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Recensions

Jean Lévêque, Job ou le drame de la foi. Essais. Édités par Maurice Gilbert et Françoise Mies. Paris, Les Éditions du Cerf (coll. « Lectio divina », 216), 2007, 292 p.

  • Nestor Turcotte

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  • Nestor Turcotte
    Matane

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Ce livre exceptionnel pose une question fondamentale : quel sens peut bien avoir la souffrance d’un innocent ? Pour répondre à cette grande interrogation, le père Lévêque présente ici treize études rédigées entre 1971 et 2001. Elles sont ici réunies et forment un tout. Ces travaux, pleins de science autant que d’humanité, constituent une des meilleures introductions, sinon la meilleure, à la compréhension exégétique, théologique et spirituelle du livre de Job.

La première partie de l’ouvrage vise à situer le lecteur dans le contexte sapientiel, biblique et mésopotamien du livre de Job. Le thème du juste souffrant commence d’affleurer les textes dès l’époque de la IIIe dynastie d’Ur (2100-2000). L’idée s’impose que les dieux parfois rompent leur contrat avec les hommes. La persistance du mal, la multiplication des inégalités sociales, la rencontre de Dieu jusque dans l’échec de toute réussite mesurable, la difficulté de l’homme qui souffre, la perspective de la mort, sont autant de signes que Dieu joue parfois avec les nerfs de sa créature.

Mais le livre de Job va bien plus loin que cette rupture du pacte divin. Il propose non seulement une véritable réflexion sur les voies de Dieu sur l’homme, mais il explicite la trace d’un véritable drame de la foi.

Pourquoi ? La question fondamentale est posée à Celui même qui peut ou pourrait répondre. Job essaie de percer la nuit, de comprendre l’attitude de Dieu envers lui. Quelques possibilités se présentent à son esprit. Ou bien Dieu l’oublie et, dans ce cas, il est déjà trop tard et c’est en vain qu’Éloah cherche l’ami qu’il a laissé disparaître. Ou bien l’homme ne comprend pas les agissements de Dieu et ne peut en rendre compte pour le moment.

La deuxième partie de l’ouvrage présente les différentes étapes du parcours singulier de Job : ses plaintes, flirtant parfois avec le blasphème même s’il garde toujours l’espérance en Dieu, les différentes réactions de ses proches qui soutiennent toujours les thèses de la récompense terrestre, et, enfin, les réponses de Dieu et l’acquiescement de son serviteur.

La troisième partie du livre s’organise autour des différents thèmes soulevés à travers l’ensemble du récit de Job : le sens de la souffrance et du mal dans le monde, la place de la création et ses retentissements dans la compréhension du monde et la sagesse de Dieu qui perce, malgré tout, dans le récit du livre lui-même.

Parmi tous les textes de la Bible, c’est sans aucun doute celui de Job qui a exploré avec le plus d’audace le mystère de la souffrance. Qui est responsable de ce malheur ? Qui détient le sens de l’épreuve ? Si ce n’est pas Dieu, qui est-ce donc ? Le livre propose quelques réponses : celle des visiteurs, celle de Job et celle de l’auteur lui-même. Job admet que Dieu est libre d’envoyer la souffrance et Dieu prouve qu’il est tout aussi libre d’accorder le bonheur que le malheur. Dieu ne se met pas au service d’une théorie tout humaine de la rétribution ; il révèle et souligne, simplement, à l’heure choisie par lui, l’aspect miséricordieux de sa transcendance.

Pour saisir davantage le drame de Job, une réflexion sur le thème de la seigneurie cosmique du Créateur s’impose. L’homme est créature de Dieu. Son corps est éphémère et mortel. Le destin de l’homme est entre les mains de Dieu. C’est par la rûah de Dieu que sont créés les vivants et ils retournent à la poussière dès que Dieu rappelle leur rûah. L’être humain doit se saisir dans la limite de sa durée, dans la limite de son savoir, dans la limite de sa nature même. C’est le même Dieu qui crée et qui sauve. L’éblouissement du geste créateur doit surpasser, inévitablement, les imperfections qui peuvent se trouver dans son oeuvre, selon le point de vue de l’homme.

Le livre de Job n’a pas vieilli. Les penseurs de notre époque revisitent sans cesse ce texte afin de tenter de percer le grand mystère du mal : qui est ce Dieu qui dit aimer sa création et qui accepte qu’elle souffre ? La révolte d’hier se retrouve encore aujourd’hui. Le même questionnement demeure.

Dieu n’a cependant pas laissé Job sans parole ni lumière. Il valorise son bonheur comme il comprend son malheur passé. Mais il ne révèle aucunement pour quelles raisons le malheur l’a frappé. Cela échappe à toute analyse et s’enracine dans la libre initiative de Dieu, dans sa grande sagesse. Bref, le mystère demeure.