Volume 61, Number 2, 2025 L’atelier d’Annie Ernaux. De la recherche à la création Guest-edited by Pierre-Louis Fort, Élise Hugueny-Léger and AMarie Petitjean
Table of contents (12 articles)
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Présentation. L’atelier d’Annie Ernaux. Contributions à la recherche-création
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Annie Ernaux, de l’écrivaine chercheuse à l’oeuvre génératrice d’écriture
Violaine Houdart-Merot
pp. 13–28
AbstractFR:
La posture de recherche est présente chez Annie Ernaux à tous les moments du processus d’écriture. En quoi consiste exactement cette « recherche » permanente et en quoi contribue-t-elle à faire de son oeuvre une oeuvre génératrice d’écriture pour autrui ? Cet article explore L’atelier noir (2011) dans la mesure où ce « journal d’écriture » témoigne de ce qui précède ou accompagne l’acte d’écrire, puis il se focalise sur des oeuvres « impossibles », et notamment sur Mémoire de fille (2016), des récits où la dimension métatextuelle et l’imbrication de l’écrivaine et de la chercheuse sont particulièrement significatives, en raison même de cette impossibilité. Dans un dernier temps, nous voyons en quoi cette posture de chercheuse, où l’altérité est fondamentale, fait de son oeuvre une oeuvre génératrice de création pour les autres, oeuvre dans laquelle on pourrait presque déceler un « art poétique », non pas prescriptif mais incitatif.
EN:
A research-driven posture is present in Annie Ernaux’s work at every stage of the writing process. But what exactly does this permanent “research” consist of, and how does it contribute to making her work generative of writing in others? This article explores L’atelier noir (2011), insofar as this “writing journal” bears witness to what precedes or accompanies the act of writing; it then turns to “impossible” works, particularly Mémoire de fille (2016), narratives in which the metatextual dimension and the intertwining of the writer and the researcher become especially significant, precisely because of that impossibility. Finally, the article examines how this researcher’s posture—grounded in a fundamental relation to alterity—makes Ernaux’s writing a source of creative impetus for others: a body of work in which one might discern something akin to a poetic art, not prescriptive, but invitational.
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Annie Ernaux dans l’appareil critique de la recherche-création
AMarie Petitjean
pp. 29–48
AbstractFR:
Cet article interroge la possibilité d’une lecture générative de l’oeuvre d’Annie Ernaux, dans l’optique d’un appareillage critique de la recherche-création littéraire déterminant des modes d’investigation spécifiques dans les textes choisis. Partant de la question des territoires littéraires et des en-dehors du texte, l’analyse porte sur les traits distinctifs d’une poïétique ernausienne visibles dans l’écriture. Les notations y sont abordées dans une visée pragmatique de transfert pour la recherche-création, comme des nécessités à travailler ardûment le texte, à adosser l’écriture à l’expérience lectoriale, à faire mûrir le projet en aiguisant un sens critique en incessante basse continue. Les appâts premiers du récit de soi, de l’imitation stylistique ou de la reprise de dispositifs factographiques sont interrogés dans leurs enjeux et leur disposition à construire un ethos d’écrivain(e). L’étude finit par explorer comme principale qualité générative de ces textes la conscience éthique et politique à l’oeuvre, au sens littéral, chez Ernaux.
EN:
This article examines the possibility of a generative reading of Annie Ernaux’s work, with a view toward establishing a critical framework for literary research-creation that determines specific modes of inquiry within the selected texts. Beginning with the question of literary territories and what lies outside the text, the analysis focuses on the distinctive features of a poïétique ernausienne as they manifest in writing. These notations are approached pragmatically, in terms of their potential transfer to research-creation practices: as exigencies that demand strenuous engagement with the text, a writing anchored in the reading experience, and maturation of the project through the cultivation of a sustained critical awareness. The initial lures of self-narration, stylistic imitation, or the reuse of factographic devices are examined in terms of their stakes and their capacity to construct an authorial ethos. The study concludes by identifying the ethical and political consciousness at work—in the most literal sense—in Ernaux’s writing as its principal generative quality.
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Comment placer sa voix ? La quête du pronom-à-trouver dans L’atelier noir
Bérengère Moricheau-Airaud
pp. 49–65
AbstractFR:
S’intéresser aux étapes du processus de création de l’écriture d’Annie Ernaux implique de considérer en particulier les manières dont sa recherche apparaît dans L’atelier noir, son journal d’écriture publié en 2011 (2e éd., 2022), notamment la manière dont elle cherche à placer sa voix, à trouver le pronom qui convienne. Cet avant-texte témoigne des données du problème qui se pose à l’autrice : de la complexité de chaque pronom retenu et, par leur confrontation, de celle de leur sélection. Ce journal donne des éléments de sa méthode : la dialectique de sa recherche se déploie dans son dialogue avec des références littéraires et linguistiques, et avec elle-même. Cet « atelier » rend aussi compte des implications de cette saisie du style comme processus : la recherche autour du pronom se continue au fil des années et des oeuvres, et conduit à sa prise de distance vis-à-vis de la quête même, jusqu’à interroger le sens des difficultés éprouvées, et celui de la pratique du « journal de fouilles ».
EN:
Attending to the stages in the creative process of Annie Ernaux’s writing requires particular attention to the ways in which her research appears in L’atelier noir, her writing journal published in 2011 (2nd ed., 2022)—notably the way she seeks to position her voice, to find the pronoun that fits. This pre-text bears witness to the terms of the problem the author faces: to the complexity of each pronoun considered, and, through their juxtaposition, to the difficulty of their selection. This journal provides insights into her method: the dialectic of her inquiry unfolds through her dialogue with literary and linguistic references, as well as with herself. This “workshop” also sheds light on the implications of approaching style as a process: the search for the appropriate pronoun continues across years and works, ultimately leading her to take distance from the quest itself—eventually questioning the meaning of the difficulties encountered, and of the practice of the “excavation journal” (« journal de fouilles »).
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« Ce qu’ils appellent la littérature ». L’atelier noir. Pour une topique de l’écriture
Marie Joqueviel-Bourjea
pp. 67–84
AbstractFR:
L’espace réflexif qu’ouvre pour Annie Ernaux, depuis 1982, son journal d’écriture, s’apparente selon elle à un « lieu noir » dans lequel il lui arrive d’éprouver la sensation de tourner en rond. Si cet « atelier sans lumière » prend le risque d’exposer aux regards la « peine » qui en motive les ressassements, il détermine implicitement ce que cet article nomme « une topique de l’écriture », dont les implications débordent l’oeuvre ernausienne pour concerner toutes celles et tous ceux qui, écrivant, cherchent à être conscients de leurs gestes et ménagent des espaces qui ne sont autres que l’atelier de l’écriture. L’étude se propose de lire L’atelier noir (2011) non dans la perspective de l’oeuvre publiée, dans la dépendance rétrospective de ce qui, finalement, aura pris forme, mais per se : dans l’idée que s’éprouve là une dynamique prospective indépendante où se dit au plus près le geste poïétique. Ainsi, dans une perspective simultanément poïétique et générative, l’analyse fait le pari que l’« atelier noir » d’Ernaux modélise l’atelier de l’écrivain en général, mais aussi, par le souci constant du journal « d’expliquer la quête » et « les outils de la recherche », d’exposer la « méthode », propose des repères à qui engage une démarche de recherche-création en littérature.
EN:
Since 1982, Annie Ernaux’s writing journal has opened a reflexive space she likens to a “dark place,” in which she sometimes feels as though she is going in circles. Although this “lightless workshop” runs the risk of exposing to view the “pain” that motivates its repetitions, it implicitly defines what this article calls a “topology of writing”—whose implications extend beyond Ernaux’s work to concern all those who, in writing, seek to become conscious of their gestures and create spaces that are none other than the writer’s workshop. This study proposes to read L’atelier noir (2011) not in light of the published work, through the retrospective lens of what ultimately took form, but per se: in the belief that it reveals an independent, prospective dynamic in which the poïetic gesture is expressed with the greatest proximity. Thus, from a perspective that is simultaneously poïetic and generative, this analysis contends that Ernaux’s “atelier noir” models the writer’s workshop more broadly, and that—through the journal’s persistent effort to “explain the quest” and to lay out the “tools of research,” to expose the “method”—it offers points of reference for anyone engaged in a research-creation approach to literature.
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Dans l’atelier d’Annie Ernaux. Textures d’une écriture en mouvement
Élise Hugueny-Léger
pp. 85–101
AbstractFR:
Cet article interroge la conception ernausienne de l’écriture comme pratique éminemment matérielle, par une mise en regard de la notion d’atelier investie par Annie Ernaux dans ses réflexions sur le processus d’écriture avec la matérialité de l’écriture telle qu’elle se dessine dans l’avant-texte et les manuscrits, notamment celui de L’autre fille (2011). Bien qu’Ernaux se tienne à distance de la pratique contemporaine des ateliers d’écriture, elle participe d’un mouvement de mise en partage et de désacralisation du geste créateur, de remise en question de l’inspiration, tout en jouant de représentations visuelles de l’artiste au travail. L’étude des manuscrits, y compris dans la matérialité de leurs supports, permet de mettre au jour la texture et l’épaisseur du travail d’écriture dans ses résonances avec la sphère critique, le quotidien, et la « vie matérielle » (pour emprunter une expression de Duras).
EN:
This article examines Annie Ernaux’s conception of writing as an eminently material practice, by comparing the notion of the workshop as developed in her reflections on the writing process with the materiality of writing as it emerges in the pre-text and manuscripts, notably that of L’autre fille (2011). Although Ernaux distances herself from the contemporary practice of writing workshops, she nonetheless participates in a broader movement of sharing and desacralizing the creative act, questioning the notion of inspiration while also drawing on visual representations of the artist at work. The study of her manuscripts—including the physical features of their material supports—brings to light the texture and depth of the writing process in its resonances with the critical sphere, with everyday life, and with “material life” (to borrow a phrase from Duras: « la vie matérielle »).
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Annie Ernaux et l’écriture. Projet, processus et projection
Pierre-Louis Fort
pp. 103–116
AbstractFR:
L’article explore la dimension métaréflexive de l’écriture d’Annie Ernaux en examinant la façon dont l’autrice interroge l’acte d’écrire au sein même de ses oeuvres. L’analyse ne vise pas à montrer comment le texte suscite une pensée d’ordre métapoétique, mais à cerner, au sein de l’oeuvre en cours, le rôle et le fonctionnement de ces retours réflexifs. En s’appuyant sur un corpus constitué des oeuvres publiées jusqu’à Le jeune homme (2022), l’étude montre comment le texte se pense et se réfléchit de façon multiscalaire, tout d’abord dans sa visée (le texte comme projet), dans son déroulement (le texte comme processus) et dans son accomplissement (le texte comme projection). Centré sur le métadiscours qui accompagne la création, l’article montre que l’écriture d’Ernaux est à la fois une recherche et une construction en mouvement.
EN:
This article explores the metareflexive dimension of Annie Ernaux’s writing by examining the way the author interrogates the act of writing within her works themselves. The aim is not to show how the text generates a metapoetic reflection, but rather to identify, within the work in progress, the role and functioning of these reflexive returns. Drawing on a corpus of works published up to Le jeune homme (2022), the study shows how the text reflects upon itself at multiple levels: in its intention (the text as project), in its unfolding (the text as process), and in its realization (the text as projection). Focused on the metadiscourse that accompanies creation, the article demonstrates that Ernaux’s writing is both a form of inquiry and a construction in motion.
Écrire avec Annie Ernaux
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Échos de thèses en recherche-création. Entretien avec Sarah Granereau et Marine Noël, Alain Beaulieu, Béatrice Bonhomme et Claire Legendre
Pierre-Louis Fort, Élise Hugueny-Léger and AMarie Petitjean
pp. 119–138
AbstractFR:
Cet article s’appuie sur des entretiens menés avec deux docteures en recherche-création, Sarah Granereau et Marine Noël, ainsi qu’avec leurs directrices, Béatrice Bonhomme, Claire Legendre, et directeur, Alain Beaulieu. Il s’intéresse à l’influence de l’oeuvre d’Annie Ernaux dans leurs démarches respectives et montre que l’écriture ernausienne agit comme un puissant catalyseur, non pas dans une logique d’imitation, mais en instaurant un véritable dialogue intertextuel. Les échanges mettent ainsi en lumière la façon dont l’oeuvre d’Ernaux ouvre un espace fécond où se croisent transmission et expérimentation.
EN:
This article draws on interviews with two PhD holders in research-creation, Sarah Granereau and Marine Noël, as well as with their thesis supervisors, Alain Beaulieu, Béatrice Bonhomme, Claire Legendre. It examines the influence of Annie Ernaux’s work on their respective creative and scholarly paths, showing how Ernaux’s writing serves as a powerful catalyst—not through imitation, but by fostering a genuine intertextual dialogue. These exchanges illuminate the ways in which Ernaux’s oeuvre opens a fertile space where transmission and experimentation meet and intertwine.
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Fragments de lettres d’Annie Ernaux à Sarah Granereau. Inédit
Exercices de lecture
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Henry Bataille et la mise en crise du personnage (Maman Colibri, La femme nue)
Tomasz Kaczmarek
pp. 143–159
AbstractFR:
Henry Bataille, dont le nom est tombé dans l’oubli, a connu un succès incontestable sur les scènes parisiennes au tournant du xxe siècle. Son oeuvre abondante est aujourd’hui rangée parmi les pièces de Boulevard ; elle annonce pourtant l’avènement du drame moderne et contemporain. L’analyse de deux de ses chefs-d’oeuvre, Maman Colibri (1904) et La femme nue (1908), permet de constater que quelques-uns de leurs procédés mettent en question la forme canonique du drame, dont la charpente classique est brisée par l’intrusion d’éléments épiques qui se manifestent dans les récits des personnages. Le dramaturge déplace ainsi l’action dramatique vers l’étude des âmes souffrantes. Des séquences narratives récurrentes changent le statut du personnage qui, dépourvu d’attributs actifs et de traits immobiles, semble surplomber l’action afin de se focaliser sur ses réflexions souvent de nature ontologique. L’étude de ces deux oeuvres met en valeur l’évolution du personnage agissant qui tend à s’effacer derrière le personnage récitant, témoin de la fragilité de son existence.
EN:
Henry Bataille, whose name has fallen into oblivion, enjoyed undeniable success on Parisian stages at the turn of the 20th century. His abundant body of work is now classified among Boulevard plays; yet, it foreshadows the emergence of modern and contemporary drama. The analysis of two of his masterpieces, Maman Colibri (1904) and La femme nue (1908), reveals that some of their techniques challenge the canonical form of drama, whose classical structure is disrupted by the intrusion of epic elements that manifest in the characters’ narratives. The playwright thus shifts the dramatic action toward a study of suffering souls. Recurring narrative sequences alter the status of the character, who, stripped of active attributes and fixed traits, seems to transcend the action in order to focus on introspective reflections, often of an ontological nature. The study of these two works highlights the evolution of the acting character, who tends to fade behind the reciting character, a witness to the fragility of their existence.
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La tragédie de Ravaillac. Le roman historique et psychologique des frères Tharaud
Pierre-Olivier Bouchard and Allison Pratt
pp. 161–174
AbstractFR:
Cet article s’intéresse à La tragédie de Ravaillac des frères Jean et Jérôme Tharaud, oeuvre novatrice mais méconnue qui illustre une tendance littéraire visant à réinventer le roman historique à la veille de la Première Guerre mondiale. Ce roman offre une problématisation de l’histoire reposant sur la psychologie du meurtrier, décrit comme une victime de sa vulnérabilité profonde et de son incapacité à comprendre les enjeux politiques de son temps. Il se distingue par l’évacuation du romanesque et du pittoresque qui caractérisent le roman historique de son époque. Le dépaysement s’effectue par l’exploration du monde intérieur de Ravaillac. Dans un style minimaliste et objectif qui aspire à l’exactitude, La tragédie de Ravaillac, peu immersif, laisse une grande place aux questions sans réponses auxquelles se heurtent les Tharaud, qui tentent de proposer une nouvelle manière de représenter le passé par la fiction, un roman historique nouveau, débarrassé de l’héritage des auteurs populaires du xixe siècle.
EN:
This article focuses on La tragédie de Ravaillac by the brothers Jean and Jérôme Tharaud, an innovative yet little-known work that illustrates a literary trend aimed at reinventing the historical novel on the eve of the First World War. This novel offers a problematization of history based on the psychology of the murderer, described as a victim of his profound vulnerability and his inability to understand the political stakes of his time. It distinguishes itself through the elimination of the romantic and picturesque elements that characterize the historical novel of its period. Displacement is carried out through the exploration of Ravaillac’s inner world. In a minimalist and objective style that aspires to accuracy, La Tragédie de Ravaillac, which is not very immersive, leaves a large place for the unanswered questions faced by the Tharaud, who thus attempt to propose a new way of representing the past through fiction, a new historical novel, freed from the legacy of 19th-century popular authors.