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L’antiaméricanisme et l’antimodernisme dans le discours de la droite intellectuelle du Canada, 1891-1945[1]

  • Damien-Claude Bélanger

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  • Damien-Claude Bélanger
    Département d’histoire, Université d’Ottawa

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Au Canada, la résistance à la domination américaine a pris plusieurs formes depuis la guerre de 1812. Les tentatives de restriction de l’immigration américaine dans les années 1820, la répression des rebelles « pro-américains » durant les troubles de 1837-1838, la Politique nationale, le Defence Scheme No 1, la Société Radio-Canada et le Programme énergétique national n’en sont que quelques exemples. Le protectionnisme économique et culturel trouve depuis longtemps ses partisans les plus acharnés au sein de l’élite intellectuelle. En effet, bien que la culture intellectuelle du pays ait subi d’importantes transformations au cours du dernier siècle, l’antiaméricanisme continue de jouer un rôle important dans la pensée canadienne. Cependant, cette apparente continuité cache un renversement complet des fondements idéologiques de l’antiaméricanisme au Canada : aujourd’hui, d’une idée essentiellement de gauche, l’antiaméricanisme était surtout une doctrine de droite avant les années 1960.

Historiquement, les politiques et les agissements des États-Unis ont parfois aiguillonné, parfois atténué l’hostilité des Canadiens, mais ils n’ont pas été à l’origine de l’antiaméricanisme des intellectuels, surtout après la Confédération. L’expansionnisme américain menaçait bel et bien le Canada avant la Grande Guerre, mais le Traité de Washington de 1871 en avait atténué le danger. De toute façon, l’impétuosité américaine n’a jamais dérangé la totalité des intellectuels du Canada ; il y a toujours eu un groupe de penseurs continentalistes prêts à minimiser la menace américaine.

Que trouve-t-on alors à l’origine de l’antiaméricanisme ? Cet article entend démontrer que, à la fin du xixe siècle et au début du xxe, la rhétorique antiaméricaine était le reflet d’une méfiance plus générale à l’égard de la modernité. Dans le discours des intellectuels canadiens-anglais et canadiens-français, les États-Unis incarnaient à la fois les espoirs et les dangers associés à l’ère des masses. L’Amérique était une république démocratique qui s’était détachée de l’Ancien Monde et qui embrassait une certaine conception du progrès, de l’égalité et de la laïcité. Les changements sociaux observés dans la grande république semblaient laisser présager des transformations similaires au Canada. Pour le centre et la gauche, la modernité n’était pas effrayante. Les socialistes et les libéraux d’avant-guerre avaient bien accueilli l’ère des masses et étaient généralement favorables aux États-Unis et à l’intégration continentale. Par contre, la droite canadienne ne partageait pas leur enthousiasme et les anxiétés conservatrices concernant la modernité ont trouvé un exutoire dans une vigoureuse critique des États-Unis.

La modernité est un concept complexe qui plonge ses racines dans le xviiie siècle européen et dont les multiples dimensions sont difficiles à circonscrire. Elle englobe l’érosion des pratiques et des valeurs traditionnelles ainsi que la montée de la société de masse. Elle s’exprime sur trois plans fondamentaux. Sur le plan technique, la modernité est liée à l’industrialisation et aux changements technologiques de l’ère industrielle. L’émergence de la société industrielle, du prolétariat et de la production en série ainsi que l’urbanisation, la mécanisation et les communications de masse font partie intégrante de l’éthos moderne. Ces avancées technologiques sont sans doute l’expression la plus tangible de la modernité. En effet, au cours de la période étudiée, la métropole industrielle, l’automobile et la radio constituent de puissants symboles d’une nouvelle ère. Les aspects technologiques de la modernité marginalisent également les modes traditionnels de production.

Sur le plan philosophique et intellectuel, la modernité se manifeste par une foi envers la science et la technologie et une confiance dans le progrès illimité de la société. Contrairement au traditionalisme qui empêche, selon Yvan Lamonde, « l’affirmation de l’homme, du sujet », et réduit « à la portion secondaire un espace terrestre, profane, matériel[2] », l’éthos moderne est anthropocentrique. La modernité n’est pas nécessairement une sensibilité athée, mais elle est invariablement liée à une forme ou une autre de laïcisme. L’éthos moderne est obnubilé par le changement et la nouveauté. Par conséquent, cet éthos engendre invariablement un penchant pour la rupture et, dans certains cas, mène à la révolution. Politiquement, la modernité peut prendre la forme de la démocratie ou du totalitarisme, mais dans les deux cas, elle mine le pouvoir des élites traditionnelles, surtout celui du clergé.

Enfin, sur le plan culturel, la modernité est liée à la culture et à la consommation de masse. Sa montée annonce l’érosion de la culture traditionnelle et le déploiement de la culture urbaine. La culture devient une denrée commerciale qui est vendue aux masses ou diffusée auprès d’elles. La modernité libère progressivement la littérature et les arts des conceptions traditionnelles de l’esthétique, de la probité et de l’utilité sociale. L’idée que l’art puisse être une fin en soi est une expression de l’éthos moderne. La modernité est une force puissante et révolutionnaire. Elle engendre de nouveaux groupes sociaux et de nouvelles formes d’expression. Ce faisant, elle entraîne d’importantes transformations socioculturelles qui engloutissent la tradition et affaiblissent les coutumes et les rapports sociaux établis.

Les études antérieures n’ont pas présenté l’antiaméricanisme canadien comme étant l’expression d’une antipathie générale à l’égard de la modernité. En effet, les historiens ont surtout tendance à présenter la rhétorique antiaméricaine de la fin du xixe siècle et du début du xxe comme étant une simple facette du discours nationaliste et la manifestation d’une volonté de sauvegarder la souveraineté et le caractère distinct du Canada[3]. Les écrits de Carl Berger illustrent bien ce point de vue. Dans The Sense of Power (1970), Berger affirme que l’impérialisme était une forme de nationalisme canadien et qu’une critique musclée des États-Unis constituait un élément fondamental de ce nationalisme. En effet, écrit-il, « what lay behind this Canadian critique of the United States was not malevolence but nationalism[4] ». Or, cette interprétation ne tient pas suffisamment compte de la signification symbolique des États-Unis. Le rejet impérialiste de la réciprocité canado-américaine, par exemple, nous paraît davantage lié à la promotion de valeurs traditionnelles et à l’affirmation du caractère conservateur et britannique du Canada qu’à la défense de l’industrie et de la souveraineté du Canada.

Nous avons choisi l’année 1891 comme point de départ de notre étude, car elle est marquée par une des élections fédérales les plus contestées de l’histoire canadienne. Cette élection, qui opposait la Politique nationale de John A. Macdonald aux promesses de réciprocité commerciale illimitée de Wilfrid Laurier, s’est soldée par la victoire du Parti conservateur de Macdonald, dont la stratégie électorale était imbue d’antiaméricanisme. La campagne électorale a eu pour effet de galvaniser les milieux impérialistes du Canada anglais. En effet, au cours des années 1880 et 1890, le défi posé par les défenseurs de la réciprocité commerciale illimitée, de l’union douanière et de l’annexion a donné à l’impérialisme canadien-anglais sa raison d’être.

L’élection fédérale de 1891 a également produit l’essai le plus important du xixe siècle canadien : Canada and the Canadian Question, de Goldwin Smith (1823-1910). La publication de cet ouvrage constitue un des moments clés de l’histoire intellectuelle du Canada. D’un certain point de vue, Canada and the Canadian Question était le Rapport Durham du Canada anglais. Cet essai irrévérencieux affirmait que le Dominion était une absurdité géographique, ethnique, économique et politique et que son destin se trouvait dans l’annexion aux États-Unis. Smith avait rejeté la plupart des principes de base de l’impérialisme canadien-anglais. Tout comme l’indignation causée par le Rapport Durham avait généré une explosion littéraire et intellectuelle au Canada français, Canada and the Canadian Question a entraîné un torrent de proses affirmationniste et nationaliste au Canada anglais.

La période examinée a été marquée par de profondes mutations socio-économiques et culturelles, dont une industrialisation et une urbanisation accélérées et la montée de la culture de masse. Par ailleurs, cette période englobe les zéniths respectifs de l’impérialisme canadien-anglais et du clérico-nationalisme canadien-français. Dans le Canada anglais d’avant-guerre, le sentiment antiaméricain a atteint son apogée pendant l’âge d’or de l’impérialisme, c’est-à-dire entre les élections fédérales de 1891 et 1911, dont le principal enjeu, la réciprocité canado-américaine, inquiète et mobilise la droite impérialiste. Axé d’abord sur des thèmes politiques et institutionnels, l’antiaméricanisme canadien-anglais a décliné après la Première Guerre mondiale, alors que s’amorce le long déclin de la définition britannique du Canada. C’est à cette époque qu’émerge une nouvelle génération d’intellectuels progressistes qui embrassent la modernité et le continentalisme et qui domineront la vie intellectuelle du Canada anglais durant l’entre-deux-guerres. La droite impérialiste reste présente dans la vie intellectuelle des années 1920 et 1930, mais la plupart de ses ténors n’opposent qu’une faible résistance à l’accord de réciprocité commerciale de 1935 et ils appuient les accords d’intégration militaire d’Ogdensburg et de Hyde Park en 1940-1941.

Au Canada français, les choses se sont passées plutôt différemment. L’antiaméricanisme qui caractérisait les milieux intellectuels avant la Première Guerre mondiale a été ranimé et renforcé au cours des années 1920 et 1930 par une nouvelle cohorte de penseurs nationalistes menée par l’abbé Lionel Groulx (1878-1967). Plus axée sur les questions morales et culturelles, cette critique de droite s’accentue avec la montée de la consommation et de la culture de masse. Elle atteint son apogée durant les années 1930, alors que les milieux nationalistes multiplient les mises en garde concernant « l’annexion morale » et insistent que les valeurs qui sous-tendent la société américaine sont à l’origine de la Crise. C’est d’ailleurs au cours de cette décennie que l’influence sociopolitique de la droite intellectuelle québécoise a atteint son sommet.

L’antiaméricanisme conservateur est resté présent dans la vie intellectuelle du Canada après 1945. Dans le Canada anglais d’après-guerre, cette doctrine se renforce et trouve son expression dans les écrits de Donald Creighton (1902-1979) et George Grant (1918-1988), ainsi que dans le rapport de la Commission Massey sur les arts et les lettres (1951). Au Québec, l’antiaméricanisme de droite décline à partir de la Deuxième Guerre mondiale, mais constitue néanmoins une facette du discours traditionaliste de l’après-guerre. À la fin des années 1960, cependant, cet antiaméricanisme disparaît à toutes fins utiles de la culture intellectuelle des deux Canadas au profit d’une rhétorique de gauche qui associe les États-Unis au militarisme et à la réaction. Le discours antiaméricain de la gauche reflète la nouvelle signification symbolique des États-Unis qui émerge progressivement au cours de la Guerre froide. Nous avons choisi de terminer notre étude en 1945 pour nous concentrer sur la signification symbolique qui prévalait avant cet affrontement.

Notre recherche repose sur un important corpus de textes rédigés par des intellectuels canadiens entre 1891 et 1945[5]. Chaque texte qui le compose est partiellement ou entièrement consacré à l’examen d’un aspect de la vie américaine ou de la relation entre le Canada et les États-Unis. Le corpus est représentatif sans être exhaustif. Il contient des textes publiés par la plupart des intellectuels impérialistes et nationalistes qui ont le plus marqué la vie intellectuelle du Canada à la fin du xixe siècle et au début du xxe. Il offre un échantillon représentatif du discours de l’époque.

Le corpus est composé d’environ 150 livres et brochures et de 350 articles tirés des principales revues mensuelles et semestrielles de l’époque. Plus de cent revues canadiennes-anglaises et canadiennes-françaises ont été dépouillées. Voici celles qui ont fourni le plus d’articles : Queen’s Quarterly, University Magazine, Canadian Magazine, Canadian Historical Review, Revue canadienne, Revue dominicaine, L’Action française, L’Action nationale et Dalhousie Review. Quelques revues américaines et britanniques, dont North American Review et RoundnTable, ont également été dépouillées.

La présente étude utilise la définition de l’intellectuel employée par Pascal Ory : « L’intellectuel est un homme du culturel mis en situation d’homme du politique, producteur et consommateur d’idéologie[6]. » Dans l’ensemble, les intellectuels conservateurs dont la pensée est examinée ici étaient des figures essentiellement culturelles — la plupart des intellectuels canadiens de la fin du xixe et du début du xxe siècle, oeuvraient au sein du professorat, du journalisme ou du clergé — qui ont participé aux grands débats sociopolitiques sans pour autant se lancer dans la politique partisane.

L’antiaméricanisme, la modernité et le discours conservateur

« Il faut distinguer entre l’antiaméricanisme et la critique des États-Unis », prévient Jean-François Revel dans son essai intitulé L’obsession anti- américaine[7]. Cette distinction est importante puisque l’antiaméricanisme a toujours impliqué une hostilité plus ou moins systématique à l’égard de la société américaine, et non une simple critique ponctuelle de la vie américaine ou des politiques du gouvernement des États-Unis. De plus, au Canada, les intellectuels antiaméricains s’opposaient à l’intégration continentale et rejetaient l’idée que le Dominion était d’abord et avant tout, comme l’a affirmé John W. Dafoe dans son célèbre essai de 1935, « an American nation[8] ».

Notons à l’instar de Carl Berger que l’éthos antiaméricain « was neither uniformly hostile nor was it completely uninformed ; certainly it was not totally fabricated out of bitterness and traditional animosity[9] ». Les apôtres de l’antiaméricanisme pouvaient, à l’occasion, rédiger de vibrants appels à l’unité anglo-saxonne ou s’attarder longuement sur l’importance du Canada dans les relations anglo-américaines. Par ailleurs, bien que la rhétorique antiaméricaine comportait fréquemment des représentations inexactes et, parfois, des absurdités totales, l’irrationalité n’était pas une caractéristique intrinsèque de l’antiaméricanisme. Même les intellectuels les plus hostiles aux États-Unis pouvaient parfois se montrer singulièrement perspicaces dans leur analyse de la société américaine.

La doctrine antiaméricaine était fondamentalement différente des autres grandes fois négatives que sont l’antisémitisme et l’anticommunisme parce qu’elle ne possédait pas leur caractère inconditionnel[10]. Les préjugés antiaméricains des conservateurs canadiens n’ont à peu près jamais empêché ces derniers de se lier d’amitié avec des Américains, d’adopter des pratiques américaines, de collaborer à des revues américaines ou encore d’étudier, de travailler et de prendre des vacances aux États-Unis. Lors d’une conférence prononcée devant le Young Men’s Liberal Club de Toronto en 1891, Goldwin Smith a illustré ce fait à l’aide d’une anecdote amusante : « The other day I was myself reviled in the most unmeasured language for my supposed American proclivities. Soon afterwards I heard that my assailant had accepted a call as a minister to the other side of the line[11]. »

L’antiaméricanisme n’est pas une idéologie en tant que telle ; c’est plutôt une série d’idées intégrées à un système idéologique global. Dans le Dominion, ces idées faisaient partie intégrante de l’éthos conservateur et s’exprimaient à travers les deux principales tendances conservatrices du pays : l’impérialisme canadien-anglais[12] et le nationalisme canadien-français. Sans doute l’antiaméricanisme a-t-il fait là d’étranges compagnons idéologiques, mais comme Sylvie Lacombe l’a récemment démontré, le nationalisme canadien-français et l’impérialisme n’étaient pas des antithèses[13]. En dépit de leur divergence fondamentale sur la question nationale, ces doctrines possédaient un point de vue essentiellement antimoderne et trouvaient un point de convergence dans leurs vigoureuses critiques des États-Unis. Les impérialistes et les nationalistes partageaient les postulats de base de la pensée conservatrice, c’est-à-dire une croyance en l’élitisme, le communautarisme et un ordre transcendant, une appréciation du changement évolutif, une intense dévotion pour la tradition, la continuité et l’ordre et une profonde conviction que la liberté, l’ordre et la propriété privée étaient étroitement liés[14].

Pour la droite intellectuelle du Canada, les États-Unis représentaient l’antithèse structurale d’une nation définie par sa loyauté à l’Empire britannique (pour les impérialistes) et par son catholicisme (pour les nationalistes canadiens-français). La droite intellectuelle du Canada anglais était cependant plus obnubilée par les États-Unis que celle du Canada français. En effet, la proximité ethnoculturelle des Américains qui, comme les Canadiens, étaient majoritairement blancs, protestants et anglophones, a traditionnellement fait des États-Unis le point de mire du nationalisme au Canada anglais. Moins certains du caractère distinctif de leur nation que leurs pairs canadiens-français, les intellectuels canadiens-anglais étaient plus enclins à s’attaquer aux États-Unis, plus obsédés par cette nation.

Notons également que la critique canadienne-anglaise de la société américaine était d’abord politique, alors que celle des intellectuels canadiens-français était surtout sociale et culturelle. Ces façons plutôt distinctes de voir une même menace américaine reflétaient de profondes divergences dans la formulation de l’identité canadienne. Les nationalistes canadiens-anglais ont toujours perçu leur nation d’abord et avant tout comme une entité politique. L’ethnicité et la religion constituaient d’importants pôles identitaires pour les impérialistes, mais ils étaient moins importants que les institutions politiques britanniques et le lien impérial dans la construction d’une identité canadienne distincte des États-Unis. C’est pour cette raison que les impérialistes ont abondamment disserté sur les prétendues lacunes du système politique américain et, de ce fait, ont cherché à affirmer son infériorité par rapport aux institutions britanniques et canadiennes. Pour leur part, les nationalistes canadiens-français percevaient leur nation comme une entité spirituelle, ethnique et culturelle. Ils ont par conséquent assez peu critiqué le système et la culture politiques des États-Unis. Au fond, la nature des institutions politiques était moins importante pour des intellectuels dont la conception de « la race française en Amérique » était essentiellement ethnoreligieuse et culturelle. Les principaux représentants de l’antiaméricanisme canadien-français se préoccupaient plutôt de questions socioculturelles comme le matérialisme et l’immoralité de la culture américaine.

La modernité a renouvelé la fonction de l’intellectuel. Vers la fin du XIXe siècle, l’expansion de l’instruction publique et supérieure, l’urbanisation, l’essor de la presse et du journalisme, le développement d’un réseau de bibliothèques publiques et, surtout, la croissance des taux d’alphabétisation ont contribué à l’émergence de l’intellectuel au Canada[15]. Pourtant, vers 1900, la plupart des intellectuels canadiens étaient résolument antimodernes, et un traditionalisme modéré, issu de la culture intellectuelle et politique essentiellement tempérée du Dominion, sous-tendait leur pensée. Aux États-Unis, l’antimodernisme s’exprimait notamment par l’orientalisme, le médiévalisme et l’exaltation des vertus martiales[16]. Ces valeurs se voyaient dans l’univers intellectuel du Canada, mais l’antimodernisme canadien trouvait son principal exutoire dans la rhétorique antiaméricaine.

Pourquoi s’en prendre aux États-Unis ? Parce que l’Amérique, comme l’ancienne URSS, est plus qu’une simple nation ; historiquement, les États-Unis ont incarné à la fois un mode de vie et un système idéologique aux prétentions universelles[17]. Nation révolutionnaire fondée sur une certaine conception de la liberté, de l’égalité, de l’individualisme et de la laïcité, la République américaine représente une version implicitement libérale de la modernité. Il est fort révélateur, à cet égard, que l’antiaméricanisme canadien de la fin du xixe siècle et du début du xxe ait été centré sur un refus du républicanisme, de l’égalitarisme, de l’individualisme, du laïcisme, de la culture de masse, du matérialisme et de l’industrialisation à grande échelle. L’Amérique était une nation où la continuité, l’ordre et la déférence avaient disparu ; c’était, comme l’écrirait George Grant dans Lament for a Nation (1965), « the heart of modernity[18] ». Notons de surcroît que les États-Unis sont un puissant voisin dont la proximité géographique et culturelle constitue un des traits fondamentaux de la vie canadienne.

Le dynamisme de la société américaine a souvent été perçu comme une menace par des élites conservatrices cherchant à préserver les valeurs, les institutions et les rapports sociaux traditionnels. Par conséquent, dans le Dominion, la rhétorique antiaméricaine était liée à une dénonciation de la transformation de la position sociale qui avait suivi l’avènement de la modernité[19]. L’industrialisation a érodé les rapports sociaux traditionnels et de nouveaux groupes sociaux ont obtenu une part du pouvoir et du prestige exercés par les élites traditionnelles. L’immense richesse de la bourgeoisie industrielle menaçait les idées traditionnelles entourant la position sociale et la déférence. La taille et le pouvoir grandissants du prolétariat étaient également une source d’anxiété pour les intellectuels conservateurs. Plusieurs craignaient en effet que l’exploitation capitaliste ne pousse le prolétariat à la révolution.

L’angoisse que ressentaient les intellectuels conservateurs à l’égard de leur position sociale était liée aux inquiétudes plus générales que des chambardements sociaux ont fait émerger au sein de la classe moyenne. Cette angoisse n’était pas limitée au Dominion ; on la retrouvait partout en Occident. « In both Europe and America, the antimodern impulse was rooted in what can aptly be called a crisis of cultural authority », écrit Jackson Lears[20]. Le pouvoir et le prestige des intellectuels ont toujours reposé sur leur rôle de médiateur culturel. Par conséquent, plusieurs penseurs canadiens se sentaient dépossédés par la culture de masse — évidemment américaine à leurs yeux —, qui échappait complètement à leur contrôle. Cela dit, l’antimodernisme et sa principale voie d’expression canadienne, l’antiaméricanisme, procédaient d’un effort sincère pour retrouver l’équilibre moral et spirituel d’une société en profonde transformation. Il serait donc erroné de réduire cette impulsion à une simple campagne en faveur du contrôle social.

Le Canada et les États-Unis

Les jugements défavorables au sujet de la société américaine avaient une utilité pratique : ils permettaient aux intellectuels conservateurs de définir leur nation. Ainsi, à la fin du xixe siècle et au début du xxe, l’antiaméricanisme jouait un rôle important dans l’élaboration des nationalismes canadiens. Les questions touchant le nationalisme et l’identité nationale étaient également liées à une discussion plus générale sur la modernité. Les impérialistes et les nationalistes canadiens-français cherchaient en effet à présenter leurs nations comme étant des entités fondamentalement conservatrices et antiaméricaines. Contrairement aux États-Unis, le Canada était une nation fondée sur la tradition et la continuité. Gardiens autoproclamés de la tradition, les intellectuels conservateurs s’attribuaient donc le droit de définir ce qui était (et ce qui n’était pas) canadien[21].

L’antiaméricanisme était à l’origine du mythe de création des impérialistes canadiens-anglais. En effet, la naissance du Canada était la conséquence d’une saga antiaméricaine : l’expulsion des loyalistes. « Canada is one of the oldest colonies », écrivait un des chefs de file du mouvement loyaliste de l’Ontario, le colonel George T. Denison (1839-1925), en 1895, « and yet her history can only be said to fairly commence with the migration of the United Empire Loyalists at the close of the American Revolution in 1783[22] ». Les impérialistes racontaient souvent l’expulsion des loyalistes sur un ton qui évoquait le livre de l’Exode. Les loyalistes avaient souffert pour leur loyauté ; ils étaient des héros conservateurs et antiaméricains dont la foi impérialiste était inébranlable. En répudiant le républicanisme, ils avaient donné naissance à une nation fondamentalement conservatrice et respectueuse de l’ordre. Au fond, le Canada ne serait jamais devenu un dominion britannique sans eux. Pour leurs descendants, ce discours comportait un certain avantage. Comme le note Norman Knowles, il permettait à des individus comme le colonel Denison d’affirmer leur « patriotic and genealogical superiority and assert their claims to influence[23] ».

Selon le discours impérialiste, les loyalistes avaient fondé une nation sur le roc de la continuité. Par conséquent, soulignait l’historien conservateur R. G. Trotter (1888-1951) dans un article publié en 1933 dans la Queen’s Quarterly, « Canada holds a distinctive place on this continent inasmuch as she has never broken with the old world politically, but instead has been able to develop her autonomy and acquire her nationhood while still retaining an organic association and common loyalties with the mother country and the rest of the Empire[24] ». Ce genre de déclaration, toutefois, n’affirmait pas seulement la nature conservatrice et antiaméricaine du Dominion, elle contenait également des consignes insidieuses affirmant la proéminence sociale et politique des Canadiens d’origine britannique[25]. En effet, si le Canada était une nation britannique, les Canadiens d’origine britannique étaient ses dirigeants naturels. Il n’est donc pas surprenant que le sentiment antiaméricain au Canada anglais ait été plus répandu chez les intellectuels de naissance ou de descendance britannique (surtout anglaise).

La spécificité et la supériorité du Canada reposaient sur son caractère britannique et conservateur. Pour les impérialistes, le système politique canadien se trouvait au coeur de cette spécificité. La monarchie constitutionnelle et le lien impérial, croyait-on, entraînaient l’ordre et la déférence. De plus, la stabilité politique du Canada sous-tendait son ordre moral. Pour un certain nombre d’impérialistes, dont le colonel Denison, la spécificité du Canada était également « raciale ». Le Dominion était non seulement une nation britannique sur le plan constitutionnel, c’était également une entité plus anglo-saxonne que les États-Unis, dont l’intégrité « raciale » avait été compromise par l’esclavagisme et l’immigration massive. Notons toutefois que plusieurs impérialistes, dont le doyen de l’impérialisme anglo-canadien, George Monro Grant (1835-1902), jugeaient que les États-Unis formaient une nation essentiellement anglo-saxonne, et que l’ethnicité n’était pas un élément clé permettant de la distinguer du Canada. Une certaine rhétorique pansaxonne tempérait ainsi l’antiaméricanisme de ces intellectuels[26].

La théorie de Goldwin Smith selon laquelle le continent nord-américain s’articulait sur un axe nord-sud et que chaque région du Dominion était en fait le prolongement d’une région limitrophe des États-Unis a frappé de front les prétentions impérialistes touchant l’identité nationale du Canada. La droite impérialiste réfuterait cette théorie en affirmant que le caractère distinct du Canada était bel et bien inscrit dans sa physiographie. Le rédacteur adjoint du Daily Empire de Toronto, John Castell Hopkins (1864-1923), soulignait que Smith, ce « brilliant but intensely unpopular Englishman », avait mal compris l’orientation fondamentale de la géographie et des communications canadiennes. « Commerce, railways, steamship lines, cable projects, and waterways all converge, east and west, toward Britain and British countries, instead of south to the United States », écrivait-il en 1893[27]. Le Canada s’articulait sur un axe est-ouest. Le caractère distinct du Dominion et son lien avec la Grande-Bretagne s’inscrivaient donc dans sa géographie. Plus tard, au xxe siècle, ce raisonnement serait au centre de la thèse laurentienne énoncée par Harold Innis (1894-1952) et Donald Creighton.

Pour les nationalistes canadiens-français, le Québec et les États-Unis constituaient des antithèses. Selon le père Adélard Dugré (1881-1970), qui enseignait la théologie au Scolasticat de l’Immaculée Conception à Montréal, le contraste entre le Québec et les États-Unis était évident : autant la société canadienne-française était « simple, patriarcale, essentiellement catholique et conservatrice », autant la société américaine était « éblouissante et tapageuse, protestante et matérialiste ». Héritier de la France prérévolutionnaire, le Québec était l’incarnation de la tradition. De son côté, l’Amérique était la quintessence du protestantisme et de la modernité. Le père Dugré a consacré la préface de son unique roman, La Campagne canadienne (1925), à cette dichotomie :

Il existe actuellement, dans l’Amérique du Nord, deux civilisations fort différentes : l’une est représentée par cent millions d’Anglo-Saxons, l’autre par trois ou quatre millions de Canadiens d’origine française. Ce qui distingue ces deux groupes inégaux, ce n’est pas seulement la langue qu’ils parlent et la foi religieuse de la grande majorité de ceux qui les composent, c’est aussi la diversité dans les manières d’agir, la divergence de vues dans la façon d’envisager la vie, ses jouissances et ses devoirs. On a hérité, au Canada français, du tempérament et des traditions de la France catholique du dix-septième siècle ; on a hérité, chez les Américains anglo-saxons, du libre examen et de l’esprit utilitaire des Anglais du règne d’Élisabeth […] Cette opposition dans le caractère des deux groupes ethniques se trahit constamment dans la pratique de la vie : l’exercice du culte divin, les coutumes familiales, l’éducation, la littérature, le commerce et la réclame, les procédés électoraux, les fêtes populaires, tout traduit à l’observateur le moins attentif les profondes différences qui distinguent le Canadien resté français de l’Américain type[28].

Cependant, le caractère distinct de la société canadienne-française ne reposait pas uniquement sur le catholicisme, le français et la culture française. Des considérations ethniques et « raciales » entraient également en ligne de compte. Pour la droite nationaliste, l’Anglo-Saxon américain (et canadien) constituait l’antipode « racial » du Latin canadien-français. En effet, ces deux « races » possédaient des caractéristiques fondamentalement différentes. Dans un des premiers ouvrages consacrés à la Franco-Américanie, Les Canadiens-Français de la Nouvelle-Angleterre (1891), le père Édouard Hamon (1840-1904) affirmait que « le caractère français est juste aux antipodes du caractère anglo-saxon-américain. Autant l’un est gai, expansif, sans souci, compatissant avec les misères des autres, prêt aux sacrifices les plus généreux, autant l’autre est froid, concentré, calculateur et égoïste[29]. » Pour Hamon, un jésuite adepte des théories concernant la psychologie des peuples, ces différences « raciales » devaient inévitablement engendrer deux sociétés fondamentalement différentes.

Selon les impérialistes et les nationalistes, le caractère distinct du Canada était menacé par les États-Unis. Plusieurs intellectuels conservateurs croyaient que l’intégration continentale ou la convergence culturelle, mêmes modérées, pouvaient mener à l’anéantissement moral, spirituel et politique de la nation canadienne. Les impérialistes actifs avant la Première Guerre mondiale étaient sans doute les observateurs les plus prudents des relations canado-américaines. Ils souhaitaient voir le Dominion maintenir des relations cordiales avec les États-Unis sans sacrifier la moindre parcelle de la souveraineté du Canada ou de l’unité de l’Empire britannique. L’intégration continentale, et en particulier le libre-échange canado-américain, était donc plus ou moins hors de question pour la droite impérialiste[30]. Se rapprocher des États-Unis, c’était risquer l’annexion. À ce titre, le colonel Denison a inséré la mise en garde suivante dans le dernier paragraphe de son autobiographie, The Struggle for Imperial Unity (1909) :

We must not forget, that with a powerful neighbour alongside of Canada, speaking the same language, and with the necessarily intimate commercial intercourse, an agitation for closer relations, leading to ultimate absorption, is easy to kindle, and being so plausible, might spread with dangerous rapidity. This is a danger that those both in Canada and Great Britain, who are concerned in the future of the British Empire, would do well to take to heart, and by strengthening the bonds of Empire avert such dangers for the future[31].

Les impérialistes s’opposaient à la libéralisation des échanges commerciaux entre le Canada et les États-Unis parce qu’ils croyaient que le libre-échange minerait le lien impérial et mènerait donc inexorablement à leur grande hantise, l’annexion. Les échanges commerciaux avec l’Empire britannique nourrissaient le caractère distinct et traditionnel du Canada, mais le libre-échange avec les États-Unis l’empoisonnerait.

L’américanisation progressive du Dominion était aussi une source d’inquiétude pour les intellectuels impérialistes. En 1920, par exemple, Archibald MacMechan (1862-1933), professeur de littérature anglaise à Dalhousie, mit en garde les lecteurs de la Canadian Historical Review contre « the subjection of the Canadian nation’s mind and soul to the mind and soul of the United States[32] ». Selon la droite impérialiste, l’américanisation culturelle mènerait vraisemblablement à la domination politique du Canada. Au fil de l’adoption des valeurs et des pratiques américaines, les Canadiens perdraient graduellement leur foi envers le Dominion et l’Empire britannique. Le lien impérial serait éventuellement rompu et le Canada dériverait inexorablement vers l’annexion. L’américanisation altérerait l’essence même de la spécificité canadienne : la tradition britannique.

Si les impérialistes canadiens-anglais redoutaient la domination politique du Canada, les nationalistes canadiens-français craignaient surtout sa domination morale et culturelle. Pour la droite intellectuelle du Québec, l’américanisation était donc une importante source d’anxiété, surtout durant l’entre-deux-guerres, alors que la diffusion rapide de la culture de masse américaine suscitait crainte et désarroi dans les milieux nationalistes. La lutte contre « l’annexion morale » pendant la première moitié du xxe siècle a atteint un sommet en 1936, lorsque la Revue dominicaine a publié une série d’articles dénonçant « Notre américanisation ». L’américanisation, croyait-on, était une forme sournoise d’assimilation parce qu’elle se propageait par des méthodes apparemment inoffensives, c’est-à-dire par la culture. En effet, notait Victor Barbeau (1896-1994), jeune professeur de français à l’École des Hautes Études commerciales, en 1922, les tentatives britanniques d’assimiler les Canadiens français par la législation et la violence avaient échoué, mais les efforts américains pour miner la survivance canadienne-française par l’entremise du cinéma, du jazz, du chewing-gum, des bandes dessinées, des boissons pétillantes et du baseball obtenaient un franc succès :

Ce sont eux, en tout cas, que les Américains y emploient. Le pays en est infesté d’une rive à l’autre. Vassal économique des États-Unis, le Canada est en passe de devenir également son vassal spirituel. Canadiens-anglais [sic] et Canadiens-français [sic] ne pensent, ne vivent, ne jugent que par leurs voisins. Dans tous les étages de la société leur influence pénètre et se développe. On ne va au cinéma que pour voir glorifier leurs prouesses, admirer leur ingéniosité, applaudir leur drapeau. On ne lit leurs journaux, leurs revues que pour apprendre les derniers de leurs exploits, les plus beaux de leurs accomplissements politiques ou sportifs. Ils nous écrasent de leur vie nationale. Nous ne semblons exister que pour nous féliciter de les avoir comme voisins et nous appliquer à leur ressembler le plus possible[33].

Mais l’américanisation ne se propageait pas uniquement par des moyens culturels. En effet, l’émigration, l’investissement américain et le syndicalisme international étaient souvent cités comme des facteurs de convergence canado-américaine. Même les femmes étaient parfois accusées de faciliter l’américanisation du Canada français. « La femme est l’un des grands facteurs responsables de l’américanisme au Canada », écrivait une des femmes les plus actives dans le mouvement nationaliste québécois, Ernestine Pineault-Léveillé (1898-1980), en 1936. « L’américanisme, croyait-elle, a désaxé la femme. En lui proposant toutes les libertés, en la sortant du foyer dont elle est la reine et maîtresse naturelle, en obnubilant sa conscience et troublant sa foi, il brisa du même coup la famille, aggrava le problème économique et disqualifia la société[34]. »

L’Amérique des intellectuels conservateurs

Pour la droite conservatrice, presque tous les débats intellectuels du Canada, y compris les questions touchant l’identité sociosexuelle, la culture et le rapport à la Grande-Bretagne, pouvaient être liés aux États-Unis. La société américaine offrait un aperçu troublant de l’avenir. Dans les écrits conservateurs, les États-Unis étaient présentés comme une société dysfonctionnelle : la Révolution américaine avait déstabilisé l’ordre politique et social de la nation ; les taux de criminalité étaient alarmants et un conflit social ou « racial » semblait toujours poindre à l’horizon ; le laïcisme et le matérialisme minaient l’intégrité morale et culturelle de la société américaine ; enfin, l’industrialisation massive créait un prolétariat mécontent et instable ainsi qu’une ploutocratie de capitalistes d’une richesse indécente.

Dans l’esprit des intellectuels impérialistes et nationalistes, le matérialisme, la liberté, l’individualisme et l’égalité constituaient les principes de base de la société américaine et les fondements d’un ordre social indésirable. Ces principes étaient à l’origine d’un déséquilibre fondamental, d’un manque d’ordre qui affectait tous les aspects de la société américaine. Le matérialisme américain était dénoncé plus souvent par les intellectuels canadiens-français que par la droite impérialiste, sans doute parce que la religion jouait un rôle plus fondamental dans la pensée nationaliste. « Le matériel accapare la portion la plus considérable de l’énergie américaine », écrivait Hermas Bastien (1897-1977), professeur à la Faculté de philosophie de l’Université de Montréal, en 1936. Selon lui, l’Amérique était une « civilisation d’essence économique » qui incarnait « le libéralisme à l’état pur, oublieux des personnes et des distinctions ethniques[35] ». D’autres iraient plus loin dans leur critique du matérialisme américain. S’inspirant des écrits antiaméricains de Jacques Maritain et de Lucien Romier, l’abbé Lionel Groulx a vertement dénoncé ce matérialisme devant l’Association catholique de la jeunesse canadienne-française (ACJC) en 1928 : « Il semble que ce peuple vise plus bas que Dieu, ce qui, pour une civilisation chrétienne, est le commencement de tout désordre[36]. »

La plupart des conservateurs canadiens étaient également critiques à l’égard des conceptions américaines de la liberté. Ils prisaient cette dernière en tant que droit traditionnel, mais jugeaient que sa version américaine constituait une perversion moderne des conceptions classiques. Certains intellectuels affirmaient que les États-Unis souffraient d’un déficit de liberté. « It is difficult, often amusingly difficult », insistait Beckles Willson (1869-1942), journaliste expatrié à Londres, en 1903, « to make the mass of Americans understand that Britain is also a republic and a democracy ; that there is far more justice and freedom there than in their own country[37]. » D’autres, comme l’abbé Antonio Huot (1877-1929), croyaient que l’Amérique était handicapée par un excès de liberté : « Le plus grand problème moral dont la solution s’impose, aujourd’hui, au peuple américain est celui-ci : où mettre les bornes entre la liberté et la licence[38] ? » Dans un cas comme dans l’autre, on tenait pour acquis que la liberté et l’ordre étaient en déséquilibre aux États-Unis. Pour la droite nationaliste et impérialiste, la véritable liberté ne pouvait exister que dans une société ordonnée.

Pour la droite conservatrice, l’individualisme américain était une notion corrosive et antisociale qui menaçait les notions traditionnelles de solidarité basées sur la famille et la communauté. En 1900, Jules-Paul Tardivel (1851-1905), pourtant né et élevé aux États-Unis, observa que « l’individualisme américain […] s’appelle, en bon français, esprit d’insubordination ». « En effet, poursuivait le rédacteur de La Vérité, l’individualisme américain a horreur de la discipline, de tout ce qui peut gêner ses mouvements. Il veut bien croire aux dogmes, mais ne cherchez pas à lui imposer une règle de conduite. » Tardivel croyait que l’individualisme « est une qualité […] lorsqu’il ne dépasse pas les bornes de la modération », mais il ne pouvait accepter une forme d’individualisme qui, selon lui, déstabilisait la société[39]. Par ailleurs, la plupart des intellectuels conservateurs n’avaient que faire des privilèges héréditaires, mais voyaient souvent les idées égalitaires qui prévalaient aux États-Unis comme une tentative de nivellement des classes sociales. Dans un article publié en 1910, le directeur de la University Magazine, Andrew Macphail, déplorait l’insolence et l’inefficacité que générait l’égalitarisme américain :

A nation in which each man is a king and all men equal in power and glory cannot organize itself even for industrial purposes. A man whose business in life is to sell railway tickets or « locate guests » in a hotel, and who insists upon being considered not as a railway official or a clerk, but as a « free and equal », or even considered at all, will not perform his humble duties efficiently. His cool insolence is merely a protest that his manhood is outraged, if a traveller does not choose to enter into a community of feeling with him in the larger issues of life. If he is asked to sell a ticket which will entitle the purchaser to sleep in a lower berth and has none available, he must not state the fact simply, lest it might be inferred that he was merely the employee of a corporation. When he says : « There ain’t no lowers left, but I can give you a nice juicy upper », he has vindicated his right to freedom and equality[40].

Pour la droite intellectuelle, le système politique des États-Unis témoignait des fondements philosophiques de la société américaine. Né d’une violente révolution, ce système était démocratique, républicain et laïque ; il reposait sur des valeurs essentiellement modernes. Les impérialistes étaient les plus ardents critiques du système politique américain. Selon la droite impérialiste, le républicanisme démocratique constituait l’antithèse de la tradition britannique. Les institutions politiques des États-Unis étaient anthropocentriques et égalitaires : elles fondaient leur légitimité sur le peuple plutôt que sur Dieu et le souverain. Par conséquent, la politique américaine était instable, inefficace et corrompue. Le système politique des États-Unis n’était pas bâti sur le roc de la tradition, mais plutôt sur les sables mouvants des théories abstraites. Pour les impérialistes, les abstractions modernes ne pouvaient servir de fondement à un système politique stable. En effet, comme le soulignait Andrew Macphail en 1911, « British institutions work well because they are based upon fictions which we all understand to be so. American institutions work with noise and friction because people think that they are founded upon realities[41]. » La République américaine possédait un système politique vicié basé sur un égalitarisme illusoire. Au fond, les institutions politiques américaines étaient étrangères à la « race » anglo-saxonne.

Selon les intellectuels nationalistes et impérialistes, aux États-Unis, la culture avait été avilie et transformée en vulgaire objet de commerce. L’élite intellectuelle américaine avait, croyait-on, perdu son influence culturelle et la culture s’adressait désormais au plus petit dénominateur commun. Lorsque le rayonnement culturel des États-Unis s’est intensifié après la Première Guerre mondiale, ses détracteurs canadiens-français se sont faits plus bruyants. En 1922, Victor Barbeau a résumé la perspective antiaméricaine sur la culture états-unienne dans un passage fréquemment cité de ses Cahiers de Turc : « Regardons vers New York lorsqu’il s’agit de finances et vers Chicago lorsqu’il s’agit de cochons. Mais lorsqu’il y va de littérature, d’art, de science, de culture, rappelons-nous que les Dieux n’ont pas encore traversé l’Atlantique[42]. »

Les intellectuels conservateurs étaient consternés par la considération que les Américains accordaient aux héros de la culture de masse, c’est-à-dire aux vedettes du sport et du divertissement. En effet, le capitalisme industriel a engendré une nouvelle ploutocratie et un prolétariat urbain grandissant, mais la culture de masse a créé la star. Comme bien des nationalistes de l’entre-deux-guerres, le doyen de la Faculté de philosophie de l’Université de Montréal, le père Ceslas Forest (1885-1970), était consterné par la montée des vedettes et ses répercussions sur la position sociale des élites traditionnelles. Dans son esprit, aux États-Unis, l’échelle des valeurs était inversée :

Quels sont ceux que les jeunes Américains connaissent, admirent et envient ? Les littérateurs, les savants, les artistes ? Nullement. Ce sont les étoiles de l’écran, pour leur beauté ; les étoiles du sport, pour leur force ou leur adresse […] Certains d’entre eux sont de véritables gloires nationales. Ils jouissent d’une célébrité qu’aucun homme public, qu’aucun savant, qu’aucun artiste n’oserait ambitionner. Leurs traits que les journaux ne se lassent pas de reproduire sont souvent plus familiers aux jeunes Américains que ceux du Président des États-Unis. Lors du Congrès eucharistique de Chicago, un journal reproduisit une photo où l’on voyait Babe Ruth donnant la main au Cardinal Légat. Il n’est pas douteux que pour un grand nombre d’Américains, tout l’honneur était pour le Légat du Saint-Siège[43].

La culture religieuse des États-Unis a également généré son lot de critiques parmi la droite intellectuelle du Dominion, particulièrement au Québec. L’Amérique, croyait-on, incarnait la modernité laïque. Aux États-Unis, la foi religieuse était faible et marginalisée. En 1928, l’abbé Lionel Groulx a averti les jeunes croisés de l’ACJC que « ce peuple de 120 millions d’hommes » était ravagé par « tous les microbes de son néo-paganisme ». « N’est-il pas en train de s’acheminer vers une civilisation athée, s’interrogeait l’abbé, n’admettant d’autres lois que la dure loi des surhommes économiques, d’autres fins que la jouissance sensuelle ou l’élevage des meilleures races de l’animal humain[44] ? » Ce dernier passage renvoie aux politiques eugénistes de certains États américains, une pratique que Groulx trouvait particulièrement troublante. Pour les nationalistes canadiens-français, les critiques de la culture religieuse américaine et du protestantisme étaient indissociables. Les États-Unis constituaient un chef-lieu du protestantisme, cette foi essentiellement terrestre dont la théologie individualiste et matérialiste aboutissait nécessairement au laïcisme et à l’indifférentisme religieux.

La philosophie et les méthodes d’éducation américaines ont généré beaucoup de commentaires dans le Dominion. Un grand nombre d’intellectuels canadiens oeuvraient dans le milieu de l’enseignement et, à leurs yeux, les écoles et les universités américaines dispensaient une nouvelle forme d’instruction. Aux États-Unis, l’enseignement était laïque, égalitaire et utilitaire, ce qui ne pouvait que déplaire aux intellectuels conservateurs. Pour la droite intellectuelle, la mission première de l’éducation était morale et spirituelle. L’instruction devait également séparer le bon grain de l’ivraie et préparer une élite à relever les défis du leadership. La mission fondamentale de l’enseignant n’était pas utilitaire. Pour les impérialistes comme pour les nationalistes, l’enseignement classique constituait la meilleure méthode pour former des chefs spirituels et intellectuels[45].

Très tôt, Stephen Leacock (1869-1944) s’est révélé l’un des plus influents critiques canadiens de la philosophie américaine de l’enseignement. Diplômé de l’Upper Canada College (UCC) et de l’Université de Toronto, Leacock a enseigné pendant quelque temps à l’UCC avant de poursuivre un doctorat en économie politique à l’Université de Chicago. Après avoir complété sa thèse, il s’est installé à Montréal et a enseigné l’économie et la science politique à l’Université McGill. Comme la plupart des intellectuels conservateurs, Leacock critiquait le caractère utilitaire et surspécialisé de l’instruction américaine. « The older view of education, écrivait-il en 1909, which is rapidly passing away in America, but which is still dominant in the great Universities of England, aimed at a wide and humane culture of the intellect. » Or, déplorait-il, l’enseignement américain « pursues a different path. It breaks up the field of knowledge into many departments, subdivides these into special branches and sections, and calls upon the scholar to devote himself to a microscopic activity in some part of a section of a branch of a department of the general field of learning. » Par conséquent, « the American student’s ignorance of all things except his own part of his own subject has grown colossal[46] ». Selon Leacock, seul un curriculum basé sur les humanités classiques pouvait éduquer l’élite montante.

Le traitement réservé à la population noire des États-Unis a fait l’objet de nombreuses critiques dans le Dominion. Cependant, au tournant du xxe siècle, nombre d’intellectuels conservateurs dénonçaient la ségrégation raciale et les Afro-Américains eux-mêmes avec une même passion. En effet, la ségrégation et la violence raciales faisaient l’objet d’un grand nombre de critiques dans les écrits conservateurs, mais les Noirs étaient rarement vus comme étant les égaux moraux et intellectuels des Blancs. Par exemple, en 1902, l’abbé Antonio Huot, alors aumônier dans le Mississippi, a condamné « l’infranchissable color line, comme on dit en ce pays, qui empêche les blancs [sic] et les noirs [sic] de voyager en chemin de fer, dans le même wagon, et de dîner au restaurant à la même table, dans les anciens États esclavagistes », ce qui ne l’a pas empêché d’affirmer, quelques paragraphes plus loin, que « la race noire est une race inférieure, et il serait absolument chimérique de croire qu’il soit possible au nègre [sic], placé dans les mêmes conditions que le blanc [sic], d’atteindre le niveau intellectuel de celui-ci[47] ».

L’immigration massive aux États-Unis a aussi été abondamment critiquée. Les intellectuels impérialistes affirmaient que l’immigration non britannique affaiblissait l’intégrité « raciale » — déjà compromise à leurs yeux — des États-Unis[48]. Pour sa part, le directeur de l’Upper Canada College, George R. Parkin (1846-1922), déplorait « the elimination of the Anglo-Saxon element which is taking place so rapidly in the United States ». Dans son ouvrage le mieux connu, Imperial Federation (1892), Parkin a blâmé l’immigration massive d’Européens du Sud pour ce drame : « The amazing flood of immigration with which it has been attended is steadily diluting the Anglo-Saxon element and diminishing the relative influence of the native American […] America’s population includes a great mass of Italians, little in sympathy with the institutions under which they live, and reinforced by emigrants who crowd every steamer that leaves the Mediterranean to cross the Atlantic[49]. »

Cependant, les immigrants n’affaiblissaient pas les États-Unis que sur le plan « racial » ; ils constituaient également des agents de corruption politique et sociale. Deux groupes d’immigrants ont fait l’objet d’un grand nombre de dénonciations dans le Dominion : les Irlandais et les Juifs. Les impérialistes liaient souvent la corruption politique aux États-Unis à la présence d’immigrants irlandais. En effet, le politicien corrompu d’origine irlandaise était un cliché de la prose antiaméricaine au Canada anglais. Au Québec, l’hostilité de l’élite à l’égard des Irlando-Américains était généralement liée aux tensions internes de l’Église catholique des États-Unis. Plusieurs intellectuels nationalistes accusaient l’épiscopat irlando-américain de dominer l’Église américaine et de travailler à l’assimilation des Franco-Américains[50].

De toute évidence, il existait une corrélation entre l’antisémitisme et l’antiaméricanisme dans le Dominion. Divers stéréotypes concernant les Juifs étaient communément acceptés au Canada et plusieurs observateurs s’entendaient pour dire que la présence d’un important nombre d’immigrants juifs constituait une menace pour la société américaine. Selon la logique perverse de l’antisémitisme, les Juifs pouvaient incarner les stéréotypes contradictoires de l’agitation révolutionnaire et de la cupidité capitaliste. En 1901, par exemple, James Algie (1857-1928), médecin et auteur torontois, publia Bergen Worth, un roman antiaméricain rempli d’Irlandais violents et de Juifs sans scrupules. Utilisant la grève Pullman de 1894 à Chicago comme toile de fond, l’intrigue du roman exploite deux stéréotypes antisémites : la fomentation du désordre révolutionnaire et l’avilissement des pratiques commerciales. Le personnage juif de Bergen Worth, « the famous miser and money-lender » Isaac Dorenwein, est impliqué dans un complot visant à prolonger la grève pour acheter des actions de la compagnie Pullman à un prix inférieur[51]. Publié sous le pseudonyme de Wallace Lloyd, le roman d’Algie est paru sous forme de feuilleton en 1905-1906 par Canada First, organe de l’ultraprotectionniste Canadian Preference League. Plus tard, en 1924, le rédacteur du Courrier de Saint-Hyacinthe, Harry Bernard (1898-1979), a affirmé que l’industrie améri- caine du cinéma était contrôlée par les Juifs — « les pellicules qu’on nous montre sont, à de rares exceptions près, de provenance américaine, ou, pour mieux dire, judéo-américaine » — et que les cinéastes judéo- américains s’enrichissaient en faisant la promotion de l’immoralité et de la subversion :

Les Juifs, outre le but de déchristianisation qu’on leur prête, ont pour principal objet de réaliser de l’argent et de mettre la main sur les finances du monde. En s’emparant du cinéma, ils ne songent pas tant à faire de l’art qu’à s’accaparer la richesse. Pour arriver à leurs fins, rien ne sera négligeable ni trop bas ; ils exploiteront les passions sous toutes les formes, flatteront les instincts. Ils n’ont aucun souci de la morale ni de l’ordre, et le merveilleux moyen d’éducation qu’est le cinéma deviendra entre leurs mains, à cause de leur soif d’or et de leur rage de domination, un outil de dépravation, une école de corruption et de révolution. S’ils y voient une raison d’attirer les foules, et d’emplir la caisse, ils propageront les idées anti-sociales, se feront les champions du divorce ou de l’amour libre, à l’occasion des pratiques malthusiennes. Naturellement ennemis de l’ordre, ils accorderont un appui bienveillant au socialisme le plus destructeur. Pour eux, il n’y a d’important que ce qui fait recette[52].

La rhétorique antiaméricaine comportait aussi un discours sur l’identité sociosexuelle. En effet, l’antiaméricanisme et l’antiféminisme se chevauchaient couramment dans les écrits de la droite intellectuelle. Plusieurs conservateurs canadiens étaient consternés par ce qu’ils percevaient comme l’égalité croissante des sexes aux États-Unis, contraire aux idées traditionnelles touchant la complémentarité des sexes. Aux États-Unis, croyait-on, les femmes abandonnaient leurs vocations de femmes et de mères ; elles envahissaient la sphère publique et, pire encore, s’adonnaient au libertinage. L’implication était claire : la modernité menaçait les rapports sociosexuels traditionnels, elle masculinisait les femmes. La dénonciation des rapports sociosexuels aux États-Unis était plus fréquente dans les écrits nationalistes que dans ceux de la droite impérialiste. Les nationalistes accordaient beaucoup d’importance aux femmes dans la survivance du fait français en Amérique et les notions supposément américaines relatives à l’égalité des sexes étaient perçues comme une menace à l’endroit de cette survivance. Cette question faisait parfois son apparition dans la littérature canadienne-française. Dans son roman régionaliste et succès de librairie intitulé La campagne canadienne, le jésuite Adélard Dugré a comparé les rapports sociosexuels aux États-Unis et au Canada français et a mis ses lecteurs en garde contre l’émigration et les mariages mixtes. Lors d’un voyage en Mauricie, le personnage principal du roman, le médecin franco-américain François Barré, prend conscience de la dégénérescence de son foyer : « Devant ces hommes si simplement maîtres chez eux, qui avaient une idée si nette et si ferme de ce que doit être la famille, le docteur américain se sentait humilié de l’anarchie qui régnait à son foyer. Vraiment sa femme y prenait trop de place[53]. » Dans ce roman à thèse, le fils de François Barré est indiscipliné et sa femme Fanny est désobéissante, dominante, irréligieuse et immodeste. Selon le père Dugré, les Barré sont une famille typiquement américaine. La campagne canadienne a fait l’objet de nombreuses éditions, dont une bande dessinée. Plusieurs journaux québécois l’ont également publié sous forme de feuilleton.

Pour la droite intellectuelle, la transformation des rapports sociosexuels affaiblirait nécessairement l’unité de base de la société : la famille. Aux États-Unis, croyait-on, les idées modernes sur l’égalité des sexes, la sexualité et le mariage dissoudraient la famille traditionnelle, et la disparition de cette institution entraînerait l’affaissement de la société américaine. Les intellectuels conservateurs attribuaient la désintégration de la famille américaine à de nombreuses causes, dont le contrôle des naissances, l’irréligion et le divorce. Les dénonciations du taux de divorce américain étaient particulièrement fréquentes dans les écrits antiaméricains. En 1893, par exemple, John Castell Hopkins, déplorait la « looseness of the marriage-tie in the great Republic ». « Between 1867 and 1886 », nota-t-il dans une revue américaine, « two hundred thousand divorces were granted in the United States, as compared with one hundred and sixteen given in Canada. The trouble, of course, is caused largely by a difference in the laws of the various States, which permit the anomalous and disgraceful condition of a man or a woman’s being married in one state and single in another[54]. » Pour Hopkins, un anglican qui immigra très jeune au Canada avec ses parents anglais, discuter du taux de divorce américain offrait une occasion de dénoncer la décentralisation constitutionnelle et d’idéaliser la société canadienne.

Les États-Unis sont associés au capitalisme industriel depuis la fin du xixe siècle. La gauche occidentale ne verrait en ce pays l’incarnation suprême du laisser-faire qu’après la Deuxième Guerre mondiale, mais la droite d’avant-guerre, et en particulier celle du Québec, était généralement prompte à lier l’Amérique aux maux du machinisme et du libéralisme économique. En effet, la droite traditionaliste du Canada français, comme celle de l’Europe, était favorable à la libre entreprise, mais elle dénonçait fréquemment le gigantisme industriel et le capitalisme monopoliste. La modernité industrielle entraînait une urbanisation massive et un abandon des métiers traditionnels. Plusieurs nationalistes canadiens-français ont d’ailleurs blâmé le gigantisme industriel des États-Unis pour la crise économique des années 1930. Pour sa part, Paul-Henri Guimont (n. 1906), jeune économiste à l’École des Hautes Études commerciales, affirmait en 1935 que les États-Unis avaient rompu l’équilibre naturel entre l’industrie et l’agriculture. En effet, une trop grande confiance à l’égard de l’industrialisation à grande échelle et de la production en série avait mené l’Amérique au bord d’un précipice : « Dans la formation de son économie, elle avait fondé sur la formule nouvelle et vulgaire de la standardisation industrielle d’extravagantes et insatiables ambitions. Elle avait méprisé le génie créateur et conservateur de la vieille Europe. L’originalité dans la conception lui était inconnue. Elle s’était gratifiée d’une super-structure industrielle excessive à laquelle correspondait une population trop peu nombreuse[55]. » L’Amérique industrielle était une société désaxée qui risquait de s’effondrer à la première occasion.

Pour la droite intellectuelle, l’extrême concentration de la richesse menaçait les idées traditionnelles sur la déférence et la position sociale. Les intellectuels canadiens étaient conscients que les États-Unis vivaient (et même, exportaient) une révolution sociale dont les conséquences bouleversaient impérialistes et nationalistes. En 1904, le directeur de la Queen’s Quarterly, James Cappon (1885-1939), déplorait que « the influence of the American business man has been strong enough to set up success in making money as the popular test of a man’s ability and worth[56] ». Plus tard, devant le spectre de l’américanisation, Ernestine Pineault-Léveillé s’inquiétait pour la position sociale des Canadiennes françaises raffinées. Elle craignait que la transformation de la position sociale ne marginalise les femmes talentueuses de rang supérieur et ne neutralise leur influence sur la société. En 1936, elle a mis en garde les lecteurs de la Revue dominicaine contre la société américaine où « la femme du monde n’est plus la femme d’un rang social élevé, d’une éducation soignée, d’une culture plus poussée. L’intérêt et l’argent ont tout nivelé avec quelques degrés dans l’égalité suivant la capacité de réception et d’adaptation des uns et des autres. On n’est plus bien souvent qu’une femme riche, ou simplement un membre anonyme, falot, sans influence dans la société[57]. »

Les inquiétudes de plusieurs intellectuels conservateurs au sujet de l’industrialisation massive et du capitalisme s’alliaient à des craintes plus traditionnelles concernant la nature violente de la société américaine et les lacunes de son système judiciaire. Les États-Unis, croyait-on, souffraient d’un manque d’ordre. Le crime y sévissait et la justice était administrée soit par des comités de vigilance, soit par des juges élus et incompétents. La question de la loi et de l’ordre préoccupait particulièrement les impérialistes. En effet, les notions sociopolitiques entourant la fameuse devise à trois volets « la paix, l’ordre et le bon gouvernement » jouaient un rôle important dans l’identité canadienne-anglaise. Au Québec, la criminalité américaine inquiétait, mais elle n’a pas pour autant fait couler beaucoup d’encre. Par ailleurs, les questions entourant la peine de mort et les armes à feu actuellement au coeur du discours antiaméricain étaient à peine discutées à la fin du xixe siècle et au début du xxe. Ces questions n’ont pas fait l’objet de prises de position morales ou d’efforts importants visant à distinguer les sociétés canadienne et américaine.

Dans les écrits impérialistes, la violence et la criminalité font partie intégrante de la société américaine. Pour certains impérialistes, la violence et le désordre constituaient le sombre héritage de la Révolution américaine. En 1904, lors d’un discours devant la Société royale du Canada, dont il était le président, le colonel Denison a affirmé que le départ des loyalistes avait purgé la jeune République américaine de ses citoyens les plus respectueux des lois et avait enseigné au peuple américain à recourir à la violence pour résoudre ses problèmes :

On the other side of the line the lawless elements had got control. They had set law and order and government and constitution at defiance. The rights of property were set at naught. As one of their writers has well said : « The Loyalists had position and property, the Indians had fertile lands ; both were coveted, and both were wrenched from their rightful possessors ». Many of the Loyalists were put to death, the others exiled, and the property of all confiscated. This spirit has affected the nation ever since. The murders per annum in proportion to the population, being many times more than in other countries of the world. The number of lynchings are about equal to the number of legal executions, and are more often accompanied by the most barbarous scenes. Yet they seem to be accepted by public opinion as an unavoidable evil[58].

Issu d’une famille militaire de renom, l’univers conceptuel du colonel Denison était dominé par deux idées-forces : la loyauté et l’ordre. Pays né d’une violente révolution, les États-Unis constituaient la négation de ces idéaux.

Conclusion

Dans le Dominion, la dichotomie fondamentale entre la pensée moderne et la pensée antimoderne était partiellement masquée par un débat centré sur les États-Unis et sur l’américanité du Canada. La droite intellectuelle portait un jugement parfois sévère sur les États-Unis. En effet, avant la Guerre froide, l’antiaméricanisme était une doctrine foncièrement antimoderne et ses ténors se retrouvaient au sein des mouvements nationaliste et impérialiste qui dominaient alors la droite canadienne. Cette droite dénonçait notamment le caractère démocratique et laïque des États-Unis. À la fin du xixe siècle et au début du xxe, le Canada subissait de profondes transformations socio-économiques, dont l’érosion des idées prémodernes entourant la position sociale et la déférence. Les États-Unis en sont venus à incarner ces changements dans l’esprit des intellectuels canadiens. Par conséquent, la plupart des écrits canadiens portant sur la société américaine comportaient un commentaire latent sur l’ère des masses.

Les États-Unis étaient la source de préoccupations communes aux intellectuels canadiens-anglais et canadiens-français, qui ne les abordaient toutefois ni sur le même ton ni sous le même angle. Au Canada anglais, où les institutions politiques et le lien impérial étaient perçus comme les piliers de la spécificité canadienne, le discours antiaméricain avait tendance à se concentrer sur des questions politiques et diplomatiques. Au Québec, où les institutions politiques jouaient un rôle plutôt secondaire dans l’identité nationale, les questions sociales et culturelles dominaient le discours antiaméricain. La rhétorique antiaméricaine a momentanément décliné, au Canada anglais, après la Première Guerre mondiale, mais elle s’est intensifiée au Québec. Pourtant, en dépit de ses transformations et fluctuations, l’antiaméricanisme a toujours été présent dans le discours intellectuel du Canada. De pair avec le continentalisme, l’antiaméricanisme forme une dialectique qui structure la pensée canadienne depuis la fin du xviiie siècle.

Appendices