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Comptes rendus

Revisiting Intelligence and Policy. Problems with Politicization and Receptivity, Stephen Marrin (dir.), 2014, Londres, Routledge, 113 p.

  • Thomas Juneau

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  • Thomas Juneau
    Université d’Ottawa

Cover of                Volume 46, Number 1, March 2015, p. 5-128, Études internationales

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La dynamique entre la sphère du renseignement et celle de l’élaboration et de l’implantation des politiques est souvent empreinte de tension et d’incompréhension mutuelle. Cet ouvrage collectif dirigé par Stephen Marrin, un chef de file des études du renseignement, s’attaque à deux dimensions particulières de cette relation : la politisation, par les agences de renseignement elles-mêmes ou par les décideurs, et la réceptivité des décideurs face à ce que leurs agences de renseignement leur fournissent.

Les questions d’analyse du renseignement ne sont pas toutes égales ; certaines sont appelées à venir en soutien à un processus de prise de décision hautement visible publiquement, et donc potentiellement controversé. Cela soulève la question de la politisation du renseignement. Pour les tenants d’une approche traditionaliste, les responsables du renseignement doivent maintenir une frontière étanche entre celui-ci et l’univers politique. Éviter toute politisation de leur analyse est un objectif fondamental, au nom duquel d’autres qualités – la précision, la pertinence, la responsivité – peuvent être sacrifiées au besoin. Pour d’autres, plus activistes, la politisation est inévitable et pas intrinsèquement mauvaise ; il s’agit d’éviter les abus et même de tenter de profiter des renseignements obtenus afin, par exemple, de maximiser l’influence du renseignement sur les décisions. Comme on peut le noter dans plusieurs chapitres de cet ouvrage, il n’existe pas de consensus sur la définition de la politisation. Le premier objectif du livre est donc de remédier à cette faiblesse, avec toutefois un succès limité, puisque les auteurs proposent des définitions qui, tout en étant intéressantes, se contredisent. Marrin, dans son chapitre, distingue entre le concept vague de politisation et celui plus précis et pertinent de « politisation analytique », un phénomène selon lui négatif qui survient lorsqu’un produit est corrompu sciemment à la suite de la prise en considération par l’unité analytique de facteurs politiques. Glenn Hastedt, quant à lui, propose une définition moins pointue, selon laquelle la politisation est une stratégie utilisée par des participants au processus de développement et d’implantation des politiques qui, en manipulant des produits analytiques, visent à avancer leurs objectifs politiques et à contrer ceux de leurs adversaires.

La politisation est un phénomène inévitable et complexe dont la teneur et les conséquences varient selon les circonstances. Hastedt suggère donc ensuite un cadre analytique afin de mieux comprendre la dimension politique de la relation entre le renseignement et la prise de décision. Pour ce faire, il distingue entre politisations hard (la coercition d’analystes pour leur imposer des prémisses ou des conclusions) et soft (des tentatives délibérées d’altérer le contexte analytique ou institutionnel). Hastedt oppose ces deux catégories aux cas où il y a consensus entre les sphères du renseignement et des politiques. Il propose ensuite que l’interaction entre renseignement et politiques puisse se tenir au sein de systèmes fermés, élitistes et publics. Il en dérive ainsi une matrice de trois par trois, et donc une typologie de neuf cas possibles de politisation.

La politisation du renseignement est généralement perçue comme étant négative, mais peut-elle, dans certaines circonstances, être tolérable, voire souhaitable ? Pour Joshua Rovner, la réponse est un non catégorique. Si, dans certains cas, la politisation soft de leurs analyses permet aux agences de renseignement d’obtenir certains gains à court terme – davantage d’influence sur le processus décisionnel, par exemple, ou une meilleure relation avec les preneurs de décision –, à long terme, selon Rovner, la politisation ne peut que nuire à la qualité du produit. Nathan Woodard, quant à lui, adopte la position opposée : il recommande un profond changement de culture qui verrait les agences de renseignement participer de manière active au processus de développement et d’implantation des politiques en proposant des analyses prescriptives basées sur des données rigoureusement analysées.

Dans un chapitre intéressant, mais qui peine à justifier sa présence dans cet ouvrage axé sur la politisation, Erik Dahl aborde la question distincte de la réceptivité des preneurs de décision face aux analyses que leur proposent leurs agences de renseignement. En comparant le cas de Pearl Harbor (où le leadership américain n’a pas pris en compte les avertissements portant sur la possibilité d’une attaque japonaise) avec celui de la bataille de Midway (au cours de laquelle les Américains ont pu surprendre les forces japonaises grâce à la précision de leurs renseignements), Dahl tente de comprendre dans quelles circonstances les décideurs seront plus susceptibles de prendre en compte les analyses de renseignement. Il en conclut que deux variables déterminent cette réceptivité : la perception qu’ont les décideurs du sérieux de la menace et leur confiance en l’utilité générale du renseignement.

Cet ouvrage collectif atteint un objectif important, quoiqu’étroit : il réussit à faire avancer le débat sur deux aspects essentiels mais sous-étudiés de l’interaction entre renseignements et politiques, la politisation et la réceptivité. Le livre est donc pertinent pour les chercheurs et les praticiens qui cherchent à mieux comprendre la dynamique de cette relation complexe.

Le débat sur la politisation du renseignement, en particulier, est pertinent. Les différentes perspectives proposées dans cet ouvrage montrent qu’une tension est inévitable : Marrin et Rovner insistent sur les coûts de la politisation analytique, mais ils reconnaissent également qu’il est fondamental pour les agences de renseignement d’établir une relation de confiance avec leurs clients. Ces deux objectifs sont souvent en compétition. Et il n’existe pas de réponse facile à ce dilemme : les traditionalistes risquent de nuire à leurs relations en insistant sur la pureté de leurs analyses, alors que les activistes risquent d’échouer dans leur mission visant à fournir des analyses de qualité, franches et non partisanes. La quête de l’équilibre idéal représente ainsi un défi constant.