Études françaises All articles in this journal are selected through a peer review process.
Volume 61, Number 3, 2025 Access to current issues of this journal requires a subscription. Censure et autocensure du Roman de la Rose au Voyant d’Étampes Guest-edited by François-Emmanuël Boucher and Maxime Prévost
Table of contents (12 articles)
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Note éditoriale
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Présentation. Censure et autocensure du Roman de la Rose au Voyant d’Étampes
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Nommer ou « aller entour le pot » ? Interprétation et censure dans la réception du Roman de la Rose (xiiie-xixe siècle)
Isabelle Arseneau
pp. 23–65
AbstractFR:
L’ampleur de la tradition manuscrite et éditoriale du Roman de la Rose (xiiie siècle) permet de suivre les gestes par lesquels copistes, lecteurs et éditeurs ont composé, au fil des siècles, avec des passages jugés sensibles. Le débat autour du mot « couilles » et la réflexion qu’il ouvre sur le rapport entre mot et chose montrent que ce passage délicat – qui sera, au xve siècle, au coeur de la première querelle littéraire en français – ne suscite longtemps que des ajustements ponctuels. Dans les manuscrits et les imprimés, les interventions (sauts de vers, grattages, périphrases, avertissements) existent, mais elles restent rares, localisées et relèvent moins d’une volonté d’effacer que d’une manière de lire qui privilégie la glose et l’interprétation. Ce n’est qu’à partir des premières éditions modernes, et surtout au xixe siècle, que s’imposent des formes de censure qui interviennent au moment même de la production du texte et non plus dans sa seule réception. De la périphrase médiévale au pseudonyme éditorial, l’examen des pratiques dessine cependant moins une histoire de la censure qu’une logique de contournement, qui maintient la responsabilité herméneutique du lecteur.
EN:
The breadth of the manuscript and editorial tradition of the thirteenth-century Roman de la Rose makes it possible to trace the practices by which copyists, readers, and editors, over the centuries, came to terms with passages deemed sensitive. The debate surrounding the word “couilles,” and the reflection it prompts on the relation between word and thing, show that this delicate passage–which, in the fifteenth century, would stand at the centre of the first literary quarrel in French–long gave rise only to occasional adjustments. In manuscripts and printed editions, interventions such as skipped lines, erasures, periphrases, and warnings do occur, but they remain rare and localized, and point less to a desire to efface than to a mode of reading that privileges gloss and interpretation. It is only with the first modern editions, and especially in the nineteenth century, that forms of censorship emerge which intervene at the very moment of textual production, rather than solely at the level of reception. From medieval periphrasis to editorial pseudonymity, the examination of these practices thus outlines less a history of censorship than a logic of circumvention, that preserves the reader’s hermeneutic responsibility.
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Censurer pour mieux dire. Montaigne et sa stratégie éditoriale face au Discours de la servitude volontaire
Mawy Bouchard
pp. 67–84
AbstractFR:
Cet article analyse la stratégie éditoriale de Montaigne face au Discours de la servitude volontaire de La Boétie dans l’essai « De l’amitié » (I, 28). Il montre que le renoncement ostentatoire de Montaigne à publier ce texte séditieux constitue une « censure feinte » qui, paradoxalement, attire l’attention sur les idées de son ami tout en les reformulant dans un cadre acceptable pour l’époque des guerres de religion. L’analyse révèle trois stratégies principales. Premièrement, Montaigne opère une transformation conceptuelle majeure en substituant la « liberté volontaire » à la « servitude volontaire », transposant ainsi la réflexion du « délicat » registre politique vers le domaine privé et intime de l’amitié. Deuxièmement, il prolonge et approfondit la pensée de La Boétie sur la coutume, cette « violente et traistresse maistresse d’escole », qui transforme les opinions particulières en vérités apparemment naturelles et constitue, pour Montaigne et La Boétie, le véritable fondement du pouvoir politique. Troisièmement, Montaigne reconnaît l’ambivalence de la coutume : si elle « endort la veuë de nostre jugement », elle constitue aussi un garde-fou contre les « nouvelletés » déstabilisatrices. Cette position justifie son appel à l’autocensure volontaire dans l’espace public, fondée sur le principe que le sage doit « au-dedans retirer son ame de la presse » tout en suivant « au dehors […] les façons et formes receues ». Montaigne crée ainsi un modèle de liberté intérieure compatible avec le loyalisme politique, transformant La Boétie en figure emblématique de l’honnête homme plutôt qu’en celle du séditieux.
EN:
This article analyses Montaigne’s editorial strategy toward La Boétie’s Discourse on Voluntary Servitude in the essay “Of Friendship” (I, 28). It argues that Montaigne’s ostentatious renunciation of the publication of this seditious text amounts to a form of “feigned censorship” which, paradoxically, draws attention to his friend’s ideas while recasting them within a framework acceptable in the context of the Wars of Religion. The analysis identifies three principal strategies. First, Montaigne carries out a major conceptual transformation by substituting “voluntary freedom” for “voluntary servitude,” thereby shifting the reflection from the “delicate” register of politics to the private and intimate domain of friendship. Second, he extends and deepens La Boétie’s thought on custom, that “violent and treacherous schoolmistress,” which turns particular opinions into seemingly natural truths and constitutes, for both Montaigne and La Boétie, the true foundation of political power. Third, Montaigne acknowledges the ambivalence of custom: while it “lulls the eye of judgment,” it also serves as a safeguard against destabilizing “novelties.” This position justifies his call for voluntary self-censorship in the public sphere, grounded in the principle that the wise person must “withdraw his soul inwardly from the crowd” while outwardly following “accepted ways and forms.” Montaigne thus creates a model of inner freedom compatible with political loyalism, transforming La Boétie into an emblematic figure of the honnête homme rather than of the seditious writer.
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La fête de l’Être suprême et la vertu républicaine. De l’amour fraternel au devoir de haine
Geneviève Boucher
pp. 85–106
AbstractFR:
Dans le sillon du rousseauisme, la vertu est l’un des principaux mots clés de la propagande robespierriste : sous le régime d’exception qui s’installe à partir de 1794, elle est posée comme complémentaire à la Terreur. Le duo « terreur-vertu » a une triple fonction dans la doxa robespierriste : se défendre contre les adversaires politiques, galvaniser les foules, canaliser leur énergie. Il cristallise les mécanismes de propagande, la mise en place de la censure et les appels à l’autorégulation. Cet article suit l’expression discursive de la vertu robespierriste en juin 1794, au moment où l’on assiste, en deux jours, au triomphe de la propagande robespierriste avec la fête de l’Être suprême (8 juin) et au triomphe de la machine répressive de la Terreur avec la loi de Prairial (10 juin), instituée pour punir les ennemis du peuple. L’analyse des hymnes et des discours produits aux quatre coins de la France pour la fête de l’Être suprême met en lumière les deux facettes du discours propagandiste – l’autoreprésentation positive du régime, l’invalidation des positions adverses –, et le caractère coextensif de la propagande et de la répression. Ces aspects se cristallisent dans une double injonction émotive : le devoir d’amour fraternel, qui prolonge l’adoration de l’Être suprême, et le devoir de haine des ennemis, qui prolonge le geste révolutionnaire de renversement et la vengeance qui lui est associée.
EN:
In the wake of Rousseauism, virtue emerges as one of the principal keywords of Robespierrean propaganda: under the state of exception established from 1794 onward, it is presented as complementary to Terror. The “terror–virtue” pairing fulfils a threefold function in Robespierrean doxa: to defend against political adversaries, to galvanize the masses, and to channel their energy. It crystallizes the mechanisms of propaganda, the implementation of censorship, and the calls for self-regulation. This article traces the discursive expression of Robespierrean virtue in June 1794, at the moment when, within the space of two days, one witnesses both the triumph of Robespierrean propaganda with the Festival of the Supreme Being (8 June) and the triumph of the repressive machinery of Terror with the Law of Prairial (10 June), instituted to punish the enemies of the people. The analysis of hymns and speeches produced across France for the Festival of the Supreme Being brings to light the two facets of propagandistic discourse–the positive self-representation of the regime and the invalidation of opposing positions–as well as the coextensive nature of propaganda and repression. These aspects crystallize in a dual emotional injunction: the duty of fraternal love, extending the adoration of the Supreme Being, and the duty to hate enemies, prolonging the revolutionary act of overthrow and the vengeance associated with it.
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Victor Hugo et la langue du Second Empire
Maxime Prévost
pp. 107–123
AbstractFR:
Décrivant « la langue du Troisième Reich », Victor Klemperer a parfaitement objectivé que le maniement du langage est l’une des principales armes de tout système politique répressif (LTI. La langue du IIIe Reich, 1947). Contrôlé depuis le sommet de l’État, le langage, comme l’ensemble du champ des représentations propagandistes, « constitue », puis « institue » (Cornelius Castoriadis) un nouveau rapport à la réalité, dont l’anathème jeté à quiconque refuse de l’avaliser crée un état généralisé d’autocensure privant rapidement le citoyen de toute forme de pensée autonome. Les analyses de Klemperer sont-elles transférables, au moins partiellement, au Second Empire de Napoléon III ? Oui, s’il faut en croire la description qu’en donne Victor Hugo dans Napoléon le Petit. Selon le diagnostic hugolien, le Second Empire, magnifique exemple historique de complot réussi, serait parvenu à créer un état généralisé d’autocensure passant notamment par le contrôle du langage. Cet article cherche à comprendre comment Victor Hugo, avec son pamphlet de 1852 comme avec le recueil poétique des Châtiments, paru un an plus tard, tente d’organiser une résistance passant d’abord et avant tout par une contre-attaque linguistique.
EN:
In his description of “the language of the Third Reich,” Victor Klemperer demonstrated with particular clarity that the handling of language is one of the principal weapons of any repressive political system (LTI: The Language of the Third Reich, 1947). Controlled from the highest levels of the state, language, like the whole field of propagandistic representations, “constitutes” and then “institutes,” in Cornelius Castoriadis’s sense, a new relation to reality; the anathematizing of anyone who refuses to endorse it creates a generalized state of self-censorship, rapidly depriving citizens of any form of autonomous thought. Are Klemperer’s analyses transferable, at least in part, to the Second Empire of Napoleon III? Yes, if Victor Hugo’s account in Napoléon le Petit is to be believed. According to Hugo’s diagnosis, the Second Empire, a remarkable historical example of a successful conspiracy, managed to create a generalized state of self-censorship, notably through the control of language. This article seeks to understand how Victor Hugo, in both his 1852 pamphlet and the poetic collection Châtiments, published one year later, attempts to organize a resistance that proceeds first and foremost by way of a linguistic counterattack.
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Régulation des représentations africaines chez Pierre Loti et Jules Verne
Kathryne Fontaine
pp. 125–149
AbstractFR:
Cet article examine les mécanismes explicites et implicites de régulation des représentations de l’Afrique chez Pierre Loti et Jules Verne, à partir de l’étude de Cinq semaines en ballon, Un capitaine de quinze ans et Le roman d’un spahi. Ces oeuvres, qui relèvent d’une littérature de grande diffusion héritée du récit de voyage, ont contribué à façonner l’imaginaire européen de l’Afrique. Elles sont profondément marquées par des contraintes éditoriales, commerciales, institutionnelles et idéologiques qui limitent la liberté d’expression des auteurs et orientent leurs choix narratifs et thématiques. L’analyse met en lumière des formes variées de censure : commandes éditoriales, attentes d’un lectorat bourgeois, codes génériques du roman d’aventures et recherche de légitimité dans le champ littéraire. Ces contraintes aboutissent à une représentation stéréotypée et instrumentalisée de l’Afrique, souvent réduite à un décor au service d’une téléologie européenne. En s’appuyant sur les concepts de Pierre Bourdieu relatifs au marché linguistique et à la censure structurale, l’étude montre comment l’Afrique est invisibilisée par une régulation discursive intériorisée. Les trois romans retenus, encore aujourd’hui très lus, offrent un terrain privilégié pour interroger les liens entre production littéraire, pouvoirs symboliques et reproduction des stéréotypes coloniaux.
EN:
This article examines the explicit and implicit mechanisms that regulate representations of Africa in Pierre Loti and Jules Verne, through a study of Cinq semaines en ballon, Un capitaine de quinze ans, and Le roman d’un spahi. These works, which belong to a popular literature inherited from travel writing, helped shape the European imaginary of Africa. They are deeply marked by editorial, commercial, institutional, and ideological constraints that limit the authors’ freedom of expression and orient their narrative and thematic choices. The analysis brings to light various forms of censorship: editorial commissions, the expectations of a bourgeois readership, the generic codes of the adventure novel, and the pursuit of legitimacy within the literary field. These constraints lead to a stereotyped and instrumentalized representation of Africa, often reduced to a backdrop serving a European teleology. Drawing on Pierre Bourdieu’s concepts of the linguistic market and structural censorship, the study shows how Africa is rendered invisible by an internalized discursive regulation. The three novels selected, still widely read today, offer a privileged terrain for examining the links between literary production, symbolic power, and the reproduction of colonial stereotypes.
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Pousser le volume au maximum. L’exemple d’Ultima Necat de Philippe Muray
François-Emmanuël Boucher
pp. 151–169
AbstractFR:
Publié de manière posthume sous la direction d’Anne Sefrioui, Ultima Necat, le journal intime de Philippe Muray, est une oeuvre monumentale dont les six tomes parus entre 2015 et 2024 totalisent 3 525 pages. La visée générale de cette oeuvre littéraire – si elle pouvait se synthétiser en quelques mots – se décrirait comme la volonté consciente et maintes fois avouée de penser et, surtout, d’écrire des choses impubliables du vivant de l’auteur. La question se pose alors de la nature discursive d’une parole qui se dit libre et qui refuse en bloc l’autorité des codes de son époque et de son milieu. Que dit-on une fois libéré des diverses contraintes qui empêcheraient la totale expression d’une pensée libre ? Qu’est-ce que Philippe Muray considère comme illicite, comme inconvenant et comme immanquablement condamné au secret ? Le degré zéro de l’autocensure existe-t-il ? Ce sont ces questions qui traversent l’analyse de ce journal intime.
EN:
Published posthumously under the editorship of Anne Sefrioui, Ultima Necat, Philippe Muray’s private diary, is a monumental work: its six volumes, issued between 2015 and 2024, amount to 3,525 pages. The general aim of this literary work–if it can be summarized in a few words–might be described as the conscious and repeatedly avowed desire to think and, above all, to write things that would have been unpublishable during the author’s lifetime. The question then arises as to the discursive nature of a speech that declares itself free and rejects outright the authority of the codes of its time and milieu. What is said once one has been freed from the various constraints that would prevent the full expression of free thought? What does Philippe Muray consider illicit, improper, and inevitably condemned to secrecy? Does a zero degree of self-censorship exist? These are the questions that inform the analysis of this private diary.
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Du récit d’annulation à l’éthique de la justesse. Le voyant d’Étampes d’Abel Quentin
Arnaud Bernadet
pp. 171–186
AbstractFR:
Roman satirique qui cible tout particulièrement le militantisme woke et la cancel culture à l’ère des réseaux sociaux et des idéologies identitaires, Le voyant d’Étampes (2021) d’Abel Quentin ne verse pas pour autant dans l’intempestivité réactionnaire. L’histoire de Jean Roscoff, universitaire alcoolique et déclassé, est celle d’un homme accusé d’appropriation culturelle. Ayant consacré une biographie au poète américain Robert Willow, il a omis de mentionner ses origines noires et surtout de s’interroger sur sa propre posture d’essayiste et d’intellectuel blanc. Le personnage est ainsi exposé à « la meute » numérique et à la vindicte populaire. Tandis qu’il déconstruit les mythes de la gauche, du stalinisme au décolonialisme, le roman n’en est pas moins hanté par le « courage de la mesure », à la manière d’Albert Camus. Aux nouveaux « justiciers », il oppose une éthique de la « justesse ».
EN:
Published in 2021, Abel Quentin’s second novel, Le voyant d’Étampes,satirizes woke activism and cancel culture in the age of social media and identity-based ideologies. Yet it does not lapse into reactionary untimeliness. Its protagonist, Jean Roscoff, a discredited alcoholic academic, is accused of cultural appropriation. Having written a biography of the American poet Robert Willow, he has failed to mention Willow’s Black origins and, more importantly, to question his own position as an essayist and a white intellectual. Roscoff is thus exposed to an online “mob” and to popular vindictiveness. While the novel deconstructs the myths of the Left, from Stalinism to decolonialism, it is nonetheless haunted by a Camusian “courage of measure.” Against the new “avengers of justice,” it sets an ethics of justesse.
Exercice de lecture
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The Three Bears de Walter Crane, Boucles d’or et les trois ours de Gerda Muller, Me and You d’Anthony Browne. Portrait de l’artiste en ursidé
Isabelle Guillaume
pp. 189–215
AbstractFR:
Les trois ours appartient au patrimoine des livres d’images pour enfants quand Walter Crane, Gerda Muller et Anthony Browne en proposent leur propre version, le premier en 1873 dans The Three Bears, la deuxième en 2006 dans Boucles d’or et les trois ours, le troisième en 2010 dans Me and You. Avec son absence de conclusion dans sa version initiale, avec ses personnages aux fonctions incertaines, le conte donne toute sa place au lecteur, à son plaisir d’imaginer et de se projeter, à sa liberté d’interpréter. Avec ses ours, qui ont fait de leur maison leur oeuvre, et sa fillette dont l’aventure passe par une série d’expérimentations, il ouvre aussi la voie à des mises en abyme du processus créatif. Chacun à sa manière, Walter Crane, Gerda Muller et Anthony Browne ont tiré parti de ces potentialités et proposé, avec une égale virtuosité, une réflexion sur l’art de l’album.
EN:
The Three Bears had already entered the canon of children’s picture books when Walter Crane, Gerda Muller, and Anthony Browne each offered their own version: Crane in 1873, with The Three Bears; Muller in 2006, with Boucles d’or et les trois ours; and Browne in 2010, with Me and You. With the absence of a conclusion in its earliest version, and with characters whose functions remain uncertain, the tale leaves ample room for the reader: for the pleasure of imagining and self-projection, and for freedom of interpretation. With its bears, who have made their house into their work, and its little girl, whose adventure unfolds through a series of experiments, it also opens the way to mises en abyme of the creative process. Each in their own way, Walter Crane, Gerda Muller, and Anthony Browne have drawn on these possibilities and, with equal virtuosity, offered a reflection on the art of the picture book.