Pascaliens et CartésiensDeux aspects de la théorie physique[Record]

  • Georges-Albert Boutry
Pascaliens et Cartésiens: deux aspects de la théorie physique* C’est un physicien qui, ce soir, devant un public de philosophes, jette un coup d’œil en arrière, vers les sources des théories qu'on lui a apprises et qu’il utilise chaque jour dans l’interprétation des expériences qu’il fait. Par définition, il est mal préparé à conduire un tel examen: son bagage philosophique est mince, sa connaissance du vocabulaire essentiel, insuffi­ sante. Il conviendra donc de l’écouter avec indulgence. Sa tentative, osée, n’est pas indésirable: si les philosophes ont accoutumé de descendre vers les physiciens, bien peu de ceux-ci consentent à monter à leur rencontre et à confronter avec eux leurs principes et leurs postulats. I La première question que j ’aimerais poser serait de savoir quels sont les mouvements de pensée, les mobiles qui poussent l’homme à bâtir cet échafaudage en partie spéculatif qu’on nomme une science de la nature. Pour y répondre, il me semble qu’on aurait besoin de deux mots, de deux verbes parfaitement distincts l’un de l ’autre: savoir et expliquer. La seconde question serait de définir le but que le physicien se propose en élaborant sa science. Là encore, la réponse utilisera deux verbes aussi distincts l ’un de l’autre que les précédents : prévoir et utiliser. Prenons quelques exemples: ils me prouveront à moi-même que j ’utilise bien des termes corrects. Pierre Curie écrivant son mémoire sur la symétrie dans les phénomènes physiques, Clausius développant pour la première fois la thermodynamique, ne se préoccupent pas de fournir des explications, mais seulement d’aug­ menter la somme de nos connaissances. La question, pour Pierre Curie, n’est pas de savoir pourquoi le champ magnétique a une symétrie tourbil­ lonnaire: c ’est de montrer qu’il possède bien cette symétrie. La question, pour Clausius, n’est pas de savoir pourquoi un système isolé évolue dans un sens déterminé, celui de l’égalisation des températures: c ’est de montrer qu’il en sera invariablement ainsi (Savoir). Augustin Fresnel et Max Planck écrivent deux théories de la lumière; la question pour eux n’est pas de reconnaître l’existence et les lois des phéno­ *Texte d’une conférence faite à la faculté de Philosophie de l’Université Laval, le 25 novembre 1946. P ASC ALIEN S ET CARTÉSIENS 3 7 mènes d’interférence;— l’existence et les lois de l’émission du rayonnement par incandescence: la question est de montrer que l’hypothèse ondulatoire fournit une explication cohérente et complète des phénomènes qui accom­ pagnent la propagation de la lumière dans les divers milieux;— de montrer qu’une hypothèse corpusculaire fournit une explication cohérente et com­ plète des lois de l’émission (Expliquer). Vers 1890, Mendelejeff, à la suite d’un examen des ressemblances existant entre les divers éléments chimiques qu’il connaissait, est amené à penser qu’il ne les connaît pas tous; il donne une liste d’éléments inconnus, avec la valeur de leurs masses atomiques et des indications sur leurs pro­ priétés. En 1911, Einstein prévoit l’existence de l’énergie atomique, par un théorème. A l’heure actuelle, nos astronomes se déclarent en mesure de prédire ce que sera l’évolution de bon nombre d’étoiles bien observées (Prévoir). L ’application de la théorie ondulatoire de la lumière aux instruments d’optique a conduit en quelques années le microscope optique à sa perfec­ tion: ce fut le travail d’Abbe. L ’application de la mécanique ondulatoire à l’énergie électromagnétique a fait naître le microscope électronique (Utiliser). Il est évident qu’on pourrait multiplier à ...