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Comptes rendus

Strangers No More. Immigration and the Challenges of Integration in North America and Western Europe, Richard Alba et Nancy Foner, 2015, Princeton, Princeton University Press, 324 p.

  • Chedly Belkhodja

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  • Chedly Belkhodja
    Professeur titulaire, École des affaires publiques et communautaires, Université Concordia, Montréal, Canada

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Un fait incontestable des dernières décennies est la visibilité de la migration internationale. Au-delà d’un débat autour des chiffres et des statuts, Strangers No More propose une lecture captivante des conséquences de l’immigration dans le tissu social, politique et économique de plusieurs sociétés nationales. L’immigration est en train de transformer le paysage culturel de nombreuses sociétés démocratiques. Par une approche comparative assez classique, les auteurs proposent de dégager des similitudes et des différences entre six pays d’immigration, soit les États-Unis et le Canada dans le contexte nord-américain et l’Allemagne, la France, la Grande-Bretagne et les Pays-Bas en Europe de l’Ouest. Le fil conducteur est la dynamique de l’intégration. Elle ne se présente pas de la même manière en raison d’un contexte sociohistorique et des politiques publiques particulières. Les auteurs soulignent cependant que l’immigration est devenue un enjeu de société qui crée un climat d’anxiété collective devant le soi-disant sentiment de perte de l’identité nationale. En Europe de l’Ouest, plusieurs formations politiques extrémistes et populistes ont mis en place des programmes anti-immigration. La crainte de l’immigration extra-européenne, celle des pays musulmans du Sud, caractérise un discours de plus en plus visible dans les médias et dans l’opinion publique. Aux États-Unis, l’attitude intransigeante du Parti républicain et de certains États du sud relativement à la naturalisation de millions d’immigrants clandestins mine le débat sur l’apport de l’immigration.

L’intérêt de cet ouvrage est de dépasser une lecture conjoncturelle de l’immigration à une époque complexe et tumultueuse. Strangers No More propose une analyse fouillée des grandes tendances de la migration et plus particulièrement la capacité des sociétés nationales à gérer une transition démographique majeure qui introduit l’enjeu de la diversité. L’intégration de nouvelles populations se précise autour de deux grandes caractéristiques : d’une part, la possibilité pour l’immigrant de devenir un membre à part entière d’une communauté de citoyens sans pour autant devoir renier sa culture d’origine et, d’autre part, la capacité de s’épanouir d’un point de vue économique et personnel. Les auteurs soulignent clairement que des variables nationales vont influencer la trajectoire de ces immigrants et que le grand défi de ces pays sera d’intégrer une population immigrante plus jeune et d’origines diverses. Chaque chapitre traite de la problématique de la diversité et des formes de discriminations raciales, religieuses et économiques que les immigrants peuvent vivre dans ces pays. Le statut économique, le pays d’origine, le lieu de résidence, l’accès à l’éducation, la pratique religieuse sont des indicateurs permettant de cerner le succès ou l’échec des trajectoires d’intégration et la politique des gouvernements.

Cinq trames narratives structurent les chapitres de l’ouvrage. Ces trames façonnent la manière d’agir des États qui évolue dans des contextes nationaux spécifiques. La première se développe autour des régimes de citoyenneté et des modèles d’intégration. Les auteurs font référence aux traditions et aux modèles nationaux reconnus dans de nombreux travaux sur l’immigration : le républicanisme français, le multiculturalisme à la canadienne, la conception culturelle allemande. La deuxième trame présente la façon dont l’État intervient dans le champ de l’intégration des immigrants. Délaissant leur rôle interventionniste, la plupart des gouvernements ont adopté des approches libérales. La troisième s’intéresse au mythe de l’immigration comme fondement de la construction nationale. Cette lecture établit des distinctions classiques entre l’Amérique du Nord, terre d’immigration, et l’Europe des États-nations historiquement constituée autour de la sédentarisation de populations nationales. La quatrième présente l’idée de l’exceptionnalisme américain, société plus ouverte à la mobilité sociale des individus. Cette thèse a souvent été idéalisée, par exemple par l’idée de la frontière, symbole de la mobilité constante, et de la capacité des individus à réussir sans le soutien de l’État. Dans ce schéma est écarté tout ce qui peut ternir le caractère exceptionnel de l’expérience américaine, la référence à l’esclavagisme, à la ségrégation raciale et au racisme. La dernière trame introduit la thèse de la convergence entre l’Amérique du Nord et l’Europe en ce qui concerne les politiques de citoyenneté, les politiques publiques ainsi que les valeurs et attitudes à l’égard de l’immigration. Des enjeux globaux ont tendance à diminuer la spécificité des États-nations, soit l’accroissement de la mobilité et des flux migratoires, la politique internationale marquée par des conflits et des enjeux environnementaux. Par conséquent, l’État doit composer avec le besoin de consolider une gouvernance globale en matière d’immigration.

Cet ouvrage est une belle illustration d’une comparaison des politiques nationales de l’immigration dans six pays. Il nous invite à repenser notre rapport à l’intégration et à envisager une approche plus nuancée qui comporte une dimension relationnelle entre les natifs et les nouvelles générations d’immigrants, ce que plusieurs études récentes qualifient de l’après- intégration. Les auteurs sont bien clairs sur cette question : l’intégration ne signifie pas passer d’un bord à l’autre, mais définir un nouveau lien et lieu qui permettra de consolider l’appartenance nationale.