théoriques contemporaines. La seconde, qui, elle, souhaite confronter les arguments avancés par la première sur des faits empiriques, présente des études de cas provenant de contextes culturels variés. En raison du nombre élevé de chapitres et de contributeurs, nous restreindrons notre survol à deux chapitres théoriques qui ont retenu notre attention.

Le premier chapitre, d’Alexandria J. Innes et Brent J. Steele, intitulé « Memory, trauma and ontological security » et qui fait office d’assise théorique pour le reste de l’ouvrage, positionne la sécurité psychologique – tributaire de la construction identitaire – par rapport à la sécurité physique qui fut longtemps placée au centre des relations internationales par certains théoriciens (pensons à Herz, Jervis, Morgenthau et Waltz). En partant de la théorie de la structuration d’Anthony Giddens (1984) voulant que la construction de l’identité des acteurs sociaux fonctionne par un processus de réflexivité des acteurs sur eux-mêmes, Innes et Steele proposent la théorie de la sécurité ontologique. Cette dernière avance que les États et les peuples qui les constituent cherchent à sécuriser l’image qu’ils ont d’eux-mêmes et qu’ils projettent aux autres. Cette perception d’eux-mêmes résulte d’une articulation narrative cohérente des événements traumatisants qui marquent au fer rouge la construction du « Qui sommes-nous ? » par rapport aux autres. Incidemment, les traumas et la mémoire deviennent des référents culturels qui offrent une réponse cohérente à la construction identitaire. L’identité nationale se définit et se redéfinit donc par les tragédies anciennes ou récentes que recèle le parcours respectif des États. Pour les auteurs, la théorie de la sécurité ontologique permet d’ouvrir un agenda de recherches variées. Le chapitre 4 de Douglas J. Becker, « Memory and trauma as elements of identity in foreign policy making », se penche pour sa part sur l’impact des traumatismes psychologiques sur la formulation de la politique étrangère à travers la construction d’images fortes qui les cristallisent. En utilisant les postulats de l’approche constructiviste précédemment développés par Wendt (1992) et Hopf (1998) énonçant que l’identité des acteurs influence leur prise de décision sur la scène internationale, Becker souhaite faire dans ce programme de recherche une place plus grande aux traumas et à la mémoire collective. Pour ce chercheur, les cicatrices psychologiques sont porteuses d’émotions puissantes et de souvenirs marquants qui peuvent ensuite être instrumentalisés au profit d’images consolidatrices sur le plan identitaire pour les peuples ayant souffert. Aussi, en s’appuyant sur les thèses d’Elizabeth Jelin (2003) sur la subjectivité de la mémoire collective, Becker réaffirme l’instrumentalisation de la mémoire historique en tant que variable spécifique dans la construction de l’identité collective.

Malgré la revitalisation du champ d’études des approches psychologiques en relations internationales, cet ouvrage n’est pas sans faiblesses tant sur le plan du fond que de la forme. D’une part, l’introduction est très brève et n’inclut pas toutes les bases théoriques qui donneraient une cohérence au développement de l’ouvrage. Aussi, souffrant de son aspect « collectif », cette monographie peine à suivre un fil conducteur précis à la lecture des chapitres. Bien que la structure de l’ouvrage se veuille accessible, le chevauchement de certaines thèses ralentit la lecture et accentue les redondances. Enfin, l’absence d’une conclusion sous la forme d’un chapitre récapitulatif rend l’uniformisation des thèses avancées encore plus ardue. Somme toute, un ouvrage intéressant qui place – parfois maladroitement – les bases d’un agenda de recherche prometteur dans l’étude des relations internationales.