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Études

Récits de voyages marchands dans la seconde moitié du XVIIe siècle : portrait du négociant en héros

  • Isabelle Morlin

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Même si La Fontaine, dans « Le laboureur et ses enfants[1]  », rappelle à ses contemporains que « le travail est un trésor » et que « c’est le fonds qui manque le moins », le thème du travail n’est guère présent dans la littérature de l’âge classique, en particulier dans sa dimension concrète, prosaïque et quotidienne. Dans la logique de sublimation propre à l’esthétique classique, les réalités de la vie courante, volontiers étiquetées sujets triviaux, sont traitées avec ce que Thomas Pavel nomme un regard « éloigné[2]  ». Le travail n’appartient donc pas au champ littéraire, pas plus que l’argent, le temps qu’il fait, ou le fait de dormir, de boire ou de manger. La rugosité de la surface du réel est gommée, ou évoquée au mieux par litote, dans la perspective d’une stylisation idéale, ou réinscrite occasionnellement dans les genres « bas » ou mineurs. Personne ou presque ne « travaille » dans la littérature du XVIIe siècle. Erich Auerbach, dans Mimesis[3], souligne que nous ignorons tout chez Molière de la profession des bourgeois qu’il dépeint, et de la manière dont Harpagon s’est enrichi ; pas plus qu’on ne sait comment la fourmi chez La Fontaine a amassé du bien…

C’est pourquoi l’on est frappé par la présence récurrente et atypique du thème du travail dans un genre relativement marginal, celui de la littérature de voyage, et plus particulièrement dans les récits de voyages marchands. Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, pendant le règne de Louis XIV, les voyages, essentiellement vers l’Orient, connaissent un développement spectaculaire et donnent naissance à d’innombrables relations, qui connaissent un succès considérable auprès du public cultivé. Sous l’impulsion de Colbert, qui crée en 1664 la Compagnie des Indes orientales, le voyage commercial d’envergure se développe, et occupe une place particulièrement importante dans la littérature viatique.

Tout naturellement, le marchand, et plus souvent le négociant, généralement instruit et polyglotte, issu de la bourgeoisie aisée, y joue un rôle de premier plan : Jean-Baptiste Tavernier, Jean Chardin, Paul Lucas, à des degrés divers, appartiennent à cette catégorie d’auteurs-voyageurs. À travers les récits, souvent exemplaires, qu’ils donnent de leurs voyages et de leurs entreprises, ils s’imposent peu à peu comme les protagonistes d’une aventure audacieuse, la figure du marchand, à la fois auteur — le marchand se confond avec l’écrivain —, et acteur de l’histoire, jusqu’alors peu valorisée dans la littérature, apparaissant ici sous un jour avantageux, acquérant aussi une épaisseur littéraire et la dimension d’un « personnage ».

Par-delà l’ennoblissement progressif de la figure du négociant, c’est aussi l’activité commerciale qui est valorisée : le commerce dans les relations de voyage de cette période, en écho au nouvel esprit d’entreprise, est volontiers associé à la notion de modernité, voire de civilisation. Le négociant voyageur apparaît dans ces récits comme l’incarnation de la prospérité ou du « génie » de sa nation, et le représentant d’un esprit nouveau. Le travail dans les récits de voyages marchands est donc d’abord représenté sous l’angle d’une activité spécifique, en relation avec l’idéologie d’une époque.

Cela dit, l’évocation de l’activité commerciale, tout embellie soit-elle, s’accompagne bien, dans ces récits, de la représentation très concrète d’un travail. Les narrateurs décrivent, avec un luxe de détails inhabituel pour l’époque, fatigues, peines, efforts. De la même façon, le monde concret (l’argent en particulier) est convoqué avec insistance. Enfin, dans les récits de voyages marchands de la seconde moitié du XVIIe siècle, le travail n’est pas qu’un thème littéraire : il est aussi, bien entendu, une valeur, à lire en corrélation avec d’autres valeurs, tout aussi présentes dans le texte, comme l’utilité, la productivité, le mérite, l’expérience, ainsi qu’avec une philosophie de l’action et une vision très mobile de la vie sociale : le travail, dans ce système, devient dès lors le moyen privilégié d’une réussite sociale légitime.

Les relations de voyage à la fin du XVIIe siècle : un genre littéraire où le marchand devient protagoniste

Il convient dans un premier temps de revenir brièvement sur l’essor du genre viatique dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Le nombre des grands voyages, encore modeste au XVIe siècle (le retard de la France dans ce domaine est ici manifeste), ne cesse de croître tout au long du XVIIe siècle, en grande partie sous l’impulsion du pouvoir. C’est surtout pendant la période colbertiste, caractérisée par la mise en oeuvre d’une politique commerciale active, que l’entreprise coloniale s’organise. En 1664 est fondée la Compagnie des Indes orientales ; en 1670, la Compagnie du Levant. Les voyages dès lors se multiplient de façon significative.

Le développement du nombre des voyages s’accompagne de celui, parallèle, des relations de voyage. Jusque vers 1660, c’est à peine s’il paraît tous les deux ans un récit de voyage en Asie. Après 1660, le nombre des publications augmente de manière frappante, et ne cesse de croître jusqu’en 1745 environ, certains libraires s’en faisant même une spécialité (ainsi Barbin à Paris, ou Benoit-Rigaud à Lyon). Destinée à l’origine à une minorité d’humanistes et de cosmographes, la littérature viatique a peu à peu dépassé ce cercle étroit de diffusion, pour être goûtée par un public de plus en plus large et disparate. Les lecteurs de relations de voyage appartiennent dans la seconde moitié du XVIIe siècle à tous les milieux : savants, simples curieux avides de s’instruire, mais aussi gens du monde qui recherchent tout autant le frisson de l’aventure que le plaisir de l’érudition. Les frontières entre les lettres érudites et la culture générale commencent ici à s’estomper. Datée de 1663, une lettre célèbre de Chapelain à Carrel de Sainte Garde nous confirme cette spectaculaire popularité : « Notre nation a changé de goût pour les lectures, et au lieu des romans qui sont tombés avec La Calprenède, les voyages sont venus en crédit et tiennent le haut bout dans la Cour et dans la ville[4]  ».

Dans le contexte d’incitation à une politique commerciale active, qui crée une dynamique de conquête en donnant une dimension nationale à l’initiative individuelle, on comprend que le voyage marchand se développe particulièrement, même si le voyage strictement commercial est assez rare, tant commerce, diplomatie et politique sont souvent mêlés en cette période. Par ailleurs, les négociants voyageurs de cette période, appartenant généralement à la bourgeoisie cultivée, refusent de donner des récits purement utilitaires, en renonçant à toute ambition érudite : voyage commercial et voyage savant sont donc souvent confondus.

C’est le cas, précisément, pour les relations de deux des plus célèbres voyageurs ayant publié dans la seconde moitié du XVIIe siècle, Jean-Baptiste Tavernier et Jean Chardin. Jean-Baptiste Tavernier, né en 1615, protestant, est fils d’un marchand de cartes géographiques. Il commence, entre 17 et 22 ans, par faire le tour de l’Europe, en pratiquant pour subsister divers métiers (page et soldat par exemple). Puis, lors d’un premier voyage en Perse en 1631, Tavernier s’initie aux usages du commerce oriental et à la connaissance des pierreries, dont il deviendra un expert reconnu. De 1631 à 1669, il effectuera en tout six voyages en Perse et en Inde, où il séjournera une vingtaine d’années, se perfectionnant de voyage en voyage dans le domaine du négoce de luxe, faisant affaire à la fois à la cour de Perse, à la cour du Grand Mogol, et à Versailles, constituant peu à peu une fortune personnelle considérable. À son retour définitif à Paris, en 1669, Tavernier est ennobli par Louis XIV. Il donne en 1676 la relation de ses Six voyages[5], somme de 1300 pages.

Son cadet d’une génération, Jean Chardin, né en 1643, protestant comme Tavernier, est fils d’un joaillier parisien et issu d’une riche famille. Il est en outre doté d’une culture générale immense. Après ses années d’apprentissage, chargé d’importantes transactions commerciales par son père, lui-même actionnaire de la Compagnie des Indes, il pratique comme Tavernier le négoce des pierres précieuses et joyaux. Il effectuera deux voyages en Perse, de 1664 à 1680, où il séjournera quinze ans, au titre de « marchand du roi de Perse ». De retour en Europe avec une fortune considérable, le contexte étant défavorable en France aux protestants, il s’exilera à Londres, où il sera finalement ennobli par le roi Charles II d’Angleterre, dont il deviendra le joaillier de cour. Chardin publie à Londres en 1686 la première partie de ses voyages[6], texte réimprimé dans l’édition complète publiée à Amsterdam en 1711[7].

Pour Chardin comme pour Tavernier, le voyage est d’abord réalisé dans le cadre d’une activité « professionnelle », et par nécessité, même si l’ambition des deux hommes dépasse largement l’aspect utilitaire. Pour chacun d’eux, la pratique du commerce, de longues années de travail et le voyage ont permis une progression sociale. Pour l’un et l’autre enfin, le travail concret dans le cadre d’un métier se double d’un travail de culture (acquisition de langues étrangères, apprentissage des usages, enquête sur les moeurs et sur l’histoire), et se prolonge par le labeur de l’écrivain. Le travail, du plus concret au plus noble, est ici la clé de voûte d’une existence, tout entière animée par une dynamique de progrès.

Le commerce comme l’un des beaux-arts : ennoblissement idéologique du marchand

Le marchand, jusque-là figure marginale en littérature, occupe donc dans la littérature de voyage de la fin du XVIIe siècle une place de premier plan, somme toute inédite. À travers Tavernier et Chardin, le négociant va s’imposer comme personnage et comme modèle, dans un genre certes mineur, mais sérieux et rattaché à la tradition savante. Cette présence littéraire fait écho bien entendu à une valorisation sociale. La politique colbertiste, en effet, qui s’accompagne d’une propagande puissante, met en avant l’esprit d’entreprise, l’éloge de l’activité, associée à la notion de progrès et de prospérité. L’alliance implicite entre la monarchie et le commerce est ici réaffirmée. Le nouvel esprit invite à un élargissement et à une redéfinition de l’idéal de l’honnête homme, jusqu’alors plutôt réservé à la cour et aux salons. Dans ce nouveau système, le marchand devient un agent du développement économique et du dynamisme de sa nation, le négociant voyageur ajoutant à ce profil une dimension conquérante. La valorisation récente du personnage se traduit dans les relations de voyage par le rappel incessant de la proximité que le négociant entretient avec les grands. Ainsi chez Chardin : « je fréquentais particulièrement les ambassadeurs et les ministres européens[8]  ». Le récent prestige attribué au négociant dans sa société trouve ici un écho hyperbolique, le texte littéraire travaillant clairement à l’édification d’un mythe. Le rappel fréquent de la faveur dont jouit le marchand en Perse se surimpose à l’image du marchand en France. Le voyage est ici l’occasion d’un changement d’optique et d’une opération de transformation sociale.

Dans le contexte de la seconde moitié du XVIIe siècle, le commerce lui-même est désormais représenté sous un jour positif et considéré comme une activité noble. De manière significative, Chardin, dans la préface de son Voyage, présente ainsi son entreprise : « J’entrepris, pour la seconde fois, ce grand voyage, tant pour étendre mes connaissances sur les langues, sur les moeurs, sur les religions, sur les arts, sur le commerce, et sur l’histoire des Orientaux, que pour travailler à l’établissement de ma fortune[9]  ». Non seulement l’ambition d’enrichissement par le commerce s’affiche ici sans complexe, apparaissant du même coup comme un dessein légitime, mais encore le commerce est, dans cette phrase, cité comme objet d’étude savante, aux côtés de sujets traditionnellement érudits (comme les langues ou les religions). Le commerce est aussi, du reste, nommé avant l’histoire, comme pour signifier que la connaissance du présent l’emporte sur celle du passé. De même, le commerce, en bien des pages de ces récits, est volontiers associé à l’idée de modernité et devient l’équivalent d’une mobilité dont le voyage serait la métaphore, et le voyageur français l’incarnation. Par contraste, le stéréotype négatif de la « paresse orientale », décliné à plaisir par les voyageurs, diffuse un schéma idéologique qui oppose progrès occidental et orient immobile. Tavernier souligne ainsi sans nuance « le peu de génie des Persans pour le négoce[10]  », ajoutant que « l’on voit dans l’Asie des régions entières incultes […] par la paresse des hommes qui aiment mieux vivre pauvrement que de travailler[11]  ». Travail, commerce et progrès sont ici étroitement assimilés. On assiste donc clairement à un ennoblissement idéologique de la figure du négociant (et du marchand), ainsi que de son activité.

D’autre part, même lorsqu’ils travaillent pour leur propre compte, et en vue de leur propre fortune, les voyageurs négociants, tels Chardin et Tavernier, sont en phase avec l’ambition nationale de conquête et de développement. Leur parcours individuel s’inscrit donc dans un contexte qui le dépasse et le sublime. Ainsi, symboliquement, Chardin suggère de faire le lien entre la date de son premier voyage en Perse et le point de départ des réformes colbertistes : « Peu de gens en ignorent le temps, qui fut l’an 1664, temps mémorable en France par tant de belles constitutions à l’accroissement des sciences et des arts […]. M. Colbert, ministre éclairé et vigilant […] avait à coeur les manufactures et le commerce par-dessus toutes choses[12]  ». On relève ici la mise sur le même plan, une fois encore, de l’effort commercial et de l’effort de civilisation ; par ailleurs, le destin collectif, rappelé en arrière-plan de l’aventure personnelle, donne à celle-ci une sorte de résonance épique. Pour la même raison, le négociant voyageur se représente volontiers, à l’intérieur de son récit, comme un ambassadeur légitime, bien que non officiel, de son pays. « En tous les pays que j’ai parcourus », déclare Tavernier dans sa dédicace à Louis XIV, « ma plus forte passion a toujours été de faire connaître les qualités héroïques de Votre Majesté […] et de montrer combien ses sujets excellent par leur industrie et par leur courage sur les autres peuples de la terre[13]  ».

On le voit, le texte des relations de voyage non seulement reflète la valorisation récente de la figure du marchand, mais encore participe à cette valorisation par la mise en scène littéraire de cette figure. Ainsi, le récit du parcours du négociant se teinte volontiers d’héroïsme. En particulier, le narrateur établit souvent une corrélation entre périls du voyage et activité négociante, l’une étant ici subordonnée à l’autre. Le personnage du marchand se confond avec celui de l’aventurier, l’aspect prosaïque de l’activité commerciale se diluant dans la dimension héroïque du voyage. Ailleurs, on relève la juxtaposition insolite du champ lexical traditionnel de l’héroïsme (« je suis sorti avec avantage de tous les périls » ; « j’ai hasardé souvent ma vie », lit-on ainsi dans l’épître de Tavernier au roi[14]) et de celui, trivial, des affaires (« les riches marchandises que j’ai rapportées » ; « un gain légitime[15]  »). Le voyage, ici encore, colore de prestige l’aventure commerciale, mais plus encore, il ne semble pas, sous la plume de Tavernier, y avoir de hiatus entre le registre héroïque et le sujet du négoce : le voyage donne au négociant l’occasion d’un ennoblissement de l’ambition, mais au-delà, l’aventure commerciale semble désormais s’écrire naturellement dans un registre noble.

Enfin, l’image du négociant, dans la seconde moitié du XVIIe siècle, se trouve également valorisée par le fait que le dessein purement commercial s’accompagne souvent d’ambitions épistémiques. Des marchands comme Tavernier ou Chardin insistent sur cette double ambition, propre au grand voyage commercial de cette période. Le négociant voyageur rattache ici naturellement son récit à la tradition érudite des relations de voyage, d’autant plus que les récits des négociants, souvent particulièrement au fait des moeurs des peuples étrangers, sont des outils précieux de connaissance pour les savants du temps (on sait ainsi l’importance donnée par Bayle, Furetière ou plus tard Voltaire à ces récits « de l’intérieur »). Le profil majoritaire des négociants, bourgeois instruits et curieux, favorise cette collaboration. Il s’établit donc une sorte de collaboration implicite entre la société des lettrés et le commerce. Le commerce a la fonction de donner une impulsion, relayée par la science. Le récit commercial prendra donc souvent la forme d’une somme érudite, tout en ne négligeant pas l’aspect factuel du voyage et l’ambition pragmatique.

Le commerçant acquiert donc en cette période une importance qui se trouve ratifiée doublement, par les instances politiques et scientifiques. Tout se passe comme si, dans le récit de voyage marchand, le profit individuel, le profit scientifique (par l’apport, le recueil de nouvelles connaissances) et le profit pour la nation étaient constamment mis en regard, les trois aspects se mêlant dans l’esprit du narrateur comme du lecteur, au point qu’il a du mal à les distinguer. C’est le cas dans la dédicace de Tavernier au roi, déjà citée :

J’espère […] que ces Relations exactes et fidèles que j’ai écrites depuis mon retour sur les Mémoires que j’avais recueillis, ne seront pas moins utiles à ma Nation que les riches marchandises que j’ai rapportées de mes voyages[16].

L’image du marchand est ici protéiforme et complexe. Les relations de voyage, en diffusant le modèle du négociant éclairé, au service de son temps, qui rapporte à ses contemporains une manne tant matérielle qu’intellectuelle, et fait fructifier en même temps que son gain l’image de sa nation, ont contribué à créer un type, en l’idéalisant, et à introduire en littérature l’évocation d’une profession, jusqu’ici largement absente.

De la fatigue, de la sueur et du temps : « prendre bien de la peine »

Au-delà du thème du commerce, discipline et profession spécifique, c’est plus largement le thème du travail qui occupe une place importante dans ces récits. L’activité du négociant s’organise en effet autour de cette notion, condition sine qua non et moyen, pour des personnages dont la fortune n’est pas donnée une fois pour toutes, de progresser et d’acquérir bien, notoriété et sécurité. L’activité et la difficulté sont ici les étapes nécessaires de la réussite. Que ce soit chez Tavernier ou chez Chardin, le terme « travail », pourtant relativement rare sous leur plume, est inscrit de façon emblématique dans les textes liminaires de leurs récits, convoqué dès les premières pages comme une sorte de mot clé. Chardin dit ainsi dans sa préface voyager pour « travailler à l’établissement de [sa] fortune[17]  », utilisant le verbe dans un sens particulièrement dynamique. Tavernier, lui, dans l’Épître au roi, espère qu’il sera « bien récompensé de [son] travail[18]  », si sa relation plaît au souverain, le terme englobant d’une manière assez floue labeur de l’écrivain, effort d’observation au cours du voyage et voyage lui-même.

Ce qui frappe en premier lieu, dans ces récits, dans le traitement de ce thème, c’est sa représentation très concrète et sans euphémisme. L’activité du négociant, bien que noble (il joue de son intelligence et fait commerce de joyaux), recouvre une réalité pénible et contraignante, qui, loin d’être gommée, est ici mise en avant et soulignée. Ainsi, non seulement l’activité est généralement décrite avec des termes délibérément quotidiens et prosaïques (Tavernier parle par exemple, avec un vocabulaire d’épicier, de « faire emplette de diamants[19]  »), mais encore les deux voyageurs insistent de manière récurrente sur la fatigue, l’effort déployé et le temps passé. Chardin évoque, songeant à ses efforts pour honorer la commande du roi de Perse, « les grandes peines [qu’il avait] prises pendant quatre ans durant[20]  ». Même vocabulaire dans la bouche du ministre persan qui, l’avertissant des difficultés des négociations lui dit de se « disposer à […] prendre bien de la peine, et à avoir beaucoup de patience[21]  ». Ailleurs chez Tavernier, on lit l’évocation des multiples « allées et venues » auxquelles il est contraint pour conclure d’interminables discussions autour du prix de ses bijoux, « ce qui était fort incommode, dit-il, dans un temps de neige et dans une ville pleine de boues[22]  ». Peine, fatigue, y compris physique, l’exercice du travail est clairement associé à l’idée de pénibilité, et de contrainte. L’évocation du travail est ici en phase avec la définition donnée par le Dictionnaire de Furetière de 1690, qui relie le mot à la notion de peine et l’illustre d’abord par des exemples empruntés au travail manuel et physique (« Occupation, application à quelque exercice pénible, fatigant […] Les gens de travail sont gens qui sont nés pour porter des fardeaux, labourer la terre[23]  »), l’étymologie affleurant nettement encore dans cette acception à connotation péjorative, commune au XVIIe siècle. On comprend mieux, à la lumière de cette définition, pourquoi nos négociants préfèrent le plus souvent utiliser, pour désigner leur activité, des mots à connotation plus abstraite et plus noble, comme « affaires ».

Aux fatigues du travail s’ajoutent pour les négociants les fatigues du voyage, les deux thèmes se superposant nécessairement, comme on l’a vu. Ainsi, chez Chardin racontant la route de Turquie jusqu’en Perse :

je fus obligé d’aller en divers lieux à pied, en une saison de pluie, dans des bois pleins d’eau et de fange, où j’en avais d’ordinaire par-dessus les genoux […] J’étais épuisé en vérité […], percé de pluie jusqu’aux entrailles[24].

Le négoce se réalise ici au prix des souffrances du voyage et de la conquête difficile de la route, la réussite de l’entreprise et son envergure étant liées à la dimension d’épreuve. Le négociant fait ici figure de « martyr du commerce », et le terme « travail », parfois mis au pluriel, est dans ce contexte utilisé comme synonyme de « tourments » (« l’histoire des travaux que j’ai soufferts et des dangers que j’ai courus en Mingrélie[25]  », dit Chardin). L’activation de la connotation négative du mot est en même temps un procédé d’insistance pour souligner l’aspect sacrificiel et extraordinaire de l’entreprise. L’énumération des peines donne tout son prix à la réussite finale et à l’importance du gain.

La notion de pénibilité se traduit aussi de manière récurrente dans nos récits par l’insistance sur le temps passé, dépensé, investi, véritable leitmotiv dans les passages relatifs à la description de l’activité. Si le travail ici est parfois épreuve pour le corps, il est surtout épreuve pour les nerfs et nécessite patience et persévérance. On lit ainsi, sous la plume de Chardin :

Je demeurai plus de 4 heures à l’entrée du sérail, tandis que l’intendant allait et venait […] ; je remerciai le nazar d’avoir été 8 h occupé de mon affaire, car il était plus de 5 h du soir[26].

Ou chez Tavernier : « le nazar […] m’avait envoyé quérir de bon matin[27]  » ; « j’eus à peine le loisir de m’habiller[28]  » ; « quelques jours se passèrent sans que nous pussions nous accorder[29]  » ; « Toute l’après-dinée se passa à estimer mes joyaux[30]  ». Rappel de la longueur des journées, commencées très tôt et achevées très tard, énumération de dates qui donnent la mesure du passage du temps, comptabilité exacte des heures consacrées au labeur, longueur sans doute mimétique des passages relatifs aux transactions : tout est fait ici pour rendre sensible l’effort consenti et matérialiser, de manière quantifiable, la notion de travail. Le temps est représenté comme l’unité de mesure de la peine, comme l’argent gagné semble ensuite celle de la réussite, de la valeur de l’entreprise.

Parallèlement, l’objet et l’argent, motifs traditionnellement triviaux dans la littérature classique, ou limités aux genres « bas », sont dans nos récits très présents, de manière presque envahissante, dès qu’il s’agit de décrire l’activité marchande. Ainsi chez Chardin, la « marchandise », motif véritablement obsédant, est évoquée au sein du texte dans toute son épaisseur concrète. Les choses chez Chardin existent dans leur pesanteur et dans leur encombrement, et le travail consiste souvent à résoudre des problèmes logistiques : « Nous débarquâmes notre bagage et le mîmes sur 6 petites charrettes[31]  », dit-il par exemple ; « j’en portais la moitié sur moi, l’autre était dans une besace fermée d’un cadenas[32]  ». L’aspect prosaïque de l’aventure se conjugue étrangement à l’aspect épique du voyage, le narrateur faisant le choix d’un registre médian. L’acceptation de la matérialité de l’aventure se double aussi probablement de l’affirmation tranquille d’une vision pragmatique du monde.

La marchandise est aussi présentée sous un autre angle, sous la plume de Tavernier : il évoque en effet fréquemment le travail en amont des artisans qui ont créé les joyaux et les pièces rares qu’il a la charge de vendre, ici « un petit (sic) horloge, fort bien travaillé[33]  », dont il décrit le mécanisme, là un miroir extraordinaire « rond et concave », dont « l’effet était merveilleux[34]  ». Même si, de toute évidence, le négociant qui fait des « affaires » ne se considère pas sur le même plan que l’artisan qui « travaille » l’objet (Tavernier dit « mes gens » lorsqu’il parle de l’horloger ou de l’orfèvre qui l’accompagnent), même si cet artisan n’est évoqué que de façon lointaine, il n’en reste pas moins que ce travail-là est valorisé à travers l’estimation de la valeur de l’objet et l’enthousiasme de la description. Le négociant, de même qu’il sert d’intercesseur entre l’ici et l’ailleurs, a une position intermédiaire entre l’artisan qui fabrique et le grand qui achète. Fait intéressant : les objets appartenant à l’apparat aristocratique (joyaux, miroirs, poignards…) sont chez Tavernier représentés dans leur processus de fabrication. Tour à tour matériau (les diamants par exemple), objets « travaillés » (le miroir), marchandises, puis objets de plaisir et de prestige. Il leur redonne ainsi une existence concrète et les désacralise, en les replaçant dans un processus économique.

Parallèlement, l’argent, indissociable dans nos récits de la notion de travail, est un thème omniprésent et protéiforme. Chez Chardin comme chez Tavernier, il est tantôt objet concret (« mon argent était prêt[35]  », dit Tavernier à la fin du récit d’une importante transaction à la cour de Perse), tantôt unité de mesure abstraite de la « valeur » des choses. Régulièrement, Chardin et Tavernier rappellent ainsi sans complexe la valeur financière des marchandises transportées (« je portais avec moi la valeur de 400 000 livres[36]  », lit-on chez Tavernier), et les bénéfices réalisés (« je […] vendis [au roi de Perse] pour 62 000 écus de joyaux[37]  », dit Tavernier), et plus étonnant, le montant des cadeaux reçus ou donnés, et leur inventaire… Enfin, Chardin, mais surtout Tavernier décrivent de manière détaillée systèmes de monnaies et de change, droits de douane, cours des matières premières. L’argent apparaît ici comme un principe actif, une réalité indéfiniment convertible et malléable, indissociable d’une représentation dynamique de la société, animée par des mécanismes compliqués que le négociant maîtrise avec aisance. La mobilité, la fluidité de l’argent ainsi représenté correspond aussi à une vision fluctuante et ouverte de la notion de fortune. Outil d’une émancipation, l’argent, plus qu’un instrument de pouvoir, est ici représenté comme un instrument de liberté (« j’avais pour faire le voyage un nombre suffisant de ducats[38]  », dit ainsi Tavernier) et la mesure du résultat de l’action, du travail en particulier. Le rappel plein de fierté de la rémunération des efforts (les bénéfices de la vente), la mise en relation de l’action et du gain, l’évaluation quantitative de la réussite font de l’argent le symbole de l’affirmation d’une classe consciente d’être à la hauteur des possibilités d’une époque. La présence insistante et crue du thème de l’argent, l’omniprésence du critère quantitatif et le refus de l’estompage pudique prennent une dimension relativement provocatrice pour l’époque et, sur le plan littéraire, paraissent pour le moins inhabituels.

En effet, le récit de voyage marchand est ici en rupture radicale par rapport à l’esthétique classique, qui tolère mal le traitement d’un sujet quotidien et « vulgaire » d’une manière concrète et sérieuse. La littérature classique, à l’exception des genres bas, impose des limites rigoureuses à la notion de réalisme, et, comme dit Auerbach dans Mimesis, elle s’est coupée des « données de la vie quotidienne et créaturelle de l’homme », de même que des réalités économiques, « avec un radicalisme qu’on n’avait jamais vu[39]  », dans un effort de sublimation et de stylisation idéales, à l’écart des réalités empiriques dans leur immédiateté sensible. Ici, à l’inverse, se manifeste la volonté de donner une existence littéraire aux réalités concrètes, matérielles et quotidiennes, en particulier dans le domaine économique. Sans doute le fait que la relation de voyage soit considérée comme un genre mineur favorise t-il cette tendance. En revanche, ce prosaïsme affiché est en discordance avec le caractère historiquement sérieux du genre, rattaché à la tradition érudite et humaniste, et avec le profil essentiellement mondain du lectorat de ce genre de récits. Il y a là probablement revendication discrète d’un nouveau réalisme, qui rejoint le discours récurrent dans les textes liminaires des relations de voyage sur l’objectif d’authenticité, de vérité et l’ambition d’une esthétique qui fuit « l’ornatus » rhétorique.

Autre écart du genre par rapport à l’esthétique classique : le thème du travail est volontiers représenté, dans les récits de voyages marchands, sous l’angle de la précision technique et « savante », et de la spécialisation. On songe ainsi à la manière dont Tavernier et Chardin consacrent des livres entiers au détail du déroulement des transactions commerciales (débats sur les prix, précisions sur les usages, vocabulaire professionnel, donné en français et en langue persane, subtilités des feintes commerciales…). On songe également aux innombrables passages où Tavernier expose à son lecteur ses connaissances sur les diamants et autres pierres précieuses, précisant les modalités de leur extraction, leur aspect, la manière de les travailler, au moyen d’un vocabulaire volontiers technique (il parle ainsi de « veines », de « pierres faibles », de « petite glace », termes d’expert auxquels il prend la peine d’initier le lecteur, parfois irrité par tant de professionnalisme, si l’on en juge par la fielleuse et injuste remarque de Voltaire concernant Tavernier dans son Essai sur les moeurs : « Tavernier parle plus aux marchands qu’aux philosophes, et ne donne guère d’instructions que pour connaître les grandes routes et acheter des diamants[40]  ».) Si Tavernier et Chardin écrivent pour une part pour les futurs négociants, les digressions techniques ayant une visée informative, on ne peut comprendre la présence de ces passages par cette seule explication. Tout indique dans leurs ouvrages qu’ils ont conscience d’écrire pour un lectorat disparate et essentiellement non averti : l’ambition très large affichée dans les préfaces, les sommes érudites que représentent leurs récits, le souci de distraire réaffirmé de loin en loin en témoignent. Cela traduit de toute évidence la volonté de promouvoir la notion de spécialisation, ici nettement valorisée, à l’opposé de l’idéal de l’honnête homme, qui, selon La Rochefoucauld, « ne se pique de rien[41]  ». Cet idéal exigeait en effet de cultiver une formation aussi générale que possible et d’élégantes activités de dilettantes, subordonnées à l’art de la conversation en société, ainsi que l’opposition à toute forme de spécialisation, jugée pédante ou ridicule. On lit chez Pascal : « Il faut qu’on en puisse dire ni : “il est mathématicien”, ni “prédicateur”, ni “éloquent”, mais “il est honnête homme”. Cette qualité universelle me plaît seule[42]  ». Les négociants voyageurs, rompant avec cette conception, opposent sérieux et dilettantisme, et contribuent à diffuser les notions, jusque-là marginales, de « métier » et de « compétence », le récit de voyage, genre de la disparate, étant paradoxalement le lieu où s’affirment ces idées. La valeur de professionnalisme et de spécialisation s’applique du reste dans le récit à presque tous les sujets : ainsi, le domaine politique et diplomatique, où le dilettantisme est dénoncé (on songe aux passages, nombreux sous la plume de Chardin ou Tavernier, où ils raillent l’incompétence et l’amateurisme des ambassadeurs dépêchés par le pouvoir pour défendre les intérêts de la Compagnie des Indes naissante : « il y a lieu de croire, dit par exemple Chardin, que la Compagnie française ne connaissait point du tout le négoce de Perse, quand elle l’envoya demander par des députés […][43]  »). Derrière la raillerie, pointe parfois l’opposition de classes, l’ambassadeur étant souvent gentilhomme et agissant, comme dit Chardin, « malgré les avis et les remontrances des marchands de la Compagnie[44]  »… Le voyage lui-même se professionnalise, sous la plume de Chardin ou Tavernier, qui l’évoquent en bien des endroits comme s’il s’agissait d’une profession à part entière et d’une affaire de spécialistes. Pour ces hommes chez qui le voyage se décline quasiment à l’échelle d’une vie et pour qui activité professionnelle et voyage sont intimement mêlés, il ne s’agit pas que d’une expérience ponctuelle ou d’un moyen. Avant d’être joailliers ou négociants, Chardin et Tavernier sont d’abord des voyageurs, statut social définitif et principal. « Je veux leur apprendre, dit Tavernier en parlant de ses lecteurs, de quelle manière on voyage en Orient[45]  ».

Même si le travail est largement évoqué dans les récits des voyageurs marchands, sous des aspects extrêmement divers et très concrets, la présence de ce thème ne va pas jusqu’à une véritable réflexion sociale exhaustive. Ainsi, le travail des humbles, du petit peuple laborieux, n’est pour ainsi dire jamais sujet du récit. Nous ne savons rien ou presque, par exemple, de l’activité du peuple de Perse, le regard du voyageur se concentrant essentiellement sur le monde de cour et sur des activités nobles. La distinction lexicale entre « affaires » et « travail » est encore sensible sous leur plume, la notion de travail ayant en somme été valorisée avant le mot. C’est pourquoi l’on est d’autant plus frappé lorsque intervient, de manière inattendue, un changement de perspective. C’est le cas dans certains passages du second volume des Voyages de Tavernier, où il parle des mines de diamants en Inde, consacrant quelques pages à la description du travail des ouvriers indiens dans les mines de diamants. Tavernier décrit ainsi par le menu le déroulement d’une journée pour une famille d’ouvriers, en évoquant les hommes, les femmes et les enfants, le contrôle incessant dont ils font l’objet, l’aspect exténuant de leur besogne, les conditions extrêmes dans lesquelles s’exerce ce travail. Le passage est original à plus d’un titre : d’abord parce qu’il représente les gestes de travail d’un petit peuple misérable radicalement absent de la littérature ; ensuite parce que, fait rare chez Tavernier, cette description ne semble pas subordonnée à un intérêt utilitaire, pragmatique ou mercantile (alors que dans la plupart des passages concernant les mines de diamants le choix des sujets est conditionné par cet intérêt) ; enfin, parce que l’on relève dans cette description, le temps d’une notation discrètement modalisée, une participation affective au discours et une tonalité de compassion : « ces pauvres gens, dit Tavernier, ne gagnent tous les ans que 3 pagodes […], encore faut-il que ce soit de ceux qui sachent bien leur métier[46]  ». La pénibilité du travail, l’injustice d’une condition ne donnent pas prise ici à autre chose qu’une remarque ponctuelle, et ne servent en aucun cas au développement d’une réflexion sociale ou à la remise en cause d’un système. Tout au moins le voyageur transmet-il à travers son texte des éléments documentaires, virtuellement utilisables comme arguments par les futurs philosophes.

La réussite par le travail : le travail comme valeur

Si le travail ne fait pas l’objet encore à cette période d’une réflexion systématique, il s’affirme nettement dans nos récits comme une valeur et ne se limite pas, loin de là, à un thème littéraire. Cette valorisation du travail, qui gagne du terrain à la fin du XVIIe siècle, à la fois dans les esprits et, plus timidement, en littérature, s’affirmera de plus en plus au cours du siècle des Lumières, que nos récits de voyage annoncent et préparent sur bien des points, de manière lointaine. On mesure ainsi l’écart de perception entre la définition déjà évoquée du mot « travail » dans le Dictionnaire de Furetière, où la connotation péjorative domine largement, et où l’on ne relève aucune lecture « morale » du terme, et celle donnée dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, près d’un siècle plus tard (1751-1772) : « c’est l’occupation journalière à laquelle l’homme est condamné par son besoin, et à laquelle il doit en même temps sa santé, sa subsistance, sa sérénité, son bon sens, et sa vertu ». Si l’aspect contraignant du travail affleure toujours, il est en même temps présenté ici comme « nécessaire » et source de bienfait moral et d’élévation.

Dans les récits de voyages marchands de la fin du XVIIe siècle, la perception du travail est, comme nous l’avons vu, clairement positive, l’aptitude au travail, qu’il soit individuel ou collectif, étant considérée comme une attitude moralement louable, indissociable de l’idée de progrès et de prospérité. Valorisé pour lui-même, l’usage du travail ne se limite pas à l’activité professionnelle « rentable » chez nos négociants voyageurs, mais concerne tous les domaines de la vie : on voit ainsi, dans son Voyage, comment Chardin, dans les instants où il est contraint dans son activité de négoce au désoeuvrement, soit par l’attente forcée d’un papier ou d’un colis, soit par les rigueurs du climat, s’astreint pourtant à travailler sans relâche, à accroître son érudition par exemple. Le travail est ici une valeur, bien au-delà de son seul aspect utilitaire.

Cette perception positive du travail prend tout son sens, de toute évidence, chez eux, par rapport à un système de pensée. Elle est indissociable, tout d’abord, de ce qui chez eux pourrait être qualifié de « philosophie de l’action » et de « philosophie de l’acquis ». Philosophie de l’action dans un premier temps : on est ainsi frappé, chez nos voyageurs, par l’insistance sur la notion de « faire ». Dans le préambule de ses Voyages, où il raconte ses débuts, Tavernier multiplie ainsi en quelques pages les verbes d’action (« que j’ai rapportées », « je l’ai fait », « ma façon d’agir[47]  »), souvent subordonnés de manière significative à des verbes de volonté, qui impriment au récit une dynamique et une énergie très particulières. De même, on est frappé par l’importance de la notion de performance, qui se traduit par des critères quantitatifs (« plus de 60 000 lieues », « pendant l’espace de quarante ans[48]  ») : les termes quantitatifs donnent la mesure ici de l’activité déployée, comme si la quantité était ici en relation avec la qualité. Au-delà, on relève chez Tavernier et chez Chardin une morale du temps plein et un culte de l’utile. Tavernier dit ainsi dans la dédicace de ses Voyages avoir, depuis son retour, «une espèce de honte de [se] voir inutile à [son] pays[49]  ». L’association implicite entre vertu et travail est ici manifeste. Tavernier ensuite, dans un passage déjà cité, espère que « ces relations ne seront pas moins utiles à [sa] Nation que les riches marchandises [qu’il a] rapportées[50]  ». Le mot « utile », décliné à l’infini dans les pages du récit, apparaît ici comme un véritable leitmotiv. Tout acte, tout ouvrage, toute entreprise doit ici avoir une fin productive, produire un résultat, le profit individuel (le « gain légitime » dont il parle) devant fructifier encore en profit pour autrui, dans une logique de démultiplication des résultats, comme en écho à la parabole des Talents. Tavernier propose ici en outre une vision particulièrement dynamique du gain, qui, loin d’être seulement amassé ou gagné, circule et « travaille », à la manière d’un matériau mobile et transformable. Le culte de « l’utile » est à ce point présent dans nos récits que même la curiosité intellectuelle y est reliée. Chardin, dans une phrase déjà mentionnée, relie activité des peuples européens et curiosité (« ces peuples [les peuples orientaux] sont moins actifs […] et moins curieux que nous ne sommes[51]  »), créant ainsi une étrange équivalence entre passion de voir et désir du gain. La curiosité, terme inscrit avec insistance au coeur des récits de voyage et apparemment dissonant par rapport à la morale de l’utilité, y est paradoxalement intégrée, l’exigence de « rendement » intellectuel répondant en écho à l’impératif de profit commercial.

La valorisation de la notion de travail est aussi en rapport avec une « philosophie de l’acquis » : il y a, très présente chez nos voyageurs marchands, une représentation ouverte de l’existence, où le parcours individuel se construit, se décide, se fabrique, se conquiert. De manière significative, Tavernier, dans son préambule, présente le début de sa vie de voyageur comme une « seconde naissance » (« je suis venu au monde avec le désir de voyager[52]  »), qui annule ou transforme la vie précédente. La vie dans son ensemble, selon une logique presque « existentialiste », est dès lors conçue comme un ouvrage, animée par une dynamique d’apprentissage (« je souhaitais, dit Tavernier, apprendre quelque chose d’un métier qui pouvait me servir[53]  »), d’effort de progression rationalisé. Dans le récit de ses années de formation, Tavernier met en relief l’aspect autodidacte et volontariste de sa démarche où, contrairement à de nombreux récits d’apprentissage, presque rien n’est dû à la chance ou au hasard (« j’obtins mon congé[54]  », « voulant voir de nouveaux pays[55]  »). De même, si nos voyageurs marchands insistent volontiers sur le résultat de leur action (enrichissement, ennoblissement, reconnaissance sociale), ils mettent toujours ce résultat en rapport avec l’effort déployé pour l’atteindre, la description du processus prédominant largement. Ainsi Tavernier dans son préambule rappelle le faible pécule dont il disposait au début de son aventure (quelques ducats, gagnés en travaillant), et insiste par ailleurs régulièrement au fil du récit sur le bénéfice retiré des négociations à la cour de Perse, comme pour mettre en tension les deux pôles de la vie, les deux termes de l’équation, et souligner le chemin parcouru. Dans ces récits, la progression vers la réussite semble épouser la courbe de l’expérience, autre valeur largement mise en évidence ici. Chardin comme Tavernier soulignent volontiers la différence entre leur ignorance du début, cause d’erreurs et d’échecs, et le savoir-faire conquis ensuite, dans le domaine du voyage, des usages étrangers et de l’activité professionnelle. Cette différence transparaît souvent dans le contraste entre le récit au passé simple des faits anciens et le discours au présent du narrateur plus averti. Ainsi, chez Chardin, on lit dans une même page le récit d’une transaction (« j’eus beaucoup de peine à conclure le marché[56]  ») et le commentaire a posteriori au présent des vérités générales (« il faut bien connaître le génie du pays et de la cour pour n’être pas leur dupe[57]  »). Dans cette vision dynamique de l’existence, le travail joue un rôle central. Il en est le moteur et le principe de mobilité, non seulement comme synonyme d’une activité qui produit un résultat, mais comme synonyme de mûrissement (« j’eus le temps de bien connaître la qualité et le génie de [ces] peuples[58]  », dit ainsi Tavernier). Le travail est ici fermentation de l’expérience, et se fonde non seulement sur l’action mais, le récit des négociations à la cour de Perse en atteste, sur les qualités d’observation et sur la persévérance. Cette philosophie de l’acquis, fondée sur le travail, trouve son illustration la plus spectaculaire, dans nos récits, dans le thème de l’ascension sociale. Dans une sorte de raccourci stylisé, le texte met en scène l’itinéraire ascendant d’une vie et le lien implicite entre travail et récompense.

La notion de travail, perçu comme valeur, est donc à lire dans ces récits en corrélation avec d’autres, qui s’organisent en système : persévérance, mérite, observation, calcul et raison, industrie, application, productivité, initiative, utilité… Autant de valeurs ayant eu jusque-là en littérature un statut plutôt marginal, présentes avec insistance dans le genre des relations de voyage, qui en est comme le résumé programmatique. Ces valeurs commencent, dans la seconde moitié du XVIIe siècle, à s’imposer dans la société, tout comme à l’ancien système littéraire et humaniste. En filigrane se lit l’affirmation d’une catégorie sociale, bourgeoisie aisée et cultivée, et classe marchande, pour qui la période colbertiste a représenté un puissant moteur, et pour qui la littérature de voyage, genre informel, incarne une certaine liberté de ton, tout en étant placée sous le signe d’une utilité générale et de la tradition érudite. On note par exemple avec quel aplomb Tavernier, dans sa dédicace au roi, s’auto proclame représentant idéal de la gloire française, dans une prise de pouvoir symbolique, qui s’accompagne aussi d’une revendication d’émancipation culturelle, à travers l’accès à l’activité littéraire. Ce qui frappe cependant, c’est de voir que, dans les récits de voyages marchands, deux systèmes de valeurs coexistent parfois de manière inhabituelle : l’éloge du travail voisine avec l’éloge de la bravoure, l’évocation crue de l’argent et de tâches prosaïques avec l’attitude héroïque, l’idéal de maîtrise de soi et de sang-froid avec le pragmatisme. Tout se passe ici comme si, à travers la figure du voyageur, ces récits réalisaient une synthèse entre deux codes, l’idéal de l’honnête homme étant, non pas contesté, mais réinterprété à la lumière des valeurs nouvelles. Le négociant voyageur, mettant, comme Tavernier, sur le même plan « industrie » et « courage », et les donnant comme également représentatifs des sujets de Louis XIV, indique une fructueuse troisième voie et un nouvel idéal, dont il serait le héros. De manière significative, l’éditeur du Voyage au Levant d’un autre négociant voyageur, Paul Lucas, écrira plus tard dans la préface de l’ouvrage, publié en 1712 :

celui qui lit une relation, sans travail, et le plus souvent avec quelque plaisir, profite des lumières qu’un voyageur ne s’est acquises qu’avec des peines et en s’exposant à des dangers infinis[59].

La notion de travail trouve, dans cette participation du voyageur à l’aventure érudite, et à cette redéfinition de l’honnête homme, l’occasion indéniable d’un ennoblissement durable.

Appendices