Volume 55, Number 3, Fall 2024 Les politiques de sécurité internationale face à leur politisation The Politicization of International Security Policies Guest-edited by Delphine Deschaux-Dutard and Jean Joana
Table of contents (8 articles)
Section thématique / Thematic Section
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Les questions de sécurité face à leur politisation
Delphine Deschaux-Dutard and Jean Joana
pp. 381–393
AbstractFR:
L’introduction de ce numéro spécial vise à proposer une analyse des plusieurs études de cas liées à des questions de sécurité internationale en s’appuyant sur la notion de politisation. Partant d’une brève revue de littérature sur l’utilisation de cette notion par les spécialistes de relations internationales ces deux dernières décennies, cette contribution pose ensuite les limites identifiées dans cet état de l’art. Notre contribution présente ainsi les apports des études de cas proposées dans ce numéro spécial et propose de considérer la politisation des questions de sécurité non pas tant comme un processus mécanique, mais plutôt comme un ensemble de pratiques produites par des acteurs politiques ou sociaux, à l’échelle nationale et/ou internationale. Dans cette perspective, cette introduction s’inscrit dans le prolongement des travaux de sociologie politique ou de sociologie politique de l’action publique, et vise ainsi à faire dialoguer les études de sécurité avec cette littérature.
EN:
The introduction to this special issue aims to provide an analysis of several case studies related to international security issues using the concept of politicisation. Beginning with a brief review of the literature on the use of this concept by international relations scholars over the past two decades, the paper then identifies the limitations of the current state of the art. Our contribution thus presents the contributions of the case studies proposed in this special issue and suggests that the politicisation of security issues should be considered not so much as a mechanical process, but rather as a set of practices produced by political or social actors at the national and/or international level. From this perspective, this introduction builds on the work of political sociology and the political sociology of public action, and thus aims to foster a dialogue between security studies and this literature.
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L’État islamique et le patrimoine culturel : entre destruction et construction d’un État
Eva Portel
pp. 395–416
AbstractFR:
Les destructions de biens culturels en temps de conflit armé ont généré de nombreuses dynamiques de politisation et de dépolitisation étudiées dans différents contextes (États, organisations internationales, etc.). Cet article propose d’explorer un aspect peu étudié par les travaux en science politique : la politisation des destructions par leurs auteurs. Il s’agit donc de rendre compte des mécanismes de politisation des destructions de biens culturels par le groupe État islamique en Iraq et en Syrie entre 2014 et 2019. Au-delà de l’application de la doctrine religieuse salafiste, la destruction organisée des biens culturels permet au groupe de se construire et de s’affirmer comme autorité politique en accaparant différents secteurs traditionnellement considérés comme de l’ordre du régalien (que ce soit la capacité d’édicter les normes sociales ou celle de les faire respecter – la police, l’armée, la justice et le domaine fiscal). De manière complémentaire à ces aspects formels, les destructions de patrimoine témoignent de la volonté de l’EI de construire sa légitimité afin de consolider ses revendications à incarner l’autorité politique.
EN:
The destruction of cultural property during armed conflict has generated numerous dynamics of politicization and depoliticization, studied in various contexts (states, international organizations, etc.). This article seeks to explore an aspect that has been little studied in political science: the politicization of destruction by its perpetrators. It aims to analyze the mechanisms through which the Islamic State group politicized the destruction of cultural property in Iraq and Syria between 2014 and 2019. Beyond the application of the Salafi religious doctrine, the organized destruction of cultural heritage allows the group to construct and assert itself as a political authority by appropriating various sectors traditionally regarded as sovereign domains (such as the ability to set and enforce social norms — police, military, justice, and fiscal matters). In addition to these formal aspects, the destruction of heritage reflects IS’s intent to build its legitimacy in order to strengthen its claims to embody political authority.
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La politisation à visage apolitique ou comment la socialisation positiviste induit des préférences pour la guerre préventive
Thomas Lindemann
pp. 417–446
AbstractFR:
Alors que le positivisme en sciences sociales a été critiqué pour son conservatisme politique, son technicisme et son manque d’esprit critique, il est rare que l’on insiste sur son potentiel de légitimer les violences internationales. Dans cette contribution, j’examinerai si les dirigeants politiques socialisés dans le positivisme ont tendance à être favorables à la guerre préventive parce qu’ils dépolitisent souvent la sécurité internationale en la considérant comme régie par des lois objectives. Cet article explore en particulier si ces représentations dépolitisées et technocratiques de la sécurité internationale sont liées à un certain type de socialisation scientifique et professionnelle. La question de la guerre préventive est particulièrement adaptée à une interrogation sur la dépolitisation de la sécurité internationale. Les promoteurs de la guerre préventive soutiennent généralement que les États n’agissent pas en fonction de considérations politiques mais sont mus par des forces objectives telles que l’évolution du rapport de force entre grandes puissances.
EN:
While positivism has been widely criticized for political conservatism, technicism and lack of critical spirit, it is rare that scholars have pointed to its potential to legitimate (international) violence. In this contribution, I argue that especially political leaders with a positivist socialization tend to be favorable to preventive war thinking because they depolitise international security as governed by objective laws. Thus, while « national security » and « international security » is often presented as something beyond political interests, I will examine what kind of professional socialization and worldview is in particular sensible to depolitised and technocratic presentations of international security. The question of preventive war is particularly suited to our interrogation about depoliticization. Preventive war promoters generally argue that states do not act according to political considerations but are moved by objective forces such as power trends.
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La (non)politisation des opérations militaires internationales lors des campagnes électorales françaises et canadiennes
Laurent Borzillo and Justin Massie
pp. 447–472
AbstractFR:
Traditionnellement, les politiques publiques relatives aux Affaires étrangères et à la Défense se caractérisent rarement par une forte implication de l’opinion publique. Il n’est pas rare ainsi de parler de déficit démocratique sur les enjeux liés aux participations à des interventions militaires internationales. Les consensus existant parfois entre les partis de gouvernements sur ces questions favorisent certes la cohérence et la continuité de ces politiques publiques, mais entraînent généralement une absence de politisation de ceux-ci. Une mise à l’agenda est toutefois possible. L’élection générale de 2015 ayant amené au pouvoir les libéraux de Justin Trudeau au Canada en est justement un bon exemple, avec le cas de la participation canadienne à la coalition internationale contre Daech. A contrario, on ne peut que constater l’absence de politisation de la contribution française à cette même intervention internationale, en particulier lors des campagnes électorales nationales de 2017, et ce alors que Paris fut le deuxième contributeur de celle-ci après les États-Unis. Dans un contexte national marqué par les attentats de 2015 puis de 2016, seules les questions de l’élargissement de la contribution française au territoire syrien et des relations à entretenir avec le régime de Bachar el-Assad connurent une certaine politisation. Ces différences en termes de politisation interrogent sur les modalités de celle-ci, sur les conditions favorisant son émergence, ainsi que sur les conséquences de la politisation sur la nature et la mise en oeuvre d’une politique publique. L’objectif de cet article est d’analyser les processus de politisation, ou non, des interventions militaires internationales au sein des démocraties occidentales – en particulier lors de campagnes électorales – en prenant pour cas d’étude la France et le Canada lors de la guerre contre Daech.
EN:
Public policies relating to defense issues are rarely characterized by a strong involvement of public opinion. It is not uncommon to speak of a democratic deficit on issues related to participation in international military interventions. The consensus that sometimes exists on these issues between the governing parties favors the coherence and continuity of these public policies but generally leads to a lack of politicization of these policies. However, it is possible to put them on the agenda. The 2015 general election that brought Justin Trudeau’s Liberals to power in Canada is an excellent example of this, with the case of Canadian participation in the international coalition against Daesh. Conversely, one can only note the lack of politicization of the French contribution to this same international intervention, particularly during the national election campaigns of 2017 (although Paris was the second largest contributor to this after the United States). In a national context marked by the attacks of 2015 and then 2016 in France, only the questions of the extension of the military operation to Syria and the relations to be maintained with Bashar Al-Assad experienced a certain politicization. These differences of politicization raise questions about the modalities of politicization, the conditions favoring its emergence, as well as the consequences of politicization on the implementation of a public policy. This article aims to analyze the politicization processes of international military interventions within Western democracies – in particular during electoral campaigns – using France and Canada as case studies during the war against Daesh.
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Une enquête à double tranchant : la politisation des missions de vérification nucléaire de l’AIEA en Iran
Maïlys Mangin
pp. 473–502
AbstractFR:
À l’heure où l’expertise de l’AIEA est à nouveau au centre des tractations, cet article montre les logiques parfois contradictoires qui pèsent sur le travail d’expertise de l’Agence. En interrogeant le rôle de l’enquête de l’AIEA en Iran dans les négociations visant à réguler les activités nucléaires iraniennes (2003-2013), cet article permet d’éclairer les enjeux contemporains de la mise en œuvre des garanties en Iran. À partir d’entretiens avec des diplomates et des fonctionnaires de l’AIEA, cet article fait l’hypothèse d’une politisation de l’enquête de l’AIEA, c’est-à-dire d’une intensification des échanges de « coups » entre des secteurs politique et technique. Cette conceptualisation structurale de la politisation du dossier nucléaire iranien permet de démontrer comment l’enquête de l’AIEA constitue à la fois un processus technique autonome et un carburant de la négociation pour la définition des activités nucléaires iraniennes (in)acceptables.
EN:
As the IAEA’s expertise is once again at the center of negotiators’ attention, this article shows the sometimes contradictory logic that influences the Agency’s expert work. By examining the role of the IAEA’s investigation in Iran in negotiations aimed at regulating Iranian nuclear activities (2003-2013), this article sheds light on the contemporary challenges of implementing safeguards in Iran. Based on interviews with diplomats and IAEA officials, this article hypothesized a politicization of the IAEA investigation, defined as the intensification of exchanges of “blows” between the political and technical sectors. This structural conceptualization of the politicization of the Iranian nuclear issue demonstrates how the IAEA investigation is both an autonomous technical process and a catalyst for negotiations to define Iran’s (un)acceptable nuclear activities.
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La politisation du dérèglement climatique au Conseil de sécurité des Nations-Unies : une étude comparée de la France et de la Tunisie (2020-2021)
Adrien Estève
pp. 503–523
AbstractFR:
En 2021, le vote d’une résolution de l’ONU visant à inclure le dérèglement climatique dans les stratégies de prévention des conflits a suscité de vives oppositions de la Chine, de l’Inde, et de la Russie, cette dernière ayant même mis son veto. Cet article entend montrer que ces clivages peuvent également être lus comme les conséquences d’un processus de politisation de l’enjeu de la sécurité climatique au Conseil de sécurité. Son objectif est de rendre compte des jeux d’acteurs, des coalitions et des luttes discursives autour de la définition d’une politique internationale de sécurité climatique. Il met ainsi en évidence une politisation « faible » du lien entre sécurité nationale et climat, qui montre une transposition faible de la construction militaire des crises climatiques au CSNU, et à l’inverse une politisation forte du lien entre sécurité humaine et climat, qui s’impose comme une position diplomatique commune à la Tunisie et à la France. Il s’appuie sur les données récoltées dans le cadre d’un projet réalisé auprès de l’Université de Hambourg entre 2018 et 2021, et s’intéresse en particulier au mandat 2018-2020 du Conseil, dans le contexte de la création du « Group of Friends on Climate and Security » et du « Climate Security Mechanism ».
EN:
In 2021, the vote on a resolution to include climate change in UN conflict prevention strategies was strongly opposed by China, India and even vetoed by Russia. This article aims to show that these divisions can also be read as the consequences of a process of politicization of the issue of climate security in the Security Council. Its aim is to give an account of the interplay of actors, coalitions and discursive struggles surrounding the definition of an international climate security policy. It thus highlights a “weak” politicization of the link between national security and climate, which shows a weak transposition of the military construction of climate crises to the UNSC, and conversely a strong politicization of the link between human security and climate, which is establishing itself as a common diplomatic position for Tunisia and France. It draws on data collected as part of a project carried out at the University of Hamburg between 2018 and 2021, and focuses in particular on the Council’s 2018-2020 mandate, in the context of the creation of the “Group of Friends on Climate and Security” and the “Climate Security Mechanism”.
Section varia / Varia Section
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L’intégration de la Russie sur les marchés internationaux d’hydrocarbures : continuités ou ruptures après la guerre en Ukraine ?
Sylvain Rossiaud and Catherine Locatelli
pp. 525–547
AbstractFR:
Depuis 1990, la Russie a été un acteur important du projet de mondialisation du marché pétrolier et du marché gazier. Exportatrice majeure, elle a progressivement dessiné une réforme de ses industries d’hydrocarbures lui permettant tout à la fois de maintenir cette position, mais aussi d’influer sur la dynamique de la concurrence internationale. Toutefois, la guerre en Ukraine modifie en profondeur les modalités d’intégration de la Russie sur ces marchés internationaux – jusqu’à modifier son rôle mais aussi les caractéristiques mêmes de sa réforme ? On commence à percevoir les implications pour les marchés internationaux des nouveaux rapports énergétiques internationaux nés de la guerre en Ukraine. Et celles-ci s’avèrent déjà fortement différenciées pour le pétrole et le gaz.
EN:
Since 1990, Russia has been a major player in the globalisation of the oil and gas markets. As a major exporter, it has gradually reformed its hydrocarbon industries, enabling it both to maintain this position and to define strategies enabling it to influence international prices. However, the war in Ukraine is profoundly changing the way Russia integrates into these international markets. Will this change not only its role, but also the very characteristics of its reform ? We are beginning to see the implications for international markets of the new international energy relationships created by the war in Ukraine. These are already very different for oil and gas.
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La (non-)coopération des petites îles de l’océan Indien dans les négociations climatiques
Carola Klöck and Diana Carrillo Risi
pp. 549–571
AbstractFR:
Les petits États insulaires en voie de développement (PEID) sont collectivement devenus un acteur important des négociations climatiques grâce à l’Alliance des petits États insulaires (AOSIS). Afin de représenter au mieux leurs intérêts régionaux au sein de l’AOSIS, les PEID des Caraïbes et ceux du Pacifique se coordonnent au niveau régional. Une telle approche fait défaut dans l’océan Indien. Comment expliquer cette absence ? Nous étudions cette question en examinant quatre éléments essentiels pour la formation d’une coalition : le besoin d’une approche collective ; les intérêts partagés ; une identité commune ; et les coûts de la coordination. Notre analyse met de l’avant la grande diversité de la région et l’absence d’une identité « indianocéanienne », mais surtout l’absence d’une organisation régionale qui pourrait faciliter la coordination régionale au sein des négociations climatiques.
EN:
Small island developing states (SIDS) have collectively become a key actor in global climate negotiations, through the Alliance of Small Island States (AOSIS). In order to represent their regional interests within AOSIS, the Pacific and Caribbean SIDS collaborate regionally. Such a regional approach does not exist in the Indian Ocean. How can we make sense of this non-coordination in the Indian Ocean? We address this question by studying four elements of coalition formation: the need for a collective approach; shared interests; a common identity; and the costs of coordination. Our analysis highlights the large diversity within the Indian Ocean and the lack of a common identity, but also and importantly the lack of a suitable regional organisation that could facilitate regional coordination within the climate negotiations.