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Recensions

Élisabeth Décultot, Michel Espagne, Jacques Le Rider, dir., Dictionnaire du monde germanique. Paris, Bayard, 2007, 1 308 p.

  • Yves Laberge

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  • Yves Laberge
    Université Laval, Québec

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Cet imposant Dictionnaire du monde germanique en un seul tome semble être passé inaperçu dans la critique de langue française ; cependant, pour les lecteurs de cette revue, nous en recenserons uniquement les aspects théologiques et philosophiques. Présenté comme un regard extérieur posé sur l’Allemagne et ses voisins suisse et autrichien, ce Dictionnaire méconnu de 500 notices touche une multitude de sujets et de disciplines, allant de l’histoire à la littérature et aux arts. Compte tenu du caractère français du présent ouvrage (et de la plupart de ses auteurs), les responsables ont également voulu tenir compte des échanges et des relations (culturelles et politiques) entre la France et les pays germaniques (p. 10), un peu comme l’avait fait Thomas Adam pour l’Allemagne et les Amériques dans son excellente encyclopédie en trois tomes intitulée Germany and the Americas (ABC-Clio, 2005).

Les grands philosophes allemands sont naturellement conviés au rendez-vous et ont droit à une notice d’une page : Hegel, Heidegger, Husserl, Kant, Schopenhauer, voire Walter Benjamin, Jürgen Habermas, et Oswald Spengler, l’auteur du Déclin de l’Occident (1918) ; mais pas Wilhelm Worringer, qui avait écrit Abstraction et empathie en 1908. Curieusement, Theodor Adorno et Max Horkheimer n’ont pas droit à une notice individuelle, mais ils sont présentés dans l’article (trop bref) sur l’« École de Francfort » (p. 276-277). Je me réjouis toutefois de trouver une notice d’une page sur Ernst Cassirer (1874-1945), l’auteur de Philosophie des formes symboliques (1923) et La Philosophie des Lumières (1932). En outre, tous les grands génies allemands (Beethoven, Freud, Goethe, Kafka, Thomas Mann, Mozart, Richard Wagner) y sont évidemment présentés.

Des concepts plus abstraits, parfois plus difficiles à cerner ou ayant reçu au fil du temps de multiples définitions ― comme « An-sich/für-sich (en-soi/pour-soi) », « herméneutique », « nation/citoyenneté », « idéalisme allemand », « espace-temps », « esprit (Geist) », « Existenzphilosophie (philosophie de l’existence) » ― ont aussi été inclus (p. 320 et 337). Dans ce dernier cas, on tient compte des commentateurs venus de France (ceux de Sartre et de Gabriel Marcel) pour situer ce concept selon Nietzsche, Heidegger et Karl Jaspers (p. 337). Rien toutefois sur le concept de « Zeitgeist » (l’esprit du temps ; la pensée du moment). La longue liste des concepts typiquement allemands commentés ici, de « phénoménologie » à « philosophie de l’école » est d’un intérêt indéniable. Toute une notice porte sur le courant littéraire du Sturm und Drang, censé traduire le foisonnement des idées à la fin du 18e siècle (p. 1 090-1 092). Certains concepts pratiquement intraduisibles sont aussi situés, comme « Heimat » (nos racines, nos origines), ou « Öffentlichkeit », qui désigne d’une manière abstraite l’espace public comme lieu de débats ― et non pas les lieux publics (p. 812-814).

Les dimensions religieuses sont décrites de manières très variées, par exemple dans l’article sur l’« Aufklärung catholique » (p. 76-77), ou encore une notice consacrée aux « Églises en RDA » qui relate les confrontations entre le clergé (essentiellement protestant) et les autorités communistes de l’ancienne Allemagne de l’Est après la fin de la Deuxième Guerre mondiale (p. 296-297). Par ailleurs, plusieurs articles abordent la culture juive et leurs migrations en France et ailleurs en Europe. Les thèmes du sionisme, de la Shoah, du nazisme sont aussi examinés sous différents aspects, principalement historiques.

Le point fort de cet ouvrage est de couvrir dans une même notice plusieurs aspects d’un même phénomène, en y incluant des interprétations rigoureusement germaniques mais également hexagonales : dans des articles historiques comme celui sur la Contre-Réforme, ou encore cet exposé approfondi (sur trois pages) sur « humanisme et réforme » (p. 520). L’article de deux pages que consacre Élisabeth Décultot à la « Cathédrale de Strasbourg » est à ce titre exemplaire, parmi les meilleurs de l’ouvrage, car elle synthétise des aspects architecturaux, historiques, patrimoniaux, symboliques comme lieu d’identification et « lieu de mémoire confessionnel et national » (p. 167-168). Le principal point faible de ce livre est de proposer davantage des discussions sur un terme, un personnage, ou un concept, plutôt que des définitions et des explications, pourtant bien nécessaires. En ce sens, l’ouvrage s’adresse davantage aux chercheurs, aux enseignants et aux bibliothèques universitaires qu’à des étudiants du premier cycle universitaire.

En somme, ce Dictionnaire du monde germanique reste dense et assez austère : on trouve pour seules illustrations un cahier central de 44 cartes géographiques en couleurs, témoignant des nombreux changements de frontières autour de l’Allemagne au cours des derniers siècles. De plus, on ne peut que regretter l’absence de renvois thématiques d’une notice à l’autre, comme dans la plupart des ouvrages de référence. Et en dépit de son format colossal, on déplorera l’absence de notices sur certains écrivains visionnaires comme Georg Kaiser ou le Luxembourgeois Norbert Jacques (qui avait écrit plusieurs romans en allemand, dont certains furent adaptés au cinéma), ou encore sur l’historienne de l’art Lotte Eisner qui avait co-fondé avec Henri Langlois et Georges Franju la Cinémathèque française (quel parcours franco-allemand exemplaire !), sur le Professeur Jean-Michel Palmier ― qui fut et demeure à ce jour le plus prolifique commentateur de l’art allemand en France, particulièrement sur l’expressionnisme allemand. De plus, il aurait fallu y inclure le concept de Weltanschauung (« vision du monde »). Mais ces oublis regrettables pourront sûrement être corrigés lors d’une éventuelle réédition.